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Full text of "Voltaire et la société française au XVIIIe siècle"

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VOLTAIRE 



LA SOCIETE AU XVIII e SIECLE 



VOLTAIRE ET FRÉDÉRIC 



VOLTAIRE 

ET LA 

SOCIÉTÉ AU XVIII e SIECLE 



GUSTA VE 'DESNOIRES 1 ERRES 

HOUVBLLB ÉDITION A 3 FR. 50 LK VOLUMB 



jre série, — La Jeunesse de Voltaire. 1 *•!. 
2c série. — Voltaire a Cirev. 1 vol. 
3« série. — Voltaire a la cour. 1 vol. 
i* série. — Voltaire et Frédéric. « vol. 



Paris — Imprimerie Viévillb et Capiomo^t, rue dei Poiletim, 6. 



V935 



VOLTAIRE 



ET LA 



SOCIÉTÉ, AU XVIII e SIÈCLE 



G US TA VE "DE S NOIRE S TERRES 



VOLTAIRE ET FREDERIC 



DEUXIEME ÉDITION 



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PARIS 



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L1BRA UH h I CA DEMJQ V) 
DIDIER ET C'*, LIBRAIRES-ÉDITEUKS 

35, QUAI DES AUOUSTINS, 35 

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Tous droits réseivcs. 






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VOLTAIRE 

ET FRÉDÉRIC 



L'INTIMITE DU ROI DE PRUSSE. — LE MARQUIS D'ARGENS. 
LA METTRIE. 



Pour se faire une idée de la société intime de Fré- 
déric, de ce petit noyau de libres penseurs groupés 
autour du philosophe de Sans-Souci, il nous faut en- 
trer dans d'assez amples détails biographiques, qui, 
d'ailleurs, ont bien leur importance. Ces cinq ou six 
fidèles, Pollnitz, Chasot, d'Argens, Algarotti, Mauper- 
tuis, La Mettrie, lord Tyreonnel, sont tous des origi- 
naux fort piquants à étudier, la plupart avec un grain 
de folie et des faiblesses assez inattendues chez des 
sages, des esprits forts et des sceptiques. Et puis, ici 
encore, nous sommes en France : nous retrouvons ses 
usages, ses modes, son langage, ses beaux esprits, ses 
savants, ses poètes. Le siècle précédent, à la cour du 
duc de Zell, (l'un de ces mille petits princes qui s'effor- 
çaient à l'envi de singer les mœurs et la magni- 
ficence du grand roi), un Français s'écriait en s'aper- 
cevant que , de douze convives qui étaient à sa 
table, il n'y avait que le maître qui ne fût pas Fran- 

IV. i 



2 LA LANGUE FRANÇAISE EN HONNEUR. 

çais : ce En vérité, monseigneur, ceci est assez plai- 
sant; il n'y a ici que vous d'étranger 1 . » Aux soupers 
intimes du roi rie Prusse se glissaient bien quelques 
Allemands, à la condition toutefois qu'ils laissassent à 
la porte ce qu'ils avaient d'allemand ; la majorité était 
française et présidée par un Français, car Frédéric est 
et sera par l'esprit, par le goût, un véritable Français. 
11 ne cachera pas plus ses préférences pour notre 
idiome, dont la précision et la clarté le ravissent, que 
son dédain pour la langue nationale. « Il la sait, mais il 
en fait rarement usage, » nous dit Bielfeld, un Alle- 
mand, lui aussi, quelque peu Français 2 . Les princes 
du sang, les grands seigneurs, les courtisans, ce les 
honnêtes gens » parlaient français à Potsdam et à Ber- 
lin aussi bien qu'à Versailles; et quand le maître vou- 
lait honorer quelqu'un d'une marque particulière d'a- 

1. Pollnilz, Mémoires (seconde édition, Londres, 1735), 1. I, p. 75. 

2. Bielfeld, Lettres familières (la Haye, 1703), t. 11, p. 30. 
Lettre XL1X; à Breslau, le 15 d'août 1741. « Il savait assez d'alle- 
mand, raconte. Macaulay, pour gronder ses domestiques ou pour donner 
le mol d'ordre à ses grenadiers; mais sa grammaire et sa prononcia- 
tion étaient extrêmement défectueuses. Il avait de la peine, à saisir 
le sens de la poésie allemande, quelque simple qu'elle t'ùi. Un jour 
on lui lut une traduction de Vlphigénie de Racine. Il tenait dans sa 
«nain l'original français, mais il fut forcé d'avouer que, même ainsi 
aidé, il ne pouvait pas comprendre la traduction. » Lord Macaulay, 
Essais historiques et biographiques , traduction de Guillaume Guizol. 
(Paris, Michel Lévy, 186*2), deuxième série, p. 286. Frédéric écrivait 
à Maupartuis, à la date du 20 novembre 1752, nous ne savons à 
quel sujet : « Je n'entens pas assez l'alleman pour vous dire si la 
nièce que vous m'envoyez est bien traduite ou non... r, Cabinet de 
M. Feuillet de Couches, Lettres originales du grand Frédéric à Mau- 
nertuis, n" 7 3. Du reste, il considérait l'allemand plutôt comme un 
jargon que comme une langue dans le sens élevé du mot. Ne disait-il 
pas à Voltaire, en 17 37 : « qu'il ne restait d'autre ressource aux 
savants d'Allemagne que d'écrire dans des langues étrangères? » 



D'ARGENS. 3 

«litié et d'estime, c'était en lui adressant une de ces 
«épîtres en notre langue tant soit peu ternes, mais où 
ne faisaient défaut ni la philosophie, ni l'esprit, ni la 
malice. Tout cela explique, tout cela justifie l'étendue 
accordée dans ces études à cette période si brève mais 
si importante, mais si considérable dans la vie de 
l'auteur de la Henriade et de Mahomet. 

Celui pour qui le roi se sentit le plus d'affection, 
après Jordan et Kaiserling, s'entend (mais ils n'étaient 
plus ni l'un ni l'autre à l'époque où Voltaire venait s'é- 
tablir à Potsdam), envers le quel il ee montra le plus 
généreux, ce fut le marquis d'Argens 1 . Fils aîné d'un 
procureur général au parlement d'Aix, dont il s'aliéna 
de bonne heure la tendresse par l'indépendance de 
son caractère autant que par des folies qu'il est juste 
de mettre sur le compte de l'âge, d'Argens eut la jeu- 
nesse la plus troublée, la plus accidentée : elle est tout 
\\\\ roman qu'il a pris soin de raconter lui même, et 
où î-ion ne manque, intrigues, voyages, aventures tra- 
giques et galantes. Issu d'une famille parlementaire, 
destiné, dès en naissant, à être dérobe, il ne cacha 
pas son antipathie pour une profession qui cadrait peu 
avec son amour du plaisir, sa haine de toute contrainte : 
il fallut bien, à la fin, céder à ses importunités, à ses 
instances, et le placer auprès d'un de ses parents dans 
le régiment de Toulouse où, durant deux années, sa 
conduite fut à l'abri de tous reproches. Mais l'heure des 
passions avait sonné; et, désormais, les folies allaient 
succéder aux folies. Notre officier, dans un congé, à 

1. Jtan-Bapliste de Boyer, né le 24 juin 1704. 



4 DEPART POUR CONSTANTINOPLE. 

Aix, s'éprend d'une comédienne du nom de Sylvie, 
s'enfuit avec elle en Espagne où leur mariage se fût 
conclu , si l'intervention d'officieux et la diligence 
du père ne l'eussent empêché. DWrgensne voulut pas 
survivre à un pareil coup. Il tenta de s'empoisonner. 
Heureusement, s'aperçut-on vite de cet acte de dé- 
mence et parvint-on à le sauver en lui faisant avaler 
de l'huile, qui par des vomissements arrêta au passage 
le verre pilé qu'il avait absorbé. Ramené en France, il 
se vit enfermer par lettres de cachet dans la citadelle de 
Perpignan. 11 y demeura six moix, au bout desquels 
son père se laissa fléchir. Il avait demandé lui-même à 
suivre M. d'Àndrezel, intendant du Roussillon, qui ve- 
nait d'être nommé à l'ambassade de Constantinople, et 
le procureur général donna son plein acquiescement, 
espérant sans doute que les voyages assagiraient ce 
naturel ardent et impétueux. On s'embarqua à Tou- 
lon pour Alger, où notre ministre avait à faire signer 
le renouvellement de la paix. D'Argens, durant ces 
pourparlers, poussait l'extravagance et le mépris du 
danger jusqu'à s'introduire chez une belle Algérienne 
que la surprise lui livra, et à se mettre dans le cas, 
comme il le dit, ou d'être Turc, ou d'être empalé 1 . Mais 
le péril l'enivrait, et on le verra, à Constantinople, aller 
au-devant d'une mort presque certaine pour le seul 
plaisir de satisfaire ses âpres instincts de curieux 2 . Ce 
séjour en Turquie ne fut pas, on le suppose bien, sans 
aventures; mais nous renverrons aux Mémoires de 

1. Marquis d'Argens, Mémoires (Paris, 1807), p. 195. 

2. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 1800), t. II, p. 375, 37G. 



D'ARGENS AVOCAT. o 

d'Argens, qui y fait le récit de ses équipées avec une 
visible complaisance. Il repartait du reste, six ou sept 
mois après, avec M. de Bonac que M. d'Andrezel était 
venu remplacer, et débarquait à Toulon au bout d'une 
traversée de vingt-sept jours, un peu soucieux sans 
doute sur ce que l'on déciderait de lui. 

En effet, le procureur général au parlement d'Aix, 
qui n'avait pas vu sans chagrin son aîné renoncer aux 
traditions de la famille et laisser la magistrature pour 
les armes, le pressa tellement que d'Argens, dont les 
affaires étaient loin d'être bonnes, dut se résigner à 
se faire recevoir avocat; et, peu de temps après, on lui 
achetait une charge, qui était un acheminement in- 
dispensable à celle qui lui reviendrait un jour. Il se 
mit résolument à l'œuvre et eut des succès au barreau, 
qui lui inspirèrent du goût pour son métier. La dissipa- 
tion ne lui avait pas permis jusque-là de se livrer à des 
occupations sérieuses ; il se découvrit, avec un grand 
amour, une rare facilité pour les sciences. « Je résolus 
même de m'y adonner entièrement; romans, histo- 
riettes, tout fut banni de mon cabinet. Locke succéda 
à madame de Yilledieu , Gassendi et Rohault à Çlélie 
et à YAstrée; j'appris, pour me dissiper dans mes 
moments de loisir, la musique, et à peindre; et dans 
dix-huit mois de temps, je me rendis assez savant pour 
n'avoir plus besoin de maîtres de la province. J'ai de- 
puis poussé la peinture beaucoup plus loin, et j'ai fait 
un voyage en Italie pour m'y perfectionner le plus qu'il 
m'a été possible 1 . » 

1. Marquis d'Argens, Mémoires (Paris, 1807), p. 233, 234. 



C SÉJOUR A ROME. 

Mais d'Argens, comme il en fait l'aveu, était né 
pour être le jouet perpétuel des caprices de l'amour et 
de la fortune, et il allait bientôt retomber dans une 
succession d'aventures dans le menu détail desquelles 
nous n'avons pas à entrer, et prendre en horreur une 
profession qu'il ne croyait convenir qu'à un pédant. 
Cependant, à un séjour qu'il fît à Paris, son amour 
pour l'étude lui revint ; une partie de sa journée s'é- 
coulait dans son cabinet ou dans l'atelier de Case, 
professeur de l'Académie de peinture, avec lequel il 
s'était lié à un précédent voyage. Un gain inespéré de 
six mille livres à la roulette de l'hôtel de Gèvres lui 
permettait de réaliser un rêve caressé depuis long- 
temps; il partait, trois jours après, pour Rome où il 
comptait bien repaître ses yeux des chefs-d'œuvre 
entassés à tous les coins de la Ville éternelle. 

Dès le lendemain de son arrivée, il se fit présenter 
au cardinal de Polignac, qui le retint à dîner. Mais il 
ne perdait pas de vue le but réel de son excursion en 
Italie. 

Je passai trois mois à Rome, uniquement occupé à voir tous 
les jours de nouvelles beautés: j'étais plongé dans la peinture 
et dans la musique; j'avais oublié qu'il y eût des femmes dans 
le monde, et je fusse parti de Rome sans y avoir pensé, si le 
chevalier de Chassé, avec qui j'étais logé dans la même au- 
berge, ne m'eût fait connaître une jeune fille, bonne musi- 
cienne, chez laquelle il allait souvent. Nous y faisions de petits 
concerts : elle avait la voix fort belle, les yeux vifs, les façons 
tendres et engageantes, ainsi que toutes les Italiennes f . 

L'inflammable marquis ne tarda pas à s'éprendre de 
la jeune Italienne, qui, de son côté, partagea vite les 

1. Marquis d'Argens, Mémoires (Paris, 1807), p. 27 1. 



NINESINA. 7 

sentiments qu'elle inspirait, et il s'ensuivit des relations 
destinées à une durée fort bornée, et que devaient rac- 
courcir encore l'inconstance et la légèreté françaises. 
Au bout de six semaines, d'Argens, très-refroidi, de- 
venait amoureux d'une autrcjeune fille, qui demeurait 
à deux pas de l'auberge où il allait manger. Ninesina 
n'apprit pas sans grand courroux la perfidie de son 
amant, et, après s'être convaincue de l'impossibilité de 
le ramener, elle ne songea plus qu'à en tirer ven- 
geance. Celui-ci avait l'habitude de prendre le frais, 
tous les soirs, vers onze heures, sur le mont de la Tri- 
nité, une promenade voisine de la place d'Espagne. 
Une nuit, deux spadassins fondent sur lui, le poi- 
gnard levé; il n'a que le temps de dégainer et de 
s'adosser, pour n'être pas tourné, contre la porte de 
la Yigne-Médicis. Sur ces entrefaites surviennent deux 
Français, qui mettent aussitôt l'épée à la main et 
se disposent à charger les assaillants. L'un de ces 
auxiliaires dépêchés par le hasard était ce chevalier de 
Chassé, auquel d'Argens était redevable de la connais- 
sance de Ninesina; il est, à sa grande surprise, inter- 
pellé par une voix bien connue, celle de sa maîtresse. 
Elle et Ninesina étaient venues là sous ce déguisement 
pour punir un traître, et l'apparition seule des amis du 
marquis avait pu entraver leur dessein. « J'ai manqué 
mon coup cette fois, s'écrie l'amante délaissée; mais 
je réussirai mieux une autre. » Et les deux amazones 
se retirèrent au même instant, laissant l'infidèle 
dans un étonnement voisin de la stupéfaction. Le che- 
valier chercha à apaiser ces ressentiments, il voulut 
négocier. Carestina, l'amie, se fit fort d'obtenir le par- 



8 ENTRÉE AU SERVICE. 

don du marquis s'il promettait d'aimer Ninesina de 
bonne foi. Mais c'était un engagement que d'Argens 
ne se sentait pas d'humeur à tenir. Il préféra déguer- 
pir de Rome, sans prendre congé, dès le surlende- 
main. « Je m'embarquai pour aller à Livourne, dit-il 
plaisamment, et ne fus pas tranquille que je n'eusse 
perdu de vue le dôme de Saint-Pierre. » 

Une circonstance fortuite vint en aide à d'Argens, 
qui, en dépit des succès qu'il avait obtenus, se sentait 
une vocation tout autre que celle du magistrat. Le pro- 
cès du père Girard et de la Cadière, qui eut lieu vers ce 
temps, avait mis en ébullition toutes les têtes et sé- 
paré la province en deux camps. On ne saurait se faire 
une idée du déchaînement des deux partis; et l'on vit, 
en pleine séance, un conseiller menacer son collègue 
de coups de bâton. Personne ne se retira de cette inter- 
minable et scandaleuse affaire, sans quelque éclabous- 
sure, et le procureur général au parlement d'Aix n'en 
fut pas plus exempt que les autres. D'Argens travailla 
si bien à mettre en relief les désagréments inhérents à 
la profession de robin, qu'il arracha à son père le con- 
sentement de le laisser entrer au service. Il obtint du 
duc de Boufflers la lieutenance dans sa compagnie co- 
lonelle et partit aussitôt pour Lille. Nous ne suivrons 
pas d'Argens dans sa carrière militaire, d'ailleurs si 
vite close. Il assista au siège de Kehl, dont il devait 
emporter un petit souvenir. « J'étais détaché de pi- 
quet ce jour-là, et je m'amusais à voir tirer des bombes 
d'une de nos batteries. Un éclat qui revint pensa me 
couper le pouce : heureusement, j'en fus quitte pour 
une meurtrissure assez considérable. » Encore moins 



IL SE FAIT HOMME DE LETTRES. 9 

chanceux l'année suivante ( 1734), il était culbuté par 
son cheval, à deux lieues de Worms, et cette malen- 
contreuse chute le mettait à jamais hors d'état de con- 
tinuer le service. Qu'allait-il faire? 11 ne voyait guère 
d'autre issue à sa situation qu'un établissement, et il 
écrivit à ses parents qu'il leur serait obligé d'y penser 
sérieusement. Mais il trouva de ce côté peu d'en- 
couragement. « Ma mère me répondit qu'elle ne 
s'opposait point à mon mariage, mais que mon père 
ni elle ne pouvaient me rien donner; que, n'étant 
pas d'humeur à planter des choux dans leurs terres, 
il leur fallait du bien pour vivre à la ville, ainsi qu'il 
convenait au rang que mon père y occupait; que, dé- 
sormais, elle ne pouvait plus me donner que la moitié 
de la pension qu'on me faisait. Cetle lettre me résolut 
entièrement à quitter le monde 1 ... » Sans existence 
présente comme sans avenir, car il se savait deshérité 
au profit de son cadet, d'Argens, réduit à battre mon- 
naie, se jeta dans les bras des libraires de Hollande 
pour lesquels il se mit à écrire sous le manteau une 
foule de petits livres, qui l'aidaient à vivre. C'est ainsi 
que parurent, en une même année, les Mémoires de 
la comtesse de Hirol , les Mémoires de mademoiselle 
Mainville, les Mémoires du marquis de Mirmon, les 
Mémoires du marquis de Vandrille, le Mentor cava- 
lier, qui, tous, à défaut de qualités éminentes, témoi- 
gnaient d'une grande fécondité et de plus de con- 
naissances que n'en comportent communément ces 
publications éphémères. Mais le marquis ne devait pas 

1. Marquis d'Argens, Mémoires 'Paris, 1807), p. 330, 331. 

1. 



10 ANECDOTES CONTROUVÉES. 

demeurer perpétuellement enfermé dans ce cercle étroit 
et frivole; et les Lettres juives, qui paraissaient chez 
Paupie, en 1738, le révélaient brillamment à cette so- 
ciété discoureuse, frondeuse, sceptique, qui les dévora. 
On ne les lit plus guère de nos jours, pas plus que les 
Lettres chinoises, les Lettres cabalistiques, la Philo- 
sophie du bon sens; cependant on ne pourrait refuser 
à leur auteur un vaste savoir, un esprit retors et des 
qualités notables d'écrivain polémiste. Ces publica- 
tions eurent im succès prodigieux; leur côté satirique 
et antireligieux seul leur eût valu des lecteurs, et le 
scandale qu'elles soulevèrent n'eut pas moins de part 
à leur fortune que l'érudition qu'on y rencontre. 

On a prétendu que Frédéric, encore prince hérédi- 
taire, séduit par cette liberté, cette audace de la 
pensée, ébloui par ce déploiement de citations, de 
documents, de textes, auxquels l'écrivain faisait dire 
ce qu'il voulait, lui aurait témoigné l'envie de se l'atta- 
cher; mais que d'Argens, qui savait quel terrible père 
et quel terrible roi était Frédéric-Guillaume, aurait ré- 
pondu par un refus motivé aux offres brillantes dont 
il était l'objet : « Daignez considérer, monseigneur, 
que pour me rendre auprès de vous, il faudrait passer 
bien près de trois bataillons de garde qui sont à 
Potsdam ; le puis-je sans danger, moi qui ai cinq pieds 
sept pouces, et qui suis assez bien fait de ma per- 
sonne ' ? » Cela était au moins spécieux, et Frédéric, 
ajoute-t-on, lui en eût si pu gardé rancune qu'à son 
avènement au trône, il lui eût écrit : «Ne craignez plus 

1. Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin (Didof> 
18C0), t. II, p. 377. 



FRÉDÉRIC PREND SES SÛRETÉS. M 

les bataillons des gardes, mon cher marquis ; venez 
les braver dans Potsdam. » Rien ne s'est retrouvé, et 
pour cause, de cet échange épistolaire. Et c'est là une 
de ces histoires que Thiébault a racontées , comme 
beaucoup d'autres, sur la foi des traités. On voit, par 
sa correspondance même, au contraire, qu'avant de 
songer à attirer le marquis près de lui, Frédéric voulut 
savoir à quoi s'en tenir sur la solidité de son caractère. 
«Marquez-moi, écrivait-il à Jordan, de son quartier 
général de Selowitz, quel est le marquis d'Argens, 
s'il a cet esprit inquiet et volage de sa nation, s'il 
plaît, en un mot, si Jordan l'approuve ! . » D'Argens, 
précisément alors, s'attachait à la cour de Wurtemberg, 
comme il nous l'apprend quelque part, « Je passai à 
Stuttgard ; j'eus l'honneur d'y être présenté à S. A. S. 
Mme la duchesse, qui pour lors étoit tutrice des trois 
princes ses fils. Cette princesse avoit beaucoup d'esprit, 
elle aimoit les lettres et ceux qui les cultivoient ; elle 
m'accorda sa protection, et j'entrai à son service en 
qualité de chambellan 2 . » 

D'Argens eût souhaité figurer auprès de cette pe- 
tite cour avec un titre qui le relevât davantage, et, sur 
sa demande, Frédéric lui envoyait des lettres de créance 
comme chargé de ses affaires. « Si jamais, lui écri- 
vait le roi à ce propos, vous trouvez de votre convenance 
de vous retirer, vos affaires dans le Wurtemberg finies, 

t. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XVII, p. 15G. 
Lettre de Frédéric à Jordan; quartier de Selowitz, 19 mai 1741 (et 
non le 19 mars 1742, comme elle est datée par erreur). 

2. Marquis d'Argens, Histoire de V Esprit humain ou Mémoires 
secrets et universels de la République des lettres (Berlin, 1 7 68), t. XII, 
p. 378, 379. 



12 LA DUCHESSE DE WURTEMBERG. 

à Berlin, vousysereztoujoursle bienvenu, et j'aurai soin 
alors de vous accommoder de la pension annuelle de 
mille florins l .» Ces offres étaient séduisantes, etlapetite 
cour de Stuttgard et ses princes, à la longue, devaient 
avoir tort dans l'esprit du gentilhomme provençal, 
qui ne demandera plus qu'une occasion pour changer 
de pays et de maîtres. La duchesse fait un voyage à 
Berlin et mène le marquis avec elle. L'on s'arrête, en 
passant, à Bayreuth, ce qui nous vaut un portrait de 
la duchesse par la margrave qui est loin de la traiter 
en amie. 

Nous comptions partir dans huit jours, lorsque la duchesse 
de Wirtemberg s'avisa de venir à Bareuth. Cette princesse, 
très-fameuse du mauvais côté, alloit à Berlin, pour voir ses 
fils dont elle avoit confié l'éducation au roi... Je trouvai cette 
princesse assez bien conservée; ses traits sont beaux, mais son 
teint est passé et fort jaune ; elle a un flux de bouche qui oblige 
au silence tous ceux auxquels elle parle ; sa voix est si glapis- 
sante et si forte qu'elle écorche les oreilles; elle a de l'esprit 
et s'énonce bien; ses manières sont engageantes pour ceux 
qu'elle veut gagner, et très-libres avec les hommes. Sa façon 
de penser et d'agir offre un grand contraste de hauteur et de 
bassesse. Ses galanteries l'avoient si fort décriée que sa visite 
ne me fit aucun plaisir 1 

En dépit des années, la bonne princesse a su con- 
server un cœur tendre et trop tendre, et Thiébault 
raconte encore que d'Argens, effrayé de la vivacité de 
ses sentiments, ne trouva d'autre moyen d'échapper 

1. Mémoires de Frèdérique-Sophie Wilhelmine de Prusse, mar- 
grave de Bareuth (Paris, 1S11), t. II, p. 335, 3ô0. Voir, par contre, 
le portrait tout flatteur, que nous fait de la princesse le baron de 
Bielfeld, dans ses Lettres familières (la Haye, 1703), t. II, p. 107 à 
113. Lettre LVII. 



QUERELLES D'AMANTS. 13 

au danger qu'en sautant par la fenêtre de l'hôtel de 
la Ville de Paris, rue des Frères, où ils étaient descen- 
dus. Mais Frédéric ne l'aurait pas entendu ainsi : soit 
malice, soit égards pour la princesse sa parente, 
il prétendit que celui-ci demeurât auprès de sa souve- 
raine qu'il dut ramener à Stuttgard, quand elle songea 
à prendre congé du roi. Notez que le roi était alors à 
Olmùtz et témoignait ses regrets de ne pas se trouver 
à Berlin i . Remarquons, en outre, que la duchesse, à 
laquelle les occasions n'avaient pas dû manquer, s'y 
prenait un peu tard pour forcer son chambellan ; mais, 
si nous devons ranger cela au rang des contes, il y a 
quelque chose de réel sous ce faux. Il est à croire que 
le marquis était, pour ses péchés, plus avancé qu'on 
ne le suppose ici. Un beau jour, une dispute éclate 
entre eux, on se querelle, on se sépare ; un raccommo- 
dement a lieu sans dissiper toute amertume. D'Argens 
se met à écrire une comédie sur l'Embarras de la cour 2 
à laquelle la princesse riposte par une épigramme de 
huit vers 3 . Il eût bien voulu profiter de cela pour ne 
pas retourner à Stuttgard, mais Frédéric (et c'est la 
seule chose vraie de l'anecdote racontée par Thiébault), 
exigea que le chambellan fît sa paix et reprît ses fonc- 
tions auprès de sa maîtresse, quitte à revenir ensuite 
en Prusse. « Il partit, il y a trois jours, mandait Jordan 
au roi, en jurant contre les bienséances qui lui font 

t. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XIX, p. 3,4. 
Lettre de Frédéric à d'Argens ; Olmutz, 31 janvier 17 42. 

2. Ibid., t, XVII, p. 17 9. Lettre de Jordan à Frédéric; Berlin, 
14 avril 17 42. 

3. Ibid., t. XVII, p. 203. Lettre de Jordan à Frédéric; Berlin, 
8 mai 1742, 



14 D'ARGENS A BERLIN. 

faire cent milles d'Allemagne fort inutilement 1 . » Le 
marquis , après un stage d'un mois employé à faire 
perdre le souvenir de démarches qui avaient déplu 2 , fut 
récompensé de ses soumissions par la permission de 
prendre son vol vers Berlin. 

Frédéric le reçut à bras ouverts. Il l'appelait tous les 
jours pour dîner avec lui, et ils passaient ensemble des 
heures délicieuses dans la plus attrayante familiarité. 
Mais, dans leurs entretiens, il était question de tout, 
sauf du solide, sauf de l'existence même de d'Argens 
qui, établi tant bien que mal dans une auberge de la 
ville, attendait impatiemment que l'on fixât son sort. 
Thiébault raconte encore que celui-ci, piqué au vif de 
cette affectation à garder le silence sur le chapitre des 
appointements, aurait décoché ab irato un petit billet 
qui ressemblait fort à un ultimatum 3 . Rien, au con- 
traire, de plus digne, de plus respectueux que la 
lettre de d'Argens, où il aborde cette question délicate 
mais pour lui capitale. 

Sire, oserai-je prendre la liberté de faire ressouvenir Votre 
Majesté qu'il y a environ huit mois qu'elle eut la bonté de me 
promettre que lorsque je me retirerais à Berlin, elle m'accor- 

1 . Œuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XVII , p. 205. 
Lettre de Jordan à Frédéric; Berlin, 12 mai 1842. 

2. Ibid., t. XIX, p. 5. Lettre d'Argens à Frédéric; Stultgard, 
12 juin 174 2. 

3. Voici ce prétendu billet : « Sire, depuis six semaines que j'ai 
l'honneur d'être auprès de Votre Majesté, ma bourse souffre un blocus 
si rigoureux , que si vous , qui vous entendez aussi bien ;i secourir 
les villes qu'à les prendre, ne venez promptement à son secours, je 
serai obligé de capituler, et de repasser le Rhin dans la huitaine. » 
Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin (Didot, 1860), 
t. Il, p. 378. 



LE CHAPITRE DES APPOINTEMENTS. 15 

derait une pension de mille florins? Si vous trouvez, Sire, cette 
pension trop considérable, vous pouvez la réduire à ce qu'il 
vous plaira, et je serai toujours très-content. Ce n'est pas 
l'appât des bienfaits qui m'a amené à Berlin, mais la satisfac- 
tion de vivre sous un prince qui permet aux hommes de pen- 
ser, et qui pense bien lui-même. 

Je supplie donc V. M. de vouloir me faire instruire de ce 
qu'elle voudra bien résoudre à mon sujet, puisque sa réponse 
doit régler l'étendue de ma dépense, et qu'il convient plus à un 
homme de lettres qu'à qui que ce soit de fuir le dérangement. 
De quelque manière que V. M. décide sur la pension que je lui 
demande, je serai toujours très-satisfait, et ne m'accordât-elle 
jamais aucune grâce, je serai également content d'avoir fait un 
voyage qui m'a procuré le bonheur de voir un prince vérita- 
blement digne de commander aux hommes ». 

Cela est bien différent de ton et ne ressemble en 
rien à l'impertinente sommation qu'on lui prête. Fré- 
déric répondit de la façon la plus obligeante, et renou- 
vela ses promesses , tout en demandant quelque 
répit. « Quanta la pension dont je vous ai parlé, vous 
prendrez seulement patience jusqu'à l'année pro- 
chaine, car à présent, mes affaires de finance sont en- 
core un peu dérangées, et il me faudra quelques mois 
pour les rétablir dans un ordre convenable 2 . » Quel- 
quedérangées qu'elles fussent, il est difficile d'admettre 
que cela allât jusqu'à empêcher d'assurer , dès le 
présent, l'existence du pauvre d'Argens qui comptait 
sans doute sur toute autre chose qu'un ajournement. 
A la fin de décembre, sa pension était encore à régler, 
et notre marquis ayant cru devoir rafraîchir la mé- 

1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XIX, p. 7, 8. 
Lettre de d'Argens à Frédéric; Berlin, 1 er août 1742. 

2. lbid. 9 t. XIX, p. 8. Lettre de Frédéric à d'Argens ; Charlot- 
tembourg, 1 er août 17 42. 



16 MESQUINERIES DE FRÉDÉRIC. 

moire du maître, celui-ci lui répondait qu'il n'avait 
rien à craindre à l'égard de son établissement et qu'il 
s'en reposât sur sa parole ! . Frédéric finira par s'exé- 
cuter et lui donnera la clef de chambellan avec les 
appointements attachés à ces fonctions. 111e nommera, 
en outre, directeur de la classe des belles-lettres de 
son académie et joindra à ce titre un emploi autre- 
ment délicat, celui de recruter des artistes pour son 
théâtre et de traiter avec eux de leurs modiques émo- 
luments : car, si Frédéric veut avoir des comédiens 
et des danseuses, nous savons à quel taux, et il est 
plaisant de le voir débattre leurs chétifs honoraires. 
Ses lettres à d'Àrgensà ce sujet sont des plus curieuses, 
et nous y renverrons. Signalons aussi les billets de 
même espèce adressés au baron de Schweertz 2 , au 
comte de Ziérolin-Lilgeneau et à Pollnitz. Tantôt il 
prétendra que les répétitions doivent être gratis, par 
dessus le marché, « pour le roi de Prusse, » ce qui lui 
attirera cette réponse de son maître de ballet : « Les 
choristes et les comparses ne viennent jamais au 
théâtre qu'on ne les paye 3 . » Tantôt il s'indignera 
qu'un fournisseur n'attende pas la représentation pour 
donner son mémoire : « Dites au sieur Cori, écrit-il à 
Pollnitz, qu'il est bien affamé pour me présentera 

1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XIX, p. 8, 9. 
Lettre de Frédéiic à d'Argens ; Berlin, 27 décembre 1742. 

2. Ajoutons le baron de Bielfeld à celte liste de directeurs des 
menus plaisirs. «... Dans les intervalles de l'absence ou des mala- 
dies fréquentes de M 1 ' le baron de Sweërts, je me trouve encore chargé 
delà direction des théâtres. » Bielfeld, Lettres familières (la Haye, 

17 63), t. II, p. 254. Lettre LXX1V; octobre 17 47. 

3. Blaze de Bnry, le Chevalier de Chasot (Paris, Lévy, 1862), 
p. 265. Ordre de cabinet, à Pollnitz ; Potsdam, le 25 septembre 1771. 



UNE AGRÉABLE SURPRISE. ' 17 

présent un compte pour un opéra qui ne doit pas en- 
core avoir lieu '. » Tantôt enfin, il terminera un billet 
où il prêche la « meilleure économie » à propos d'un 
ouvrage nouveau, par ce post-scriptum : « Faites des 
amours à bon marché, car à mon âge on ne les paye 
plus cher 2 . » 

Pour en revenir à d'Argens, Frédéric aimait son 
esprit, son érudition, et affectionnait sa personne; l'on 
a remarqué, qu'après Voltaire, c'est à lui qu'il a adressé 
le plus de lettres 3 . Avec les années tout cela tournera 
à l'aigre; mais, à l'heure où nous sommes, d'Argens 
était en pleine faveur, comme le démontre cette lettre 
inédite, dont nous avons extrait déjà un fragment 
relatif à Thiériot, et dans laquelle éclate la reconnais- 
sance enthousiaste du marquis. 

Vous aures apris que le roy m'a fait pressent d'une très jolie 
maisson de campagne à cent pas de Sans-Souci et à deux cent 
pas de Potsdam. Cette maisson avoit apartenu à Son Altesse 
Royale le Malgrave Guillaume, qui fut tué devant Prague. Le 
roy a eu encor la bonté de me faire expédier un arest du Grand 
Consistoire (c'est notre Conseil d'État), en vertu du quel je 
puis vendre, donner, laisser à mes héritiers la ditte maisson 
qu'il m'avoit donnée comme une marque de son amitié toute 
particulière. Ce sont les propres termes. Depuis quelques jours, 
il m'a envoie ches moy du velours sizelé pour faire un canapé 
et les fauteuils d'un apartement. Il me fait bâtir actuellement 
deux ailes à ma maisson. Et ce qui vaut autant que tout cella, 
il me dit il y a deux mois ces propres paroles : Mon cher mar- 

1. Blaze de Bury, le Chevalier de Cliasot (Paris, Lévy, 18G2), 
p. 256. Lettre de Frédéric à Pollnilz; à Potsdam, ce 20 juillet 1767. 

2. lbid.,p. 257. Lellre de Frédéric à Pollnifz ; à Potsdam, 22 sep- 
tembre. 

3. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XIX, p. x, 
Avertissement. 



18 ARLEQUINADES. 

quis, votre père vous a déshérité, et moi je veux réparer peu à 
peu ce qu'il a fait; j'ai donc résolu de vous donner quatre mille 
livres de pension de plus, et j'ai pris des arangemens pour qu'à 
la première occasion vous aies encor cette pension sur la Silésie. 
Aussi j'espère que dès le premier bénéfice considérable qui 
vaquera en Silésie, mon aiaire sera terminée; je puis vous pro- 
tester que je serois le plus ingrat des hommes si je ne regar- 
dois pas le roy mon maître comme mon Dieu tutélaire, et je 
puis vous assurer que je donnerois pour luy jusqu'à la dernière 
goûte de mon sang *, 

Ce fut après souper que Frédéric remit à son cham- 
bellan le contrat qui le faisait propriétaire de ce petit 
domaine. On se doute bien que le lendemain, dès 
l'aube, le marquis fut sur pied pour visiter sa nouvelle 
maison , malgré sa paresse invétérée , peu préparé 
d'ailleurs à l'espèce de surprise qui l'y attendait. 

Il parcourt le jardin, examine les appartements, trouve tout 
charmant et d'un bon goût. Il entre dans le salon , qui était 
beau et garni de peintures -, mais quel fut son étonnement, 
lorsqu'au lieu de paysages et de mannes, il vit dans cette 
galerie les scènes les plus plaisantes et les anecdotes les plus 
comiques de sa vie. Ici, le marquis, en officier, se trouvait au 
siège de Philisbourg, et témoignait de la poltronnerie; là. i 
était aux genoux de sa belle comédienne; plus loin, son père 
le déshéritait. Un autre tableau le représentait à Constanti- 
nople; dans un autre, on voyait un chirurgien occupé à lui 
faire une opération que ses aventures galantes avaient rendue 
nécessaire; ailleurs, des religieuses, pendant la nuit, le tiraient 
dans une corbeille par la fenêtre de leur couvent; dans tous ces 
tableaux , le marquis reconnaissable était représenté dans des 
attitudes comiques. 

Ce spectacle auquel il ne s'attendait pas, le mit dans une 
colère furieuse; il examina bien tout, et ensuite envoya cher- 

1. Bibliothèque de l'Arsenal. Manuscrits, B. L. F., 359. Porte- 
feuille de Bachaumont. Mélanges, correspondances. Lettre de d'Ar- 
gens à Bachaumont. 



INCONCEVABLES FAIBLESSES. 10 

cher un barbouilleur, et fit tout effacer. Le roi, instruit de cette 
scène, s'en amusa beaucoup; il la racontait à tous ceux qui 
voulaient l'entendre 1 . 

Disons, sans garantir ou infirmer l'historiette, que 
ces sortes de farces, souvent dîme convenance dou- 
teuse, étaient fort du goût de Frédéric qui les poussait 
parfois au delà de la limite permise 2 . D'Argens prê- 
tait le flanc aux plaisanteries par des petitesses d'esprit 
assez étranges chez un philosophe, par des manies, des 
façons d'être particulières que l'âge ne fit que déve- 
lopper et accroître. Il était crédule comme un enfant, 
superstitieux à un degré inexplicable. L'idée de la 
mort le jetait dans des effrois qu'il ne pouvait cacher, 
et qui donnaient lieu à des persécutions, des moque- 
ries, des mystifications dont il ne se montrait pas tou- 
jours la victime résignée mais qu'il fallait bien subir. 
Un jour qu'il gardait la chambre par l'appréhension 
d'un catarrhe, on lui apporte un ordre de Frédéric qui 
le mandait sur le champ près de lui. Il s'habille, il ar- 
rive ; mais il est absorbé, il écoute et répond à peine. 

1. D'Argens, Mémoires (Paris, 1807), p. Gl, G2, G3. Notice his- 
torique sur le marquis d'Argens. 

2. Ce n'est pas le seul trait de ce genre qu'on puisse citer. Du- 
rant une absence de Voltaire, le roi de Prusse fait tapisser de nou- 
veau la chambre du poëte. L'étoffe de la tenture est jaune comme 
l'Envie, quelques fleurs emblématiques de la Haine et de la Trahison 
s'y étalent. Le long du mur grimpent des singes; c'est, autre part, 
un écureuil; autre part encore, un paon qui fait la roue à côté d'un 
perroquet qui caquette. Les sièges , les meubles sont recouverts de 
sujets des fables de La Fontaine qui peuvent se prêter à l'allusion. 
La malice n'a rien oublié ni rien omis. Telle était, telle est celte 
chambre, dont l'installation a été, à ce qu'il paraît, complètement 
respectée. Blaze de Bury, le Chevalier de Cliasot (Lévy, 18G2), 
p. 209, 210. 



20 LAPIERRE. 

Ses yeux se portent par hasard sur ses jambes, il est 
frappé de la grosseur de l'une d'elles; et, dès lors, 
malgré tout son respect pour son auguste interlocu- 
teur, son attention est si manifestement ailleurs que le 
roi, piqué de ne pas lui arracher une parole, le renvoie 
en lui disant ironiquement d'aller se soigner. Le 
pauvre marquis pensait n'en avoir que trop besoin. Il 
rentre et épouvante tout son monde par sa mine dé- 
vastée. Mais le vieux Lapierre, qui le savait par cœur, 
avait deviné les causes du chagrin de son maître : il 
eut bientôt fait de le rassurer et de le guérir. De fonda- 
tion le marquis portait cinq paires de bas. Dans son 
empressement à se rendre à l'appel du roi, il avait mis 
huit bas à la jambe droite, et n'en avait passé que deux à 
la jambe gauche : de là l'enflure de la droite 1 . Ce La- 
pierre 2 , comme certaines soubrettes des comédies de 
Molière, représentait au logis le sang-froid, la raison 
et la logique; il était homme de bon conseil, et son 
flegme inaltérable venait souvent en aide au philoso- 
phe. Il nous serait aisé à cet égard de multiplier les 
exemples, si l'on pouvait tout citer. La crainte exagé- 
rée de la mort est une faiblesse ; bien peu de gens tou- 
tefois sont ou assez malheureux ou assez stoïques pour 
en envisager l'approche sans un secret effroi; aussi 

1 . Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 1860), t. II, p. 389. D'Argens était une sorte de garde- 
meuble ambulant. Pour échapper aux atteintes du froid , son en- 
nemi mortel , il poussait la précaution jusqu'à porter plusieurs 
robes de chambre les nues sur les autres, et couvrir sa tête de deux 
bonnets, celui de dessus en coton et celui de dessous en laine. iSicolaï, 
Anekdoten von Konig Friedrich H von Preussen and von einigen Per- 
sonal die uni ihn waren (Berlin, 1790), premier cahier, p. 13. 

2. Nicolaï l'appelle Jean. Le nom ne fait que peu à l'affaire. 



LE PRÉJUGÉ DU VENDREDI. ' 21 

l'excuserait- on sans trop de difficulté chez d'Argens, 
si c'eût été là son unique travers. Mais il avait toutes 
les superstitions étroites , toutes les pusillanimités du 
peuple. La rencontre imprévue d'une troupe de pour- 
ceaux, l'aspect seul de gens vêtus de noir lui don- 
naient le frisson; on ne l'eût pas fait asseoir pour des 
trésors à une table où il y aurait eu treize convives, et 
il n'eût rien entrepris d'important et de personnel un 
vendredi. 

Je l'ai vu à un repas où j'étais à côté de lui, raconte Thiébault, 
prendre mon couteau et ma fourchette, qui par hasard étaient 
croisés, et les remettre sur des lignes parallèles; et comme je lui 
témoignais ma surprise de lui voir prendre ce soin, me dire : « Je 
sais bien que cela n'y fait rien, mais ils seront aussi bien comme 
je les place. » Sa nièce, madame de la Canorgue, m'a raconté 
que, dans le temps au'il travaillait à son long ouvrage sur 
Y Esprit humain, il lui arriva un soir de se trouver si bien dis- 
posé et si heureusement inspiré, qu'il ne fut pas possible de lui 
faire quitter son bureau avant minuit; et qu'il vint souper très- 
content de lui-môme, et fort gai, quoique son gigot se fût des- 
séché devant le feu à l'attendre; mais que s'étant rappelé, en 
se mettant à table, que c'était le premier vendredi du mois, il 
était allé à l'instant même jeter au feu tout ce qu'il avait écrit 
dans la journée. 

Cela eût prêté à rire dans l'homme le plus simple. 
Chez l'auteur des Lettres juives et de la Philosophie 
du bon sens, ces petitesses, ces pratiques ridicules, 
ces inconcevables folies étaient si étranges, si peu 
d'accord avec un scepticisme devant lequel bien peu 
de croyances trouvaient grâce, que l'indulgence n'eût 
pas paru obligatoire, sans la parfaite bonhomie et 
la complète candeur du philosophe. Heureusement, 
dans le milieu où il vivait, il n'avait affaire qu'à 



22 ESPIÈGLERIE DU PRINCE GUILLAUME. 

gens de son église, qui étaient plus intéressés à cacher 
qu'à relever ces inconséquences. Mais l'unité de foi ne 
le sauvait pas toujours des railleries qu'il fallait bien 
supporter, parce qu'elles venaient de haut, et que 
d'ailleurs elles étaient méritées. 

Le jeune prince Guillaume de Brunswick, ajoute Thiébault, 
en me parlant du silence respectueux dans lequel il se renfer- 
mait à la table du roi, son oncle, me disait que, seulement lors- 
que la conversation paraissait languir, il avait soin de pousser 
quelque plat devant celui des convives qui semblait vouloir en 
prendre, mais de le pousser de manière à renverser une salière; 
sur quoi le roi ne manquait pas de s'écrier: « Ah! mon neveu, 
qu'avez -vous fait? Prenez garde que le marquis ne s'en aper- 
çoive! Eh! vite, vite! jetez une pincée de sel au feu ! jetez-en 
une autre par-dessus votre épaule gauche , mais en riant. » 
Et voilà comment, me disait ce jeune prince, il ranime la 
conversation pour au moins un quart d'heure *. 

Cet antagonisme entre les préjugés invétérés de 
l'éducation et un esprit d'examen et de négation, qui 
prétendait ne rien laisser debout de ce qui ne satisfai- 
sait point la raison pure, n'est pas un phénomène sans 
analogie à cette époque, et le marquis n'est pas le seul 
exemple, à la cour même de Frédéric, de cette fla- 
grante inconséquence entre les habitudes et les prin- 
cipes. Dans un voyage où il avait Maupertuis pour com- 
pagnon de lit, d'Argens aperçoit l'auteur de la Vénus 
physique se mettant à genoux et se préparant à dire ses 
prières du soir. « Maupertuis, que faites-vous? s'é- 
crie-t-il. — Mon ami, nous sommes seuls, répondit le 
président de l'Académie de Berlin. » La Mettrie, La 

1. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt fins de séjour à Berlin 
(Didot, 1860). 1. II, p. 390. 



RETOURS PÉNIBLES. 23 

Mettrie lui-même, dont la philosophie bravait le ciel, 
n'était pas exempt de ces sortes de défaillances, et 
tout son aplomb, assure-t-on, n'était pas à l'épreuve 
du grondement et des éclats de la foudre 1 . 

L'auteur de la Philosophie du bon sens sentait 
l'humiliation de ces perpétuelles défaites, et son im- 
puissance à se débarrasser de ces honteuses entraves 
ne faisait qu'aviver sa haine contre toutes les croyances, 
auxquelles il reprochait amèrement de n'avoir d'autre 
but que d'égarer et de tromper les hommes. Il ne leur 
pardonnait point la domination tenace des premières 
impressions qu'elles exerçaient sur sa maturité et 
qu'elles devaient exercer sur le reste de sa vie. Et si telle 
ne fut pas Tunique cause de la guerre à outrance qu'il 
ne cessa de faire aux religions, à celle surtout dans la- 
quelle il était né, son acharnement à s'attaquer à toute 
superstition ou à ce qu'il estimait l'être, trouvait son 
plus actif aliment dans ces retours pénibles sur lui- 
même et les dures épreuves que lui attiraient des fai- 
blesses à peine excusables dans un enfant. 

D'Argens depuis longtemps s'était fait un intérieur 
selon ses goûts et son humeur, et dont il était difficile 
de le sortir. Amoureux, toute sa vie, des filles de 
théâtre, il devait finir par s'acoquiner avec quelque 
comédienne. Mais si c'était son inévitable destinée, 
disons qu'il eût pu tomber plus mal. Yoici comment il 
raconte son mariage, et les raisons qu'il donne d'une 
décision qui scandalisa plus qu'elle n'étonna sans doute 
les amis et les familiers du marquis. 

1 . Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour ù Berlin 
(Didot, 1860), 1. II, p. 391, 427. 



24 MADEMOISELLE COCHOIS. 

A mon retour à Berlin ! je formai le dessein, quoique au mi- 
lieu de la cour, de prendre un genre de vie qui m'éloignât du 
tumulte du monde, et qui fût plus conforme au caractère d'un 
homme de lettres. J'épousai une femme qui pût par ses con- 
naissances me rendre heureux dans l'intérieur de ma maison. 
Je ne songeai ni aux richesses ni à la naissance; le bon carac- 
tère, la douceur et les talens de l'esprit déterminèrent seuls 
mon choix, et quelque disproportionné qu'il parût à mon état, le 
consentement d'un roi philosophe, à qui la vertu et l'esprit pa- 
roissent es plus grands avantages, justifia ce choix, qui a fait 
et fait encore le bonheur de ma vie. Je trouve tous les jours dans 
madame d'Argens, un ami sensé, un homme de lettres instruit, 
un artiste éclairé, et une femme complaisante. Les bontés du 
roi n'ont jamais été diminuées, j'écris ceci dans son palais de 
Sans-Souci, où il m'a donné un appartement; j'ai l'honneur 
de lui faire ma cour une partie du jour, et je ne remarque 
jamais en lui qu'un conquérant qui oublie ses victoires, qu'un 
roi qui ne se souvient pas de l'être avec ceux qu'il honore de 
sa société, et qu'un philosophe complaisant qui excuse tou- 
jours les foiblesses humaines, quand elles ne blessent pas la 
probité 2 . 

Il existait, à Berlin, une famille d'acteurs depuis 
longtemps attachée au théâtre de cette ville et qui 
s'était fait estimer par l'honnêteté de ses mœurs. 
Mme Cochois, que les mauvais plaisants appelaient la 
reine mère, avait deux filles et un fils. Ce dernier, 
très-amusant dans les rôles d'arlequin, passa en Russie 
où il mourut de nostalgie, malgré des succès qui eus- 
sent dû l'y acclimater. L'aînée des filles, Babet, était 
comédienne au Théâtre français, la seconde, qui se 
nommait Marianne, première danseuse à l'Opéra. 

1. Frédéric l'avait envoyé à l'armée de Flandres faire compliment 
au roi de France sur la victoire de Lawfeld. 

2. Marquis d'Argens, Histoire de V Esprit humain ou Mémoires 
secrets et universels de la Republique des lettres (Berlin, 1 7G8), t. XII, 
p. 381. 



INTÉRÊT QU'ELLE INSPIRE A D'ARGENS. 25 

Toutes deux, fort bien élevées par leur mère, sans rigo- 
risme déplacé, avec beaucoup de naturel et de tact, 
avaient su conquérir une considération qu'on n'accor- 
dait pas alors aux comédiennes. D'Àrgens, fou de spec- 
tacle, mêlé aux artistes par goût comme par devoir, une 
fois introduit dans cet intérieur, n'en bougea plus. Il y 
était venu avec l'idée d'y chercher un délassement qui 
fît diversion à ses études, loin de penser qu'il y pût 
trouver autre chose qu'un aimable intermède à ses 
occupations favorites. 

Laissons là Marianne , avec laquelle nous n'avons 
rien à démêler. Babet, si sa sœur avait la plus jolie 
figure, était presque laide ; elle rachetait, en revanche, 
son peu de beauté par beaucoup d'esprit et de raison, 
du savoir, l'amour de l'étude et de rares facultés. 
Le marquis, frappé de ces riches dons, encouragé 
d'ailleurs par la bonne volonté, par l'envie d'acquérir 
de cette fille sérieuse et intelligente, se mit en tête de 
lui apprendre tout ce qu'il savait et s'y employa avec 
une ardeur que seconda merveilleusement sonécolière. 
Il était philosophe, il fallait que Babet le devînt aussi. 
«. Vous avez de l'imagination, de la pénétration ; vous 
avez même de la constance, chose si nécessaire à ceux 
qui veulent s'instruire, et si rare chez les dames. 
Pourquoi ne feriez-vous pas valoir des talens aussi 
précieux? On vous a persuadé que le tems que vous 
emploierez à des études, qu'on vous dit être en- 
nuyeuses, est un tems perdu, et moy je vous assure 
que la philosophie que je veux vous apprendre, sert 
d'amusement à votre âge, tient lieu d'ami, de compa- 
gnon dans un âge plus mûr, et de consolateur dans 

IV. 2 



26 BABET PHILOSOPHE. 

la vieillesse l . » Et mademoiselle Cochois de répondre 
intrépidement : « Eh ! pourqnoy craindrois-je de de- 
venir entièrement philosophe ? Vous devez bien vous 
défier de vous-même, si vous ne pensez pas que vos 
leçons m'ont guérie d'une erreur qui n'est que trop 
ordinaire à mon sexe. » 

Sur cela, l'on se précipite, tête baissée et sans bron- 
cher, dans lès pierreux et obscurs sentiers de la méta- 
physique. Chemin faisant, il arrive au maître de conter 
des douceurs à l'écolière qui l'en relève assez lestement. 
« Les réflexions que vous m'avez engagée à faire sur 
ce que vous me disiez, n'ont fait encore qu'augmenter 
en moy cette haine pour tout ce qui peut nous ravir 
la liberté. Je suis persuadée que vous vous étiez flatté 
du contraire. Les hommes se figurent qu'il est impos- 
sible que les femmes pensent au plaisir d'être aimées, 
sans qu'elles succombent à la tentation. Si vous avez 
conçu de moy-même une idée aussi peu équitable, vous 
avez eu tort 2 .» Mais ce ne devait pas être là son dernier 
mot. D'Argens s'appliqua à cultiver et orner ce génie 
facile et malléable, et à l'initier à toutes les branches 
des connaissances humaines. Il était musicien, il était 
peintre; il lui apprit la musique et lui enseigna la 
peinture. Elle sut l'allemand, l'italien, le latin, un peu 
de grec. Sa complaisance ne s'arrêta qu'à l'hébreu, 
dont l'alphabet la rebuta. D'Argens faisait des livres, 
elle en fit avec lui. C'était, en un mot, un mariage in- 

1. Lettres philosophiques et critiques , par Mademoiselle Co*** , 
avec les réponses de Monsieur d'Arg*** (la Haye, 174i), p. 3. 
Letlre I. 

2. IMd., p. 37, 38. Lettre V. 



LEUR MARIAGE. 27 

tellectuel qui devait, lorsqu'on s'y décida, justifier 
une union dont l'inégalité était compensée par les 
grâces de l'esprit, la solidité et le charme du caractère, 
tout un cortège de connaissances et de talents peu 
communs chez une femme. 

L'auteur des Lettres juives épousa mademoiselle 
Cochois, le 21 janvier 1749. 11 nous dit que le consen- 
tement d'un roi philosophe, « à qui la vertu et l'esprit 
paroissent les plus grands avantages, » légitima son 
choix. Cela contrarie sensiblement la tradition, qui, 
du reste, elle aussi, a ses côtés inexacts, car elle recule 
ce mariage en pleine guerre de Sept ans, et va jus- 
qu'à prétendre que Frédéric l'ignorait encore à la paix 
de 1763, c'est-à-dire quatorze ans après la perpétra- 
tion de ces noces occultes 1 . Nous n'en sommes pas 
moins disposé à croire que d'Argens se dispensa de 
solliciter un agrément qu'il n'eût pas obtenu, et que, 
la cérémonie faite, il s'écoula quelque temps sans 
qu'on osât se déclarer. Les amis s'assemblèrent, la 
question fut débattue, longuement discutée. Enfin, il 
fut arrêté que la marquise, vêtue avec une recherche 
élégante, irait se promener dans les jardins de Sans- 
Souci, à l'heure où le roi avait l'habitude de s'y mon- 



1. Ce mariage élait si peu un secret, il était si bien avoué, que 
nous lisons dans une lettre, que nous aurons occasion de citer plus bas, 
du comédien Desormes, le camarade de mademoiselle Cochois, datée 
du 5 février 17 51 : a 11 vit ici (le marquis) avec une épouse char- 
mante, qui rassemble en elle toutes les grâces de son sexe, toute la 
solidité du nôtre, et tous les talens du cabinet et de la société. Elle 
possède la musique ; elle peint supérieurement ; elle sçait le grec et 
le latin; elle fait des vers françois très-délicats...» éron , Lettres 
sur quelques écrits de ce tems (Nancy, 17 53), t. X, , x 09. 



28 UN HEUREUX MENAGE. 

trer, que Milord Maréchal, qui accompagnait régu- 
lièrement Frédéric dans sa promenade, la saluerait de 
loin, ce qui amènerait cette question inévitable : « Quelle 
est cette dame i ? » et que milord répondrait alors le 
plus naturellement du monde : « La marquise d'Ar- 
gens. » Restait à savoir comment le roi le prendrait. Il se 
fâcha, en effet, tempêta, fulmina, déclara qu'il ferait 
casser le mariage. Mais, après ce premier transport, il 
s'apaisa, et pensa que ce qu'il y avait de mieux à faire 
était d'accepter les faits accomplis 2 . 

En définitive, d'Argens était fort heureux de s'être 
associé un être doux, aimable, complaisant, se mêlant 
à ses travaux, charmant sa solitude parles talents qu'il 
lui devait, se pliant à toutes ses manies et à toutes ses 
faiblesses. Ses faiblesses, nous les connaissons. Quant 
à ses manies, elles consistaient à vivre au rebours des 
autres, à s'emprisonner dans son intérieur, à ne se 
coucher qu'à trois heures du matin pour ne se lever 
que fort tard dans la journée, s'il se levait 3 ; car, à la 
moindre apparence de malaise, il s'obstinait à ne pas 
quitter les draps. Le philosophe de Sans- Souci était 
souvent réduit à inventer les plus étranges stratagèmes 
pour l'en déloger, et l'on raconte, à cet égard, les tours 
les plus saugrenus, où le souverain ne disparaissait 
que trop derrière le pasquin et le bouffon. 

1. La vraisemblance manque atout cela. Qu'avait celle question 
de tellement inévitable? Frédéric connaissait trop mademoiselle 
Cochois pour ne pas la reconnaître, en dépit d'une toilette plus soignée. 

2. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 4860), t. II, p. 395. 

3. Baron de 'ielfeld, Lettres familières (la Haye , 17G3). t. II, 
p. 114, 115. L eLVIIl; à Berlin, le 12 avril 1743. 



D'ARGENS PROCÈDE DE BAYLE. 29 

Pour ton duvet, qui sent la pourriture, 
Et tes vieux draps aussi crasseux qu'usés, 
Et tes rideaux, déchirés et percés, 
Et tes coussins avec la couverture, 
Ton bon patron quitterait, je l'assure, 
Bibliothèque, amis, biens et parents, 
Pour végéter entre tes draps puants 1 . 

D'Argens, quelles que soient les réserves qu'on puisse 
faire, est un érudit, un lettré, un savant; il appartient 
à une école, triste école peut-être, mais avec laquelle 
il faut compter. 11 procède de Bayle, dont il est le dis- 
ciple, dont il est le successeur et le continuateur, mais 
non l'égal. Si l'on ne lit plus guère son maître, quel- 
ques rares curieux s'aventurent seuls dans la lecture 
de ces publications, dont l'esprit départi et de système 
les dégoûte vite, et son œuvre est, depuis longtemps, 
ensevelie dans le plus complet oubli. Nous avons cité, à 
propos de faiblesses communes, le nom de La Met- 
trie ; il y aurait, toutefois, une souveraine injustice à 
accoupler ces deux hommes. La Mettrie, enfant perdu 
de la philosophie, esprit excessif, mais plus fou, plus 
délirant, plus aviné qu'excessif, ne relève que de lui- 
même. S'il n'a rien créé, rien inventé, s'il n'est pas 
scientifiquement sans ancêtres , son audace lui est 
propre, ainsi que cette inquiétude, ce besoin de mouve- 
ment, d'agitation, de dispute, de paradoxe, d'énor- 
mités, qui font de cet excentrique un combattant sans 
mandat et sans consigne, et n'ayant point de mot 
d'ordre; un guerroyant isolé que la philosophie scep- 



1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), I. X11I, p. 47 
à 49. Épîlre au lit dn marquis d'Argens ; 17 février 1754. 

2. 



30 JULIEN OFFRAY DE LA METTRIE. 

tique, ne voudra point reconnaître et repoussera avec 
une sainte horreurcommeun dissolu, un impudent, un 
bouffon 1 . C'était être plus difficile que le roi de Prusse, 
qui ne laissa pas de s'accommoder fort de l'étrange 
philosophe, auquel il tolérait un franc parler et 
des licences qu'il n'eût pas soufferts à d'autres. 
Mais, au début de son règne, Frédéric, si ligaturé, si 
comprimé jusque-là, fut tellement enivré de liberté, 
qu'il la voulut pleine et entière pour les autres comme 
pour lui-même, malgré les risques auxquels allait 
être exposée la majesté du souverain. La Mettrie 
arriva pendant cette première phase d'enthousiasme où 
Frédéric prétendait n'avoir que des amis dans ses 
courtisans ; dix ans plus tard, il se fût fait chasser 
au débotté. Quoi qu'il en soit, c'est là une physiono- 
mie à reproduire, et que nous essayerons de retracer 
dans sa sincérité. Elle est un témoignage expressif de 
la bigarrure de la société intime du prince, qui recru- 
tera un peu son monde à l'aventure et n'apportera pas 
toujours dans ses choix et ses préférences, du moins 
au commencement, un discernement et un jugement 
à l'abri de toute critique. 

Julien Offray de La Mettrie naquit, le 25 décembre 
1709, à Saint-Maîo, la patrie de Maupertuis et de 
l'abbé Trublet. Il fit ses humanités au collège de Cou- 
tances et sa rhétorique à Caen, où il remporta tous les 
prix; après quoi son père, en homme positif, n'esti- 
mant pas de carrière plus sûre que l'état ecclésiasti- 
que, l'envoya suivre le cours de logique au Plessis, 

1. Diderot, Essai sur les règnes de Claude et de Néron (Londres^ 
1782), t. II, p. 31. . 



D'ABORD JANSÉNISTE. 3f 

sous M. Cordier. Le maître était janséniste, l'élève le 
devint à son tour si bel et si bien, qu'il composa un 
ouvrage qui eut vogue dans le parti, à ce qu'assure 
son royal biographe, nous ne savons sur quelles auto- 
rités. Ce que nous pouvons affirmer c'est que ce livre a 
complètement disparu, et nous ajouterons qu'il y apeu 
d'apparence qu'il ait jamais existé. Cette ferveur n'était 
que de l'effervescence, un besoin d'émotion et de sur- 
excitation qui n'a rien de commun avec la vocation, 
dont le caractère est d'attendre tout du temps, de se 
développer et de grandir avec lui. Il serait assez pi- 
quant, toutefois, que l'auteur de F Homme machine eût 
passé par le jansénisme pour arriver à l'athéisme. La 
Mettrie revint alors dans son pays, avec la perspective 
d'un lointain canonicat. Fort probablement ne se 
fût-il pas borné à être un médiocre prêtre ou un prêtre 
anacréontique comme Chaulieu et Grécourt, et eût-il 
mis le feu aux poudres, là comme dans la profession 
qu'il finit par embrasser sur le conseil d'un médecin 
malouin appelé Hunauld. Il fallait obtenir du père la 
permission de courir des chances nouvelles. Mais, à en 
croire le roi de Prusse, tout bien considéré, celui-ci, 
convaincu que les remèdes du médecin rapportaient 
plus que les absolutions du prêtre, donna son plein 
acquiescement; et La Mettrie put se livrer, à corps 
perdu, à l'anatomie, disséquer sans relâche durant 
deux hivers, et, finalement, conquérir à Reims, en 
1728, le bonnet de docteur en médecine. Cinq ans 
plus tard, il prenait un parti qui, à cette date, a bien 
son mérite : il quittait sa Bretagne pour aller étudier 
à Leyde sous Boerhaave, et traduisait, dans ses mo- 



32 SES GRIEFS CONTRE ASTRUC. 

ments de loisir, Y ' Aphrodisiacus , auquel il joignait une 
dissertation de son cru sur les maladies vénériennes, 
dont Astruc eut occasion de relever diverses méprises 
dans son grand ouvrage De morbis veneris. La Mettrie 
glissait, à son tour, dans son Traité du Vertige, une 
lettre à celui-ci, où il se défendait avec modération et 
politesse : la valeur et l'autorité d'Astruc lui impo- 
saient, et il cherchait à le gagner par des éloges et des 
respects 1 . Ce n'était pas, en effet, un mince personnage 
que ce docteur de Montpellier que la faculté de Paris 
s'adjoignit en passant par-dessus toutes les règles, qui 
soutenait sa thèse sans président et substituait aux 
examens de rigueur une dissertation sur son art. Mais 
les coquetteries du jeune savant n'eurent pas le succès 
qu'il en attendait. Astruc, dans une nouvelle édition 
de son livre (1740), bien que lui reconnaissant un esprit 
orné, de la littérature, une élocution brillante, lui re- 
prochait une précipitation mortelle à toute spéculation 
scientifique, et finissait par lui citer assez incongrû- 
ment cet adage du vieux temps, à savoir, qu'une 
chienne, pour se trop hâter, fait des petits chiens aveu- 
gles 2 . Cependant, La Mettrie ne dit mot : il rentra sa 
colère, mais bien résolu à saisir, quelque chauve qu'elle 
put être, l'occasion de se venger de l'insolent Esculape. 
Il resta à Saint-Malo jusqu'à la mort de son ami et 
maître Hunauld, une tête chaude comme lui. Morand, 
le chirurgien des invalides, et le docteur Sidobre le 



1. Saint Cosme vengé (Strasbourg, 17 4 4), p. 35, 3G. 

2. De morbis veneris (1740) , 1. II, p. 1 125. « Nam verum illud 
verbum est, vulgo quod dici solet : canem festinantem, excos parère 
caiulos. » 



REÇU A COUPS DE FOURCHE. • 33 

placèrent auprès du duc de Grammont, qui lui 
obtenait presque aussitôt le brevet de médecin aux 
gardes; et il assistait en cette qualité, à la bataille de 
Dettingen, au siège de Fribourg, et à Fontenoi où il 
perdait son protecteur frappé d'un boulet de canon,' 
au fort du combat : 

Grammont, qui signalait sa noble impatience, 
Grammont dans l'Elysée emporte la douleur 
D'ignorer en mourant si son maître est vainqueur l . 

Nous citerons une anecdote qui peint bien la légèreté 
etl'étourderie du médecin des gardes. C'était au siège 
de Fribourg : étant à la table d'un des généraux, sans 
doute à celle de M. de Grammont, il s'avisa de dire, 
sans se préoccuper des oreilles qui pouvaient recueillir 
ses propos, qu'il arrivait à lui et à ses confrères de faire 
des expériences de remèdes sur les domestiques. A 
quelque temps de là , un palefrenier tombe malade : 
on envoie chercher le médecin des gardes ; mais il est 
reçu à coups de fourche par les domestiques de la 
maison 2 . Durant cette campagne de Fribourg , La 
Mettrie fut attaqué d'une fièvre chaude, dont il ré- 
chappa, ('/était déjà quelque chose; mais il devait 
retirer les plus grands enseignements de cette lièvre, 
qui, comme on va le voir, était loin de ressembler à 
celle de la princesse Uranie. 

Une maladie est pour un philosophe une école de physique. 
Il crut s'apercevoir que la faculté de penser n'était qu'une 
suite de l'organisation de la machine, et que le dérangement 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. XII, p. 130, 131. 
Poëme de Fontenoi. 

2. Duc de Luyncs, Mémoires, t. XI, p. 311. 



3Ï- LA POLITIQUE DU MÉDECIN DE MACHIAVEL. 

des ressorts influait considérablement sur celte partie de nous- 
même que les métaphysiciens appellent l'âme. Rempli de ces 
idées pendant sa convalescence, il porta hardiment le flambeau 
de l'expérience dans les ténèbres de la métaphysique ; il tenta 
d'expliquer, à l'aide de l'anatomie, la texture déliée de l'enten- 
dement, et il ne trouva que de la mécanique où d'autres 
avaient supposé une essence supérieure à la matière. Il fit im- 
primer ses conjectures philosophiques, sous le titre d'Histoire 
naturelle de l'àme. L'aumônier du régiment sonna le tocsin 
contre lui, et d'abord tous les dévots crièrent 1 . 

La Mettrie quitta alors le régiment des gardes, con- 
traint et forcé, disent les uns, de son plein gré, à ce 
qu'il prétend; d'ailleurs regretté des officiers de son corps 
qui devaient s'accommoder d'un compère d'une gaieté 
imperturbable, que rien n'était capable de contenir, et 
qui, un jour de carnaval, se présentait en domino au 
chevet de son malade ' 2 . Il fut alors nommé médecin en 
chef des hôpitaux militaires de Lille, Gand, Bruxelles, 
Anvers et Worms, et employa les loisirs que lui lais- 
saient ses fonctions à se recruter de nouveaux et im- 
placables ennemis. 

La Politique du médecin de Machiavel, ou le Che- 
min de la fortune ouvert aux médecins, par le doc- 
teur Fum-ho-ham (sans date, mais qui est de 1746 3 ), 
remplissait merveilleusement le but qu'il voulait at- 

1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t, VII, p. 42. 
Éloge de La Mettrie. 

2. Ouvrage de Pénélope ou le Machiavel en médecine (Berlin . 
17 50). Suppl. avec clef, p. 27. 

3. ln-12 de xxvin et 64 pages (Amsterdam, frères Bernard). La 
Mettrie l'a presque en totalité fait entrer dans VOuvrage de Pénélope 
ou le Machiavel en médecine (Berlin et Genève, 1748), 2 vol. in-12 , 
auxquels, comme on vient de l'indiquer, il a joint un supplément 
avec clef (Berlin, 17 50), in-12. 



LÀ FACULTÉ VENGÉE. 3j 

teindre, et l'ouvrage fut condamné, par arrêt du par- 
lement du 9 juillet, à être lacéré et brûlé par l'exécu- 
teur delà haute justice. C'était là un succès; aussi 
La Mettrie publiait-il, l'année suivante, sous le titre de 
la Faculté vengée, une comédie satirique où tout le 
corps médical était attaqué avec la dernière violence. 
Chaque médecin avait son sobriquet approprié, autant 
que faire se pouvait, à l'homme et à ses ridicules. 
Bouillac y était désigné par celui de Sot-en-cour, 
Bourdelin par celui de Boudineau. Procope s'appelait 
Bavaroise en souvenir de son père le cafetier; et Si- 
dobre, auquel il avait dû pourtant d'être placé auprès 
du duc de Grammont, Muscadin. Sidobre était fort 
recherché, à ce qu'il paraît, dans sa toilette et faisait 
de la médecine en petit-maître, comme cela ressort de 
ce bout de dialogue avec Pluton : 

Platon : Vous avez l'air vous-même d'un grand seigneur, on 
diroit que vous auriez fait la fortune d'un intendant. Le beau 
linge! les superbes dentelles! le beau blond! Je n'ai jamais vu 
de plus belles perruques ! Le beau diamant! et le magnifique 
bec-à-corbin ! 

Muscadin: Je suis tout or, jusqu'à mes boucles et mon plat 
à barbe. Je porte en hiver des chemises de colon fin '... 

Au moins, est-ce là un trait de mœurs. Sidobre n'é- 
tait pas le seul original que renfermât alors la Faculté, 
dont plus d'un membre était sorti de la gravité tra- 
ditionnelle pour tomber en l'excès opposé. Ce devait 
être même un des signes du temps, et, quelques an- 

1. La Faculté vengée, eom'die on trois actes, par M***, docteur 
régent de la Faculté de Paris (Paris, Quillau, 17 47), p. 146, aclell, 
scène vin. 



36 CHAT-HUANT. 

nées plus tard, Lorry aura tous les ridicules que Poin- 
sinet donne à son Médecin du cercle. Mais La Mettrie 
est autrement dur envers Astruc, qu'il appelle Savan- 
tasse, et auquel il prête ce terrible aveu : « Je fais des 
livres avec d'autres livres, comme avec de l'argent on 
gagne de l'argent. Je n'imagine rien; je ne pense 
point; mais je sais ce que tous les autres ont pensé; 
je sais tout excepté la médecine 1 .» Le pamphet entier 
n'est qu'un chapelet d'invectives contre la Faculté, en 
général, et chacun de ses membres en particulier, car 
il ne fait guère d'exceptions. La Mettrie s'est donné à 
lui-môme le nom de Chat-huant. Il eût pu se dispenser, 
d'ailleurs, de ces frais d'invention, puisqu'à la fin du 
volume il place le véritable nom à côté du sobriquet. 
Ce petit livre n'est pas commun, il semble avoir 
échappé au dernier éditeur de V Homme machine, 
M. Assézat, et nous h signalons ici plutôt comme une 
curiosité bibliographique que comme une satire de 
quelque valeur. La Mettrie n'était pas seulement un 
gros garçon plein de gaieté ; il avait le coup de marteau, 
cela soit dit à sa décharge. Il frappe à tort et à travers, 
comme les enfants, pour le plaisir de casser, et il ne 
s'épargnera pas lui-même. Il ne respectera ni lui ni 
les siens, et fera parfois d'étranges plaisanteries comme 
est celle-ci, entre mille : Pluton a prononcé un arrêt 
d'exil contre Chat-huant. « Vous devez être content, 
lui dit-il, votre femme 2 ne vous suivra pas dans votre 
exil. C'est l'ordre que je donne. » Et Chat-huant de 

1. La Faculté vengée, p. 98, acte III, scène il. 

2. 11 avait épousé Louise-Charlotte Dréauno, dont il n'eut qu'une 
fille, bien qu'il adresse ses conseils à un prétendu fils dans sa Poli- 
tique du médecin de Machiavel. 



L'HOMME MACHINE. ■ 37 

répliquer : ce Tant il est vrai qu'à quelque chose mal- 
heur est bon! ma foi vive Pluton, et vive son juge- 
ment! combien je vois de maris qui voudroient être 
exilés à pareil prix 1 ! » 

La Mettrie en était arrivé à ses fins : il avait 
ameuté contre lui les prêtres et les médecins, qui ne 
rirent pas, ces derniers, de ses plaisanteries d'aussi 
bon cœur qu'on pourrait le croire, et il jugea prudent 
de s'éloigner. Il se retira au Saz de Gand, où on le 
prit pour un espion; mais, comme rien ne confirmait 
ces premiers soupçons, on se borna à le prier de choi- 
sir un autre lieu de résidence. Il se dirigea alors vers 
Leyde, où il vécut des secours de M. du Chayla. Ce 
fut dans cette ville qu'il écrivit son Homme machine. 
« Cet ouvrage, nous dit son panégyriste, qui devait 
déplaire à des gens qui par état sont ennemis déclarés 
du progrès de la raison humaine, révolta tous les 
prêtres de Leyde contre l'auteur : calvinistes, catho- 
liques et luthériens oublièrent en ce moment que la 
consubstantiation, le libre arbitre, la messe des morts 
et l'infaillibilité du pape les divisaient; ils se réunirent 
tous pour persécuter un philosophe, qui avait de plus 
le malheur d'être Français, dans un temps où cette 
monarchie faisait une guerre heureuse à Leurs Hautes 
Puissances 2 . » Cette coalition contre un seul homme 

i. la Faculté vengée (Paris, 1747), p. 182, acte 111, scène X. Ce 
n'est pas le premier pamphlet de ce genre contre la médecine et les 
médecins et écrit sous forme dramatique. Un docteur liégeois, appelé 
de Lille, avait fait paraître, en 17 32, contre le docteur Procope , la 
Bavaroise de La Mettrie , une manière de comédie en trois actes , 
imprimée à Liège, sous le litre de : Le Docteur Fagotin. 

2. OEvvres de Frédéric le Grand (Merlin, Preuss.), t. VIF, p. 26. 
Éloge de La Mettrie. 

IV. 3 



33 RETRAITE PRECIPITEE. 

s'explique suffisamment, sans qu'il soit besoin d'y 
mêler les haines de peuple à peuple. Un Français ré- 
fugié ou poursuivi dans son pays était toujours favora- 
blement accueilli dans les Provinces-Unies, en haine 
précisément de la France, et ce ne fut pas sa qualité 
de Français qui attira sur l'auteur de Y Homme ma- 
chine l'indignation et les colères des prêtres de toutes 
les confessions. Quoi qu'il en soit, l'orage qu'il avait 
provoqué était des plus menaçants. Sa perte était 
décidée, et la fuite était le seul parti qui lui restât. Il 
lui fallait un guide sûr; ce fut un libraire de Leyde 
qui lui en servit. Cette retraite ne s'effectua, ni sans 
fatigue, ni sans dangers même; ils cheminaient à 
pied, la nuit, sans asile, sans aliments, sans autre 
auxiliaire qu'une gaieté imperturbable *. 

Nous n'avons pas à faire l'analyse de ce livre qui 
était un défi jeté, non-seulement à toutes les croyances 
mais à toutes les branches de la philosophie spiritua- 
liste. D'Holbach et Diderot même renieront La 
Mettrie comme un des leurs, et ce dernier ne verra 
en lui qu'un paillasse et un fou. Rien ne pou- 
vait, en effet, déconsidérer plus gravement la libre 
pensée que ces œuvres de délire où tout était bafoué, 
jusqu'aux plus simples notions de morale. Le marquis 
d'Argens, qui avait dû vivre avec lui eri, bons rapports 
apparents, à la cour de leur commun maître, ne lui 
pardonne pas, pour son compte, le mal qu'il a fait à la 
philosophie. 

1. Fréron, Lettres sur quelques écrits de ce tenis (Nancy, 1753) , 
t. X, p. 105, 1ÔG. Lettre de M. Desormes, premier comédien du 
roi de Prusse, au sujet du célèbre La Mettrie. 



UNE DÉDICACE. . 30 

La Mettrie, s'écrie-t-il avec indignation, n'est pas un épicu- 
rien. Et l'on a tort de le reprocher avec tant d'aigreur aux 
philosophes. Cet homme ressemble aux sectateurs d'Épicure, 
comme le père Malagrida ressemble aux ministres d'État de la 
cour de Portugal. 

Après avoir démontré combien la saine morale d'un sage est 
éloignée de celle d'un fou, qui en a voulu prendre le masque, 
je prouverai que non- seulement La Mettrie ne doit pas nuire 
aux philosophes, mais qu'il n'a pu se nuire à lui-même parce 
qu'il étoit fou au pied de la lettre : il n'y avoit aucune idée, 
quelque fausse et quelque extravagante, qui se présentât à son 
esprit, qu'il ne suivît '... 

La preuve que rTArgens donne à l'appui est un des 
épisodes qui peignent le mieux, en effet, ce cerveau 
détraqué, qu'aucune considération, qu'aucune con- 
venance n'eussent touché. L'Homme machine parut 
sans nom d'auteur, publié par un éditeur de Leyde, 
Élie Luzac , qui prétendit ignorer qui le lui avait 
adressé, et en combattit même plus tard les idées dans 
un écrit de sa façon, intitulé VHomme plus que ma- 
chine. En tête du manuscrit se trouvait une dédicace à 
Haller, que cet austère savant consi Jéra comme le plus 
sanglant des outrages. « C'est la nécessité de me cacher, 
nous dit La Mettrie, qui m'a fait imaginer la dédicace 
à M. Haller. Je sens que c'est une double extravagance 
de dédier amicalement un livre aussi hardi que Y Homme 
machine à un savant que je n'ai jamais vu, et que 
cinquante ans n'ont pu délivrer de tous les préjugés 
de l'enfance; mais je ne croyois pas que mon style 
m'eût trahi 2 . » L'on n'ignora pas longtemps, en effet, 

1. Marquis d'Argens, Ocellus lucanus (Utrecht, 17G2), p. 242 
243. 

2. La Mettrie, OEuvres philosophiques. Discours préliminaire. 



40 HALLER. 

quel était l'auteur de ce petit traité matérialiste, et 
Haller ne tarda pas à savoir à qui il était redevable de 
cette compromettante politesse. Ce dernier envoya tout 
aussitôt à l'éditeur de la Bibliothèque raisonnée un 
formel désaveu de l'amitié et des principes de La Met- 
trie, que le libraire ne jugea pas à propos d'insérer. Il 
fallait pourtant désabuser le public; et l'honorable 
professeur de l'université de Gœttingue s'adressa alors 
au Journal des Savants^ qui ne fit pas difficulté d'im- 
primer sa déclaration dans ses feuilles. Dans le cas de 
La Mettrie, il y avait le côté charge, le côté « gamin,» 
comme on dirait de nos jours, et cela se pardonne 
aisément en France, où la plaisanterie et la drôlerie 
sont les produits et les fruits du sol. Il va sans dire 
que les mêmes choses, qui eussent fait sourire chez 
nous un grave savant, devaient prendre les proportions 
d'un attentat partout ailleurs. Haller était ou se crut 
déshonoré. 11 était de toute urgence que l'on sût qu'il 
n'avait rien de commun avec cet impudent se tar- 
guant de son amitié pour l'envelopper dans la répro- 
bation que son livre ne pouvait que lui attirer de la 
part de tout honnête homme et de tout chrétien. 

L'auteur anonyme de YHomme machine m'ayant dédié cet 
ouvrage également dangereux et peu fondé, je crois devoir à 
Dieu, à la religion et à moi-même la présente déclaration, que 
je prie messieurs les auteurs du Journal des Savants d'insérer 
dans leur ouvrage. Je désavoue ce livre comme entièrement 
opposé à mes sentiments. Je regarde sa dédicace comme un 
affront plus cruel que tous ceux que l'auteur anonyme a faits 
à tant d'honnêtes gens, et je prie le public d'être assuré que je 
n'ai jamais eu de liaison, de connaissance, de correspondance, 
ni d'amitié, avec l'auteur de YHomme machine, et que je regar- 



SON DÉSAVEU. 4! 

derois comme le plus grand des malheurs toute conformité d'o- 
pinions avec lui '. 

Le désaveu s'adressait à l'auteur anonyme, qui, en 
somme, se l'était attiré par une licence d'un goût plus 
qu'équivoque. Les choses en fussent restées là, si notre 
La Mettrie eut été capable de quelque mesure et de 
quelque retenue. Ah! on le désavoue! ah! on rejette 
son amitié comme une honte et un opprobre ! Eh bien ! 
il apprendra à tout l'univers que le vertueux Haller est 
tout à la fois un athée et un homme sans mœurs; et, 
pour y arriver il composera le roman le plus insensé, 
le plus extravagant, le plus absurde, non pas qu'il 
veuille et qu'il pense être cru, mais par ce besoin de 
la moquerie, du persiflage, de la farce qu'il poussera, 
tant qu'il vivra, au delà de tout excès. 

Citons, malgré sa longueur, ce passage qui sera un 
échantillon plus que suffisant de ce dont La Mettrie 
était capable , lorsqu'il était en verve de drôlerie et 
de bonne humeur. 

Il n'y a pas, raconte-t-il avec le plus imperturbable aplomb, 
usqu'aux dames de l'université de Gœttingue, chez qui notre 
professeur se montre aussi brillant que profond philosophe. Je 
me souviendrai toute ma vie du dernier et singulier souper de 
filles que nous fîmes ensemble, La ***, H *** et moi. La *** 
m'y mena; il a toujours aimé le beau sexe, et d'ailleurs, secta- 
teur d'un maître charmant, il se faisoit un plaisir de le suivre 
partout, jusque en ces lieux où la volupté règne, sans senti- 

ï. Journal des Savants, mai 17 49, p. 300 et 301. Lettre de 
M. Haller, conseiller aulique, médecin du corps de S. M. Britannique, 
et professeur ordinaire de l'Université de Goettingue , membre tlu 
Conseil souverain de la République de Berne, à Messieurs du Journal 
des Savants; à Gœtlingue, le 12 de mars 17 49. 



42 PROPOS DE TABLE. 

mens à la vérité, mais aussi sans contrainte. Le célèbre docteur 
présidoit à une table ornée par les nymphes du dieu des jardins, 
avec cette plaisante gravité de magister de village, que vous 
lui connoissez. Il fut d'abord question de l'existence de Dieu 
par les merveilles de la nature; j'avois sous ma main deux de 
ces preuves-là ; et nos p... se regorgeoient croiant que c'étoient 
des leurs qu'on parloit : mais quel fut leur étonnement quand 
elles entendirent leur gros (comme elles l'appellent) philosopher, 
et se livrer à des réflections aussi bien placées que celles de 
Trimalcion sur la mort. 

Ilélas! disoit H***, plus on devine la nature, et plus son 
auteur disparoit; le fil auquel tenoit jadis son existence, s'ex- 
ténue de jour en jour, il se bride au flambeau de la physique, 
qui n'éclaire que l'incrédulité. On a beau dire, faire, calculer 
même des XXX; ils ne prouveraient pas davantage, fussent-ils 
algébriquement multipliés à l'infini. En effet dans l'infinie com- 
binaison du mouvement et des choses, combien de fois les dez 
du hasard n'ont-ils pas pu produire tout ce qui vous paroit si 
marqué au coin d'une intelligence, que nos yeux n'imaginent 
ou croient voir, que parce qu'ils sont miopes et bornés. Telle fut 
aussi l'opinion du père de V ancienne philosophie, Ëpicure, que 
Lucrèce prit pour son Dieu, n'en connaissant point d'autre. Quels 
génies, me; en fans quels puissans génies que ces anciens! Us 
ont tout connu, jusqu'aux globes organiques de Buffon, qui n'est 
qu'un nouvel Anaxogoras.Voicz Lucrcce,voiez la savante préface 
dont j'ai orné la traduction allemande de l'Histoire naturelle de 
cet auteur françois, dont je fais cependant assez de cas. 

Ensuite entassant tous ces argumens rebattus, resacés, ou 
plutôt réfutés cent fois : S'il y avoit une providence, ajoutoit 
notre incrédule amphitrion, les méchants seraient punis, les bons 
récompensés, les Mœurs n'auraient pas été condamnées au feu, 
dans un pais où l'on se pique d'en avoir ; f Homme machine n'au- 
roit pas fait fortune, Boi-idin seroit mort et Bacouill cassé. Je 
ne sais pas au reste comment sont gourvernés les autres mondes 
(s'il y en a ); mais il me paraît que celui-ci seroit fort mal 
sans la férule des juges et des loix. Le mérite encore, dans Y hy- 
pothèse du Tien, comme parlent les Préadamites chinois, seroit 
autrement pensionné; les hommes utiles seraient mieux payés que 
des faiseurs de cabrioles ou d'agréables marionettes, poursuivit- 
il en regardant nos sœurs, qui pensèrent se fâcher ; et, }>our tout 
dire en un mot, moi Haller, moi, qui ai tant de lecture, je le de- 



INDIGNATION J)'HALLER. .43 

mande aux plus éclairés : pourquoi rtai-je de réputation qu'en 
Allemagne? Donc tout est hazard, donc rien n'est conduit, donc 
rien n'est gouverné. » Voyez si l'on peut juger des auteurs par 
leurs ouvrages! qui eût cru celui-ci un épicurien si déterminé, 
en voyant ce qu'il a si politiquement inséré çà et là dans ses 
écrits * ? 

La plaisanterie, poussée à cet excès, n'est plus de la 
plaisanterie. Tandis que La Mettrie se frottait les mains 
et s'applaudissait de ce tour d'écolier, sa victime s'esti- 
mait déjà la fable de tous les honnêtes gens, un objet 
de mépris et d'exécration pour les hommes sincères et 
candides qui croient encore plus à la méchanceté qu'au 
mensonge, et ne sauraient admettre qu'il y ait au 
monde des âmes assez noires pour inventer im pareil 
tissu d'horreurs. L'on ne vit pas sous le poids de sem- 
blables charges. Haller s'adresse, éperdu, à Maupertuis; 
le président d'une académie dont des engagements 
antérieurs l'avaient seuls empêché défaire partie; il 
énumère ses griefs dans une lettre éplorée, où il croit 
devoir se défendre des absurdités qu'on lui prête. 

Tous me direz que c'est un persiflage, un badinage qui ne 
doit pas porter coup, parce que le faux en saute aux yeux; que 
l'auteur ne croit rien de ce qu'il dit, et qu'il a laissé à chaque 
page de quoi empêcher le lecteur de se tromper à mon désavan- 
tage. Mais il y a toujours eu des Bayl.es, il y aura toujours des 
collecteurs d'anecdotes, qui trouvent leur compte à les rendre 
les plus piquantes et les plus contraires qu'il se puisse au carac- 
tère dont un auteur a fait profession. Quelle contradiction que 
d'écrire pour la religion, dans le temps même qu'avec un Démé- 
trius 2 je prêcherois l'athéisme dans des compagnies si peu 
assor tissant au ton général de ma vie... 



1. Le marquis d'Argcns, C ccllns Lvcanus (Uîrecht, 1702), p. 243. 

2. Pseudonyme que prend La Mellne pour VOuvntQe de Pénélope. 



44 S'ADRESSE A MAUPERTU1S. 

J'en appelle à vous, monsieur, puis-je ne pas souhaiter de 
désarmer un ennemi aussi dangereux, du moins par ses in- 
tentions? puis-je mépriser assez mon caractère pour ne pas le 
défendre quand il est mis de niveau avec les hypocrites et les 
scélérats? 

Mon silence même auroit un air de conviction, et contre un 
ami qui sent tout le faux de la satire, il y a dix hommes esti- 
mables qui, comme vous, monsieur, ne me connaissent pas 
personnellement, et dont l'estime est le présent le plus pré- 
cieux de la Providence *. 

En pareil cas, l'excès de précaution est excusable, 
et Bartolo ne fera, plus tard, que buriner une vérité 
vieille comme le monde. Le vénérable Haller se met 
donc à prendre une à une chaque assertion du pam- 
phlétaire et à en démontrer le néant ; et il résulte mani- 
festement de cette recherche minutieuse qu'il n'a ni 
vu ni connu La Mettrie, et n'a pu conséquemment, 
entre autres énormités qui lui sont attribuées, faire 
avec lui la débauche chez des filles. 

Quelque idée qu'aient bien des gens d'esprit sur les mœurs, 
la mienne a toujours été qu'elles doivent assortir nos discours; 
et quand j'aurois voulu penser moins régulièrement, ma santé 
toujours faible, et traversée par de grandes maladies, m'auroit 
rappelé les idées de sobriété qui ont formé le plan de ma vie. 
Je l'ai passée presque entièrement dans la solitude que m'im- 
posoient mes occupations et le soin de ma santé... Il est cruel 
assurément de m'attribuer des soupers en filles, comme il les 
appelle. Mon âge, le nombre de mes enfants, le contraste qu'une 
débauche publique feroit avec les mœurs et le ton de la ville 
de Gœttingue , petite ville où rien ne se cacheroit, la profession 
que j'ai toujours faite d'une vie réglée, l'état de ma santé nou- 
vellement affaiblie, comme vous ne l'ignorez pas, monsieur, par 

1 . Assézat , Singularités philosophiques : l'Homme machine (Paris, 
1865), p. 164, 165, 166. Lettre de M. Haller à M. de Maupertuis : 
Gœttingue, le 10 novembre 1751. 



DORIS. 45 

une maladie dangereuse, tout concourt à former une contra- 
diction avec le conte de notre auteur, qui lui fera autant de 
démentis qu'il y a de citoyens ou d'étudiants à notre université. 
Seroit-il permis, monsieur, d'attribuer à un homme des mœurs 
si contraires aux siennes et de fouler aux pieds les droits sacrés 
de la vérité? Le bien public souffre-t-il des gens qui passent 
leur vie à peindre ceux qu'ils trouvent bon de haïr, de 
toutes les couleurs que puisse leur prêter une imagination 
échauffée? 

Si flaller était médecin, naturaliste, philosophe, il 
était également poète; et La Mettrie ne respecte pas 
plus le poëte que le philosophe, qu'il entache, l'un et 
l'autre, d'athéisme et de matérialisme. Haller a donc à 
défendre ses vers comme sa prose; qu'osera-t-on incri- 
miner? Sont-ce ses Réflexions sur la religion et la su- 
perstition, ou ses vers sur Y Origine du mal? Mais il 
a eu vingt ans, lui aussi, il a été amoureux, il a chanté 
l'amour ; et l'austère savant croit devoir, sinon faire 
amende honorable, du moins donner des explications 
sur cette phase plus humaine de sa vie. « 11 est plus 
nécessaire, ajoute-t-il, de me défendre sur ma Doris, 
dont M. de La Mettrie a fait une espèce de paraphrase 1 . 
Si une déclaration d'amour me rendoit ridicule à mon 
âge, elle étoit excusable dans un homme de vingt ans 
qui chante sa maîtresse, quatre à cinq mois avant son 
mariage 2 . » Pauvre bonhomme de savant, tout prêt à 
demander les circonstances atténuantes, parce qu'il a 
aimé tout comme un autre, parce que son cœur a battu 
en tout bien et tout honneur à la vue d'une jolie fille, 

1. Au début de Y Art de jouir. La Mettrie, OEuvres philosophiques 
(Berlin, 179G), t. III, p. 206, 207, 208. 

2. Le petit poëme de Doris est de 1730. Poésies de M. Haller, 
traduites de l'allemand (Berne, 17G0),t. 1, p. 104 à 109. 

3. 



4G RÉPONSE DE MAUPERTUIS. 

sa fiancée! Quelque indignation qu'inspire le procédé 
de La Mettrie, il est difficile de garder son sérieux de- 
vant la candeur helvétique du grave professeur de 
Gœttingue. Maupertuis, qui était assez Français, quoi- 
que savant, pour rire sous cape de cette pudeur quasi 
virginale, fit de son mieux pour payer en belles paroles 
un homme hors de lui. Lorsqu'il écrivit cette étrange 
lettre, Haller ne soupçonnait pas que celui qui l'avait 
si incongrûment mêlé à ses dévergondages de plume, 
expirerait, le lendemain même, victime de son intem- 
pérance et de sa folie, comme on le verra plus tard. 
La réponse de l'auteur de la Vénus physique est 
à citer; elle est une biographie du défunt, et les détails 
dans lesquels il entre ne sont pas sans intérêt. Il fal- 
lait d'abord calmer le vertueux professeur, et c'est par 
quoi il commence. 

J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur 
de m'écrire, et n'avois pas attendu jusque-là à être indigné de 
l'écrit dont vous vous plaignez. Vous faites trop d'honneur à 
de pareils ouvrages, si vous croyez qu'ils puissent porter at- 
teinte à votre réputation ; mais vous faites tort au caractère 
de La Mettrie, si vous pensez qu'il ait mis, dans ce qu'il a 
écrit, le degré de méchanceté qui y paroît. Ceci est un para- 
doxe pour tous ceux qui ne l'ont pas connu personnellement : 
mais la vérité me force à l'avancer. 11 est mort, et s'il vivoit 
encore, il vous feroit toutes les réparations que vous pourriez 
souhaiter, avec autant de facilité qu'il a écrit contre vous. Il 
m'a juré cent fois qu'il n'écriroit jamais rien de contraire à la 
religion ni aux mœurs, et bientôt après reparaissoit quelque 
ouvrage de la nature de ceux dont nous nous plaignons. 

Vous avez raison de dire que je le connois mieux que vous. 
Nous sommes de la même ville. Cette raison seule auroit suffi 
pour que je lui voulusse du bien. Je ne me cache pas de l'avoir 
servi du peu de crédit que j'avois en France. Il n'a pu s'y sou- 
tenir dans un assez bon poste que ses amis lui avoient fait 



PORTRAIT DE LA METTRIE. 47 

obtenir; et par des ouvrages inconsidérés s'étant exclu de sa 
patrie, il se retira en Hollande, où le mécontentement de ses 
parens et de ceux qui l'avoient jusque-là protégé, le laissèrent 
longtemps dans un état déplorable. Un roi qui pardonne les 
fautes, et qui met en valeur les talents, voulut le connaître et 
m'ordonna de lui écrire de venir. Je reçus l'ordre sans l'avoir 
prévu : je l'exécutai, et La Mettrie fut bientôt ici *. 

Peu de temps après j'eus, le chagrin de voir la licence de sa 
plume augmenter de jour en jour... Il fesoil des livres sans 
dessein, sans s'embarrasser de leur sort et quelquefois sans 
savoir ce qu'ils contenoient. Il en a fait sur les matières les plus 
difficiles sans avoir réfléchi, ni raisonné. Il a écrit contre tout 
le monde, et auroit servi ses plus cruels ennemis. Il a excusé 
les mœurs les plus effrénées, ayant presque toutes les vertus 
sociales. Enfin, il trompoit le public d'une manière tout opposée 
à celle dont on le trompe d'ordinaire. Je sais combien tout ce 
que je vous dis est peu croyable; mais il n'en est pas moins 
vrai : et Ton commençoit à en être si persuadé ici, qu'il y étoit 
aimé de tous ceux qui le connaissoient. 

Tout ceci, monsieur, ne seroit point une réparation, s'il vous 
avoit fait quelque tort; mais, ses plaisanteries ne pouvoient pas 
plus vous en faire qu'elles n'en ont fait aux vérités qu'il a atta- 
quées. Ce n'est donc que pour défendre son cœur, rejeter ses 
fautes sur son jugement et vous faire connaître l'homme. Tout 
le monde sait qu'il ne vous a jamais vu, ni connu ; il me l'a dit 
cent fois. Il ne vous avoit mis dans ses ouvrages que parce 
que vous étiez célèbre, et que les esprits qui couloient au hasard 
dans son cerveau avoient rencontré les syllabes de votre nom. 

Cette réponse ne satisfît point; et les amis de Haller, 
au dire de ceux de Maupertuis, ne pardonnèrent pas 
à ce dernier cette indulgence pour l'agresseur et ce 

1. Quand La Mettrie arriva en Prusse, Frédéric était absent, et ce 
fut Maupertuis qui se chargea d'introduire le survenant auprès des 
amis du roi. « Voicy M. de La Mettrie, mon cher amy, que je ne puis 
conduire moy-même à Potsdam, écrivait-il à Algarotti , mais pour 
qui je vous demande vos bons offices... » Etienne Charavay, Catalogue 
d'autographes, du 22 décembre 1769, p. 10. n° 95. Lettre de Mau- 
pertuis à Algarotti ; mercredy. 



48 ÉTRANGES MOBILES. 

déni de justice à l'égard de l'offensé 1 . Voltaire n'en 
est pas plus content, mais pour d'autres motifs : « La 
réponse grave de Maupertuis, écrivait-il à Frédéric, 
n'était pas ce qu'il fallait. C'était bien le cas d'imiter 
Swift, qui persuadait à l'astrologue Palridge qu'il était 
mort. Persuader un vieux médecin qu'il avait fait des 

leçons au b eût été une plaisanterie à faire mourir 

de rire 2 . » La lettre de Maupertuis, en tous cas, est 
curieuse : c'est le bruit, le scandale que cause l'appa- 
rition de Y Homme machine, qui intéressent Frédéric ; 
La Mettrie est un homme à pendre, c'est assez pour 
qu'il le veuille avoir, et qu'il lui fasse des avances qui 
ne pouvaient manquer d'être bien accueillies. Mauper- 
tuis reçut l'ordre de lui écrire, « sans l'avoir prévu ; » 
et voilà cet autre natif de Saint-Malo introduit, établi 
à la cour de Frédéric. « Le titre de philosophe et de 
malheureux fut suffisant pour procurer à M. de La 
Mettrie un asile en Prusse, avec une pension du roi 3 .» 
Telles sont les raisons qu'allègue son auguste bio- 
graphe. Convenons que Frédéric eût été et moins 

1 . « M. de Haller n'a pas paru satisfait de celte réponse à sa lettre, 
et ses amis, dans les libelles qu'ils ont publiés contre M. de Mauper- 
tuis, en ont parlé comme d'un nouvel outrage que M. de Haller au- 
roit reçu... » OEuvres complètes de Maupertuis (17G8), t. III, p. 343 
Lettre de Maupertuis à Haller; Berlin, ce 25 novembre 17 51. 
On trouve aussi des indications de ce mécontentement et de ces re- 
proches dans une lettre de Mérian à Euler, Lettre concernant le 
jugement de l'Académie, p. 52, et dans l'Examen des Droits de 
l'Académie et de la conduite de ses membres, p. 108, 109. « Tout le 
monde sait de même comment M. de Maupertuis en a usé avec l'illustre 
M. de Haller... » 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 174. Lettre 
de Voltaire à Frédéric ; à Potsdam, le 5 septembre 1752. 

3. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. VII, p. 26. 



PARFAIT SANS-GÊNE DE LA METTRIE. 49 

pitoyable et moins empressé à recueillir cet étrange 
philosophe, si LaMettrie n'eût pas été un révolté de la 
science. Le roi de Prusse, jusqu'à la fin, sera un libre 
penseur, et sa correspondance avec Voltaire et surtout 
d'Alembert prouve qu'il ne renia pas ses dieux; mais, 
après cette première ardeur, ce premier enivrement, 
l'apaisement succédera à l'enthousiasme, et l'on ne se 
laissera plus prendre, comme dans ces beaux temps de 
ferveur, à l'étiquette du sac. Encore un coup , La 
Mettrie eut la rare chance d'arriver en cette phase 
égalitaire où le titre de philosophe flattait plus que le 
titre de monarque. Voltaire donnera à Frédéric de 
« l'humanité ; » mais avec ce tact, cette prudence du 
courtisan qui sait jusqu'où il peut aller. La Mettrie n'a 
pas, lui, de ces précautions. 11 n'eût pas été d'ailleurs 
dans sa nature de se contenir même pour un peu. 
« En tout temps, nous dit Thiébault, il se jetait et se 
couchait sur les canapés. Quand il faisait chaud, il 
ôtait son col, déboutonnait sa veste et jetait sa perru- 
que sur le parquet. En un mot, La Mettrie agissait 
en tout avec Frédéric comme envers un camarade '. » 
Qu'on n'essaye pas de nous donner La Mettrie pour 
un esprit philosophique. C'est un garçon de belle hu- 
meur 2 , qui prend ses habitudes pour des convictions, 



1. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 1860), t. II, p. 426. — « ... il jetoit lout à coup sa perru- 
que par terre, et on l'a vu plusieurs fois se déshabiller, et se mettre 
presque tout nud au milieu d'une compagnie qui rioit de sa folie, 
comme elle auroit fait de celle d'un insensé renfermé aux Petites 
Maisons. » D'Argens, Ocellns Lucamis (Ulrecht, 1762), p. 248. 

2. « On raconte que La Mettrie passant devant la maison d'un 
épicier, il entendit dire que c'éloit la maison d'un matérialiste : on 



50 INDISPENSABLE AU ROI. 

son horreur de toute gêne pour une indépendance 
philosophique ; un virtuose plein de verve dont les pa- 
radoxes insensés devaient faire fortune à la dernière 
heure du repas. Convenons-en , pourtant, bien que 
d'Argens les lui refuse, il a de la lecture, des connais- 
sances, de l'acquit,- et ses études médicales seront 
l'inépuisable arsenal où il empruntera ses arguments 
contre Dieu, contre l'âme, au profit du néant. En 
somme , il avait réussi au delà de toute vraisem- 
blance. Frédéric ne pouvait se passer de lui et lui 
passait tout 5 l'auteur de Y Homme machine était de 
tous ses soupers, et Dieu sait quelles thèses se soute- 
naient là au choc des verres '. 



appelle de ce nom en Allemagne tous ceux qui vendent des épices et 
des denrées étrangères. La Mettiie demanda à voir sur-le-champ le 
matérialiste; ilentra, il l'embrassa avec transport, en le félicitant 
de ce qu'il étoit matérialiste. » Denina , La Prusse littéraire sous 
Frédéric II (Berlin, 1770), t. III, p. 2G. Cela ne justifie-t-il pas bien 
le litre de bouffon que lui donne Diderot? 

1. Comme échantillon des étranges saillies de La Mettrie et de ce 
qu'il osait se permettre avec-le roi, qui le trouvait bon, nous ren- 
verrons h une paraphrase allégorique des membres et de l'estomac , 
que Nicolaï tenait de d'Argens, et à une anecdote de chaise percée, 
que le lecteur nous dispensera de rappeler ici. Nicolaï , Anekdoten 
von Konig Friedrich II von Preussen und von einigen Personen die uni 
ilin waren (Berlin, 1790), cinquième cahier, p. 197 à 201. 



II 



LE CHEVALIER DE CHASOT. — DARGET. — GEORGE KEITH. 
LORD TYRCONNEL. — POLLNITZ. 



Poursuivons nos portraits. L'on connaît déjà Mau- 
pertuis par ses relations avec Voltaire, et il ne sera 
bientôt que trop question de lui pour son repo?. Nous 
laisserons donc de côté, pour l'instant, cette curieuse 
figure, et nous passerons aux autres concertants fran- 
çais des réunions de Potsdam et de Sans-Souci. 
Celui qui va suivre, lui aussi, a sa physionomie à part. 
Si ce n'est ni un savant comme d'Argens, ni un éper- 
velé comme La Mettrie, ni un important comme Mau- 
pertuis, c'est un type pourtant, un représentant très- 
avouable, très-distingué du gentilhomme français au 
dix-huitième siècle. Le chevalier François-Egmont de 
Chasot, né à Caen, le 18 février 1716, après avoir fait 
ses études aux jésuites de Piouen, avait commencé dans 
le corps des cadets son apprentissage militaire. A dix- 
huit ans, il servait en qualité de lieutenant à l'armée 
du Rhin, sous le maréchal de Berwick, et ne deman- 
dait qu'une occasion de se signaler, quand une oc- 
casion d'un autre genre vint inopinément briser une 
carrière à peine commencée. Laissons-le raconter lui- 



52 CHASOT. 

même la circonstance fâcheuse qui fut la pierre d'a- 
choppement de sa fortune, si tant est qu'avec de la 
conduite, de la valeur, de la supériorité même, il eût 
pu conquérir une situation analogue à celle qu'il allait 
obtenir en Prusse. 

Je n'ai jamais été querelleur, et je suis ressorti d'une école 
de six cents cadets où il y avait chaque semaine quelques tués 
ou blessés, sans avoir eu la moindre mauvaise affaire; cepen- 
dant je ne pus échapper à la mauvaise humeur des Parisiens 
ferrailleurs, ni soutenir plus longtemps les airs d'arrogance 
d'un fat à talons rouges, parent éloigné du duc de Boufflers. Il 
fallut donc se battre encore et laisser mon dangereux adver- 
saire étendu sur la place *. 

Le régiment de Bourbonnais, où servait Chasot, 
appartenait au duc de Boufflers, ce qui était une cir- 
constance aggravante pour le jeune lieutenant. En tous 
cas, son affaire était mauvaise, et il ne lui restait 
d'autre moyen de sauver sa tête que de prendre le 
large au plus vite. Il ne se crut en sûreté qu'après 
avoir franchi les avant-postes du prince Eugène où il 
fut bien accueilli. Mais il ne pouvait avoir l'idée d'ac- 
cepter du service chez les Impériaux en pleine guerre 
avec la France. Le prince royal de Prusse était aussi 
sur le Rhin ; Chasot sollicita une audience du futur 
conquérant de la Silésie, qui ne la lui fit pas attendre. 

Un jour le prince Frédéric dit à M. de Brender : « Si vous 
avez le temps demain, amenez-moi ce jeune Français. » Le 
lendemain mon mentor m'ayant fait seller un de ses chevaux, 
je raccompagnai chez le prince, qui nous reçut dans sa tente, 

1. Blaze de Bury , Le chevalier de Chasot (Michel Lévy, 18G2), 
p. 5. 



BONNE FORTUNE INATTENDUE. 53 

derrière laquelle il avait fait creuser, à trois ou quatre pieds 
de profondeur, une grande salle à manger. Son Altesse royale, 
après deux heures d'entretien et après m'avoir fait cent ques- 
tions, nous congédia et m'ordonna en la quittant de revenir 
souvent la voir. 



Quelques jours après, Chasot était à la table du 
prince, quand on vint le prévenir que le général en 
chef de l'armée française, M. d'Asfeld, lui renvoyait 
ses trois chevaux. Le prince Eugène, qui était pré- 
sent et de bonne humeur, dit : « Il faut vendre ces 
chevaux-là qui ne parlent pas l'allemand. » Sur cela, le 
prince de Lichtenstein mit un prix aux chevaux qui fu- 
rent vendus trois fois au-dessus de leur valeur. « Le 
prince d'Orange, l'un des convives, lui dit un peu bas : 
« Monsieur, il n'y a rien de tel que de vendre sesche- 
« vaux à des gens qui ont bien dîné ! » Mais cette re- 
marque du prince, si nous ne nous trompons, est 
tout un raffinement. Les acquéreurs nous semblent 
avoir fait sciemment une mauvaise affaire, et les fu- 
mées du vin n'y avaient été pour rien. Tout petit que 
soit le fait, il est caractéristique et peint une époque. 

Le chevalier avait plu, et les galanteries du prince 
royal le posèrent, dès la première heure, en intime 
et en favori. Chaque jour, un palefrenier lui amenait, 
de la part de Son Altesse, un cheval de main pour se 
rendre auprès de lui et l'escorter dans ses promenades. 
Il fut de toutes les parties et de toutes les fêtes, avec 
Brandt, les époux Kanneberg, le jeune Grumbkow, le 
capitaine Kalnein, surtout Jordan et Keiserling, ces 
deux amis du cœur. Le baron de Bielfeld, qui eut occa- 
sion de rencontrer Chasot à Rheinsberg et de tâter 



54 PHASE D'ENTHOUSIASME. 

l'homme, le juge comme un officier d'avenir et de la 
plus grande espérance. « Il a, nous dit-il, un esprit 
vif, une humeur gaie, des talens agréables, et si je ne 
me trompe, beaucoup de dispositions à devenir un 
jour un général habile, si jamais il est employé dans 
le militaire, comme je le suppose ! . » En attendant les 
prouesses , les actions d'éclat, Chasot payait son écot 
en belle humeur , en talents d'agrément. Mais Fré- 
déric ne semble pas avoir de lui une idée moins favo- 
rable que Bielfeld. À cette date d'enthousiasme 
juvénile, tout séduit, tout attire, on se passionne pour 
les choses de l'intelligence, les belles-lettres, la poésie; 
on rêve la renommée, la gloire dans toutes les car- 
rières; on voudrait cueillir toutes les palmes. Si l'on 
fait de mauvaises rimes qu'on dépêche à Voltaire et que 
Voltaire déclare excellentes, l'on a encore d'autres 
visées, l'on a dévoré tous ces romans de chevalerie 
dont l'héroïsme est bien capable de bouleverser une 
tête de dix-huit ans. La tête de Frédéric était plus forte 
que celle du héros de la Manche, et nous le verrons s'at- 
taquer à de tout autres ennemis que des moulins à vent; 
mais, répétons-le, cet esprit si froid, si railleur, si prati- 
que, eut son heure de fermentation, durant laquelle l'i- 
magination, plus qu'une raison très-nette, eut voix au 
chapitre. Dans sa solitude de Rheinsberg, dévoré par 
une soif d'activité sans emploi, il s'avisera de fonder 
une sorte d'association militaire qui ne devait être com- 
posée que de douze membres, ayant pour grand maître 
le général Fouqué. La devise de la nouvelle chevalerie 

1. Baron de Bielfeld, Leltres familières (la Haye, 1763), 1. 1, p. 67, 
68. Lettre VIII ; à Rheinsberg, le 30 octobre 1739. 



CHEVALERIE MYSTÉRIEUSE. 55 

est celle du preux des preux : ce Sans peur et sans re- 
proche. » Par une modestie, dont il faut reconnaître 
le bon goût, Frédéric n'avait voulu être qu'un simple 
initié. Il avait affilié au nouvel ordre ses deux frères 
Guillaume et Henri de Prusse, ainsi que le duc de 
Brunswick -Bevern. Parmi ceux des membres qui 
n'étaient pas sortis du sang des dieux, figuraient 
Keiserling et Chasot. Là, chacun avait son nom mys- 
tique, et, dans le chapitre, Frédéric n'était plus Fré- 
déric, c'était le constant, Fouqué s'appelait le chaste, 
un troisième prenait le surnom de sobre, un qua- 
trième celui de gaillard, et ainsi de tous. Les lettres 
que chaque initié s'adressait, portaient l'empreinte d'un 
cachet sur lequel était gravée cette légende : « Vivent 
les Sans-Quartier 1 ! » On regrette de n'avoir pas plus de 
détails. Cet essai de chevalerie, si peu qu'on en sache, 
n'aide pas médiocrement à expliquer ce Frédéric des 
premières années si différent de ce qu'il sera plus tard, 
ardent, généreux, donnant du front dans tout ce qui 
offre une apparence de grandeur, et qui, au risque 
d'attirer sur sa tête le plus violent orage, se faisait re- 
cevoir maçon, dans une mauvaise auberge, durant 
la foire de Brunswick a . 

Quoi qu'il en soit, Chasot jouissait de l'estime, de 
l'amitié, de la confiance du prince royal, et il vivait 
au jour le jour, sans situation officielle, mais après 



1. Blaze de Bury, Le chevalier de Chasot (Michel Lévy, 1862), 
p. 36, 37. — Thomas Campbell, Frederick (lie great, /lis court and 
/imes(London, 1844), vol. I, p. 283, 284. 

2. Baron de Bielfeld, Lettres familières (la Haye, 17 63), t. I, 
p. 26, 27. Lettre IV; à Brunswick, le 24 d'août 1738. 



56 LE NOUVEAU ROI. 

tout, satisfait du présent et comptant sur un avenir 
brillant, lorsque la Prusse changerait de maître. Ce 
grand événement, que ne laissait que trop pressentir la 
santé délabrée de Frédéric-Guillaume, allait être la date 
d'une ère nouvelle, et pour ce petit royaume sablon- 
neux, mal configuré, sans frontières réelles, qui ne 
devait rien à la nature, et pour celui qui était appelé 
à le gouverner. L'heure de la rêverie et du roman est 
passée; et si, dans Frédéric, l'homme de lettres tient 
bon, l'homme d'affaires, l'homme pratique, le grand 
roi se révèlent aussitôt, non pourtant sans tâtonne- 
ments et Seins écoles. La mort de l'empereur Charles VI 
ouvrait le champ à toutes les espérances et à toutes 
les ambitions, et le nouveau roi ne fut pas le dernier 
à comprendre quel rôle pouvait jouer un prince intelli- 
gent, énergique, aventureux, avec de bonnes troupes 
et des coffres bien remplis, te Cette mort dérange toutes 
mes idées pacifiques, écrivait alors Frédéric à Voltaire, 
et je crois qu'il s'agira, au mois de juin, plutôt de pou- 
dre à canon, de soldats , de tranchées que d'actrices, 
de ballets et de théâtre '. » Mais tout cela devait en- 
chanter Chasot, qui appelait de ses voeux l'occasion de 
se signaler. Cette occasion, sa bonne étoile la lui en- 
voyait, et plus décisive qu'il n'eût osé l'espérer. C'était 
à Molwitz 2 . L'aile gauche prussienne avait été sabrée 
et dispersée par les Autrichiens, tout présageait une 
déroute inévitable. Frédéric se voit enveloppé. L'offi- 
cier qui commandait l'escadron ennemi, s'adressant 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LIV, p. 234. Lettre 
de Frédéric à Voltaire; Remusberg, le 26 octobre 1740. 

2. 11 avril 1741. 



héroïsme de chasot. 57 

au petit noyau de fidèles au milieu duquel il savait le 
prince, s'écrie : « Le roi ! messieurs, où est le roi ?» — 
«Vous demandez le roi, le voici ! » riposte Chasot qui 
se précipite au-devant de l'officier, avec lequel il engage 
un combat à outrance. C'est à qui fera de son mieux et 
se multipliera devant des assaillants dont le nombre 
croissait à chaque instant. Chasot frappe d'estoc et de 
taille, porte des coups terribles, est atteint lui-même 
sans lâcher prise, sans paraître s'apercevoir du 
sang qu'il perd. Il était à bout de forces, couvert de 
blessures, il allait succomber, quand on lui vint en 
aide. Le roi, dégagé et tout à sa reconnaissance, 
le déclare , le proclame son sauveur. Cette action 
d'éclat valut à Chasot, avec l'ordre pour le Mérite, le 
grade de major du régiment de Bayreuth. Mais il ne 
devait pas en demeurer là : il sauvait le bagage du roi à la 
bataille de Czaslau, livrée le 17 mai 1742 ' ; et trois ans 
après, en juin 1745, à la journée de Hohenfriedberg, 
il méritait d'être signalé par son maître comme l'un 
des mieux faisants d'une armée où les vaillants ne man- 
quaient pas. Frédéric a dit de cette bataille : « action 
inouïe dans l'histoire et dont le succès est dû aux gé- 
néraux Gésier et Schmettau, au colonel Schwerin, et 
au brave major Chasot, dont la valeur et la conduite se 
sont fait connaître dans trois batailles également 2 . » 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LIV, p. 605. Lettre 
de Voltaire à Maupertuis; à Brunswick, le 10 octobre 17 43. 

2. C'est probablement à la bataille de Friedberg qu'il faut reporter 
l'anecdote suivante, que raconte Tbiébault : « M. de Cbasot, Fran- 
çais réfugié, et alors officier supérieur, avait eu des ordres précis re- 
lativement aux opérations qu'il devait faire pendant le combat avec 
le corps qu ; il commandait ; mais il s'en écarta, par un mouvement 



58 STANISLAS DE BRONICKOUSKI. 

Ainsi s'exprimera le souverain, mais l'ami ne sera pas 
moins reconnaissant; il chantera Chasot et ses proues- 
ses dans son Palladion : 

Muse, dis-moi comment en ces moments 
Chasot brilla, faisant voler les têtes... 

Les mêmes causes qui avaient brisé la carrière 
du chevalier en France devaient également compro- 
mettre son avenir en Prusse. A l'en croire pourtant, 
en Prusse comme en France, il fut la victime d'une 
fatalité qu'il eût neutralisée, si une extrême réserve, la 
plus louable modération, eussent suffi pour le mettre 
hors d'atteinte. Les bontés du roi, la distinction dont 
il était l'objet, avaient fait des jaloux , un entre autres, 
le major Stanislas de Bronickouski, Polonais de na- 
tion, comme lui des dragons de Bayreuth, fort brave 
aussi , mais fier de ses avantages physiques, de sa 
vigueur et de sa haute stature. Cet officier, dont le re- 
nom de duelliste était des mieux établis, avait une 

qu'il fit si à propos qu'il contribua essentiellement à la victoire. 
Quand, après la bataille, il se présenta au roi, ainsi que les généraux, 
Frédéric lui dit très-gravement : « Monsieur de Chasot, il faut que 
« je vous fasse trancher la tête, ou que je vous embrasse.» Et il l'em- 
brassa.» DheudonnéThiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 18G0), t. II, p. 181. A cette bataille, Chasot eût enlevé 
soixante a soixante-dix drapeaux à l'ennemi. « Le roi de Prusse alla 
au-devant de lui, nous dit M. de Luynes , qui tenait ces détails 
de Chasot même, l'embrassa et lui donna mille marques de bouté. 
On pourroit croire qu'il auroit joint quelque récompense; mais ce 
n'est point son usage. » Duc de Luynes, Mémoires, t. XI, p. 381; 
février 17 52. Cependant il demanda au chevalier ce qu'il pouvait 
faire pour lui. Chasot, pour toute récompense, pria le roi de 
Prusse de vouloir bien honorer de sa protection son frère, l'abbé de 
Chasot, afin de lui faire obtenir un bénéfice du roi de France. 



COMBAT A OUTRANCE. 59 

particulière antipathie pour tout ce qui tenait de près 
ou de loin à la France, et l'on conçoit que ce n'eût pas 
été en faveur de Chasot qu'il se fût départi de ses sen- 
timents de violente hostilité. Celui-ci, quelle que fût son 
envie de corriger les rodomontades du personnage, 
évita, autant que faire se put, tout ce qui était capable 
d'amener entre eux un conflit. Mais ce n'était pas 
l'affaire du major, qui avait résolu d'en finir avec le 
marquis français, comme il appelait Chasot. À la 
suite de provocations grossières , le chevalier dut 
prendre son parti, et promettre à cet ogre qu'il ne 
perdrait rien pour attendre. Cela avait lieu durant un 
« picnic » où avaient été conviées les dames du 
régiment. 

Je rentrais pour lui faire compagnie, raconte Chasot, lors- 
qu'on me demandant si j'étais sorti pour commander mon cer- 
cueil, il me porta, à un pas de la porte que j'avais fermée, et 
sans me laisser le temps de me mettre en garde, un coup de 
sabre à la tête qui m'atteignit à la tempe droite, et fendit 
d'outre en outre mon chapeau, garni d'un point d'espagne 
très-fort en argent, ce qui diminua la force de ce coup mortel. 
Je tirai mon sabre, et bientôt le combat fut à mon avantage. 
Après avoir d'un coup de sabre emporté Yéguillctte et parsemé 
la salle des lambeaux de son uniforme, je n'ambitionnais que 
la satisfaction de désarmer un homme plus grand et qui se 
croyait plus fort que moi. Je lui avais déjà fait faire le tour de 
la salle jusqu'auprès d'un fourneau où je voulus lui arracher 
le sUbre de la main; mais le pied me glissa et je reçus un coup 
de pointe dans le bras droit qui perça jusqu'à l'os. La douleur 
que j'en ressentis m'anima trop contre mon adversaire, auquel 
j'eus le malheur d'enlever le crâne d'un coup de sabre contre 
la porte où j'avais reçu ma première blessure, et où il tomba 
roide *. 

1. Blaze de Bury, Le chevalier de Chasot (Michel Lévy, 18G2) ? 
p. GO, 61. 



60 LE CHEVALIER A SPANDAU. 

Le roi envisagea cette affaire comme un coup monté, 
en haine de l'élément étranger de ses armées, et ful- 
mina contre « les messieurs qui se mêlaient de faire 
de l'opposition. » Et qu'était donc Chasot, sinon 
une recrue levée dans un pays dont Frédéric parlait 
la langue mieux que la sienne propre, mais qui n'é- 
tait pas la Prusse? Frédéric devait d'ailleurs s'être fait 
renseigner sur les particularités d'une rencontre que 
Chasot n'avait pas cherchée, et son amitié pour le 
vainqueur ne semblait pas être un motif de se montrer 
rigoureux et même injuste envers un officier qui lui 
avait sauvé la vie. Le chevalier fut, à sa demande, tra- 
duit devant un conseil de guerre, qui l'acquitta à 
l'unanimité, ce qui n'empêcha pas le prince, auquel 
on porta la sentence , de l'apostiller de cette phrase 
laconique : « Un an de forteresse à Spandau. » C'était 
dur. 11 fallut, toutefois, se soumettre, et, après avoir 
consacré deux mois à soigner ses blessures, prendre 
le chemin de Spandau. Il y entra en triomphateur. Le 
prince royal de Prusse, dont le régiment tenait préci- 
sément garnison dans la ville, voulut lui faire escorte, 
le remettre lui-même au commandant de la forteresse, 
et il ne le quitta qu'après lui avoir donné l'assurance 
de pourvoir abondamment à sa table. Mais cette capti- 
vité n'alla pas au delà de quelques semaines. Frédéric 
avait fait le roi; au fond, il ne pouvait que savoir bon 
gré à Chasot de ne s'être pas laissé sabrer par ce bra- 
vache polonais. Le chevalier eut ordre de se rendre à 
Potsdam, où la glace fut vite rompue. Le prince s'ar- 
rangeait trop de l'esprit, de l'humeur gaie et franche 
du major pour lui garder rancune dans une circon- 



FRÉDÉRIC PASSIONNÉ POUR LA FLUTE. 6i 

stance où ses sévérités avaient frappé à faux; il lui 
tendit les bras et lui rouvrit son intimité comme par 
le passé. A part l'amabilité pétillante du commerce, 
Chasot avait un rare mérite à ses yeux. C'était un flû- 
tiste distingué et non moins obstiné 1 , que son voi- 
sinage, toutefois, eût voulu voir à tous les diables, s'il 
fallait prendre à la lettre ces vers de Frédéric : 

Pour Chasot, qui, dans son réduit, 
En damné, travaille sa flûte, 
Qui fait enrager, jour et nuit, 
Tous ses voisins, qu'il persécute, 
D'un instrument tendre et charmant 
Il tire des sons de trompette 2 . 

La flûte fut la grande passion de Frédéric, et ce 
n'était pas une médiocre habileté que d'être en état de 
faire la partie de ce virtuose enragé, qui, toutefois, 
faute de mieux, se résignait à prendre pour second, le 
prince héréditaire de Strélitz, un mince instrumen- 
tiste devant le seigneur. Chasot donne de curieux 
détails sur les concerts du roi de Prusse, et on nous 
permettra d'ajouter ce dernier emprunt à ceux que 
nous avons déjà faits. 

Quelqu'un demande : en quoi consistait donc cette musique 
si vantée? Cette musique, où j'ai assisté, depuis l'année 1734, 
à Ruppin, où le roi avait son régiment comme prince royal; à 
Rheinsberg, où la princesse et toute la cour se trouvaient, 
enfin en campagne, dans la tente du roi, ensuite à Breslau et 
partout où Sa Majesté passait la nuit; cette musique a toujours 

1. Le maître de chapelle Hertel a écrit une Théorie de la musique 
pour servir à l'usage de M. le chevalier de Chasot. 

2. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), U XVU, p. 61. 
Letlre de Frédéric à Jordan. 

JV. 4 



02 SES CONCERTS. 

été composée des meilleurs musiciens de l'Europe. Le roi 
savait les règles de la composition et excellait sur la flûte tra- 
versière. Le matin, il composait lui-même sur le clavecin, 
pendant qu'on le frisait, tous les solos qu'il jouait ensuite en 
perfection sur la flûte... A Potsdam, le concert journalier se 
tenait dans un cabinet de vingt-quatre pieds de diamètre, un 
peu arrondi, dans les angles, de seize pieds jusqu'à la corniche, 
le tout en boiserie, avec de beaux compartiments magnifique- 
ment dorés, une très-belle cheminée de marbre incarnat d'E- 
gypte, et au milieu un superbe et très-grand lustre de cristal. 
Ce concert consistait en un seul premier et un second violon, 
(rarement le double) une basse de viole, un violoncelle, et pour 
clavecin un forte-piano de Silbermann, une flûte ou deux quand 
le roi jouait des trios avec Quantz. Un ou deux castrati et 
de temps à autre une des meilleures chanteuses de l'Opéra 
recevaient ordre et une voiture du roi pour son voyage de 
Potsdam. L'on n'entendait dans ces concerts que des voix ou 
des flûtes; tous les autres instruments n'étaient que pour l'ac 
compagnement *. 

La margrave de Bayreuth 2 , le baron de Bielfeld 
viennent confirmer ou compléter ces détails. Ce der- 
nier, qui s'était trouvé avec Chasot, au séjour que 
firent en octobre 1739 Frédéric et la princesse royale 
à Rheinsberg, nous parle avec enthousiasme de ces 
solennités musicales, où c'était une grâce aussi rare 
qu'ambitionnée de se voir admis. 

Les soirées, nous dit-il, sont consacrées à la musique. Le 
prince a concert dans son appartement, où personne n'entre 
qu'il n'y soit appelé, et c'est une faveur bien marquée qu'une 
pareille invitation. Il y exécute ordinairement une sonate et 
un concert pour la flûte, instrument dont il joue dans la plus 

1. Blaze de Bury, Le chevalier de Chasot (Michel Lévy, 1862), 
p. 111 à 114. 

2. Mémoires de Frédérique-Sopliie-Willemine de Prusse, mar<jrave 
de Bareith (Paris, 1811), t. II, \>. 32G, 327. 



PARFAIT EXÉCUTANT. 03 

grande perfection 1 . Il a l'embouchure admirable, beaucoup 
d'agilité dans les doigts, et un grand fond de musique. Il com- 
pose lui-même ses sonates. J'ai eu l'honneur de me trouver 
plus d'une fois derrière lui dans le tems qu'il jouoit, et j'ai été 
enchanté de son goût, surtout pour Yadagio 2 . C'est une créa- 
tion continuelle de nouvelles idées 3 . 



Chasot partageait son temps entre son régiment et 
la cour, « quoique la règle soit d'être toujours à sa 
troupe 4 . » A la cour, c'était pour le chevalier des jours 
filés d'or et de soie, où les heures s'écoulaient comme 
des instants. Il aimait un peu plus les femmes que ne 
les aimait son maître, et se livrait avec emportement 



1. La flûte était le seul instrument que souffrît Frédéric à ses 
concerts; les autres n'étaient que pour accompagner, ce qui avait fait 
dire plaisamment à un musicien de sa chapelle : « Si vous croyez que 
le roi aime la musique, vous vous trompez; i! n'aime que la flùle; 
et encore n'aime-t-il que la sienne. » Felis, Biographie universelle 
des musiciens (Didot, 1862), t. III, p. 328. Caslile-Blaze fait hon- 
neur du propos à Sébastien Bach. Revue de Paris (29 septem- 
bre 1833), t. LlV^p. 288. 

2. Burney, dans le voyage musical qu'il fit en Allemagne long- 
temps après, put assister à l'un de ces concerts; il donne les mêmes 
éloges au talent de virtuose de Frédéric. «Le concert commença, nous 
dit-il, par un concerto de flûte, dans lequel S. M. exécuta les parties 
récitantes, les solo avec une grande précision. Son embouchure est 
nette et égale, son doigté brillant, et son goût pur et simple. J'ai été 
aussi également charmé de la propreté de son exéculion dans l'allé- 
gro que de son expression ou du sentiment qu'il met dans Yadagio. 
Elle surpasse en plusieurs de ces points essentiels tout ce que j'avais 
encore entendu d'amateurs et de nombre de professeurs. » Burney, 
the présent state ofmusic in Germany the netlierlands, and united pro- 
vinces (London, 177 3), vol. 11, p. 151, 152. 

3. Baron de Bielfeld , Lettres familières (la Haye, 1763), t. I 
p. 79. Lettre VIII; à Rheinsberg, le 30 octobre 17 39. — Nicolaï, 
Anekdoten von Kônig Friedrich II von Preussen und von einigen Per- 
sonen die um ihn waren (Berlin, 1790), second cahier, p. 2i7. 

4. Duc de Luynes, Mémoires, t. XI , p. 380, 382, février 1752. 



C4 VOLTAIRE CONFIÉ A CHASOT. 

à son penchant pour elles ; ce qui, entre autres admo- 
nestations, lui attira de celui-ci une longue épître, 
sur la Modération dans V amour : 

Ne pensez pas Cbasot, vous que l'amour possède *,.. 

Avec l'affection et la confiance de Frédéric, un traite- 
ment dont il eût pu se contenter, si l'argent ne lui eût 
pas fondu dans les mains, on se demande ce qu'il 
pouvait désirer. Voltaire écrivait à Maupertuis, en 1743 : 
a Chasot, ce Chasot que vous avez vu maudissant la 
destinée, doit la bénir; il est major, et a un grand esca- 
dron qui lui vaut seize mille livres au moins par an. » 
il est peu question de Chasot dans la correspondance du 
poëte, qui se brouillera avec lui, comme on verra, au 
sujet de son procès. Ils se rencontraient pourtant à la 
table et dans l'intimité du roi de Prusse, qui, s'il fal- 
lait en croire Wagnière, confia Voltaire au chevalier, 
durant une excursion que fit le premier chez divers 
petits princes allemands. 

Il demanda un jour au roi la permission d'aller dans diffé- 
rentes cours d'Allemagne. Ce monarque chargea le général 
comte de Chasot' 2 , de l'accompagner, de lui rende compte de 
tout ce que dirait et ferait le voyageur, et lui donna ordre de 
payer tous les frais de voyage. Passant dans une ville, on lui 
présenta un album, en le priant d'y écrire quelque chose. Le 
dernier voyageur y avait mis ces mots suivis de son nom : Si 
Beus pro nobis, quis contra nos? M. de Voltaire écrivit dessous : 
les gros bataillons prussiens. Voltaire. 

1. Œuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t, X, p. 187- 
193; àPotsdam, 27 septembre 1749. 

2. Wagnière débute par deux erreurs. Chasot, qui ne fut jamais 
comte, se retirade Prusse avec le grade de lieutenant-colonel et non 
de général. 



SINGULIER DÉBAT. 65 

A leur retour, le comte de Chasot présenta au roi la note 
des déboursés. Le premier article portait un somme assez forte 
pour lavemens au savon, à deux kreutsers chacun, pris par M. de 
Voltaire pendant les deux mois de notre voyage. — Commentdia- 
ble! s'écria le roi, quel compte d'apothicaire me présentez-vous 
là? — Sire, reprit M. de Chasot, je n'en rabatterai pas un denier à 
Votre Majesté, car mon compte est de la plus grande exactitude 1 . 

L'histoire de ces lavements au savon est curieuse, et 
ce singulier débat entre Frédéric et le chevalier des 
plus comiques. Par malheur, nous ne trouvons pas, 
dans la vie de Yoltaire, à cette époque, deux mois dis- 
ponibles et qui puissent être attribués à des visites 
aux landgraves et aux margraves allemands. Il faudrait 
que cela se fût passé entre l'arrivée de Vollaire en 
Prusse et le départ de Chasot pour la France, entre la 
dernière moitié de juin 1750 et la fin d'octobre 1751 ; 
et, tout ce temps, Yoltaire n'aura quitté Potsdam que 
pour Berlin, où, comme on le verra, des affaires assez 
maussades le retiendront, bien malgré lui. Que d'anec- 
dotes et d'aventures de ce genre racontées, colportées, 
acceptées sans y trop regarder, pour ce qu'elles ont 
de piquant ou de malicieux ! La malveillance en aura 
inventé plus d'une; mais, tout aussi souvent, c'est à la 
légèreté, au manque de critique et de réflexion des his- 
toriens qu'il faut s'en prendre. L'on a entendu et Ton 
répète ; la chronique est plaisante , cela suffit pour la 
reproduire; et, à la longue, les fables les plus impos- 
sibles se trouvent si bien accréditées, que ce n'est pas 
sans quelque péril que l'on cherche à en prouver 
l'absurdité et le ridicule. 

1. Longcliamp et Wagnière, Mémoires sur Vollaire (Paris, Ï82G), 
t. 1, p. 35, 36. Additions au Commentaire historique. 

4. 



G6 UNE SUBSTITUTION DE PERSONNES. 

Parmi les Français dont Frédéric s'entourait, Ton 
aurait grand tort de ne pas citer Qarget^quoiqu'il ne fût 
pas des soupers du prince et se trouvât à la cour de Berlin 
sur un pied quelque peu subalterne. Darget, lui aussi, 
représentera dignement la France à l'étranger, et ne la 
compromettra point, comme ce sera le fait de plus 
illustres. Il avait suivi, en qualité de secrétaire, notre am- 
bassadeur, le marquis de Valori, ce gros Yalori, le seul 
personnage diplomatique avec lequel le roi de Prusse se 
déboutonnât parfois. Yalori accompagnaitle prince dans 
ses campagnes, assistait à ses triomphes et partageait 
sa mauvaise comme sa bonne fortune. En 1745, dans 
une halte, son logement lui avait été assigné à l'un 
des faubourgs de Jaromitz. Un corps de Pandours, 
au petit matin, envahit brusquement le campement et 
se met en devoir d'enlever M. l'ambassadeur. Comme 
Chasot, Darget songe à sauver son maître en se sacri- 
fiant. Il ne fera pas le coup de sabre, mais ses moyens, 
pour être plus pacifiques, n'en arriveront pas moins 
au but. 11 était dans une pièce voisine de celle de 
Yalori : il endosse sa robe de chambre, est pris pour 
le marquis et emmené comme tel par le chef du déta- 
chement^ le lieutenant-colonel Franquini. ce Yous êtes 
bien M. de Yalori, ministre de France auprès du roi de 
Prusse? lui demanda le général autrichien auquel on 
s'empressa de le conduire. — Non, monsieur le géné- 
ral, je ne suis que son secrétaire. — Et comment donc 
avez vous osé déclarer que vous étiez M. de Yalori?— Je 
l'ai osé, parce que je le devais, » répondit-il 1 . 

1. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vinijt ans de séjour à Ber- 
lin (Didot, 1860), t. II, p. 1777.— • Valori, Mémoire* -(Paris, 1820), 



DARGET. G7 

Cet acte de dévouement, ce courage, cette présence 
d'esprit dont l'opportunité n'était pas le moindre mé- 
rite, frappèrent Frédéric, qui plus tard les chantera et 
les éternisera dans son poëme burlesque , le Palla- 
clion '. Il s'était empressé de le faire échanger; M. de 
Yalori, auquel il témoigna l'envie de se l'attacher, 
consentit de bonne grâce à cet arrangement, et Darget 
passa de l'emploi de secrétaire du ministre de France 
aux fonctions de lecteur et de secrétaire du roi de 
Prusse. C'était là, sinon une grande charge, du moins 
un poste de choix qui exigeait un homme auquel on 
pût se fier. Frédéric le traita dès lors en confident et 
en ami, comme on peut s'en convaincre par seslettres 
à ce fidèle serviteur. Darget, de son côté, sent ce qu'il 
doit à son maître, et son dévouement est au niveau des 
bontés dont il est l'objet et de l'estime dont on l'ho- 
nore. «Je reçois avec bien de la sensibilité, écrivait-il à 
M. de Bachaumont, le compliment que vous voulez 
bien me faire, monsieur, sur le bonheur d'approcher 
un grand prince que nous voyons, le marquis d'Argens 
et moi, plus en déshabillé que tous autres, et qui ne 
nous en est que plus admirable. C'est un génie pro- 
digieux; si jamais je cessois d'être son domestique, 
j'en dirois des choses bien bonnes et bien vrayes, qui 
aujourd'huy seroient peut-être regardées comme le 
langage de la flatterie 2 ... » 

l. I, p. 241 à 245. — Gazette de Berlin, 1 1 septembre 1745. Lettre 
facétieuse, datée du camp de Semonitz, le 4 septembre. — Voltaire, 
OEuvres complètes (Beucbot) , t. LV, p. 295. Lettre de Frédéric à 
Voltaire; à Sans-Souci, le 25 juillet 1749. 

1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Prcuss.), t. XI, p. IX 
à xiv, et 155 à 271. 

2. Bibliotbèque de l'Arsenal. Manuscrits, B. L. F., 359 . Porte- 



G) SON INFLUENCE. 

On sait l'effet d'un mot rapide comme échappé des 
lèvres de celui que son service attache incessam- 
ment auprès du souverain ou du premier ministre : 
les princes du sang faisaient des courbettes à Bon- 
temps; Barjac, le valet de chambre du cardinal de 
Fleuri, était un personnage avec qui il fallait compter, 
qui entrait dans toutes les grandes affaires, et avait 
plus d'influence que Louis XV, auquel, il est vrai, il 
semblait plaisant de ne rien pouvoir. Darget, qui était 
mieux qu'un valet, à cause môme de son excessive 
réserve, était écouté; le philosophe de Sans-Souci ne 
craignait pas de penser tout haut devant lui et de 
prendre son avis. On a la mesure de ce que peut Darget, 
à l'occasion, dans la lettre même que nous venons de 
citer et où il parle en homme qui a l'oreille du maître. 
Il s'agit de l'auteur de VÉpître à Manon. «M. d'Ar- 
naud, dit-il, a été un peu fâché contre moi sur quel- 
ques semonces que je luy ay faites et dont il vous aura 
peut-être porté ses plaintes; nous avons fait la paix, 
il sera à nous tant qu'il y voudra être... » 

Voltaire, dès la première minute, avec sa prestesse de 
flair, sentit l'urgence d'avoir pour lui le lecteur du 
roi, et il n'est pas de politesses, d'amabilités, de ten- 
dresses qu'il ne lui témoigne. Frédéric ne regarde pas, 
d'ordinaire, à prendre la plume, et un de ses délasse- 
ments les plus vifs est d'écrire à l'auteur de la Een- 
riacle ; mais trop souvent le loisir manque, les affaires 
commandent, et c'est alors Darget qui le remplace. 
C'était en 1749 : le poète, comme toujours, se retran- 

feuille de Bacltaumont. Mélanges, correspondances, f. ,13G. Lettre de 
Darget à Bachaumont ; à Berlin, le 4 janvier 1749. (Déjà cilée.) 



FAVORABLE A VOLTAIRE. 09 

chait dans son état de maladie, et prétextait la dureté 
et l'inclémence du climat pour ajourner son voyage 
aux calendes grecques. Mais le roi, qui ne se payait 
pas de pareilles raisons, lui dépêche une douzaine de 
certificats en faveur du ciel de Berlin, tous signés de 
grands docteurs, tels que Maupertuis, d'Argens , 
Algarotti et Darget *. Celui de Darget était en vers 2 . 
On ne pouvait cependant en pareille matière avoir 
moins d'autorité que ce dernier qui, à cette époque 
même, se plaignait fort du dérangement de sa santé. 
Quoi qu'il en soit, le lecteur et l'écrivain étaient dans les 
meilleurs termes; et lorsqu'il avait été question de 
donner Fréron pour successeur à d'Arnaud, c'est à 
Darget que Yoltaire s'était adressé pour empêcher cette 
négociation d'aboutir. Dans sa querelle avec Bacu- 
lard, l'appui de Darget ne laissait pas de lui être éga- 
lement d'un puissant secours 3 . Mais, loin de nier les 
bons offices, l'auteur de Mérope, les proclame avec 
une coquette exagération, avec une poétique gratitude, 
auxquelles l'on ne pouvait être insensible. 11 finissait 
une épître à Darget par les quatre vers suivants : 

Adieu, monsieur le secrétaire, 
Soyez toujours mon tendre appui : 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 28. Lettre de 
Frédéric à Voltaire ; le 10 juin 1749. 

2. Ibid., t. LV, p. 288, 289. 

3. Darget écrivait, en 17 50, à Frédéric : «... Je ne le dissimule 
pas à V. M,, je fais les vœux les plus vifs pour que M. de Voltaire 
lui reste, parce que je n'imagine personne dans le monde plus néces- 
?;l î !• , à sa vie privée et à ses occupations. » OEuvres de Frédéric le 
Graul (Berlin, Preuss.), t. XX, p. 31. Lettre de Darget à Frédéric; 
Stetliii, 7 septembre 17 50. 



70 ALGAROTTl. 

Si Frédéric ne m'aimait guère, 
Songez que vous paîrez pour lui '. 

L'Italie était alors représentée auprès de Frédéric 
par un Vénitien, tout charmant, tout aimable, qui 
avait trouvé l'art de plaire sans le demander au traité 
de Moncrif; car Michelessi et l'abbé Bastiana ne vien- 
dront à Berlin que plus tard. Avec des facultés rares, 
l'amour et la curiosité des sciences, une organisation 
de poëte, le don des élégances, plus, avouons-le, que 
du naturel, Algarotti était né pour faire son chemin 
dans le monde, non en forçant son admiration et le 
domptant, mais par les grâces, la séduction, une onc- 
tion tout italienne. S'il était possédé, lui aussi, du 
démon de la gloire, son ambition était si discrète, il 
s'y était si bien pris pour ne coudoyer et ne déranger 
personne, qu'il se trouva arrivé avant que les envieux 
eussent eu le temps de soupçonner qu'il existât. Sans 
trop de scepticisme, l'on eut pu taxer d'un peu de 
banalité cette bienveillance universelle. Mais cette 
sorte d'habileté n'était-elle pas fort excusable, au 
sein d'une société composée de rivaux et d'ennemis, 
d'indifférents tout au moins, avec lesquels il est prudent 
de se tenir sur une perpétuelle défensive! Maupertuis, 
son ami, disait de lui : « Si votre habit s'attache à 
celui du G. A., il en coupera un morceau pour con- 
serverie sien 2 . » Avancer qu'il eût, dans un commun 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beucliot), t. XIII, p. 20i. Épître 
à M. Darget; 9 mars 17 51. 

2. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 17S9), t. I, p. 185. — 
L'abbé Denina, la Prusse littéraire sous Frédéric II (Berlin, 17 90), 
t. l,p. 19». 



SON PORTRAIT. 71 

péril, pour séparer son sort du vôtre, coupé son propre 
vêtement, nous semblerait être déjà plus dans la vrai- 
semblance de ce caractère modéré, placide, qui pou- 
vait n'avoir pas tout l'élan et la flamme auxquels il eût 
voulu faire croire, mais dont la personnalité, en tous 
cas, devait être complètement inoffensive; et, pour son 
compte, Maupertuis était-il bien sûr de n'avoir pas un 
égoïsme autrement envahissant, autrement agressif? 
Les occasions où l'on a besoin du dévouement 
d'un ami ne se présentent, et c'est fort heureux, 
qu'une fois peut-être dans la vie ; mais un besoin qui 
se fait sentir à toutes les heures, c'est la sérénité, 
l'aménité du caractère, la facilité, la flexibilité de l'hu- 
meur. Ce sont là les vertus d'Àlgarotti; vertus innées, 
vertus acquises, peu nous importe? Mais il les réunit 
au degré le plus éminent : il est l'homme sociable, 
l'homme du monde par excellence, comme Fontenelle, 
son contemporain et son modèle. 

C'est aussi, comme Fontenelle, un savant bel esprit, 
qui va à la science par de petits chemins fleuris, et en 
semant le plus de fleurs sur ses pas et sur les pas de 
celles qui consentent aie suivre. Les femmes du dix-sep- 
tième siècle se sont toutes passionnées pour Descartes 
et ses tourbillons ; mais Descartes a fait son temps : 
c'est le tour de Newton, et la partie est gagnée pour 
ce dernier, en dépit d'une académie des sciences retar- 
dataire et routinière, si la plus belle moitié du genre 
humain s'enrôle sous ses bannières. 77 Newlonia- 
nismoper le donne procède delà Pluralité des mondes 
par sa forme galante, sa rhétorique, son style, ses airs 
précieux. Certes, ce n'est pas la meilleure manière de 



72 SES DIALOGUES. 

traiter de semblables matières, quel que soit le lecteur 
auquel on s'adresse ; et, tout portés, tout sympathiques 
que soient les châtelains de Cirey pour le Cygne de 
Padone, comme Voltaire appelle Algarotti, ils ont l'un 
et l'autre un goût trop sûr pour admettre sincèrement 
de tels compromis. La marquise du Chatelet écrivait à 
Richelieu, à ce propos : 

Les Dialogues d'Àlgarotti sont pleins d'esprit et de connais- 
sance. Il en a fait une partie ici (à Cirey), et ce sont eux qui 
on tété l'occasion du livre de M. de Y*** 1 , Je vous avoue cepen- 
dant que je n'aime pas ce style-là en matière de philosophie, 
et l'amour d'un amant, qui décroît en raison du quarré du tems 
et du cube de la distance, me paroît difficile à digérer; mais 
en tout, c'est l'ouvrage d'un homme de beaucoup d'esprit et 
qui est maître de sa matière... S'il est à Toulouse, je vous en 
félicite. C'est un des hommes que j'aye jamais connus, le plus 
aimable, le plus instruit et le plus doux à vivre 2 ... 

Algarotti avait, en effet, passé six semaines de l'au- 
tomne de 1736 à Cirey 3 , et c'est en souvenir de ce 
séjour et d'études communes (car déjà la marquise, 
comme elle le dit, newtonianisait tant bien que mal) 
que le jeune Vénitien mettait en tête de ses Dialogues 
le portrait d'Emilie. Voltaire, qui ne lui marchande 
pas les éloges, n'est pas, au fond, d'un autre avis que 
madame du Chatelet; et c'est presque dans les mêmes 
termes qu'il s'explique sur le compte de cette hybride 
composition. 

1. Éléments de la philosophie de Newton. 

2. Lettres de Voltaire et de sa célèbre amie (Genève, 1782), p. 55, 
5G. Lettre de madame du Chatelet à Richelieu; du 17 février 17 37. 

3. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), 1. LU, p. 271 , 314. 
Lettres de Voltaire à Thiériot, 5 septembre, et à Berger, 10 octo- 
bre 17 36. 



LEUR AFFETERIE. 73 

J'ai lu le livre de M. Algarotti.il y a, comme déraison, plus 
de tours et de pensées que de vérités. Je crois qu'il réussira en 
italien, mais je doute qu'en français « l'amour d'un amant qui 
décroît en raison du cube de la distance de sa maîtresse, et 
du carré de l'absence,» plaise aux esprits bien faits qui ont été 
choqués de « la beauté blonde du soleil » et de la « beauté brune 
de la lune » dans le livre des Mondes 1 . 

Frédéric , qui s'était laissé prendre à ces orne- 
ments extérieurs, déclare Algarotti un tout autre 
homme que Maupertuis , ce qui n'était vrai ni pour 
les connaissances, ni pour Fesprit, encore que Mau- 
pertuis, le Jupiter tonnant de l'Académie de Berlin, 
n'ait conservé de nos jours que bien peu de son im- 
portance et de son prestige a . Lors de la double expé- 
dition relative aux recherches sur la forme de la terre, 
Algarotti, enthousiaste comme on l'est à vingt-trois 
ans 3 , épris de la grandeur du but et jaloux de s'asso- 
cier à une telle entreprise , annonce qu'il sera du 
voyage. Voltaire, qui le croyait déjà parti ou bien près 
de l'être, lui disait, dans une épître à la glorification 
de ces argonautes dont l'ambition avait une autre 
portée que la conquête d'une Toison d'or : 

Vous allez donc aussi, sous le ciel des frimas, 
Porter, en grelottant, la lyre et le compas, 
Et, sur des monts glacés, traçant des parallèles, 
Faire entendre aux Lapons vos chansons immortelles *... 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot.), t. LUI, p. 133. Lettre de 
Voltaire à Maupertuis; Cirey-Kittis, 22 mai 1738. 

2. Frédéric écrivait à Jordan, de Wésel, 2 septembre 1740 : 
« Maupertuis est arrivé; joli garçon , aimable en compagnie; cepen- 
dant de cent piques inférieur à Algarotti. » OEuvres de Frédéric le 
Grand (Berlin, Preuss.), t. XVII, p. 67. 

3. Algarotti élait né à Venise, le 11 décembre 17 12. 

4. Voltaire, OEuvres complètes (Beuehol), t. XIII, p. 118. Ëpîtivï 
au comte Algarotti: le 15 octobre 17 35. 



74 AMITIÉ DE FREDERIC. 

Mais, en dernier ressort, Àlgarotti jugea que l'expé- 
dition se pouvait faire sans lui et renonça finalement à 
en partager les fatigues. Sur l'invitation du prince royal, 
il se rendait en 1739 avec lord Baltimore, à Rheinsberg, 
pour voir Frédéric, que son amabilité, sa douceur, ses 
connaissances ravirent. Lorsque le prince alla rece- 
voir l'hommage à Konigsberg, le monarque et le fils 
du négociant de Venise ' étaient tête à tête dans la 
même voiture 2 , et c'était sur l'épaule d'Àlgarotti que 
sommeillaitle roi 3 . Mais si l'auteur du Ncwtonianisme 
pour les dames ne dédaignait ni les distinctions ni les 
honneurs, en véritable Italien qu'il était, il chérissait 
encore plus son indépendance et le doux farniente. 
11 voulait bien être l'ami du prince; mais toute 
chaîne l'effrayait, et lui était en horreur. Frédéric, de 
son côté, n'est pas roi pour rien : il prétend que l'on 
ne s'éloigne pas, même pour un peu; il veut vous 
avoir sous la main à toute heure, et n'accorde pas le 
moindre congé sans bouderie et sans humeur. Deux 
ans plus tard, il écrivait à Algarotti, que ces servitudes 
avaient plus effarouché qu'ébloui : « Apparemment que 
vous avez oublié toutes les offres que je vous ai faites, 
à tant de différentes reprises, de vous faire un établis- 
sement solide dans lequel vous auriez eu lieu d'être 
content de ma générosité. Mais le mépris que vous 
faisiez d'une nation trop sotte pour avoir le bonheur 
de vous posséder, vous a fait constamment refuser tous 

1. Frédéric conférait le titre de comte à Algarotti le 20 décem- 
bre 1740. 

2. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t, II, p. 215. 

3. Valory, Mémoires (Paris, 1820), t. I, p. 91. 



IL LE NOMME SON CHAMBELLAN. 75 

les avantages que j'avais intention de vous faire; de 
façon que c'est à vos propres refus que vous avez lieu 
de vous en prendre, si votre intérêt n'a pas trouvé son 
compte à Berlin '... » Mais le roi lui garda son amitié 
et il le nommait, en 1747, chambellan et chevalier de 
l'ordre pour le mérite 2 , en dépit des infidélités de 
l'éclectique Yénilien qui, quelque temps auparavant, 
s'était laissé faire « conseiller de guerre » par le roi 
de Pologne; ce qui, sans nul doute, mieux qu'autre 
chose au monde, accusait les idées pacifiques de la 
cour de Dresde 3 . Les mécontentements, l'humeur ne 
pouvaient tenir devant cette inaltérable placidité, qui 
semblaitdistillerle miel. Ses moindres droits n'enétaient 
pas moins sauvegardés; il les eût à la première alarme 
défendus par une fuite soudaine. c< Le comte Algarotti, 
nous dit Formey, s'est toujours soutenu à la cour de 
Prusse par une conduite sage et par cette politique qui 
fait le fort de sa nation, mais qui étoit exempte de toute 
fausseté. Sa personne étoit aimable et spirituelle. Il 
m'a donné des marques d'estime et d'affection qui ne 
se sont pas démenties, et il est le seul des savans et en 
même temps courtisans d'alors à qui je puisse rendre 
ce témoignage 4 . » 

1. Œuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XVIII, p. 53. 
Lettre de Frédéric à Algarotti; Postdam, 10 août 17 42. 

2. Il était revenu à Berlin vers la moitié de mars; il fut créé 
chambellan le 11 avril; et, le 2 mai, les gazettes annonçaient que le 
roi lui avait conféré l'ordre du Mérite. 

3. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. XIII, p. 171. 
Épîlre à M. le comte Algarotti , qui était alors à la cour de Saxe, et 
que le roi de Pologne avait fait son conseiller de guerre ; à Paris, 
le 21 février 17 47. 

4. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. II, p. 216. 



76 GEORGES KEITH. 

L'Angleterre ne laissait pas d'être représentée éga- 
lement à Potsdam et à Sans-Souci, par les frères Keith, 
deux Écossais jacobites, accueillis à bras ouverts en 
Prusse, et que l'on eût décapités à Londres. Non con- 
tent de les traiter avec la plus grande considération, 
Frédéric, peut-être pour piquer le roi Georges qu'il 
ne pouvait souffrir, nommait celui des deux qu'on ap- 
\)e\aitM.i\ovà Ma?*échal l , son envoyé extraordinaire près 
la cour de France, en août 1751. «Yous verrez, écrivait 
à ce propos Voltaire à sa nièce, une assez jolie petite 
Turque qu'il emmène avec lui ; on la prit au siège 
d'Oczakow, et on en fit présent à notre Ecossais, qui 
paraît n'en avoir pas trop besoin. C'est une fort bonne 
musulmane. Son maître lui laisse toute liberté de 
conscience. Il a dans son équipage une espèce de valet 
de chambre tartare, qui a l'honneur d'être païen; pour 
lui, il est, je crois, anglican, ou à peu près. Tout cela 
forme un assez plaisant assemblage qui prouve que les 
hommes pourraient très-bien vivre ensemble, en pen- 
sant différemment. Que dites-vous de la destinée qui 
envoie un Irlandais ministre de France à Berlin, et 
un Écossais ministre de Berlin à Paris? Cela a l'air 
d'une plaisanterie 2 . » 

Cet Anglais d'Irlande, auquel le poëte fait allusion, 
était aussi un de ces émigrés que la France s'était at- 
tachés par les bienfaits et les charges, et pour lesquels 
elle avait fini par devenir une patrie. Lord Tyrconncl 

1 . George Keith , grand maréchal d'Ecosse , dont il est tant 
question dans les Confessions de Rousseau. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot). t. LV, p. 640. Lettre 
de Voltaire à madame Denis; a l'otsdam, le 24 août 1751. 



LORD TYRCONNEL. 77 

était tout un type. Son originalité, son épicurisme 
tant soit peu brutal, avaient réussi auprès de Frédéric, 
et qui, plus est, auprès de Voltaire. «Pour milordTyr- 
connel, c'est un digne Anglais. Son rôle est d'être à 
table. Il a le discours serré et caustique, je ne sais quoi 
de franc que les Anglais ont, et que les gens de son 
métier n'ont guère '. Le tout fait un composé qui 
plaît 2 . » Toute la biographie du personnage est dans 
ce portrait et dans quelques lignes, en guise d'oraison 
funèbre, que nous aurons occasion de citer plus loin, 
lors de la mort de ce voluptueux qui était passé au 
pourceau d'Épicure. 

Finissons par un Allemand. Saui les princes, que 
leur parenté faisait les habitués obligés de ces réu- 
nions, où d'ailleurs ils ne se montraient que discrète- 
ment, Frédéric, à cette époque du moins, n'admettait 
guère d'Allemands, et encore moins de Prussiens, à 
ces soupers philosophiques où ils eussent détonné. 
Frédéric aimait son peuple, on peut dire qu'il Fa 
créé ; mais c'était un père que son affection n'aveu- 
glait pas et qui n'exagérait point les qualités de ses 
enfants. L'Allemand, dont il va être ici question, était 
une de ces natures cosmopolites qui n'ont d'autre 

1. Qu'eQlend par là Voltaire? Lord Tyrconnel faisait son métier 
sans en avoir Pair; et il existe un tableau de la cour de Berlin envoyé 
par lui à Versailles, où la reconnaissance pour les bontés qu'où lui 
témoigne ne l'empêche pas d'être sincère et même sévère. Ce piquant 
document a été publié dans le Journal de l'Institut historique (août 
183G), t. V, p. 13 et suiv. Il s'y rencontre des additions de son suc- 
cesseur, le chevalier de LaTouclie.dansles papiers duquel il a été trouvé, 
additions auxquelles nous ne laisserons pas de faire quelques emprunts. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol) , t. LV, p. 542. Lettre 
de Voltaire à madame Denis; à Berlin, le 12 janvier 1751. 



78 POLLNITZ. 

patrie que le lieu où elles peuvent satisfaire le plus am- 
plement à leurs instincts de vie large, de dépenses et 
de luxe, gens sans scrupules embarrassants, prêts à 
tout entreprendre, plus désireux de crédit que d'es- 
time, courtisans retors, qui savent bien que l'impor- 
tant est de se rendre indispensables. 

Issu d'une des meilleures familles de Franconie, le 
baron de Pollnitz 1 , avec de l'esprit, de l'instruction, 
une rare souplesse de caractère, était fait pour arri- 
ver à tous les emplois, si une prodigalité inouïe, une 
vie désordonnée n'eussent compromis , annihilé ces 
avantages de la naissance et de la fortune. Bien des 
incidents avaient traversé son existence suffisamment 
agitée; bien des événements avaient remué, bouleversé 
le monde, auxquels sans doute il n'avait assisté que 
de sa fenêtre, en simple curieux, mais en curieux 
intelligent, observateur et sagace. Tout cela faisait du 
baron une gazette aussi attachante qu'instructive. Sa 
jeunesse se passa à visiter les différentes cours de 
l'Europe, sur lesquelles il nous a laissé des bavardages 
qui se lisent, bien qu'ils ne renferment aucune révéla- 
tion d'importance. Il vint pour la première fois à Paris, 
en 1712, et y fut des mieux accueillis par la princesse 
Palatine, ravie d'avoir à médire de la France avec un 
Allemand. Elle le saluait, du plus loin qu'elle l'aper- 
cevait, d'un « Ah! bonjour , mein Landsmann (mon 
pays)! » et, s'il était une journée sans la venir voir, 
elle envoyait savoir si le Landsmann était malade. 
Elle voulut le présenter elle-même à Louis XIV qui fit 

1. Charles-Louis de Pollnilz, né en 1G92. 



PRÉSENTE A LOUIS XIV. 70 

à son protégé un accueil si bienveillant que les cour- 
tisans s'en émurent. 

Plusieurs seigneurs, qui avoient vu à Versailles de quelle 
façon le roi avoit eu la bonté de me recevoir, s'empressèrent 
de me faire honnêteté. M. le duc de D.... (Duras), premier gen- 
tilhomme de la chambre, eut pour moi des attentions qu'il me 
seroit difficile d'oublier. J'avois fait la connaissance de ce sei- 
gneur à Versailles; il m'avoit abordé avec toute la politesse 
possible, dans la grande gallerie, le lendemain que j'avois été 
présenté à S. M., et il m'avoit dit que je devois être content de 
l'accueil que le roi m'avoit fait et encore plus de ce qu'il 
avoit dit lorsque je me fus retiré, que de tous les étrangers qui 
lui avoient été présentés, personne ne l'avoit salué de meilleure 
grâce et d'un air moins embarrassé, que le margrave d , A?ispach 
et moi. Ce même duc me proposa d'entrer au service de France, 
et me promit même de me faire recevoir colonel, si je voulois 
me faire catholique. Je le remerciai des offres obligeantes qu'il 
me faisoit, et je l'assurai que l'intérêt ne me feroit jamais chan- 
ger de religion. J'étois encore rempli des préjugés des protes- 
tans contre les catholiques... *. 

Le baron ne devait, plus tard, que trop secouer 
ces préjugés gothiques. Ses voyages à Paris sont in- 
nombrables. Il y vient pour ses plaisirs, pour se mettre 
dans les mains de La Péronie, et parce qu'aussi Paris 
était le lieu où les gens gênés dans leurs affaires trou- 
vaient encore le mieux à vivre. Nous l'y voyons, au 
commencement de la Régence, faisant sa cour au duc 
d'Orléans, comptant beaucoup sur la protection de 
Madame, et menant une existence dissipée, fort peu 
en rapport avec ses revenus. Il tombe malade, est pris 
de la jaunisse et se voit à deux doigts de la mort. L'abbé 

1. Baron de Pollnitz, Nouveaux mémoires (Francfort, 1738), t. I, 
p. 223. 



80 SE FAIT CATHOLIQUE. 

d'Asfeld entame alors sa conversion, et rencontre en 
lui un homme des mieux disposé et se disant, comme 
le grand Henri, que Paris valait bien une messe. L'abbé, 
toutefois, qui se sentait peut-être au-dessous d'une 
telle besogne, en laissa le fardeau au père Denis, un 
carme déchaussé, dont le triomphe fut complet. 

Quelques conférences avec le bon père achevèrent ce que 
l'abbé d'Asfeld avoit commencé, de façon que peu de tems 
après je fis publiquement ma profession foi entre les mains du 
P. Denis, dans l'église de son couvent, en présence d'un nom- 
bre infini de personnes de qualité. M. le marquis d'Asfeld et 
l'abbé son frère me servirent de témoins, et signèrent comme 
moi ma profession de foi. La cérémonie finie, je fus assailli de 
toutes parts d'embrassades de la part de quantité de personnes, 
dont les trois quarts m'étoient inconnues, mais qui par zèle de 
religion voulurent me faire connoUre la joie qu'ils avoient de 
me voir reçu dans le sein de l'Église... ': 

Cette détermination fut, comme cela se conçoit, 
tout autrement envisagée en Allemagne. Une bonne 
âme écrivait à Madame que son changement de reli- 
gion n'avait rien qui dût surprendre, et que c'était 
une cérémonie qu'il avait déjà faite deux ou trois fois. 
Pollnitz se dit au-dessus de ces propos. On le calom- 
niait, soit ; mais, en tous cas, l'on n'outrait point le 
chiffre des apostasies dont il donna dans la suite à ses 
contemporains Tassez peu édifiant spectacle. 

Ce ne fut donc pas à Rome, ainsi que le dit Thié- 
bault, qu'eut lieu son abjuration. Il est vrai qu'il y fit 
un voyage et qu'il est bien permis de croire que l'espoir 

1. Baron de Pollnitz, Nouveaux Mémoires (Francfort, 1738), t. 1, 
p. 328. 



PROJETS DE MARIAGE. 81 

d'en toucher le prix ne fut pas complètement étranger à 
son déplacement, quoiqu'il s'en défende avec indigna- 
tion, dans sa Profession de foi, «Quant à l'intérêt, je ne 
pense pas qu'on puisse dire qu'il ait eu aucune part à ma 
conversion. Ce que j'étois auprès du roi de Prusse, le 
rang que je tenois à sa cour, soit par ma naissance, 
soit par les emplois que j'avois, les biens que je pos- 
sédois, la fortune dont je jouissois, tous ces avantages, 
comparés avec la situation où je suis présentement, 
doivent faire connoître que l'intérêt n'a pas été le mo- 
tif qui m'a engagé à changer de religion. » Malheu- 
reusement pour Pollnitz,ilne faut que lire ses Mémoi- 
res, cette longue odyssée où il court incessamment 
après la fortune sans jamais l'atteindre, pour recon- 
naître le peu de solidité de pareils arguments. 

Mais son abjuration n'avait pas porté tous les fruits 
qu'il en attendait, et sa situation était assez critique 
même. D'une façon ou d'autre, il lui fallait battre mon- 
naie, et il ne trouva point de meilleur moyen qu'un ma- 
riage de raison. Il avait des engagements avec une 
vieille marquise fort tendre, malgré ses soixante et dix 
printemps, et dont les quatre-vingt mille livres de rente 
eussent merveilleusement relevé les affaires de notre 
galant. Le mariage était sur le point de se conclure, 
en dépit des obstacles que s'efforçaient d'y apporter 
deux fils, l'un et l'autre établis et qui n'envisageaient 
pas sans effroi un tel acte de folie, quand la dame, prise 
d'une indisposition sans gravité apparente, expirait 
dans ses bras, emportant avec elle tous ses projets de 
fortune et d'avenir 1 . Pollnitz, au désespoir, quitta 

1. Baron de Pollnitz, Mémoires (Amsterdam, 1735), t. IV, p. 28 

5. 



82 LA RUE QUINCAMPOIX. 

brusquement la France et passaen Hollande, avec l'écrin 
de la défunte, à ce que les méchants prétendirent. 

Le baron s'éloignait pour un temps; il allait tâter le 
terrain à Vienne, à Dresde, à Madrid, en Prusse, et, 
l'épreuve faite, reprenait philosophiquement le chemin 
de Paris. Au moment où nous l'y voyons rentrer, 
l'écossais Law avait donné la fièvre au pays, Von était 
en plein Système. Pollnitz, comme tout le monde, se 
précipita dans ce boueux pactole de la rue Quincam- 
poix, qui roula un instanttout l'or de laFrance. « J'ai 
eu là, disait-il à Thiébault en lui montrant sa poche, 
quatorze cent mille francs bien comptés. » Ce n'était 
rien alors de gagner des millions; le tout était de 
s'arrêter, de réaliser, d'aborder le rivage qui sem- 
blait si près qu'on dédaignait de jeter l'ancre, et 
qui disparaissait comme un décor d'opéra , au mo- 
ment où l'on s'y attendait le moins. Bref, Pollnitz eut 
foi au papier, s'entêta devant le discrédit qui com- 
mençait à l'atteindre , se crut lin en gardant des 
valeurs dont la dépression n'était sûrement que tem- 
poraire, et perdit tout. Mais ce fut là l'histoire des neuf 
dixièmes des agioteurs. 

La fortune lui devait plus d'une revanche ; au 
moins, en une circonstance capitale, le traita-t- elle 
en ami. Un jour, étant à dîner dans une auberge, à 
l'entrée d'Étampes , il est abordé par un étranger 
qui lui demande de le laisser s'asseoir à sa table. Le 
survenant avait de bonnes manières, il était bien 

à 31. Pollnitz, dans ses Nouveaux Mémoires (t. 1, p. 331 à 333), 
parle aussi d'une vieille coquette qu'il songe à épouser pour sa cas- 
sette, et avec laquelle il n'est pas plus heureux, en fin de compte. 



CARTOUCHE. 83 

vêtu, il montait un cheval superbe, auquel il avait 
dit qu'on donnât l'avoine sans ôter la selle, ce qui 
dénotait un homme pressé. Le baron eût pensé man- 
quer de savoir-vivre en déclinant une offre qui, 
dans les mœurs du temps, n'était pas même une indis- 
crétion; il consentit de la meilleure grâce, et voici nos 
deux convives discourant, pérorant, se questionnant 
mutuellement sur le but de leur voyage et leurs pro- 
pres affaires. Us en étaient là, lorsqu'une fillette de dix 
ans vint chanter sous leur fenêtre le verset d'un an- 
cien cantique. L'étranger semble se réveiller comme 
en sursaut, part sans prendre congé, vole à l'écurie, 
bride son cheval, l'enfourche et disparaît en jetant un 
louis à l'hôtesse. Une année après environ, il n'était 
question dans tout Paris que de l'arrestation de Car- 
touche, que tout le monde voulut voir. La bonne com- 
pagnie se piqua d'aller relancer dans sa prison ce 
bandit fameux , sur lequel couraient tant de récits 
romanesques 5 et notre baron de faire comme elle. 
Mais quel ne fut pas l'étonnement de ce dernier en se 
trouvant face à face avec son convive d'Étampes! 
a Monsieur, lui dit Cartouche, qui l'avait reconnu, j'ai 
dîné avec vous à Étampes; un bout de cantique me 
força de vous quitter brusquement; la maréchaussée 
me poursuivait; sans cela, vous ne seriez pas rentré à 
Paris 1 . » 

Après avoir infructueusement frappé à toutes les 
portes, essuyé des dégoûts de plus d'une nature, 
le baron comprit que c'était à Berlin qu'il avait le 

1. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 1860), t. I,p. 355. 



84 SECONDE ABJURATION. 

plus de chances de trouver un établissement. Frédéric- 
Guillaume avait succédé à Frédéric I er sur le trône de 
Prusse. Il s'agissait de plaire à ce prince fantasque, 
peu aimable, et qui avait de rudes instants. Mais la 
difficulté n'était pas insurmontable ; le seul sérieux 
obstacle était la religion. Pollnitz n'était pas homme 
à se rebuter pour si peu : il abjura le catholicisme pour 
le culte du prince. La place de chambellan fut la ré- 
compense de cette apostasie. L'exercice de sa charge, 
en l'approchant à tout instant du maître, le mettait 
à même de conquérir, par sa gaieté, le tour original 
de son esprit, les bons contes qu'il avait glanés sur 
sa route et qu'il rapportait de ses voyages, un grand 
ascendant sur ce naturel féroce, mais qu'il n'était pas 
impossible d'apprivoiser. Frédéric -Guillaume, tout 
parcimonieux qu'il fût, dérogeait à ses habitudes d'é- 
conomie en faveur de son chambellan, auquel il 
envoyait de fondation , à Noël , six mille reisdalers 
(22,400 fr. de notre monnaie). Tous les soirs, il s'en- 
fermait dans un petit bâtiment isolé, qu'il appelait sa 
tabagie, au bout du jardin, sur les bords de la Sprée, 
avec un petit groupe d'amis, tous faits à son humeur, 
à ses caprices, à ses violences ; et les heures se pas- 
saient à fumer *, à boire, en bavardages et en commé- 
rages de toute espèce. 

1 . Pollnitz avait horreur de la pipe, et on se demande comment 
il put faire agréer sa perpétuelle abstention. Bien avant ce temps, se 
trouvant introduit dans la tabagie de Frédéric-Guillaume et voyant 
chacun, et. le roi tout le premier, se mettre à fumer, il fut épou- 
vanté à l'idée qu'il lui faudrait faire comme les autres. Heureuse- 
ment, on ne songea point à lui présenter de pipe, et il en fut quitte 
pour la peur. Nouveaux Mémoires (Francfort, 17 38), t. 1, p. 3VJ. 



LA TABAGIE DE FRÉDÉRIC-GUILLAUME. 85 

Les meubles se réduisaient à une longue table de sapin ayant 
de chaque côté un banc du même bois : à un des bouts se 
trouvait placé, pour le roi, un fauteuil aussi grossier que le 
reste, et à l'autre bout un second fauteuil à peu près semblable, 
à cela près que le dossier en était surmonté de deux grandes 
oreil jes dej i&vxe, symbole accrédité chez les Allemands pour 
désigner la légèreté et le peu de mérite des personnes. Ce der- 
nier fauteuil était ainsi décoré parce qu'il était réservé à un 
ancien dojrnestique admis dans cette société, où il servait de 
messager et de bouffon. C'est là que Guillaume se faisait 
raconter les anecdotes du jour, que lui-même faisait part de ce 
qu'il avait remarqué de curieux, et qu'on cherchait à le dis- 
poser selon les intérêts ou les passions des assistants ou de 
leurs amis. Sous ce dernier rapport, personne n'y était plus 
redoutable ou plus puissant que le baron de Pollnitz, non-seule- 
ment parce qu'il avait plus de crédit que personne, mais aussi 
parce qu'il était beaucoup plus adroit et non moins passionné *, 

Sous toute apparence, Pollnitz ne pouvait que perdre 
à un changement de règne, et il y avait une si grande 
différence entre les goûts, les mœurs, la manière de 
voir du père et du fils, que le favori de Guillaume 
n'avait guère chance d'être celui de Frédéric. Mais 
Pollnitz était homme de cour , il avait donné des 
preuves d'habileté sinon de moralité ; écarté ou con- 
servé, il eût touché une pension que ses services 
lui avaient assurée : en le gardant, on bénéficiait des 
appointements de celui qui lui eût succédé. Mais cette 
dernière raison nous paraît bien machiavélique, et 
nous préférons admettre des considérations d'un autre 
ordre. Frédéric aimait l'esprit, et le baron en avait in- 
finiment; sa causerie, qui ne se recommandait pas par 
une excessive tendresse à l'égard du prochain, était 

1 . Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
Didot, 1800), t. I,p. 358, 359. 



86 DURS MOMENTS. 

pleine de trait et de saillies. Il savait par cœur, comme 
onraditplushaut,la chronique scandaleuse de Berlin et 
de toutes les cours de l'Europe, et la forme qu'il donnait 
à ces historiettes n'en atténuait pas le fond ; en un mot, 
il amusait le fils comme le père, et c'était autant 
qu'il en fallait pour être des soupers de Sans-Souci, 
où il se faisait écouter entre Voltaire et La Mettrie. 
Ajoutons que Frédéric, qui tenait à faire sentir son 
aiguillon et à le faire entrer même assez avant dans 
les chairs , avait fait de l'honnête baron son souffre- 
douleur. 11 n'a pas d'illusions sur son compte et ne 
lui cache point sa pensée à cet égard. Ce sont au- 
tant de couleuvres qu'il faut avaler; et, quelquefois, la 
mesure est plus que comble, même pour un Pollnitz. 
Il y a des moments où celui-ci, à bout de patience, veut 
en finir, échapper à des ignominies qui se renouvel- 
lent à tout instant : il se dira moribond, il demandera 
son congé. Mais à ces velléités de révolte succède la 
réflexion. Que fera-t-il? où ira-t-il? Qui voudra de 
lui? Il entrevoit alors son imprudence dans ses terribles 
conséquences, et se hâte de supplier son maître d'ou- 
blier, devant son repentir, un instant de folie et d'éga- 
rement. C'est là où l'attend Frédéric, qui pardonne, 
mais non sans flageller le pauvre chambellan de sa 
raillerie impitoyable. 

J'ai pris la résolution de vous accorder encore une fois votre 
grâce, le pardon et l'oubli de tout ce que vous avez commis, 
pourvu que vous vous soumettiez cordialement aux conditions 
suivantes : 

1° Que je prétends faire publier par toute la ville de Berlin 
que personne ne doit s'émanciper de vous prêter quoi que ce 
soit, ni en argent, ni en marchandises, sous peine de cent ducats; 



LE MARCHAND MARTINI, 87 

2° Que je vous défends absolument de mettre le pied dans 
la maison d'un ministre étranger, ou d'avoir un commerce avec 
eux dans les autres maisons, ou de leur faire des rapports de 
ce qui pourra être dit à table ou dans la conversation ; 

3° Que toutes les fois que vous serez admis à ma table, trou- 
vant les autres convives en belle humeur, vous éviterez avec 
soin de prendre mal à propos le visage d'un cocu, et que vous 
chercherez plutôt de contribuer à soutenir et à augmenter la 
joie 1 . 



Ce persiflage était d'autant plus cruel, que Pollnitz 
ne pouvait le prendre pour des paroles en l'air. Lors- 
qu'il était à bout d'expédients, ce qui n'arrivait que 
trop souvent, le baron ne regardait pas aux moyens 
pour se créer des ressources , à l'étranger surtout, 
quandil obtenait quelque congé. Son nom, ses grands 
airs, le titre de chambellan de Sa Majesté prussienne 
étaient autant de facilités pour se livrer aux manœu- 
vres les moins justifiables. Ainsi, à cette époque même, 
étant à Paris, il n'avait trouvé rien de mieux que de 
duper un marchand dont les plaintes parvinrent jus- 
qu'à Frédéric. Il s'efforça bien de présenter les choses 
à sa façon, mais le roi le connaissait trop pour prendre 
le change. « J'ai reçu avec votre billet du 28 de ce 
mois, écrivait le prince à Podewills, la lettre apologé- 
tique par laquelle le baron de Pollnitz tâche de donner 
quelques tours à la vilaine pièce qu'il a jouée au mar- 
chand Martini, à Paris. Je sais ce que j'en dois croire; 
mais ayant pardonné audit Pollnitz les sottises passées 
qu'il a faites, je lui pardonnerai encore celle-là, à la 



1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XX, p. 78, 
79. Lettre de Frédéric à Pollnilz; Berlin, 24 juillet 174 4. 



88 TYRANNIE DE FRÉDÉRIC. 

condition qu'il lâche de satisfaire ce marchand *... » 
En somme, il s'arrange de son chambellan et ne le 
changerait pas pour un bon. Celui-ci, sans la considé- 
ration des appointements, n'eût souhaité autre chose 
que se tenir à distance des coups de boutoir , et il saisis- 
saitlemoindreprétexte pour se conquérir quelquesjours 
de paix etdeliberté. Mais encore un coup, quecesoitpour 
Pollnitz comme pour d'Argens, Algarotti, ou Voltaire, 
Frédéric n'entend jamais qu'on s'éloigne : il tient à 
son monde, à son entourage, et dans toute demande 
de congé il flaire un complot de le quitter. Il sentait 
donc que son joug pouvait être parfois dur, qu'il pouvait 
y avoir quelque chose de préférable à la position , si enviée 
à distance, d'ami du philosophe de Sans-Souci? ce II est 
difficile, en vérité, dit Macaulay avec une dureté trop 
justifiée, d'imaginer aucune raison, à moins que ce ne 
fût la rage delà faim, qui ait pu décider aucun homme 
à supporter cette misère d'être le compagnon du grand 
roi 2 .» Frédéric n'avait pas peur que Pollnitz lui échappât; 
mais il ne voulait pas, même pour un peu, se dessaisir 
de sa victime. Il allait partir, le baron se prétend malade 
eterie merci, a Voyant par votre lettre, lui répond le roi, 
que le mauvais état de votre santé vous empêche de 
me suivre, je veux bien vous laisser à Berlin pour vous 
remettre. Cependant, il me paraît que votre indisposi- 
tion vous prend ordinairement quand je suis sur mon 

1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XXII, p. 80. 
Lettre de Frédéric au ministre d'Élat, comte de Poilewills; Berlin, 
30 janvier 1745. 

2. Lord Macaulay, Essais historiques et biographiques , traduction 
de Guillaume Guizot (Paris, Lévy, 18G2). Deuxième série, p. 322. 



TROISIÈME ABJURATION. 89 

départ de Berlin. Ne pouvez-vous pas dire à votre ma- 
ladie, ajoutait-il en finissant, d'avoir patience jusqu'à 
ce que je vais (j'aille) àMagdebourg 1 . » 

Arrivons à l'anecdote la plus curieuse de la vie du 
baron. Si l'on ne se montrait pas plus généreux à son 
égard, ce n'est point qu'il ne se plaignît beaucoup ; il 
n'ouvraitpas la bouche qu'il ne fît allusion à sa pauvreté, 
à ses besoins. Un jour, Frédéric lui répondit avec un 
sérieux qui trompa cet homme si rusé pourtant qu'il 
n'eût pas demandé mieux de lui être agréable : aussi que 
n'était-il resté catholique ! on eût pu lui donner quelque 
canonicat, Dès le soir même, Pollnitz allait faire son 
abjuration, il était rentré dans le giron de Rome ! Cette 
histoire n'est que trop connue; elle a été répétée de 
centfaçons, mais plutôt comme une de ces fables plai- 
santes que l'on raconte ou que l'on écoute sans trop 
y croire 2 . Rien de plus réel, pourtant, comme en fait 
foi cette lettre de Frédéric, qui venait un peu tard ren- 
verser les châteaux en Espagne du baron. 

...Avez-vous dû penser que j'aie jamais parlé sérieusement / 
sur votre changement de religion, et convient-il, à soixante ans, I 
de s'occuper de projets aussi chimériques et sujets a lani de f 
travaux et d'inconvénients? Car enfin, quand bien même, vous 
étant de nouveau soumis au joug de Rome, je serais dans la 
disposition de vous donner quelques commanderies, le pour- 
rais-je avant qu'il y en eût de vacantes? Tous les commandeurs 

1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss. 1 }, t. XX, ^). 82. 
Lettre de Frédérie à Pollnitz; Potsdam , 2 juillet 1747. 

2. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 1 8G0) , t. I, p. 360. — Voltaire, OEuvres complètes (Beu- 
chot), l. XL, p. 92. Mémoires pour servir à la vie de M. de Voltaire, 
crits par lui-même. 



90 INFAMIE PERDUE. 

de Silésie sont plus jeunes que vous, et d'ailleurs pourricz-vous, 
les posséder sans une dispense du grand-maitre, ou, en suivant 
les statuts de l'ordre, sans aller courir les caravanes et faire 
le chevalier novice? Quelle carrière pour un barbon!... Je n'ai 
jamais parlé à Rottembourg de vous donner une pension de 
quatre cents écus, et vous l'aurez sans doute mal entendu. Il 
n'y en a point de vacante pour les catholiques en Silésie, et si 
vous avez quelques vues sur la commanderie de Reichenbach, 
vous pouvez n'y plus songer ; j'en ai disposé en faveur du comte 
de Falkenhayn. Revenez donc à vous-même. Je vous livre à 
vos réflexions, et vous laisse, sur la religion, entièrement 
le maître de votre conduite. Mais je ne veux pas que 
vous soyez persuadé que je n'en ai jamais parlé qu'en badinant ; 
je n'aurais jamais pensé que vous eussiez pris la chose au 
sérieux, et que vous voulussiez ajouter à votre roman une 
épisode aussi singulière 1 . 

Quoi que dise Frédéric, pour qu'un homme aussi 
fin que Pollnitz se fût mépris à ce point, il avait fallu 
donner à cette fable quelque apparence. On l'avait fait 
parler, soit ; mais personnelle l'eût osé faire, sans son 
acquiescement au moins tacite; et ne fut-il que tacite? 
Le philosophe de Sans-Souci était impitoyable dans la 
plaisanterie ; il la poussait à l'extrême, sachant bien 
qu'il était le maître, tout en affectant de l'oublier. 
Voltaire n'était pas à l'abri de ses atteintes; toutefois, 
était-il une mesure qu'on n'eût pas dépassé sans péril 
avec ce maître en ironie, qui, lors même qu'il pliait 
l'échiné, voulait qu'on sût que sa longanimité avait 
des bornes. Mais Pollnitz! 11 n'avait ni l'indépendance 
que procure une situation assurée, ni celle que donne le 
caractère. 11 était taillable et corvéable; c'était la seule 
utilité de ce bouffon, de cet « inutile » comme il se 

1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XX, p. 83. 
Lettre de Frédéric cà Pollnitz; Polsdam, 28 février 1748. 



LES INUTILES DE COUR. 9i 

désignait lui-même. A propos de la mort d'un de ses 
collègues, le chambellan Riedel, qui avait mille écus 
de pension « destinés de tous temps à l'entretien des 
inutiles de la cour, » il écrivait, en effet, au roi , qu'il es- 
pérait bien que Sa Majesté n'en changerait pas l'usage. 
« Et si, tel était son bon plaisir, ajoutait-il, je la sup- 
plie très-humblement, en qualité de premier et de plus 
ancien inutile de sa cour, de vouloir bien que je rentre 
dans la puissance de deux cents écus, dont j'ai été 
privé *. » Car Frédéric, qui appliquait à tout son esprit 
économique, avait jugé que la meilleure et la plus ef- 
fective preuve qu'il pouvait donner de son méconten- 
tement, c'était de diminuer les appointements de ses 
serviteurs ; et ainsi avait-il procédé avec le baron, qui 
supportait malaisément cet amoindrissement infligé 
depuis sept ans dans ses revenus, et ne se lassait point 
d'adresser requêtes sur requêtes au prince qui lui ré- 
pondait, en le turlupinant : « J'ai bien reçu votre lettre 
du 31 du mois dernier. J'entre véritablement dans 
votre situation ; mais je suis persuadé qu'à votre tour 
vous entrerez dans les miennes. La mortalité des bes- 
tiaux, le débordement des rivières, le dégât des ou- 
ragans dans les forêts, tous ces accidents réunis ne 
permettent pas de faire pour MM. mes chambellans 
ce que je voudrais. Prêtez-vous donc aux circonstances, 
et comptez au reste sur toute la bonne volonté que vous 
me connaissez pour vous 2 . » Là le persiflage n'est 



1. OEnvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XX, p. 84. 
Lettre de Pollnilz à Frédéric; Berlin, 13 septembre 1749. 

2. Ibid., t. XX, p. 85, 86. Lettre de Frédéric àPollnitz; Potsdam, 
2 août 1751. 



92 PLAISANTERIE D'UN GOUT DOUTEUX. 

pas voilé. Non-seulement Frédéric ne cherche point 
à donner le change, mais il faut encore que l'on sente 
le mauvais vouloir, la détermination de n'accorder au- 
cune faveur. En pareil cas, la raillerie est de trop. « Le 
temps est mauvais pour tous ceux auxquels je dois, 
répond-il une autre fois à son nécessiteux chambellan ; 
mais je vous promets les dépouilles de la première 
église des jésuites que nous pillerons, et si jamais je 
vous vois la bourse remplie, je vous croirai rajeuni de 
vingt ans 1 . » Cette facétie, d'un goût plus qu'équi- 
voque, ne parut pas convaincre Pollnitz, auquel on ne 
parlait que d'éventualités peu sérieuses. Mais le Salo- 
mon du Nord était entêté et tenace jusque dans ses 
plaisanteries; et on le voit, quelques jours après, re- 
venir sur cette idée du sac d'une église de jésuites pour 
reconstituer une fortune à son chambellan. 



... Quand j'aurai un pays, monsieur le baron, et que vous 
le saurez, vous pourrez vous adresser en toute liberté à moi 
pour le soulagement de votre vieillesse; mais à présent, vous, 
et s'il y en a de plus adroits dans le métier d'escroquer, je 
vous défie tous ensemble de vous refaire sur moi et sur ce qui 
dépend actuellement de moi. Une église de jésuites ne serait pas 
si mauvaise ; vous n'en sentez pas toutes les conséquences. Il 
y a à Prague, certain tombeau de saint Népomucène très-ca- 
pable de tenter votre piété, je ne dis pas pour l'argent dont 
il est fait, mais pour les reliques qu'il contient ; il y a de plus 
un joli petit enfant d'or tout massif, voué et donné par l'impé- 
ratrice-reine à la sainte et immaculée Vierge, et, comme vous 
savez que les enfants, ne sont pas des meubles d'une pucelle, 
la divine Mère de notre Seigneur pourrait peut-être facilement 
se laisser persuader à en favoriser votre humilité. Pensez-y 



1. Œuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XX, p. 89. 
Lettre de Frédéric à Pollnitz; Belllern, 3 juin 1762. 



PROFESSION DE FOI DE FRÉDÉRIC. 93 

bien, baron, ceci mérite de profondes réflexions : un enfant, 
tout d'or! Que d'habits, que de meubles, que de repas il pour- 
rait vous donner ! Que de dettes il pourrait acquitter! que de 
créanciers il appaiserait ! Ce bel enfant d'or, baron, vous ra- 
jeunirait, et il me semblerait vous voir, le possédant, le visage 
sans rides, la démarche gaillarde, le dos droit comme une as- 
perge, et l'imagination pétillante comme du vin de Champagne. 
C'est ce que je vous souhaite, ne pouvant que souhaiter 1 . 

Frédéric croyait à peu de choses, hors l'esprit et 
l'habileté. Il avait un profond mépris de l'espèce hu- 
maine, et il le fallait bien pour qu'il fût, avec ceux qui 
dépendaient de lui, tout à la fois si indulgent et si im- 
pitoyable. Son entourage ne l'honore point. Au lieu 
de jouer avec un Pollnitz comme le chat avec la sou- 
ris, il eût été plus digne, puisqu'il ne l'estimait pas, 
de l'éloigner. En 1749, le roi de Prusse écrivait à Al- 
garotti : « Voltaire vient de faire un tour qui est in- 
digne. Il mériterait d'être fleurdelisé au Parnasse. C'est 
bien dommage qu'une âme aussi lâche soit unie à un 
aussi beau génie. Il a les gentillesses et les malices 
d'un singe. Je vous conterai ce que c'est, lorsque je 
vous reverrai; cependant je ne ferai semblant de rien, 
car j'en ai besoin pour l'étude de l'élocution française. 
On peut apprendre de bonnes choses d'un scélérat. Je 
veux savoir son français; que m'importe sa morale 2 ? » 
Nous avons vainement cherché, à cette date, quel tour 
indigne Yoltaire pouvait avoir commis ; et, comme il 
s'agit de le fleurdeliser au Parnasse, nous supposons 



1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin , Preuss.) , t. XX, p. 90. 
Lettre de Frédéric à Pollnitz; Bettlern, 20 juin 1762. 

2. Ibid., t. XVIII, p. G5, GG. Lettres de Frédéric à Algarotti ; Pots- 
dam , le 12 septembre 1749. 



94 JUGEMExNT DE ROUSSEAU. 

qu'il n'est question que de quelque méfait littéraire. 
La sévérité avec laquelle Voltaire est traité dans cette 
épitre au Cygne de Padoue ne saurait être prise à la 
lettre, sans qu'elle retombât de tout son poids sur celui 
qui s'entoure de gens qu'il aime si peu et qu'il juge si 
peu estimables. Mais nous n'aurons que trop occasion 
de le constater, ce qui manque à Frédéric, c'est le sens 
moral: son intérêt sauvegardé, tout lui est assez indiffé- 
rent; et encore le mala-t-il pour lui cela d'avantageux, 
qu'il s'en amuse. Ainsi, il mandera la fin de Pollnitz 
à l'auteur de Mérope de la façon suivante : « Le vieux 
Poellnitz est mort comme il a vécu, c'est-à-dire en fri- 
ponnant encore la veille de son décès. Personne ne le 
regrettera que ses créanciers *. » Oraison funèbre trop 
méritée, mais qui avait peu de convenance dans la 
bouche et sous la plume de celui qui ne l'en admit pas 
moins jusqu'au dernier jour à sa table et dans son in- 
timité. Et le citoyen de Genève a-t-il si grand tort, 
quand il dit, en parlant de Frédéric : « Je ne puis esti- 
mer ni aimer un homme sans principes, qui foule aux 
pieds tout droit des gens, qui ne croit point à la vertu, 
mais la regarde comme un leurre avec lequel on amuse 
les sots 2 . » 



1. OEuvresde Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XX, p. 13. 
Lettre de Frédéric à Voltaire; le 13 août 17 7 5. 

2. Techener, Catalogue d'autographes de M. La Brousie , le G 
mai 1807, p. 84, n° 591. 



III 



VOLTAIRE A L'APOGEE DE SA FAVEUR. — SANS -SOUCI. 
LES BONS SAXONS. — ABRAHAM HIRSCH. 



Tel était le petit groupe de fidèles dont Frédéric 
était entouré, lorsque Voltaire arriva à Berlin, le vent 
en poupe, accueilli par le maître avec un empresse- 
ment, des caresses, que devait copier, en les exa- 
gérant, une cour disciplinée comme un régiment et 
habituée de vieille date à un mot d'ordre qui n'en 
était pas moins formel pour n'avoir pas été formulé. 
Ce fut à qui, dès l'abord, lui ferait fête et lui témoi- 
gnerait le plus d'égards. Les reines lui dirent, une fois 
pour toutes, que son couvert était mis chez elles. La 
reine-mère, à son grand chagrin, n'avait aucune in- 
fluence, aucun crédit. Son fils l'indemnisait ou croyait 
l'indemniser en honneurs de ce qu'il lui refusait en 
puissance : elle avait sa cour; et tous les généraux, les 
hauts dignitaires, les ambassadeurs étrangers consi- 
déraient comme un devoir de lui rendre leurs hom- 
mages. Voltaire était trop courtisan pour y manquer. 
Il allait la voir, et lui communiquait les ouvrages qu'il 
avait sur le métier. « Il lui lut même, nous dit For- 
mey, quelques chants de la Pucelle, qu'il prétendoit 



96 ELISABETH-CHRISTINE. 

faire envisager à cette princesse comme une satire 
des abus de l'Église romaine. Je ne crois pas, 
ajoute-t-il, qu'elle ait pris le change; mais la bonne 
politique l'engageoit à de grands ménagements avec 
ce poëte, qui étoit dans le plus haut période de fa- 
veur 1 . » 

La reine-mère n'avait, en somme, rien à envier à 
sa belle-fille, qui n'était épouse et reine que d'une 
façon purement nominale. On sait que Frédéric 
éprouva jusqu'à la fin pour celle-ci une répulsion 
qu'il prit trop peu soin de cacher. Bielfeld, qui vécut 
auprès d'elle, à Rheinsberg, à l'époque de son ma- 
riage, et qui la vit dans tout l'éclat de la jeunesse 
et de la beauté, nous fait d'elle le portrait le plus sé- 
duisant 2 . Mais le roi de Prusse n'oublia jamais qu'il 
avait été contraint et forcé, et, par la plus cruelle in- 
justice, la rendit responsable d'arrangements qu'elle 
n'avait fait comme lui que subir. La pauvre princesse 
ne négligea rien pour vaincre cette indifférence outra- 
geante. Mais le peu de penchant de Frédéric pour les 
femmes ne pouvait que l'affermir dans unéloignement 
qui ne cessera point. Elisabeth-Christine n'était pas 
sans connaissances. La Croze, qui avait donné des le- 
çons de géographie et d'histoire à ses belles-sœurs, 
l'aidait dans le choix de ses lectures et lui indiquait ce 
qu'elle pouvait butiner sans inconvénient, dans le dic- 
tionnaire de Bayle. Cela fit dire alors que Frédéric et 
sa femme, à eux deux, savaient tout ce gros ouvrage 

1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. II, p. 6. 

2. Baron de Bielfeld, lettres familières (la Haye, 17G3), t. I, 
p. 80, 81, 82. Lettre VIII; à Rheinsberg, le 30 d'octobre 1739. 



LES SOUPERS DE SCHOENHAUSEN. 97 

par cœur, parce que les articles que la princesse sa- 
vait le mieux étaient ceux que son auguste époux lisait 
le moins. Elle s'amusait à traduire des livres d'édifi- 
cation, entre autres, la Dame en solitude, de Sturm, 
qu'elle ne donna pas à revoir, on s'en doute bien, à 
Voltaire, « dont la méchanceté etles vilainies, nous dit 
l'abbé Denina , la dégoûtoient autant que son esprit 
la charmoit *. » Si le dégoût était réel, on avait alors 
grand soin de n'en laisser rien percer, et le poëte ne 
cessa de lui faire sa cour, jusqu'à son départ de Prusse. 
Il est à croire, du reste, que son assiduité n'allajamais 
jusqu'à être importune. On ne s'amusait guère au châ- 
teau de Schœnhausen, et la chère y était médiocre. La 
reine, soit qu'elle fût naturellement intéressée, soit 
qu'elle sentît le besoin d'une stricte économie, ne se rui- 
nait pas en frais de représentation et en galas; et ceux 
qui avaient l'honneur de s'asseoir à sa table ne se 
trouvaient pas pour cela dispensés de souper chez eux. 
« Je me souviens, raconte Thiébault, qu'un soir, ma- 
dame la maréchale de Schmettau, déjà attaquée delà 
longue maladie dont elle est morte, n'eut, pour sa 
part, de tout le souper de la reine, qu'une cerise con- 
fite, bien que Sa Majesté eût recommandé qu'on eût 
grand soin d'elle 2 . » 

Voltaire était autrement empressé auprès des frères 
de Frédéric, qui, muselés par une discipline inflexible, 
saisissaient avidement toute occasion de se divertir. 

1. L'abbé Denina, la Prusse littéraire sous Frédéric II (Berlin, 
1790), t. Il, p, 16, 17. — Christian Bartholmèss, Histoire philoso- 
phique de l'Académie de Prusse (Paris, 1850), t. I, p. 243. 

2. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 18G0), t. I, p. 193. 

IV. 6 



98 UN SÉNAT IMPROVISÉ. 

L'un de leurs passe-temps favoris était la comédie, la 
comédie jouée en famille par les princes et les prin- 
cesses, et quelques courtisans privilégiés. Voltaire 
n'eut pas la peine de stimuler cette passion du théâtre 
qui, au dix-huitième siècle, est, en tous les pays, le dé- 
lassement des honnêtes gens. A peine est-il arrivé, 
qu'on joue Rome sauvée dans la chambre de la prin- 
cesse Amélie. Rien de merveilleux comme l'aisance et 
le sans-gêne du poète avec ces princes qui sont ses 
premiers courtisans. Il est chez eux comme chez lui, 
comme à son théâtre de la rue Traversière ; il se croit 
encore au milieu de sa troupe de Clermont, et maltraite 
ses interprètes avec des élans furibonds auxquels l'as- 
semblée ne s'attendait guère. 

...M. le marquis de Valory (c'est Collé qui parle) nous dit 
encore, qu'on lui avoit écrit de Prusse que Rome sauvée ou le 
Catilina de Voltaire y avoit assez bien réussi. Que ce dernier 
avoit fait beaucoup d'extravagances aux répétitions de sa pièce, 
surtout une, où la reine et les princesses étoient présentes. 
Pour lui composer un Sénat, on lui avoit habillé plusieurs 
tailleurs et ouvriers de l'Opéra; un de ses drùles-là, qui le 
voyoit se démener comme un possédé, ne pouvant s'empêcher 
de rire, Voltaire lui dit en colère : Mais f , vous nètes pas- 
ici pour rire! — Prenez donc garde, lui dit quelqu'un, vous- 
êtes là devant la reine ! — Cela est vrai, répondit-il, je n'y ai pas 
pris garde; mais tout est carême-prenant •. 

1. Collé, Journal (Paris 1805), t. I, p. 387, janvier 1751. Du- 
vernet raconte un peu différemment cette anecdote, qu'il dit tenir de 
Darget : au lieu de tailleurs el d'ouvriers de l'Opéra, ce sont des soldats 
plus familiarisés avec les évolutions du champ de manœuvre qu'avec 
celles du théâtre. Voltaire, qui faisait Cicéron, dépilé de la gaucherie 
de ces braves gens, se serait écrié : « F., j'ai demanda des hommes 
el on m'envoie des Allemands ! » ce qui eût beaucoup fait rire l'au- 
diioiie. L'abbé Duvernet, La Vie de Voltaire (Genève, 17 86), 



LÀ COMÉDIE CHEZ LES PRINCES. 99 

Après Rome sauvée c'était Jules César; c'était en- 
suite Zaïre qui faisait verser des pleurs à Berlin aussi 
bien qu'à Paris, et dont l'exécution comblait de joie 
son auteur enivré. « Nous jouâmes hier Zaïre. Mon- 
seigneur le prince Henri se surpassa, monseigneur le 
prince royal prononça très-distinctement 1 , monsei- 
gneur le prince Ferdinand adoucit sa voix, madame la 
princesse Amélie eut de la tendresse, et la reine fut 
enchantée 2 . » 11 arrive bien de temps à autre que l'on 
sorte pour un peu de son répertoire. L'on s'attaque à 
Andromaque, et le poëte pardonne cette infidélité en 
faveur de Racine, son idole. « La princesse Amélie, 
mande-t-il à sa nièce, encore à propos de cette repré- 
sentation, était Zaïre, et moi, le bonhomme Lusignan. 
Notre princesse joue bien mieux Hermione ; aussi 
est-ce un plus beau rôle. Madame Tyrconnell s'est 
très-honnêtement tirée d'Andromaque. Il n'y a guère 
d'actrices qui aient de plus beaux yeux 3 ... » Mais c'est 
tout autre chose, quand on le quitte pour d'Arnaud, 
et même pour Gresset. « Monseigneur le prince Henri, 
écrit-il à la margrave de Bayreuth, joua hier Sydney, 

p. 143. — Galerie de l'ancienne cour ou Mémoires-Anecdotes pour 
servir à l'Histoire des règnes de Louis XIV et de Louis XV (deuxième 
édition, 1789), t. IV, p. 70, 7 1. 

ï. Auguste Guillaume. « 11 jouoit lui-même, nous dit Bielfeld, qui 
sans doute exagère un peu, les grands rôles comiques, avec un art et 
un naturel qui enlevoit tous les suffrages. » Lettres familières, (la 
Haye, 1763), t. II, p. 408, 409. Lettre XCV1 ; à Hambourg, le 4 
juillet 1758. 

2. Revue française (I e * novembre 1865), t. XII, p. 340. Lettre 
de Voltaire à la margrave de Bayreuth; à Berlin, le 6 janvier 1751. 

3. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 542. Lettre 
de Voltaire à madame Denis; Berlin, le 12 janvier 17 51. 



100 FUREUR DU THEATRE, 

pour la clôture du carnaval. Il me semble jjue c'est 
mettre un habit de deuil un jour de gala. Yoilà un 
étrange sujet de comédie pour un prince de dix-neuf 
ans. J'aimerais autant voir un enterrement que cette 
pièce. Mais monseigneur le prince Henri met tant de 
grâce dans tout ce qu'il récite et dans tout ce qu'il 
fait, qu'il m'a sauvé entièrement le dégoût et la tris- 
tesse de cet ouvrage 1 . » L'on s'était jeté a\ec rage 
dans ces exercices dramatiques qui faisaient oublier 
un instant cette vie de garnison et de caserne à la- 
quelle les princes du sang n'étaient pas moins assu- 
jettis que le dernier sous-lieutenant de l'armée. Et Fré- 
déric, écrivant à la même margrave, pouvait lui 
mander, sans forcer la vérité, après l'avoir rassurée 
sur la santé de tout son monde : « Mes frères his- 
trionnent 2 . » 

Le roi de Prusse ne nous importe guère. C'est l'au- 
teur de Y Anti-Machiavel et du Palladion, c'est l'ami 
de Voltaire, c'est le philosophe de Sans-Souci qui nous 
arrête, et dont nous avons à cœur d'étudier et de re- 
produire la physionomie. Il n'est pas inutile de recher- 
cher l'origine de ce nom de Sans-Souci donné à sa jolie 
chartreuse qu'il avait d'abord appelée tantôt la Vigne, 
tantôt Lusthaus 3 . C'est au comte de Manteuffel que 
revient l'honneur de l'invention. Le comte avait, en 
Poméranie, une maison de plaisance peu importante, 



1. Revue française (1" novembre 18G5), t. XII, p. 340. Lettre de 
Voltaire à la margrave de Bayreuth; 30 janvier 17 51. 

2. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XXVII, p. 198, 
Lettre de Frédéric à la margrave de Bayreuth ; ce 31 décembre 1751. 

3. Manger, Bavgeschichle von Polsdam, p. 3G et 40. 



SANS-SOUCI. 101 

mais dont la situation l'avait séduit; sans doute y trou- 
vait-il avec le calme l'oubli des ennuis et des tra- 
casseries de cour, et fut-ce à ce titre qu'il la gratifia du 
nom souriant de Kummer-Frey 1 . L'appellation parut 
heureuse à Frédéric et digne d'un épicurien, et il fit alors 
inscrire en lettres d'or ces deux mots sur la façade de 
son château (1746). Ce sera vers 1749 qu'il commencera 
à dater ses lettres de Sans-Souci et à prendre le titre 
An philosophe de Sans-Souci 2 . Voltaire, dans une 
lettre à Darget, d'août 1750, lui donne les deux noms 
de « philosophe de la Vigne » et de « philosophe de 
Sans - Souci. )) Mais le premier, disgracié par le 
maître, tombe vite en oubli et disparaît de la mémoire 
comme de la façade du palais 3 . Situé à une portée de 
canon de Potsdam, Sans-Souci, dansles desseins origi- 
nels de Frédéric, n'avait dû être qu'un lieu de repos, 
qu'une halte dans une situation ravissante. Il est 
pittoresquement assis sur la crête d'une colline, au 
bas de laquelle coule la rivière de Havel. Le bâtiment 
principal est peu considérable et n'a qu'un rez-de- 
chaussée. Le toit à l'italienne est surmonté d'un dôme. 

1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. I , p. 43. — 
D'autres ont prétendu que Frédéric avait choisi ce nom, parce qu'il 
s'était fait arranger en secret un tombeau dans le jardin de Potsdam, 
et qu'il aimait à dire, en indiquant la place avec mystère : Quand je 
serai là, je serai sans souci. Christian Bartholmèss, Histoire philoso- 
phique de l'Académie de Prusse (Paris, 1850), t. I, p. 311. 

2. Œuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.) , t. X, p. xm- 
xiv, Avertissement de l'auteur. 

3. Cependant ce premier nom ne laisse pas de reparaître; et, 
l'Élégie à ma sœur, pour la consoler de la perte de mademoi- 
selle HerstTeld, est écrite « à Potsdam et à la Vigne , le 13 avril 
1770. » OEuvres de Frédéric h Grand (Berlin Preuss.), t. XIII, 
p. 35. 

G. 



102 DESCRIPTION DU CHATEAU. 

Les deux ailes sont reliées au corps de logis par une 
galerie en colonnade, qui rappelle celle de Saint-Pierre, 
à Rome. L'élévation du terrain, l'aspect isolé du châ- 
teau lui donnent une physionomie particulière : « Et, 
quand on pense, nous dit assez précieusement un 
voyageur, qui y fut reçu par Frédéric, que ce petit 
palais, qui domine la plaine, est la demeure d'un 
héros, on se représente aisément le temple de la 
Gloire *. » 

De la cour on pénètre dans un vestibule et, de là, 
dans un salon de forme ronde, revêtu de marbre an- 
tique et orné de deux niches, l'une abritant la Volupté, 
l'autre l'interprète poétique d'Epicure, deux composi- 
tions du statuaire Adam. Des colonnes de marbre de 
Carare entourent cette pièce dominée et éclairée par la 
coupole chargée de dorures qui lui sert de plafond 2 . 
A gauche, se trouve la salle à manger, garnie de quel- 
ques tableaux parmi lesquels on remarquait le portrait 
de Madame de Châteauroux, Cotillon I er , pour nous ser- 
vir de l'expression de Frédéric. Vient ensuite un petit 
salon où il y avait un clavecin, et où le roi prenait son 
café et demeurait quelques instants avant de rentrer 
chez lui. De là, on passait dans la chambre à coucher, 
grande, bien décorée, très-dorée, meublée en satin 
céladon. L'alcôve et la balustrade étaient fort riches, 
mais sans réelle utilité; car le prince couchait, près de la 



1. Barrière, Tableaux de genre et d'histoire (Paris, Ponthieu, 
1828), p. 324. Conversations du marquis de Bouille avec Frédéric. 

2. Mathieu QEslerreich, Description de tout V intérieur des deux 
palais de Sans-Souci et de ceux de Polsdam et Chariot tenbourg (Pols- 
dam, 1773), p. 79. 



LÀ PENDULE DE FRÉDÉRIC 103 

cheminée, dans un lit que dissimulait un paravent. 
C'était, du reste, un modeste lit de camp couvert d'un 
vieux taffetas cramoisi, sur lequel venaient se vautrer 
ses levrettes. On sait que Frédéric avait la passion des 
chiens, et que, dans ses voyages et même en campagne, 
il tenait toujours une petite levrette sous sa veste ! . 
On a conservé à ce sanctuaire l'aspect qu'il avait en- 
core, lorsque le vieux Fritz rendait sa grande âme. On 
montre le fauteuil à bras sur lequel il expira, et le cous- 
sinet de serge verte rempli de son, sur lequel il repo- 
sait sa joue endolorie. La petite pendule, qu'il avait 
l'habitude de remonter lui-même, et qui, selon la lé- 
gende, s'arrêta au moment même de sa mort, le 17 
août 1786, à deux heures vingt minutes après minuit, 
est toujours là, sur la commode, où elle repose aussi 
de son dernier sommeil. 

Le cabinet, de forme ronde comme le salon, se 
trouve à l'une des extrémités du bâtiment. Il est garni 
d'une bibliothèque de bois de cèdre ornée de guir- 
landes et de festons de bronze doré, et surmontée d'an- 
tiques de marbre blanc qui avaient appartenu jadis au 
cardinal de Polignac. Le plafond est une composition 
de Pesne, le peintre favori de Frédéric, et représente 
Apollon. Les seuls meubles sont un pupitre tournant, 
sur lequel est encore ouvert un in-folio, Y Art de 

1. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 1860), t. I, p. 135, 136. 

2. D'Argens le surprenait un jour assis par terre, ayant devant lui 
une assiette pleine de fricassée, et donnant la pâtée à ses chiens avec 
un bâton. Nicolaï, Ânekdoun von Konig Friedrich II von Preussen and 
von einiyen Personen die um ihn waren (Berlin, 1790). Premier 
cahier, p. 45. 



104 LA BIBLIOTHÈQUE. 

la guerre, et un bureau où l'on aperçoit deux 
cubes en Terre , l'un servant d'encrier, l'autre de 
poudrière, et de grands ciseaux à papier. Si l'on peut 
juger d'un homme à l'inspection seule de sa biblio- 
thèque, ces armoires qui recèlent non-seulement les li- 
vres favoris, mais àpeuprès toute la pâture intellectuelle 
du philosophe de Sans-Souci, sont une révélation. 
Chez ce prince allemand, pas un livre allemand. Les 
seuls ouvrages qui représentent l'antiquité grecque et 
latine sont des traductions françaises. Quoiqu'il arrive 
à Frédéric de hasarder de temps à autre quelque cita- 
tion latine, ne prenez son érudition que pour ce qu'elle 
vaut, et n'attendez de lui sur les écrivains du siècle 
d'Auguste aucune appréciation sérieuse: il n'eût pas 
appelé Voltaire « le Virgile français, » s'il eût mieux 
connu Virgile. Cet ensemble est donc presque uni- 
quement composé de nos classiques, en tête desquels, 
comme de raison, figure l'illustre auteur de la Een- 
riade. Il serait intéressant de donner le détail des 
livres, d'ailleurs peu nombreux, au milieu desquels 
il vivait, et à qui il consacrait les trop courts instants 
qu'il pouvait dérober aux affaires. Mais cette enquête 
piquante nous est interdite, et il nous faut sortir par 
la porte ouvrant sur les parterres de l'esplanade qui 
règne le long du château. L'aspect est ravissant : à 
gauche, Potsdam ; à droite, une forêt de chênes et de 
hêtres ; en face, le jardin qui descend par six terrasses 
différentes, jusqu'à la rivière. Au bas, ce n'est plus 
qu'un vaste parterre avec fontaines, bassins, jets d'eau, 
cascades, vases, colonnes, obélisques, cabinets de treil- 
lages, labyrinthe, fabriques, toute l'ornementation 



L'ARCHITECTE léger. 105 

tourmentée des parcs princiers du dix-huitième siècle 1 . 
Ne demandons pas au Salomon du Nord un autre goût 
que celui de son époque. Il voulut être le créateur de 
Sans-Souci, et cela si despotiquement que, lui et son 
architecte , le Français Léger, faillirent se prendre 
aux cheveux, et qu'à la suite d'une scène où ce der- 
nier ne s'était pas montré moins entêté et moins em- 
porté que le monarque, notre Yitruve se retira pour 
n'être pas accusé d'avoir, par une lâche condescen- 
dance, violé les règles les plus sommaires de son art 2 . 
Le roi de Prusse consultait, à l'occasion, une volumi- 
neuse collection de plans de bâtiments qu'il avait re- 
cueillie, et dans laquelle, depuis la grande époque ar- 
chitecturale de la Grèce jusqu'à nos jours, se trouvait 
groupé tout ce que chaque peuple pouvait présenter 
de chefs-d'œuvre. « C'est en étudiant ces modèles, nous 
dit Thiébault, qu'il déterminait ses choix, comme c'est à 
cette étude qu'il faut rapporter tous les bâtiments dont 
il a décoré Berlin et Potsdam 3 . » Mais on devine les 
résultats d'un pareil procédé, au double point de vue 
de l'art et de la distribution, et il n'est pas un bâtiment 
construit par Frédéric qui ne révèle le goût douteux 
ou inexpérimenté du maître. 

Quoi qu'il en soit, Sans-Souci est l'objet des prédi- 
lections et des tendresses de Frédéric qui, aussitôt qu'il 

1. Baron de Bielfeld, Lettres familières (la Haye, 1763), t. II, 
p. 338. Lettre LXXXV ; à Potsdam, le 19 novembre 1754. — Le 
Rouge , Jardins anglo-chinois de Sans-Souci (traduit de l'allemand), 
1775. 

2. Le Grand-Commun, toutefois, a été élevé sur ses plans. 

3. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 18G0), t. I, p. 137, 138, 139. 



106 LA CHAMBRE DE VOLTAIRE. 

pourra disposer d'un instant, viendra s'y réfugier 
comme dans un asile de paix et de recueillement, où 
la porte ne s'ouvre qu'à la philosophie et à ses adeptes. 

Venez à Sans-Souci, c'est là que l'on peut être 
Son souverain, son roi, son véritable maître *... 

A droite du vestibule, se trouvent les chambres des 
hôtes de Sans-Souci. Celle de Yoltaire était au fond et 
avait une sortie sur la terrasse. La pendule est du temps; 
c'est, à ce qu'il paraît, un présent de madame de Pom- 
padourau roi de Prusse. La table recouverte d'un velours 
bleu, que l'on aperçoit auprès, servait de bureau à 
l'auteur de Zaïre et de Mérope. 

Le poëte, fort recherché à cette époque d'admiration 
et d'engouement sans limite, était le très-hurnble es- 
clave d'une santé qui savait, quand il l'oubliait, rap- 
peler à l'ordre ce valétudinaire, ce moribond en per- 
manence, avec lequel, toutefois, les rentes viagères, 
celles qu'on lui faisait, étaient de si déplorables spé- 
culations; et, quoi qu'il en eût, il lui fallait enrayer et 
déserter même la table de celui pour lequel il avait 
quitté parents, amis et patrie. « Ma santé esta peu près 
comme elle était à Paris; et quand j'ai la colique, j'en- 
voie promener tous les rois de l'univers. J'ai renoncé 
à ces divins soupers, et je m'en trouve un peu mieux. 
J'ai une grande obligation au roi de Prusse; il m'a 
donné l'exemple delà sobriété 2 ... » Mais cette retraite 

1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XI, p. 420. 
Ëpître VIII, à d'Argens. 

2. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LV, p,4G5. Lettre de 
Voltaire à Richelieu; août 17 50. 



EMPLOI DU TEMPS. 107 

ne pouvait être que momentanée. Frédéric, quelque 
liberté qu'il semble accorder à son hôte, se fût malai- 
sément accommodé de son absence à « ces divins sou- 
pers » qui étaient le délassement et la récompense 
d'une journée utilement et glorieusement remplie. 
Voltaire l'eût compris, lors même qu'il eût été aussi 
sincère qu'il le prétend, dans ses appétits d'isolement 
et de solitude. Il se retrancha les dîners du roi : « Il y 
a trop de généraux et de princes, » dit-il avec une su- 
perbe impertinence; et il opta pour les soupers, qui 
étaient en plus petite compagnie, plus courts, plus gais 
et plus sains ' . Cette vie qu'il mène auprès du Salomon 
du Nord est, du reste, le paradis des philosophes. 
« C'est César, c'est Marc-Aurèle, c'est Julien, c'est 
quelquefois l'abbé de Chaulieu, avec qui je soupe ; c'est 
le charme de la retraite, c'est la liberté de la campagne, 
avec tous les petits agréments de la vie qu'un seigneur 
de château, qui est roi, peut procurer à ses très-hum- 
bles convives 2 . » Et que lui demande-t-on, qu'exi- 
ge-t-on en échange de cette existence enchantée? «Ma 
fonction est de ne rien faire. Je jouis de mon loisir. Je 
donne une heure par jour au roi de Prusse pour arron- 
dir un peu ses ouvrages de prose et devers ; je suis son 
grammairien, et point son chambellan. Le reste du 
jour est à moi, et la soirée finit par un souper agréable 3 .» 
La réputation de ces soupers n'est plus à faire. Ils 

1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 493. Lettre de 
Voltaire à madame Denis; Potsdam, le 13 octobre 1750. 

2. Ibid., t. LV, p. 500. Lettre de Voltaire au marquis de Tbibou 
ville; Potsdam. ce 2 4 octobre 1750. 

3. Ibid., t. LV, p. 503. Lettre de Voltaire à madame Denis; à 
Potsdam, le 28 octobre 1750. 



108 LE CERCLE DU ROL 

étaient délicieux, en effet, et on s'imagine quelle pétil- 
lante, quelle spirituelle, quelle inimitable causerie ce 
devait être. Frédéric savait attiser tout ce feu par la 
contradiction, qui était chez lui moins une tactique 
qu'un procédé naturel à son tempérament. « Le roi, 
ditFormey, aimait toujours à prendre la négative, 
quand on prenait l'affirmative, et réciproquement f . » 
Les entretiens roulaient sur des questions de morale, 
de philosophie et d'histoire. Mais quelle morale et quelle 
philosophie que celles que débitaient ces sceptiques et 
parfois ces cyniques! C'étaient des débauches, des or- 
gies de paradoxes et de sophismes les plus étranges, 
les plus téméraires, d'où l'on devait sortir comme ivre. 
Quelle piteuse figure eussent fait, au milieu de ces 
damnés, ces honnêtes et vertueux savants allemands, 
sans usage du monde, sans cette souplesse d'esprit 
avec laquelle tout s'avance et se soutient ! 

Sulzer m'a souvent assuré, raconte Zimmermann, qu'il était 
mille fois plus agréable, plus piquant, d'entendre converser 
ensemble Voltaire, Algarotti et d'Argens, que de lire le livre le 
mieux écrit, le plus intéressant ; aussi ce philosophe équitable, ce 
bon patriote ne s'étonnait-il point qu'un savant allemand, lourd, 
gauche dans tout ce qu'il faisait et disait, parût bien sot au roi en 
comparaison de ces têtes vives et bouillantes ; il m'a assuré 
que le roi croyait qu'un bel esprit allemand était un être ab- 
solument imaginaire; aussi, bien que l'on vît tous les jours 
s'accroître le nombre des beaux esprits allemands, l'on n'en 
vit jamais dans la salle de marbre de Sans-Souci... Ces soupers 
duraient si avant dans la nuit, que les domestiques qui ser- 
vaient à table en contractaient des enflures aux jambes 2 ... 

1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t.I, p. 126. 

2. Zimmermann, Ueber Friedrich den Grossen, und meine Unter- 
redungen mit ihn Kurz vor seinem Tode (Leipzig, 1788), p. 190, 
191, 192. 



M. DE BALBY. 100 

Parfois, soit lassitude et satiété, soit dessein de les 
piquer (ce qui est tout aussi présumable), Frédéric 
livrait ses convives à eux-mêmes, pour souper bonne- 
ment en tête-à-tête avec un officier, M. deBalby, dont 
l'humeur lui plaisait. On prête à Voltaire, à l'égard 
de ces infidélités du prince, un quolibet qui ne méritait 
guère d'être relevé. «Que fait le roi ce soir? lui deman- 
dait-on. — Il balbutie *. » Il faut vraiment une grande 
bonne volonté pour trouver là autre chose qu'une sail- 
lie et pour en conclure que le poëte fût jaloux et en- 
vieux de la faveur intermittente accordée à ce brave 
homme 2 . 

Les picoteries se mêlent vite à ces enchantements 
et les impreignent d'amertume. Le ciel est toujours 
bleu : mais il s'y trouve déjà de ces points impercep- 
tibles qu'un œil exercé ne remarque pas sans quelque 
appréhension. Dès le 6 novembre, Voltaire écrivait 
à sa nièce : 

On sait donc à Paris, ma chère enfant, que nous avons joué 
à Potsdam la Mort de César, que le prince Henri est bon acteur, 
n'a point d'accent, est très-aimable, et qu'il y a ici du plaisir? 
Tout cela est vrai;... mais... Les soupers du roi sont délicieux, 
on y parle raison, esprit, science; la liberté y règne; il est 
l'âme de tout cela ; point de mauvaise humeur, point de nuages, 

1. Formey, Souvenirs d'un citoyen (Berlin, 17 89), 1. 1, p. 237. 

2. Ce M. de Balby, qui avait le grade de colonel, était un ingé- 
nieur distingué, auquel Frédéric confia notamment les travaux du 
port d'Emden {Gazette de Hollande, du 15 juin; Gazette dUlrecht, 
du 19 octobre 1751). Thiébault, qui l'a particulièrement connu, nous 
dit que c'était « un homme aimable et de beaucoup d'esprit, qui fut 
fcn Paveur jusqu'à l'époque du siège d'Olmutz: et qui, dans une demi- 
disgrâce, est mort fort vieux à Berlin. » Souvenirs de vingt ans de 
séjour à Berlin (Didot, 18<J0), t. I, p. 102. 

iv. 7 



110 RÉTICENCES. 

du moins point d'orages. Ma vie est libre et occupée; mais... 
mais... Opéra, comédies, carrousels, soupers à Sans-Souci, 
manœuvres de guerre-, concerts, études, lectures; mais.. .mais... 
La ville de Berlin, grande, bien mieux percée que Paris, palais 
salles de spectacle, reines affables, princesses charmantes, filles 
d'honneur belles et bien faites, la maison de madame de Tyr- 
conneli toujours pleine, et souvent trop; mais... mais..., ma 
chère enfant, le temps commence à se mettre à un beau froid 1 . 

Voltaire n'entend-il parler que des premières dure- 
tés de l'atmosphère berlinoise? Le froid est bien quel- 
que chose pour un frileux de sa sorte ; mais ce n'est 
pas seulement le froid du dehors qui le saisit : c'est 
aussi le froid des physionomies et des visages, ce sont 
certains symptômes révélateurs, et qui sont bien faits 
pour tenir sur le qui-vive un observateur intéressé. Il 
va s'expliquer d'ailleurs sur ces réticences énigma- 
tiques, et que l'on dut encore grossir rue Traversière 
et dans le ménage d'Argental. 

Puisque le courrier me donne le temps, je ne peux m'em- 
pêcher de vous donner la clef d'un de ces mais, de peur que 
votre imagination ne fasse de fausses clefs; j'ai bien peur de 
dire au roi de Prusse comme Jasmin : « Vous n'êtes pas trop 
corrigé, mon maître. » J'avais vu une lettre touchante pathé- 
tique, et même fort chrétienne, que le roi avait daigné écrire 
à Darget sur la mort de sa femme 2 . J'ai appris que le même 
jour Sa Majesté avait fait une épigramme contre la défunte; 
cela ne laisse pas de donner à penser. Nous sommes ici trois 

1. Voltaire, OEnvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 505, 506» 
Lettre de Voltaire à madame Denis; à Potsdam, le 6 novembre 1750. 

2. La femme de Darget était mademoiselle César, sœur du secré- 
taire du prince Henri. Elle mourut en couches. Thiébault, Souve- 
nirs de vingt ans de séjour ù Berlin (Didot, 1860), t. ïl , p. 177, 
178. 



COTÉS MENAÇANTS. 1H 

ou quatre étrangers comme des moines dans une abbaye. Dieu 
veuille que le père abbé se contente de se moquer de nous 1 ! 

Frédéric était taquin, malin, et prenait plaisir à 
éperonner son monde . Peut-être j oign ait-il à ces lég ères 
imperfections des imperfections autrement graves : 
cette personnalité monstrueuse, inhérente aux condi- 
tions royales, une insouciance absolue, quoique voilée, 
sur tout ce qui n'était pas lui. Voltaire a cru démêler 
ces côtés menaçants, et les signale dans le secret de la 
parenté et de l'intimité. Il fallait bien pourtant en 
prendre son parti, quitte à laisser voir de temps à 
autre que Ton n'était pas soi-même sans coup de dent 
et sans coup de griffe. Mais^quelle apparence que l'au- 
teur de l' Anti-Machiavel poussât avec l'auteur de 
Zaïre les choses au delà d'une certaine malice? Fré- 
déric avait plus besoin de Voltaire que Voltaire de 
Frédéric. Voltaire n'avait pas de devoirs à corriger, 
bien qu'il ne repoussât jamais un bon conseil venant 
d'un ami. Tout en travaillant aux Mémoires de Brande- 
bourg , Frédéric songeait aux Commentaires de César, 
ce chef-d'œuvre d'un grand capitaine et d'un grand 
politique doublés d'un grand écrivain 2 . Il eût voulut 
laisser un monument pareil, irréprochable par le lan- 
gage comme par le reste. Pour cette tâche de révision 
et de correction, Voltaire lui semblait indispensable; 
mais, si ce dernier s'émancipait, s'il essayait pour un 
peu de substituer sa pensée à celle de l'historien , 

1. Voltaire, Œuvres complètes (Beucliot), t. LV, p. 514, 515. 
Lettre de Voltaire à madame Denis; Potsdam, le 17 novembre 1750. 

2. Histoire de mon temps , avant-propos. — Mémoires de Brande- 
bourg, épître dédicatoire. 



112 VOLTAIRE ÉPLUCHEUR DE PHRASES. 

même dans un but de flatterie, l'on n'en tenait nul 
compte, et il en était pour ses observations. 

Je corrige à présent la seconde édition que le roi de Prusse 
va faire de l'histoire de son pays. Un auteur connu comme celui- 
là peut dire ce qu'il veut sans sortir de sa patrie. Il use de ce 
droit dans toute son étendue. Figurez-vous que, pour avoir 
l'air plus impartial, il tombe sur son grand-père de toute ses 
forces. J'ai rabattu les coups, tant que j'ai pu. J'aime un peu 
ce grand-père, parcequ'il était magnifique, et qu'il a laissé de 
beaux monuments. J'ai eu bien de la peine à faire adoucir les 
termes dans lesquels le petit-fils reproche à son aïeul la va- 
nité de s'être fait roi ; c'est une vanité dont ses descendants 
retirent des avantages assez solides, et le titre n'en est point 
du tout désagréable. Enfin je lui ai dit : C'est votre grand-père, 
ce n'est point le mien, faites-en tout ce que vous voudrez; et 
je me suis réduit à éplucher des phrases. Tout cela amuse et 
rend la journée pleine ! ... 

« Éplucher des phrases, » qu'est-ce que Voltaire 
pouvait prétendre de plus dans une telle besogne? 
Frédéric, là, comme dans Y Anti- Machiavel , avait le 
droit de tenir à ses idées, et les services que l'écrivain 
était à même de lui rendre n'étaient qu'un travail demon- 
dage et dépolissage, auquel on se prêtait avec une af- 
fectation de malice moins réelle qu'on eût voulu le 
faire croire. Frédéric écrivait un jour à Darget : « Je 
vous renvoie mon épître corrigée en tous les points. 
J'ai laissé harcela, pour voir ce que Voltaire en pourra 
dire ; il faut lui laisser le plaisir de reprendre quelque 
chose 2 ... » Était-ce simplement pour donner ce 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), 1. LV, p. 504. Lettre 
de Voltaire à madame Denis; à Polsdam, le 28 octobre 17 50. 

2. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XX, p. 30. 
Lettre de Frédéric à Darget; Potsdam, 17 50. 



LES ÉPINES SOUS LES ROSES. 113 

petit divertissement à Voltaire ; et, avant tout, ne sen- 
tait-on pas l'utilité, la nécessité de pareils services? 
Le poëte, en somme, eût passé tout aussi agréablement 
le temps qu'il consacrait à la révision des manuscrits 
royaux, à discourir avec son auguste ami sur tous les 
sujets, à effleurer toutes les thèses, à médire et à se 
moquer des absents et même des présents, ce qui 
n'était que trop le péché mignon de tous les deux. Et 
voilà ce qu'il eût été équitable de ne pas méconnaître. 
Ce ne sont pas seulement les malices du « père 
abbé » qui préoccupent Voltaire. Dans cette même 
lettre du 6 novembre, nous relèverons une phrase 
qui a bien son importance et vient donner raison aux 
sceptiques qui ne croient pas à l'amitié entre grands 
hommes. Il s'agit de Maupertuis, si heureux, si 
enchanté naguère de l'arrivée du poëte à Berlin. La 
prédiction de mauvais augure de Buffon commençait 
à se réaliser, et l'auteur de Mérope, quinze jours à peine 
après cette prophétie, mandait à sa nièce : « Mauper- 
tuis n'a pas les ressorts bien liants; il prend mes 
dimensions durement avec son quart de cercle. On 
dit qu'il entre un peu d'envie dans ses problèmes '. » 
Ces accusations, à coup sûr, sont fondées sur des 
infiniment petits, mais les épines se font déjà sentir 
sous les roses 2 . Ce ridicule antagonisme avec un 

1. Voltaire, OEuvrcs complètes (Beuchot), t. LV, p. 606. Lettre 
de Voltaire à madame Denis; à Potsdam, le 6 novembre 17 50. 

2. L'auteur de la Notice historique sur la Vie du marquis de 
Valori rapporte une anecdote qui serait significative, si elle était admis- 
sible à celte date. Un jour que Voltaire lisait devant le roi de Prusse 
le quatrième acte de Mal/omet, Maupertuis semblait prendre à lâche 
d'interrompre la lecture par des remarques pointilleuses qui de- 
vaient faire cabrer son trop susceptible auteur. « Vous ne trouvez 



114 ATTITUDE DE VOLTAIRE. 

d'Arnaud, qui ne manque ni d'amis, ni de partisans, ni 
d'admirateurs, ne laisse pas d'irriter sa fibre si sensible. 
On le lui sacrifie, mais cela n'a pas lieu de l'assentiment 
unanime. La famille royale témoignait à l'auteur du 
Mauvais Riche une amitié qui survécut à sa disgrâce; 
et l'on a retrouvé d'aimables lettres à lui adressées, 
bien des années après, par les princes Ferdinand et 
Henri de Prusse l . Voltaire, sans doute, était un 
hôte trop illustre pour qu'on ne se le disputât point, 
et il se prêtait de la meilleure grâce à un aussi flatteur 
empressement. Mais cet engouement avait ses écueils, 
et lui conquérait autant d'ennemis prêts à saper une 
faveur dont on ne jouissait pas d'ailleurs avec une 
humilité de chrétien, s'il faut en croire les commé- 
rages d'un homme que nous surprendrons plus d'une 
fois en flagrant délit d'exagération et de malveillance. 

Pendant les hivers que V. passoit au château, nous dit For- 
mey, on lui faisoitla cour comme à un favori déclaré. Princes 
maréchaux., ministres d'État, ministres étrangers, seigneurs du 
plus haut rang alloient à son audience ; et ils étoient reçus avec 

donc pas mon Mahomet assez grand? s'écrie le poëte. — Vous vous 
trompez, mon digne ami, repartit M. de Valori , qui était présent, 
il faut qu'il soit des plus grands , puisque voilà Maupertuis qui le 
toise. » Mais Valori quittait Berlin au mois d'avril 17 50 pour n'y 
revenir qu'en mars 1756, et ne se trouva point en Prusse durant le 
séjour de deux ans et demi qu'y fit Voltaire. Donc, si l'anecdote est 
vraie, ce petit incident ne dut avoir lieu qu'au premier voyage de 
Berlin. Valori, Mémoires (Paris, 1820), t. I, p. 32, 42, 72. 

1. Charavay aîné, Catalogue d'autographes, du lundi 3 février 1SG8 
(Cabinet du docteur Michelin, de Provins) , p. 7, n os 70, 71. Lettres 
de Ferdinand de Prusse à Baculard, Ruppin, 22 avril 1673; du même 
au même, Friedrichsfild , 18 septembre 17 73 et 8 juillet 1775. — 
P. 9, n os 96, 97. Lettres du prince Henri de Prusse; Rheinsberg, 
27 octobre 17 66 et 7 février 17 67 ; Rheinsberg et Berlin, 1767 et 1769. 



ACCUSÉ DE VOLER AU JEU. U5 

une hauteur assez dédaigneuse. Un grand prince avoit la complai- 
sance de jouer aux échecs avec lui, et de lui laisser gagner le§ 
pistoles des enjeux. Quelquefois même la pistole disparoissoit 
avant la fin de la partie; on la cherchoit et on ne la trouvoit 
point *. 

Nous connaissons assez Voltaire pour savoir à quoi 
nous en tenir sur de pareilles accusations. L'on nous 
parle de sa hauteur dédaigneuse : nul n'était plus poli, 
plus charmant, plus caressant que Voltaire. Il était 
assez vain pour s'accommoder de ce concours de 
grands seigneurs, qui ne faisaient que copier le prince 
en le comblant d'égards, et trop adroit , trop sensé 
pour rebuter par une morgue et des dédains qu'il n'eut 
jamais même à l'égard du moindre homme de lettres. 
Quant à cette pistole qui disparaissait avant la fin de 
la partie, que l'on cherchait, que l'on ne trouvait point, 
et qui ne prenait pas d'autre chemin que le gousset 
de l'auteur de la Henriade, de bonne foi, à qui veut-on 
faire croire de pareilles inepties? Voltaire avait été j oueur 
dans sa jeunesse, il avait été échaudé par le pharaon et 
le biribi; entre autres mésaventures de ce genre, 
on l'a vu, en son temps, accuser très-philosophique- 
ment une perte de cent louis à Forges, selon sa louable 
coutume de faire tous les ans, nous dit-il, « quelque 
lessive au jeu 2 . » Il pouvait être un joueur nerveux ; 
mais empocher régulièrement et par avances d'hoirie 
cette pistole, trop bien à sa portée pour qu'il ne com- 
prît pas l'intention qui l'y avait placée ! le moyen 
d'admettre cela? 

1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. I, p. 235. 

2. Voltaire, Œuvres complètes (Beudiot) , t. Lï, p. 81. Lettre de. 
Voltaire à madame de Bernièresj septembre 17 22 (août 17 24). 



HG UN DEUIL DE COUR. 

Mais, puisque nous avons cité Formey, citons-le 
jusqu'au bout. 

Il est incroyable, ajoute-t-il , jusqu'où V. poussoit la lé- 
sine et l'escroquerie. Je n'en parlerois pas, si je n'en trouvois 
une occasion formelle dans les Œuvres posthumes de l'édition 
de Bàle. L'habit noir emprunté au négociant Fromery pour 
porler un deuil de cour, est la chose la plus plaisante. On 
n'osoit rien refuser à V. Le négociant prêta son habit, qui 
a'loit bien pour la longueur, mais qui étoit trop large. V. le 
fit rétrécir, le renvoya, et quand Fr. voulut le remettre, il 
s'aperçut delà manœuvre. Les bougies qui dévoient rester aux 
domestiques étoient confisquées au profit de V. G'étoit la fable 
de la ville, et le roi en étoit fort bien instruit : mais il prenoit 
l'homme tel qu'il étoit, et lui passoit des écarts comme atta- 
chés à la foiblesse humaine et abondamment compensés par 
ses rares talens 1 . 

Thiébaut, qui ne se trouvait pas, il est vrai, à Ber- 
lin, raconte cette histoire de l'habit noir d'une tout 
autre façon. Yoltaire est invité à souper chez la reine- 
mère, il était arrivé le soir même de Potsdam avec le 
roi ; la cour était en deuil, le poëte n'avait pas de vête- 
ment noir, et il ne pouvait s'asseoir à la table de la 
princesse que vêtu du costume de rigueur. Il était 
fort embarrassé et ne savait à quel saint se vouer, 
quand son domestique lui dit qu'il connaissait un 
brave négociant 2 qui se trouverait très-honoré de prêter 
pour quelques heures, à un homme comme M. de Vol- 
taire, son habit noir des grands jours, celui avec le- 

1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 17 89), t. I, p. 236. 

2. Fromery était libraire, à ce que nous apprend le factum ser- 
vant de prologue au Tantale en procès, qui est la source très-peu sé- 
rieuse à laquelle Formey nous renvoie. Supplément aux OEuvres- 
posthumes (Berlin, 1789), t. 1, p. 337. 



EMPRUNT D'UN HABIT. i 17 

quel tout bon réformé va à la communion. En effet, 
le domestique revenait bientôt après avec l'habit. Il 
semblerait qu'il n'y avait plus qu'à l'endosser ; mais ce 
fut là que les vraies difficultés apparurent. Yoltaire et 
Fromery étaient de même taille ; mais, si le premier 
avait la maigreur d'un squelette, le dernier avait ce 
superbe embonpoint d'un spéculateur dont les affaires 
sont loin de péricliter : le poète eût flotté dans le vête- 
ment du marchand. Qu'à cela ne tînt; l'on ferait ren- 
trer les coutures par un tailleur expéditif. Le valet 
court aussitôt chez un homme de l'art qui rapportait 
le costume assez prestement pour que Voltaire pût s'ha- 
biller et arriver à point. Seulement, ce dont le diligent 
tailleur n'eut garde de se vanter, au lieu de remployer, 
il avait coupé ce qu'il y avait de trop. Le lendemain, 
l'habit était rendu à son propriétaire, avec force remer- 
cîments. 

Ce ne fut que quelque temps'aprôs, raconte Thiébault, lorsque 
le marchand voulut s'en servir pour ses actes de religion, qu'il 
se convainquit qu'il ne pouvait plus se servir pour communier 
de l'habit avec lequel Voltaire avait soupe; il rit lui-même de 
cette aventure, et ne s'en plaignit point. Vingt ans après, il 
conservait encore cet habit par curiosité. Ceux qui ont voulu 
tirer de cette petite histoire des conséquences défavorables à 
Voltaire n'ont pas dit, ce qui pourtant est vrai, que le domes- 
tique ayant eu le soin de laisser ignorer la faute du tailleur à 
son maître, celui-ci n'a eu aucune part au léger tort qui fut 
fait à Fromery i . 

On laisse au lecteur impartial à apprécier où est la 
vraisemblance et à laquelle des deux narrations il faut 

1. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
Didot, 18G0), t. II, p. 554, 555. 



118 LE ROST DU ROI. 

accorder créance. La confiscation des bougies, que 
l'auteur des Souvenirs d'un Citoyen indique avec un 
laconisme perfide, a été également racontée par Thié- 
bault, et d'une façon très-piquante. C'est une histo- 
riette qui fait le pendant au récit des contestations de 
Voltaire et d'Alliot, à la cour de Lorraine. Probable- 
ment Frédéric, qui ne les avait pas ignorées, trouva 
plaisant et profitable d'en faire une seconde édition à 
Potsdam et à Berlin. Selon des arrangements consentis 
des deux côtés, Voltaire, à part sa pension, à part le 
logement dans les maisons royales, à la suite du prince, 
était défrayé de tout : bois de chauffage, deux bougies 
par jour, tant de livres de sucre par mois, café, thé, 
chocolat et le reste. Il usait et se croyait en droit d'user 
largement d'une hospitalité qu'il n'avait acceptée qu'a- 
près bien des invitations et des prières. Il ne supposait 
pas qu'il y eût quelque indiscrétion à continuer sa vie 
de Paris, et à recevoir à sa table les nouveaux amis qu'il 
s'était faits. Formey, qui a amassé tant de fiel contre 
l'auteur de la Henriade, fut pourtant l'objet des 
avances les plus charmantes. Voltaire lui écrivait le 
14 février 1751 : « Je vous demande en grâce, mon- 
sieur, de ne pas refuser aujourd'hui le petit dîner phi- 
losophique. Il faut absolument que nous mangions le 
rost du roi philosophe. Voyez si vous voulez que je 
vous envoyé un carrosse à deux heures précises. » Le 
mois suivant, même invitation, et dans les mêmes 
termes. «Voulez-vous, monsieur, venir manger le rost 
du roi, aujourd'hui jeudi, philosophiquement, et chau- 
dement, et doucement, à deux heures. Deux philoso- 
phes peuvent, sans être courtisans, dîner dans le 



FIN DE NON-RECEVOIR DE FREDERIC. 119 

palais d'un roi philosophe. Je prendrais même la liberté 
de vous envoyer un carrosse de Sa Majesté à deux 
heures précises. » Le poëte supposait, trop gratuite- 
ment peut-être, répondre aux intentions de son hôte 
couronné, en tenant bonne table et en faisant les hon- 
neurs du « rost du roi, » à des philosophes qui, 
pour être philosophes, n'en avaient pas moins bon 
appétit. Frédéric était fort bien informé de ce qui se 
passait à sa cour, il entrait dans les plus minces dé- 
tails ; et ce « rost du roi, » offert à tout venant, dut 
particulièrement agacer la fibre de ce prince ménager 
et économe, qui ne voulait en aucun cas qu'on brûlât, 
comme on dit, la chandelle par les deux bouts. 



Or, il arriva, qu'on ne remettait à M. de Voltaire que du sucre 
mal raffiné, du café mariné, du thé éventé, et du chocolat mal 
fabriqué. Il put bien soupçonner que Frédéric n'était pas si 
mal obéi sans le vouloir, et soit pour éclaircir ce doute, soit 
pour tout autre motif, il se plaignit de ces vilenies. « Ce que 
vous me dites, répondit le roi, me fait une peine infinie. Un 
homme comme vous traité chez moi de cette manière, tandis 
que l'on connaît mon amitié pour vous! En vérité, cela est 
affreux! Mais voilà les hommes : ce sont tous des canailles! 
Cependant vous avez très-bien fait de m'en parler ; soyez assuré 
que je donnerai des ordres si positifs, qu'on se corrigera. » Quels 
que fussent les ordres que Frédéric donna, on ne se corrigea 
point, et Voltaire, plus indigné qu'auparavant, ne manqua pas 
de renouveler ses plaintes. « Il est affreux, répliqua le roi, que 
l'on m'obéisse si mal, mais vous savez les ordres que j'ai 
donnés; que puis-je faire de plus? Je ne ferai pas pendre ces 
canailles-là pour un morceau de sucre ou pour une pincée de 
mauvais thé; ils le savent et se moquentde moi! Ce qui méfait 
le plus de peine, c'est de voir M. de Voltaire distrait de ses idées 
sublimes pour de semblables misères. Ah ! n'employons pas à 
de si petites bagatelles les moments que nous pouvons donner 
aux muses et à l'amitié ! Allons, mon cher ami, vous pouvez vous 



120 SINGULIER EXPÉDIENT. 

passer de ces petites fournitures, elle vous occasionnent des 
soucis peu digne? de vous : eh bien! n'en parlons plus Redon- 
nerai ordre qu'on les supprime. » 

Cette conclusion étonna Voltaire, et par elle-même, et par 
la tournure que son royal ami sut y donner. « Ah! se dit-il 
à lui-même, c'est donc ici sauve ou gagne qui peut! En ce cas, 
sauvons et gagnons ce que nous pourrons! le pire, en ces ren- 
contres est d'être dupe. » Ce fut ainsi, et dès cette époque, qu'il 
fit revendre en paquets les douze livres de bougies qu'on lui 
donnait pas mois; et que, pour s'éclairer chez-lui,il avait soin, 
tous les soirs, de revenir plusieurs fois dans son appartement 
sous différents prétextes, et de s'armer à chaque fois de l'une 
des plus grande bougies allumées dans les salles de l'apparte- 
ment du roi, bougies qu'il ne rapportait pas, et dont il aurait 
pu dire au besoin : C'est mon sucre et mon café*. 

Le vieux comte de Nesselrode, lorsque parurent les 
Souvenirs de Thiébault, chercha à infirmer la véracité 
de l'anecdote. Il disait que des ordres avaient été 
donnés par le roi, pour que, chaque jour, Voltaire 
eût une table décente de six couverts, et que celui-ci 
avait la malice de prier huit ou dix personnes. On 
trouvait , ajoutait-il , de quoi manger; mais les gens 
de l'office n'étant pas prévenus, il manquait toujours 
quelques articles, soit café, soit sucre, soit liqueurs, 
et Voltaire de s'égayer alors par des railleries et des 
épigrammes sur l'humeur parcimonieuse de son royal 
hôte. A l'en croire, la peau du lion eût laissé échapper 
les aiguillettes du pourpoint d'Harpagon. On conçoit 
que Nesselrode, qui fut longtemps attaché à Frédéric, 
prenne parti pour son maître contre le poëte ; mais 
nous ne pouvons qu'être de l'avis du fils de l'auteur 

1. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, 
(Didot, 18G0), t, II, p. 334, 335. 



PENTE GLISSANTE. 121 

des Souvenirs, le baron Thiébault. Si ces malices, trop 
gratuitement prêtées à Voltaire par le vieux comte, 
eussent été aussi réelles qu'elles nous semblent pro- 
blématiques, comment eussent-elles pu être ignorées 
de son père, durant les vingt années qu'il demeura en 
Prusse, à une époque où tout ce qui avait le moindre 
trait aux rapports du Salomon du Nord et du Virgile 
français était l'objet le plus palpitant, le plus actuel de 
toutes les conversations, à la cour comme à Berlin? 

A ce moment, Voltaire était au comble de la faveur. 
Il venait de faire renvoyer d'Arnaud; on le savait au 
mieux avec le maître; on savait leur commerce pres- 
que continuel et d'une chambre à l'autre, quand ils 
avaient fait tant que de se quitter. Pour bien des gens 
c'était le plus puissant personnage du royaume; on se 
fût adressé à lui pour obtenir des grâces; les spécula- 
teurs lui eussent sans hésiter fait la grosse part pour 
le gagner à leurs intérêts : que pouvait lui refuser le 
roi? Le poète fut accusé de n'avoir pu résister à la 
tentation d'utiliser le crédit qu'on lui supposait auprès 
du prince. Ce n'est pas pourtant ce qu'il prétend; et il 
eût vécu en dehors de toute ambition et de toute in- 
trigue. <( Je ne me mêle ici que de mon métier de 
raccommoder la prose et les vers du maître de la 
maison, assure-t-il à sa nièce. Algarotti me disait, il 
y a quelque temps, qu'il avait vu, à Dresde, un prêtre 
italien fort assidu à la cour. Vous noterez qu'à Dresde 
presque tout le monde est luthérien , hors le roi. 
On demandait à cet abbate ce qu'il faisait : Io $$no, 
répondit-il, il catolico di sua maèsta; pour moi, je 
suis il pedagogo di sua maèsta. Je me flatte que, en 



122 LA STEUER. 

me renfermant dans mes bornes, je vivrai tranquille- 
ment 1 . » 

Cette situation exceptionnelle avait ses périls comme 
ses éblouissements, et nous voudrions pouvoir dire 
que l'auteur de la Henriade n'eut à se reprocher ni 
une imprudence ni une faute. L'on est malheureuse- 
ment forcé de convenir qu'il donna largement prise à 
la malveillance, et que sa conduite fut plus légère, plus 
inconsidérée qu'il n'était permis à un homme de son 
âge, de sa condition et de sa valeur. C'est encore une 
étape douloureuse de sa vie dans le détail de laquelle 
il nous va falloir entrer, et qu'il est indispensable 
d'éclairer. Cette affaire du juif Hirsch est peu et mal 
connue, et nous essayerons, autant que cela nous sera 
possible, de retrouver la vérité dans cet écheveau de 
témoignages contradictoires, que les juges eux-mêmes 
ne nous semblent pas et n'ont pas semblé aux con- 
temporains avoir démêlé de façon à ce que l'histoire 
n'ait, pour conclure, qu'à se reporter à leur arrêt. 

L'Électeur de Saxe avait fondé, dans ses États, une 
banque connue sous le nom de la Steicer 2 , qui, dès 
l'abord, avait émis une telle quantité de billets, qu'ils 
étaient forcément tombés à moins de la moitié de leur 
valeur. Après l'entrée du roi de Prusse dans la capitale 
saxonne, il fut stipulé, par un article spécial 3 du traité 
de Dresde qui mettait fin à la guerre de Silésie, que 
tout Prussien, porteur de ces effets, serait intégralement 

1. Voltaire, OEnvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 5I3, 514. 
Lettre de Voltaire à madame Denis; Potsdam, le 17 novembre 17 50. 

2. Stcuer ne signifie pas autre chose que Banque. 
'6. Art. X de la paix de Dresde. 



AGIOTAGE. 123 

remboursé. Un engagement aussi imprudent, nous 
dit-on, devint bientôt la source d'un agiotage effréné 
aux dépens de la Saxe 1 . Il nous semble qu'en cela le 
roi Auguste ne fit que subir la loi inflexible du vain- 
queur. Les Prussiens achetaient à vil prix de ces billets 
en Hollande, et s'en faisaient rembourser ensuite la 
valeur intégrale. Le scandale et l'excès furent tels, que 
Frédéric, au bout de trois ans, cédant aux représenta- 
tions trop justifiées de la cour de Dresde 2 , se vit forcé de 
défendre l'admission absolue de ces bons en Prusse. 
L'ordonnance est du 8 mai 1748. Sans ces réclamations, 
il est à croire que Frédéric, d'ailleurs peu scrupuleux, 
eût fermé les yeux jusqu'à la fin sur cet agiotage tout 
au profit de ses sujets. Il est à penser également que, 
malgré les défenses, ces sortes d'affaires se conti- 
nuaient, à la condition tacite, pour ceux qui les hasar- 
daient, de s'y prendre avec assez d'adresse et de mys- 
tère pour ne fournir à la Saxe aucun prétexte de 
récrimination et de plaintes. C'est au moins ce que 
Voltaire semble s'être imaginé, et ce qui explique, 
sans les absoudre, des tentatives de spéculations oc- 
cultes, qui non- seulement ne devaient pas aboutir 
mais allaient encore porter une sérieuse atteinte à son 

1. Alphonse Jobez, la France sous Louis XV (Paris, Didier), t. IV, 
p. 388. 

2. Toutes ces actions montaient à environ 1,500,000 livres. En 
exécution du traité, le roi de Pologne fit payer tout ce qui lui fut 
présenté , et ce ne fut qu'après en avoir remboursé pour plus de 
4 millions qu'il se plaignit au roi de Prusse. Ces chiffres furent 
donnés au duc de Luynes, qui les consigne dans son journal, par 
le chevalier de Chasot, très au courant sur tout ce qui se passait aiors 
à Berlin et particulièrement sur cette affaire. 'Luynes , Mémoires, 
t. XI, p. 382; janvier 1752. 



124 ABRAHAM HIRSCH. 

repos, à sa faveur et à sa considération auprès du 
prince. 

Le 23 novembre 1750, d'après le récit de la partie 
adverse, Voltaire mandait chez lui, à Potsdam, un 
banquier juif, du nom d'Abraham Hirsch (les écri- 
vains contemporains l'appellent indifféremment Hirsch 
ou Hirschell), et lui proposait d'aller, pour son compte, 
à Dresde, lui acheter des billets de la Steuer, à trente- 
cinq pour cent de perte. 

Je répondis au dit sieur Voltaire, qu'un pareil commerce ne 
pouvoit manquer de déplaire au roi de Prusse; sur quoi, il me 
protesta qu'il étoit trop prudent pour ne rien entreprendre 
sans le consentement de Sa Majesté; qu'au contraire, si je m'ac- 
quittois bien de sa commission et lui procurois des billets à 
trente cinq pour cent de perte, je pourrois sûrement compter 
sur sa protection, et sur un titre extrêmement flatteur pour 
moi. De pareilles espérances me firent accepter une lettre de 
change de quarante mille livres sur Paris; une autre de quatre 
mille écus sur le juif Ephraîm, une autre de quatre mille quatre 
cents écus sur mon père. Enfin, suivant des conventions faites 
entre nous, je lui remis des diamans, qu'il garda pour sa sûreté 
de la somme de dix-huit mille quatre cent trente écus , qu'il 
venoit de me confier avant de partir pour Dresde i . 

Hirsch partit. Mais il n'était pas arrivé à Dresde, que 
les intentions du poëte n'étaient plus les mêmes; un 
brusque revirement s'était opéré dans son esprit, et, la 
poste suivante, il faisait protester la lettre de change de 
quarante mille livres sur Paris, que Hirsch avait déjà 
négociée par M. Iloman de Leipsick. Quel était le 
secret de ce changement inattendu? Voici l'interpréta- 

1. Supplément aux OE uvres posthumes de Frédéric H, roi de Prusse 
(Berlin, 17 89), t. I, p. 340. Exposé du procès. 



DÉMARCHE D'ÉPHRAIM. 12o 

tion que lui donne l'israélite. Éphraïm, sur lequel Abra- 
ham Hirsch avait accepté une lettre de change de quatre 
mille écus, très-connu plus tard comme fermier de la 
monnaie et avec qui Frédéric fabriquera si ténébreuse- 
ment ses tiers de Saxe l , ayant eu connaissance de ces 
manœuvres, s'était présenté, dès le lendemain du départ 
de son coreligionnaire, chez l'auteur de la Henriade, 
qu'il réussit à alarmer sur la moralité et la solidité 
de l'homme auquel il s'était inconsidérément livré. 
Hirsch vendait fréquemment des diamants à la cour 
de Dresde; était-il supposable qu'il compromît pour 
une affaire accidentelle, qui avait d'ailleurs ses périls, 
des rapports fréquents et fructueux ; et n'était il pas 
bien plus à redouter d'être trahi que servi par une 
telle voie? L'argument, en tous cas, était de nature à 
faire impression. Fallait-il renoncer pour cela à une 
spéculation avantageuse et des plus praticables en des 
mains moins suspectes? C'eût été alors qu'Éphraïm 
eût offert au poëte de lui faire avoir pour trente mille 
écus de billets de la Sleuer, sans rien prétendre que 
l'honneur de sa protection à la cour, ce ce que le sieur 
Voltaire, ajoute Hirsch, ne refuse jamais à pareil prix.» 
Voltaire, il est vrai, racontera bien différemment 
l'origine de ses rapports avec le juif. Ce n'est pas lui 
qui le mande à Potsdam, c'est Hirsch qui le vient trou- 
ver, lui offre des billets de la Steuer, et le sollicite 
publiquement d'en prendre « comme les autres 2 . » 

1. Dieudonné Thiébaull, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 1860), t. II, p, 149. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 569. Lettre de 
Voltaire à Frédéric. 



126 RÉVOCATION DES LETTRES DE CHANGE. 

Yoilà qui viendrait confirmer ce que nous disions plus 
haut, et l'on en pourrait conclure que, malgré les 
ordonnances, ce petit commerce ne laissait pas d'être 
suffisamment pratiqué. Voltaire était étranger : ou il 
était malade, ou il faisait des vers, ou il oubliait le 
reste du monde dans la société et l'entretien du mo- 
derne Marc-Àurèle; il ignorait de l'emprunt saxon jus- 
qu'au nom, et soupçonnait encore moins et les tripo- 
tages iniques dont il était l'objet, et les défenses for- 
melles faites à tout sujet du roi de spéculer sur les 
bons de la banque de Dresde. Mais, prudemment, il ira 
aux informations : dès le jour même, il consultait le 
sieur Kircheisen, sur la nature de ces effets, et, désor- 
mais édifié, il révoquait le lendemain (24 novembre) les 
lettres de change, défendant expressément à Hirsch de 
prendre pour lui un seul bille t. «Tout cela est prouvé 1 ,» 
nous dit-il. Ce qui demeure le plus manifestement 
démontré, c'est la révocation des lettres de change, 
révocation nécessaire, sans doute, puisqu'elle était le 
renoncement à des tripotages condamnables, mais qui 
ne s'effectuait pas sans porter un préjudice sérieux au 
crédit de l'israélite. Hirsch n'apprit qu'à son retour le 
contre-ordre du poëte, et vint se plaindre à lui du tort 
infini que le protêt allait faire dans son commerce. 
Mais à quoi devaient servir ces lettres de change, si 
ce n'était à se pourvoir de bons saxons? Et Hirsch re- 
venait les mains vides, sans avoir acheté le moindre 
billet de la Steuer. N'était-ce pas justifier les mesures 
préventives de Voltaire , puisqu'il ne connut qu'à 

1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 549. Lettre 
de Voltaire à Darget; à Berlin, 18 janvier, au soir, 17 51. 



EXPOSÉ DU PROCÈS. 127 

Berlin le protêt de ces mêmes lettres 1 ? Cependant, il 
sentait que le poëte était intéressé à ne pas laisser 
ébruiter une négociation de ce genre, et il essaya de 
Fintimider, en menaçant de parler, quitte à se perdre 
tout le premier. 

Là dessus, je lui dis que je ne pouvois laisser passer cette 
affaire sans me plaindre. Lui, pour m'apaiser, me dit qu'il me 
dédommageroit de tout, qu'il payeroit les frais du protêt et 
ceux de mon voyage. Quanta ma peine et à ma perte de temps, 
que je serois content; qu'il vouloit commencer par m'acheter 
les brillans qu'il avoit eus à moi, pendant mon absence, les 
ayant déjà portés à Potsdam sur sa croix et sur son habit de 
théâtre. Effectivement, le jour de son arrivée à Berlin, il m'acheta 
pour trois mille écus de brillans, dont je lui rendis le surplus 
de la somme de quatre mille quatre cent trente écus, qu'il 
m'avoit assignés sur mon père. Nous nous donnâmes à cette 
égard réciproquement des quittances, comme quoi nous n'avions 
plus rien à prétendre l'un de l'autre, touchant ces brillans, la 
lettre protestée et le tort infini que cela me fait dans mon com- 
merce mis à part. Trois jours après ce marché fini, Voltaire 
me demanda encore des bagues pour la valeur de deux mille 
écus, et me dit de revenir dans quelques jours. Dans cet inter- 
valle, il envoya chez moi pour me prier de lui céder quelques 
meubles. Là dessus je lui envoyai un grand miroir, et je me 
rendis chez lui pour le prier de finir le dernier marché, ou de 
rendre mes diamans. Le sieur Voltaire enferma ce miroir dans 

1. Des lambeaux de correspondance n'édifient qu'imparfaitement 
sur les procédés de Hirsch et les griefs de Voltaire. « 11 ne falloit 
pas promettre à trente-cinq louis — et ensuitte dire trente; il ne 
falloit pas dire trente, et le lendemain vingt-cinq. Il falloit, au 
moins, en donner au prix courant, quand on étoit sur les lieux, ce 
qui étoit très-aisé. Il ne falloit pas négocier des lettres de change 
pour ne pas se pourvoir d'un seul diamant. — Il ne falloit pas dire ; 
J'ay eu de l'argent de vos lettres de change et je ne vous raporte 
rien , et je vous rendrai/ votre argent quand vous ne serez pas ici. 
Touttes les démarches que vous avez faittes sont des fautes. Tâchez 
de les réparer, et surtout ne promettez jamais que ce que vous pouvez 
tenir. » Ferdinand Klein, Annalen der Gesetzgebung (Berlin, Nicolaï, 
1790), t.V, p. 259,260. 



128 MORALITÉ DU JUIF. 

son cabinet, en me disant qu'il ne me payeroit pas les derniers 
brillans ni le miroir; qu'il les garderoit pour le dédommager 
du marché trop précipité qu'il prétendoit avoir fait avec moi 
trois jours auparavant, quoique ces brillans de trois mille écus 
eussent été taxés par M. Redam, avant le marché conclu. Il 
me tira par force en même temps une bague du doigt dans le 
château : son domestique, nommé Picard, étoit présent. Il me 
ferma la porte au nez, et me dit de m'aller plaindre où je vou- 
drois. Le lendemain Voltaire vint chez un lieutenant-colonel 
au service du roi, le prit pour juge de cette affaire, et le pria 
de me faire venir chez lui. A peine fus-je entré que Voltaire, 
en présence du lieutenant-colonel, me poursuivit par toute 
la chambre, le poing sur la gorge, en me disant que j'étois un 
fripon, et que je ne savois pas à qui j'avois à faire; qu'il avoit 
un pouvoir en main de me faire mettre dans une basse fosse 
pour le reste de mes jours; mais que sa clémence d'ailleurs 
étoit encore ouverte à mes infamies, si je voulois reprendre les 
diamans que je lui avois vendus, et lui rendre les trois mille 
écus et tous les billets de sa main. Je lui répondis que cela ne 
se pouvoit pas, et qu'il n'auroit pas acheté les diamans, s'il 
n'y avoit pas trouvé son compte; je sortis de la chambre, pour 
aller porter mes plaintes à S. M... '. 

Tel est l'exposé que le juif Hirsch fait de ses rela- 
tions et de ses démêlés avec Voltaire. Il va sans dire 
que, de toutes ces allégations, plus d'une devra crouler 
devant une instruction un peu sérieuse. Hirsch n'est 
pas précisément un honnête homme, comme on sera 
à même de le vérifier. L'honnêteté pour lui consiste à 
n'être pas convaincu d'imposture et de fraude, et non 
à se bien garder d'avancer le moindre fait mensonger. 
Cette assertion, relative à la bague de trois cents tha- 
lers arrachée de son propre doigt par Voltaire, en pré- 
sence de Picard qui, comme l'affirme impudemment 

1 . Supplément aux OEuvres posthumes de Frédéric H, roi de Prusse 
(Berlin, 1789), t. I, p. 342, 343, 344, Exposé du procès. 



CHASOT PRIS POUR ARBITRE. 129 

l'israélite, fût, à différentes reprises, convenu du fait 
devant la commission même; cette assertion, non-seu- 
lement devait demeurer sans preuves, mais encore 
être déclarée de tout point calomnieuse, ce Quant à la 
spoliation et quant à la mise à la porte de la chambre, 
dont se plaignait le défendeur, il en a été débouté, 
parce que le témoin auquel il s'en rapporte, dépose 
que le demandeur a pris cette bague du consentement 
du défendeur 1 . » Ce ne sera pas l'unique fois, du reste, 
que Hirsch sera pris en flagrant délit de mauvaise foi et 
demensonge. Cette rencontre chezun lieutenant-colonel, 
qui n'est pas nommé, et où l'auteur de Mérope eût pour- 
suivi l'estimable Hirsch, « le poing sous la gorge, » 
en le traitant de fripon , est très-réelle ; Frédéric en 
parle dans une lettre à sa sœur, que nous citerons plus 
loin; et ce lieutenant-colonel, témoin de l'aventure, 
l'a racontée au duc de Luynes, qui n'a eu garde de ne 
pas l'enregistrer dans ses Mémoires au jour le jour. 
« M. de.Chasot 2 était, nous dit-il, à Berlin, dans le 
temps de l'affaire de M. de Voltaire; il fut même pris 
pour juge entre lui et le juif; mais la vivacité de M. de 
Yoltaire détermina M. de Chasot à ne plus entendre 
parler de cette affaire 3 . » Fort probablement, le cheva- 
lier qui était vif, lui aussi, ne se borna point à aban- 
donner à eux-mêmes les deux contendants, et s'ex- 
prima sur l'emportement du poëte avec une certaine 
aigreur. Du moins cette supposition est-elle plus que 

1. Ferdinand Klein, Annalen der Gesetzgebung (Berlin , Nicolaï, 
17 90), t. V, p. 271. Rationes dicendi. 

2. Chasot élait lieutenant-colonel depuis 17 50. 

3. Duc de Luynes, Mémoires, t. X!, p. 382. 



130 PLAINTE DE VOLTAIRE. 

vraisemblable, et vient-elle éclairer ce passage d'une 
lettre de Voltaire à Frédéric jusqu'ici fort obscur : 
« J'ai eu le malheur d'être traité par Chasot comme le 
curé de Mecklembourg. On a dit alors que Votre Ma- 
jesté ne souffrirait pas que je logeasse dans son palais de 
Berlin. Je n'ai pas proféré la moindre plainte contre 
Chasot. Je ne me plaindrai jamais de lui ni de qui- 
conque a pu l'aigrir 1 ... » Voltaire, comme on le voit, 
ne paraît pas se douter de ce qui a pu lui aliéner la 
bienveillance du chevalier; en tous cas, il saura 
oublier un procédé injuste. 

C'est le poëte qui entame le procès. 11 faut convenir 
que, si bien des raisons étaient de nature à lui faire 
redouter une telle publicité, il y avait d'assez fortes 
sommes engagées et compromises peut-être. Tout, 
d'ailleurs, dans laconduite du juif autorisait et les appré- 
hensions les plus sérieuses et les mesures de sûreté les 
plus énergiques, comme cela se trouve surabondam- 
ment démontré dans les considérants du jugement 2 . 
Mais Voltaire ne s'endormait pas, et, le 10 décembre, 
le conseiller aulique Bell remettait sa plainte, contre 
le juif ce protégé » Abraham Hirsch, au grand chan- 
celier qui, le 31 du même mois, ordonnait que les 
deux parties comparaîtraient, devant lui, le 4 janvier 
suivant (1751). 

Mais c'est loin de suffire à Voltaire, qui s'inquiète, 
qui s'exalte à son ordinaire, et se met à écrire, en date 



1. Voltaire. OExivrcs complètes (Beuchot), t. LVI, p. GOG. Lettre, 
de Voltaire à Frédéric, ce mardi (1751). 

2. Ferdinand Klein, Annalen der Gesetzgebtmg (Berlin, Nicolaï 
17 90), t. V ; p. 2Gi, 2G5. Raliones dicendi. 



LE JUIF DÉCRÉTÉ. 131 

du 1 er janvier, au ministre, M. de Bismarck, comme 
chef du tribunal suprême, pour solliciter l'arrestation 
d'Hirsch, qui fut, en effet, décrété le même jour. 
Toutefois, l'affaire étant déjà pendante devant le chan- 
celier, Fisraélite obtint que la poursuite ultérieure 
fût abandonnée ; mais l'arrestation n'en fut pas moins 
maintenue, et ne cessa que devant caution. Les juges, 
chargés par un ordre du roi de vider cet étrange débat, 
étaient le baron Cocceji, alors grand chancelier, le 
président de Jariges , et le conseiller intime Leuper. 
L'on se doute bien que la plainte du demandeur et 
Y Exposé du procès, tel que nous l'a laissé Hirsch, de- 
vaient se contredire en plus d'un point. D'après le récit 
du plaignant, c'est à la sollicitation du juif, et sur la 
promesse formelle d'une garantie suffisante, que le 
poëte consent à se dessaisir de ses fonds, dont il lui 
sera d'ailleurs tenu compte selon le cours. Mais les ga- 
ranties obligées ne venant point, alarmé à juste titre, 
il s'était empressé d'écrire à Paris pour arrêter le 
payement des lettres de change. A cela le juif répond 
qu'il n'a rien demandé ni sollicité; il reconnaît avoir 
reçu des prêts et du papier sur Paris , mais à la re- 
quête de M. de Voltaire, pour lui avoir des bons saxons 
en baisse alors de trente -cinq pour cent. Et voilà 
ce dont ce dernier ne pouvait convenir sans se compro- 
mettre grièvement aux yeux du roi, et ce qu'il devra 
nier jusqu'à la fin, sans parvenir à tromper personne. 
« Je voudrais qu'il vît, écrivait-il à Darget, le soir même 
du jugement, combien il est absurde que j'aie envoyé 
cet homme à Dresde; combien il est ridicule que je lui 
aie jamais promis une charge de joailler de la cou- 



132 COLÈRE DU ROI. 

ronne 1 . » Mais les preuves morales étaient là, et les 
preuves matérielles également 2 ; et, sur ce point, les 
juges, tout en voulant écarter une question qu'ils 
n'avaient pas à débattre, ne semblent pas douter de la 
sincérité du juif. Il existerait même, aux archives 
prussiennes, une relation du conseiller intime Leuper, 
dans laquelle ces projets d'agiotage sont positivement 
affirmés. 

Le roi de Prusse avait senti la gravité de telles dé- 
marches de la part d'un favori, et quels nouveaux 
sujets de plaintes elles pouvaient donner à la cour de 
Saxe; et sa colère fut grande en apprenant que l'Apollon 
de la France était descendu de son empyrée pour trem- 
per avec un juif dans ces tripotages. « Écrivez, dit-il 
furieux à Darget, que je veux que dans vingt-quatre 
heures il soit sorti de mes États. » Darget, tremblant, 
se fait répéter l'ordre; il laisse passer le premier em- 
portement. « Sire, lui dit-il alors, vous l'avez appelé 
auprès de vous, la commission est sur le point de le 
juger. Si elle le trouve coupable, vous serez à temps 
de le renvoyer 3 . » Voltaire comprenait les embarras 
de la situation où il s'était mis, et était bien résolu à 
tout employer pour sortir de ce mauvais pas du mieux 
qu'il pourrait. Il écrivait au roi : « Je suis très-affligé 
d'avoir un procès; mais s'il n'y a pas d'autre moyen 
d'avoir justice 5 si Hirschell veut abuser de ma facilité 



1. Voltaire, OEnvres complètes (Beuchot), i. LV, p. 546. Lettre de 
Voltaire à Darget; à Berlin, le 18 janvier, au soir, 1751. 

2. Ferdinand Klein, Annalen der Gesetzgeiiuig (Berlin, Nicolaï, 
1790); t. V, p. 259, 2G0. Supplément au procès. 

3. Duvcrno', /.'/ Vie de Voltaire (Genève, 17SH), p, loi. 



MOUVEMENT QUE SE DONNE VOLTAIRE. 133 

pour me voler environ onze mille écus ; si quelques 
conseillers ou avocats, ou M. de Kircheisen, ne peu- 
vent être chargés de prévenir le procès et d'être arbi- 
tres; s'il faut que je plaide contre un juif que j'ai 
convaincu d'avoir agi contre sa signature, c'est un 
malheur qu'il faut soutenir comme bien d'autres; la 
vie en est semée. Je n'ai pas vécu jusqu'à présent 
sans savoir souffrir; mais le bonheur de vous admirer 
et de vous aimer est une consolation bien chère 1 . » 

Mais qu'était-ce que cette consolation aussitôt que 
la présence réelle était interdite, et que le roi avait 
déclaré énergiquement que jusqu'au jugement il ne 
voulait avoir aucun rapport avec la partie d'Abraham 
Hirsch? Encore une fois, force était de sortir de là, le 
moins mal possible; et, quelle que fût la bonté de la 
cause, sans doute n'était-il pas inutile de recourir à 
ses amis. Formey était dans les meilleurs rapports 
avec le président de Jariges, un des juges; l'au- 
teur de la Henriade va trouver le ministre du saint 
Évangile et lui demande de solliciter pour lui auprès 
du magistrat. 

Je reçus la première visite de V. le 8 janvier 1751, l'après- 
midi 2 . J'avois chez moi une nombreuse société d'amis. V. tra- 
versa l'appartement sans regarder personne; et, me prenant par 
la main, me fit entrer dans un cabinet voisin. Il s'agissoit de 
son procès avec un juif ; il m'en parla au long et avec la plus 
grande véhémence; après quoi, sachant que j'avois des liaisons 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot) , t. LV, p. 536. Lettre 
de Voltaire à Frédéric, 17 51. 

2. La maison de Formey était située à la Behreustrasse. Descrip- 
tion des villes de Berlin et Potsdam, trad. de l'allemand (Berlin. 
Nicolaï, 17 69), p. 267. 

iv. 8 



134 LE PRÉSIDENT DE JARIGES. 

intimes avec M. le président de Jariges, depuis chancelier, il me 
pria de lui parler de son affaire et de la recommander. Je lui 
répondis ce que je crus convenable; après traversant le pre- 
mier poêle avec la même précipitation , il aperçut ma fille 
aînée, alors dans sa quatrième année, qui regardoit les dia- 
mans de sa croix de mérite : brillantes bagatelles, mon enfant, 
lui dit-il ; puis il disparut 1 . 



Le poëte n'eut qu'à se louer, c'est à croire, des pro- 
cédés de M. de Jariges; au moins ne parle-t-il de lui 
qu'en termes excellents. Et, le procès achevé, il ne 
laissera échapper aucune occasion de se rappeler à son 
souvenir. « Je vous supplie, écrivait-il à Formey, 
à la date du 30 avril, d'assurer M. de Jariges des sen- 
timents que je conserverai toujours pour lui 2 ; » et 
plus tard encore : « Je vous prie de faire souvenir de 
moi M. le président de Jariges, dont je révère les lu- 
mières et l'équité, et pour qui j'ai autant d'amitié que 
d'estime 3 . » 

Voltaire niait et devait nier la destination que le juif 
attribuait, dans ses dépositions, aux fonds qui lui 
avaient été remis. Mais , si le juif mentait, quelles 
étaient les intentions du poëte, quel emploi comptait-il 
donner à son argent? Il répond qu'il avait dépêché 
Hirsch en Saxe pour une affaire de diamants et de 
fourrures, sans, toutefois, arriver à fournir aucune 
explication satisfaisante sur cette prétendue négocia- 
tion. Dresde n'était pas d'ailleurs, comme le remarque 



1. Formey, Souvenirs d'un citoyen (Berlin, 1789), 1. 1, p. 23?, 233. 

2. Ibid., t. I, p. 238. Lettre de Voltaire à Formey; à Polit 7 am, 
30 avril, si je ne me trompe. 

3. Ibid., t. I, p. 244 et 2G5. 



HIRSCH A L'AMENDE. . 135 

judicieusement l'historien de cette étrange cause, le 
lieu le plus propre à des achats de fourrures et de bi- 
joux 1 . Mais il fallait bien donner une raison, mauvaise 
ou bonne; et le poëte, acculé, ne sut en trouver de 
meilleure. Quant à l'attitude de l'israélite, elle est celle 
d'un coquin que les scrupules n'étouffent ni n'arrêtent, 
et très-disposé à profiter des avantages que lui offrent 
les légèretés et les imprudences de ceux avec qui il 
traite 2 . 

Ce qui fit grand bruit dans ce procès et jeta dans 
l'esprit de plus d'un des doutes fâcheux sur la par- 
faite loyauté de Voltaire, c'est surtout un écrit, à la 
date du 19 décembre 3 , qui était un arrêté de compte 
relatif à la vente des bijoux. Hirsch nia d'abord effron- 
tément que cela fût de lui ; mais, lorsqu'il eut compris 
l'impossibilité d'aller contre une évidence aussi pal- 
pable et aussi brutale, il accorda que la signature et 
le mot « aprouvé » étaient de sa provenance; s'il ne 
les avait pas tout aussitôt reconnus, c'est que les falsi- 
fications qu'on avait fait subir au document l'avaient 
rendu à ses yeux méconnaissable. L'argument ne 
parut pas plausible aux juges, qui le condamnèrent, 

1. Ferdinand Klein, Annalen der Gesetzgebung (Berlin, Nicolaï, 
1790), t. V, p. 238. 

2. Nous lisons ceci, dans une lettre de Voltaire à Frédéric, pos- 
térieure à ces débats, bien que de la même année : « Abraham 
Hirschell vient de jouer à Monseigneur le margrave Henri à peu 
près le même tour qu'à moi. Pardonnez, Sire, j'ai toujours cela sur 
le cœur, et je mourrais de douleur sans vos bontés. » Voltaire, OEuvres 
complètes (Beuchot), t. LV, p. 67 8. Lettre de Voltaire à Frédéric; à 
Berlin, le 14 (1 751). 

3. 11 en existe un autre, daté du 24 du même mois, qui fut 
l'objet aussi de grandes difficultés. 



136 PIÈCE FALSIFIÉE. 

ipso facto, à une amende de dix thalers 1 . Il accusait, 
en effet, Voltaire d'avoir apporté, après coup, des 
changements et même des additions qui modifiaient 
notablement et la forme et le fond de l'écrit. Ainsi, la 
première ligne, qui ne laisse guère d'espace entre elle 
et le haut du feuillet, eût été une œuvre de seconde 
main dans un but qu'il faut chercher. M. Ferdinand 
Klein qui n'est pas un ami de Voltaire, tout en nous 
disant que la conviction du rapporteur Leuper était 
défavorable à celui-ci, convientquel'on « ne comprend 
pas parfaitement ce qui put pousser le demandeur à se 
rendre coupable de cette falsification. » Ce n'est pas le 
seul point embarrassant et demeuré obscur; et, au 
nombre de ceux-là, il nous faut placer le reçu d'une 
somme de trois cent soixante-quatre thalers, que le 
même écrivain s'efforce d'expliquer par des hypothèses 
qui seraient en définitive à la décharge du poëte. « Il 
est donc probable qu'il y a au fond de tout cela quelque 
chose de concerté pour cacher le règlement des bons 
saxons. Voltaire, en altérant le titre de créance, n'a 
probablement pas eu l'intention d'en retirer un profit 
illicite; il n'a voulu, par la ligne qu'il a ajoutée, que 
rendre plus apparent encore ce que le reste du docu- 
ment ne lui semblait pas suffisamment exprimer 2 . » 
Il y a à la cinquième ligne, un « taxables, » que l'on 
prétendit fait avec un « taxés, » et substitué dans le 
but présumable de corroborer d'autant la demande 
d'une estimation nouvelle des bijoux. Ce qui avait dé- 

1. Ferdinand Klein, Annalen der Geselzgebung (Berlin, Nicolaï, 
1790). t. V, p. 2i3, 272. 

2. Ibid., I. V, p. 245. 



VENTE SURFAITE DE BIJOUX. 137 

terminé Voltaire, malgré tous les périls d'une enquête 
judiciaire, à actionner le juif, c'avait été, comme on 
l'a dit, l'appréhension de ne jamais rentrer dans des 
valeurs qu'on ne se hâtait point, en tous cas, de rem- 
bourser, et dont le chiffre ne laissait pas d'être consi- 
dérable. Mais ce n'était pas le seul grief qu'il crût avoir 
contre l'honnête israélite. Cette acquisition de diamants 
qui n'avait eu d'autre but que d'acheter le silence de 
Hirsch, s'était faite, de la part du poëte, avec une pré- 
cipitation irréfléchie dont le marchand n'avait eu 
garde de ne pas abuser; du moins, est-ce ce que l'on 
ne réussit que trop aisément à lui persuader. Cinq 
metteurs en œuvre, auxquels il donna à estimer ces 
bijoux, en déclarèrent la valeur surfaite de près d'un 
tiers. Il est vrai que ces experts dépendaient d'Éphraïm, 
le rival et l'ennemi de Hirsch, et avaient bien pu servi 
les ressentiments de celui qui les faisait vivre. Hirsch, 
d'ailleurs, répliquait avec assez de fondement que ces 
bijoux avaient été antérieurement estimés par le joail- 
lier Reklam (17 décembre), et vendus sur son évalua- 
tion ; et, conséquemment, que l'acquéreur n'avait pas 
à revenir sur une affaire où il avait rencontré toutes 
les garanties qu'il pouvait souhaiter. « Il est très-pro- 
bable, dit encore M. Klein, qu'au début Voltage, pour 
satisfaire Abraham Hirsch, qui avait fait pour lui le 
voyage de Dresde, et pour lui fermer la bouche sur 
l'affaire des bons saxons, avait acheté des bijoux dans 
des conditions avantageuses au défendeur. Plus 
tard, le demandeur se sera repenti de ce marché, et les 
insinuations d'autres personnes y auront peut-être 
contribué. En un mot, il préférait l'argent aux bijoux, 



138 HYPOTHÈSE. 

et, pour atteindre son but plus sûrement, il est à sup- 
poser qu'il procéda à l'altération des écritures 1 . » 

A tort ou à raison, Voltaire se croyait dupé : on lui 
avait dit et répété que les diamants lui avaient été ven- 
dus huit cents réaux au-dessus de leur valeur 2 ; il ne 
faudrait pas le connaître pour n'être point convaincu 
que sa pensée constante dut être dès lors de faire rendre 
gorge à son voleur. Il s'estimait dans son droit, et 
peut-être trouva-t-il que tous les moyens étaient bons 
avec un juif. L'appréciation des experts fut loin de 
satisfaire le tribunal 3 ; on parle de la rapidité avec la- 
quelle la pièce incriminée fut écrite, et c'est la seule 

1. Ferdinand Klein, Annaïen der Gesetzgebung (Berlin, 1790), t. V, 
p. 347. 

2. Voir la note que Voltaire à mise au bas de la pièce AA. (fac- 
similé.) 

3. Le fac-similé de la pièce dont il est question, et qui est toute 
la curiosité du procès, a été joint ici, de façon à ce que le lecteur 
pût se rendre compte des doutes auxquels il donna lieu; il était d'ailleurs 
indispensable de l'avoir sous les yeux pour comprendre l'argumen- 
tation des experts. « Que le mot « taxables, » nous dit-on, ait subi un 
changement, c'est ce que démontre le simple regard. La dernière 
syllabe porte les empreintes de ce changement. Dans le dernier a, le 
dernier et le plus épais des traits, paraît n'avoir été ajouté que pos- 
térieurement, et il est permis de penser qu'il y ait eu un é à sa 
place ; seulement l'accent au-dessus de Yé manque , et quoiqu'il 
semble que cet accent soit recouvert par l , cette lettre est trop éloi- 
gnée de Yé pour qu'on puisse supposer que le trait au-dessus de / soit 
le reste de l'accent appartenant à le. Il n'est cependant pas impossible 
que Voltaire, dans la rapidité avec laquelle il avait jeté sur le papier 
cet écrit, ait mis l'accent à quelque distance de la lettre à laquelle il 
appartient. » Klein, Annalen der Gesetzgebung, t. V, p. 245,246. On 
insista sur l'existence manifeste de deux encres; c'est ce que le spé- 
cimen n'a point indiquent nous n'avons rien à dire à cet égard. Quant 
à ce second a, qui pouvait bien être un e dans l'origine , c'est ce que 
nous ne pouvons admettre, pas plus que l'existence d'un accent à la dis- 
tance où il eût été relégué. Si l'on fait tant que de vouloir que Vol- 



EMBARRAS DES JUGES. 139 

chose qui puisse expliquer son incohérence. Ces chan- 
gements, Voltaire les eût faits après coup, à tête reposée, 
qu'il y eût mis sûrement plus de suite et de logique. Il 
entendait assez les affaires pour ne pas faire dire à 
Hirsch, « qu'il a vendu à M. de Voltaire, par estima- 
tion et taxe, les diamants cy-dessous taxables : » ce qui 
a été taxé n'est plus taxable, et voilà ce qui ne lui fût 
pas échappé dans le calme et le silence du cabinet. Ces 
additions, s'il les a faites, savons-nous dans quelles 
circonstances ; et si ce ne fut pas en présence et du con- 
sentement de Hirsch? Pourquoi Hirsch, s'il eût été fort 
de sa vertu, eût-il nié ce qu'il devait en tout état de 
cause reconnaître comme bien à lui, sa signature et 
1' « aprouvé » qui l'accompagne? L'embarras des juges 
ne se fait que trop sentir dans les motifs de l'arrêt, 



...Le document du 19 décembre a pour lui la présomption, 
parce que le défendeur l'a signé, y a ajouté la date et le mot 
« aprouvé, »et que par cette signature il a accepté le superscriptum 
et que, nonobstant, il n'a pas eu honte de renier tout d'abord son 
écriture et de s'offrir addiffessionemjuratam... Mais, comme il 
résulte, néanmoins, quelques soupçons de ce fait que la pre- 
mière ligne est écrite avec des lettres plus petites que la sui- 
vante, que l'encre n'est pas tout à fait la même, et que surtout 
il y a discordance en ceci, lorsqu'il dit dans le document : « j'ai 
vendu par estimation et taxe, » tandis qu'il est dit ensuite : 



taire ait ajouté quelque chose, que l'on dise (et cela nous paraîtra plus 
vraisemblable ) qu'il a ajouté « taxables » en entier à la suite de 
« dessous. » Autrement, le tiré qui termine la ligne eût été beau- 
coup plus rapproché et eût rendu même impossiblel'addition des trois 
lettres substituées au « taxés » originel. Sans doute, la plume semble 
avoir passé à deux fois sur / et s de « taxables;» mais, à chaque pas, 
l'on rencontre de pareilles surcharges, entre autres, à la ligne 12, dans 
Vo et le second t du mot « portrait, » qu'on n'avait aucun motif d'altérer. 



140 MOTIFS DE L'ARRÊT. 

« cy dessous taxables; » efplus loin encore, après que la valeur 
y a été ajoutée, « le tout estimé par moi et autres; » que de 
plus, le mot « taxables » a subi visiblement une modification, 
ce qui rend incertain si la déclaration du juif que « taxés » a 
été changé en « taxables » est. conforme à la vérité... Le de- 
mandeur a été à bon droit astreint ad juramentum purgaiorium, 
pour lequel il s'est offert au besoin, dans son écrit de sou- 
mission du 13 janvier, où il demande à y être admis *... 

Ainsi, Ton s'en remettait à la déclaration sous ser- 
ment de Voltaire. Cette formalité remplie, il avait gain 
de cause, et les bijoux, selon ses prétentions, étaient 
soumis d'après leur valeur intrinsèque à l'estimation 
d'experts nommés d'office. Il ne pouvait être question 
de serment pour Abraham Hirsch, parce que, ayant 
menti devant le tribunal, sa parole était désormais 
sans valeur. Cette raison-là eût dû suffire, elle eût dû 
être la seule ; elle n'est pourtant qu'accessoire et con- 
firmative. En Prusse, un juif n'était pas reçu au ser- 
ment complémentaire (Erfidlun g s-eyd)contvSiàicioire- 
ment avec des chrétiens 2 . Hirsch, comme on l'a vu, 
avait été arrêté à la requête du poëte et n'avait été 
relâché que sous caution ; il prétendait à des dommages 
et intérêts pour cette incarcération aussi arbitraire 
qu'injurieuse , sans détriment des frais occasion- 
nés parle protêt des lettres de change; mais le tribunal 
déclara que le défendeur, ayant donné lieu à ce que le 
demandeur requît le cautionnement, et au besoin l'ar- 
restation préventive, il était pour ces causes débouté 
de sa requête. Pour faire naître un embarras de plus, 

1. Ferdinand Klein. Amialen der Gesetzgebimg (Berlin, 1790), t. V, 
p. 2C9, 270. 

2. Cod. Froid., partie ir, litre 31, paragraphes. 



CONDAMNATION DU JUIF. 141 

Abraham avait déclaré les bijoux substitués ou chan- 
gés; et il fut reçu, au cas où il persisterait dans sa pré- 
tention, à en fournir la preuve *. On sait déjà le peu 
d'accueil fait à cette accusation de vol de l'anneau 
que Hirsch avait au doigt et que le poëte lui aurait en- 
levé de force. Le témoin, à la bonne foi duquel il s'en 
était rapporté, avait déclaré que Voltaire ne l'avait pris 
que du consentement du défendeur. Le poëte était 
d'ailleurs physiquement incapable de venir à bout 
d'un pareil acte de violence à l'égard d'un homme 
plus jeune et assurément plus robuste, qui n'avait 
pour défendre sa bague qu'à fermer la main. Hirsch 
savait bien que l'affaire était bonne, même après 
l'abandon de l'anneau, et sans doute fut-ce de sa 
part une de ces résistances molles qui équivalent à un 
acquiescement. Les experts appelés pour vérifier sa 
signature, obtinrent de rémunération six thalers à sa 
charge, ce qui faisait, avec les dix thalers d'amende 
pour avoir renié son écriture, seize thalers qu'il eut 
à joindre à la moitié des frais, car les frais furent com- 
pensés ce à cause de différentes circonstances dou- 
teuses » et du serment de purification qu'il restait à 
Voltaire à prêter. 

1. Sur cela M. Ferdinand Klein fait cette remarque : « En ce qui 
regarde le point secondaire indiqué sous le n° 3, il est resté 
indécis si Vollaire s'est rendu coupable d'une substitution de bijoux, 
et, tant que ce point si désavantageux pour son honneur n'est pas 
résolu, il n'a pas lieu de se glorifier de la victoire. » Annalen, 
p. 251. Est-ce sérieux? et une assertion de Hirsch pouvait-elle avoir 
la moindre autorité, jusqu'à la preuve la plus évidente et la plu» 
triomphante? Oublie-t-il que Hirsch s'est ôté tout droit à être cru 
sur parole? D'ailleurs, ce qui nous semble clore le débat, celle preuve, 
ne l' eût-il pas donnée, si cela eût été en son pouvoir? 



142 PROPOS ABSURDES. 

Le jugement fut communiqué aux parties, le 18 fé- 
vrier (1751) É . Le juif avait été débouté sur tous les 
points, sa mauvaise foi notoire était consacrée par les 
considérants de l'arrêt; Voltaire, enfin, obtenait gain 
de cause, à la condition de déclarer sous serment qu'il 
n'avait apporté après coup aucun changement à la 
pièce du 19 décembre. On a dit qu'il demanda sur 
quel livre on le lui ferait prêter ; et lorsqu'on lui 
répondit que ce serait sur la Bible : «Comment, s'écria- 
t-il, sur ce livre écrit en si mauvais latin ! Si c'était 
Homère ou Virgile, encore passe ! » Il a pu se permettre 
cette pasquinade, bien qu'au fond il n'eût pas trop 
sujet de rire. Mais ce qui suit prouve combien il faut 
se méfier des historiens les plus honnêtes, quand ils 
ne savent les faits que sur des traditions déjà anciennes. 
« Lorsqu'on lui observa, ajoute Thiébault d'après la 
chronique du temps, que s'il répugnait à prêter le ser- 
ment lui-même, on le déférerait au juif: quoi ! reprit-il, 
vous voulez que je m'en rapporte àce misérable qui a 
crucifié Notre-Seigneur 2 ! » Ces motsn'ontpu être dits, 
par la meilleure raison et que nous connaissons, c'est 
que, ne s'en fût-il pas rendu indigne, le juif n'eût 
point été admis au serment davantage. 

Ce serment, Voltaire était tout disposé à le prêter, 

1. Jugement publié le 18 février 1751. « Ad instanliam » du 
défendeur en personne, et « in assistentiâ » de son « mandatarii » 
conseiller aulique Kroll, « in prœsenlià » de « l'advocati » Geyss 
« nomine » du conseiller aulique Bell, comme du « mandatarii » 
du demandeur. Klein, Annalen,t. V, p. 261 à 264. 

2. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 1860), t. II, p. 355. Tout ce que raconte l'auteur des Souve- 
nirs sur le procès de Voltaire avec Hirsch est plus ou moins erroné 
et ne pourrait qu'égarer. 



LETTRE DU GRAND CHANCELIER. 143 

comme il semble résulter de la lettre suivante du grand 
chancelier au président de Jariges. 

J'ai voulu prier MM. le président de Jariges et conseiller 
intime Leuper de mettre à exécution le reste du jugement dans 
l'affaire Voltaire; car je me trouve très-indisposé, et je pense 
beaucoup mieux employer mon temps. M. de Voltaire a pré- 
senté un mémoire désespéré (desperates) portant : 

« Je jure que ce qui m'a été imposé dans la sentence 
est vrai, et je prie maintenant de faire estimer les 
bijoux. » 

J'ai renvoyé le mémoire afin qu'il le fasse signer par un 
avocat. 

Berlin, le 20 février 17 51. COCCEJI. 

Nous disions plus haut que Yoltaire n'avait pas trop 
envie de rire. Sa situation, en effet, n'était rien moins 
que plaisante. Ce procès avait eu le retentissement le 
plus déplorable, non-seulement à Berlin mais encore 
en France, à la cour, où l'on était loin de lui avoir par- 
donné sa défection et sa fugue en Prusse. Nous lisons 
dans les Mémoires du marquis d Argenson, à la date du 
12 janvier : « Le roi a dit à son lever que Voltaire 
étoit chassé de Prusse pour avoir agioté sur la Steuer, 
sur des billets que Sa Majesté prussienne faisoit payer 
à de pauvres officiers. Yoltaire en avoit acheté pour des 
sommes considérables et s'en étoit fait payer. Ce grand 
poëte est toujours à cheval sur le Parnasse et sur la rue 
Quincampoix '. » Si Louis XY était inexactement ren- 
seigné, ce qui demeurait véritable c'était le sérieux mé- 
contentement de Frédéric, qui avait déclaré nettement 
qu'il ne le reverrait qu'après la conclusion du procès : 

1. Marquis d'Argenson, Mémoires (laimet), t. IV, p. 8, 9. 



144 FRÈRE VOLTAIRE EN PENITENCE. 

jusque-là, Voltaire était privé de la présence réelle. 
« Frère Voltaire est ici en pénitence, écrit l'auteur de 
la Henriade à la margrave de Bayreuth, il y a un 
chien de procès avec un juif et, selon laloi de l'Ancien 
Testament, il lui en coûtera encore pour avoir été 
volé ! .. » Mais la margrave était déjà allée aux rensei- 
gnements près de son frère, qui lui répondait par une 
lettre foudroyante. 

Tous me demandez ce que c'est que le procès de Voltaire, 
avec un juif. C'est l'affaire d'un fripon qui veut tromper un 
filou. 11 n'est pas permis qu'un homme de l'esprit de Voltaire 
en fasse un si indigne abus. L'affaire est entre les mains de la 
justice, et dans quelques jours nous apprendrons par la sen- 
tence qui est le plusgrand fripon des deux parties. Voltaire s'est 
emporté ; il a sauté au visage du juif; il s'en est fallu de peu qu'il 
n'ait dit des injures à M. de Cocceji ; enfin il a tenu la conduite 
d'un fou. J'attends que cette affaire soit finie pour lui laver la 
tête et pour voir si, à l'âge de cinquante six ans, on ne pourra 
pas le rendre, sinon raisonnable, du moins moins fripon 2 . 

Frédéric s'en explique, et sur le même ton, dans une 
seconde épître à sa sœur, à la date du 2 février. Ce ne 
sont pas, du reste, les seuls renseignements qui arri- 
vèrent à celle-ci à l'endroit de Voltaire et de son procès. 
La spirituelle margrave avait des amis qui se char- 
geaient de l'édifier sur ce qui se passait à la cour de 
Berlin et de la mettre au courant des petits scandales 
et des commérages du moment. Pollnitz était de ces 
derniers; et nous avons mis la main sur une lettre 

1. Revue française (1 er novembre 18G5), t. XII, p. 340. Lettre de 
Voltaire à la margrave de Bayreuth; 30 janvier 175J. 

2. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XXVII, 
p. 199, 200. Lettre.de Frédéric à la margrave de Bayreuth; le 
22 janvier 1752 (lisez : 1751). 



LE CODE DE FRÉDÉRIC. 145 

autographe de l'étrange baron, où il entre dans les 
détails les plus piquants sur Yoltaire, Cocceji, Alga- 
rotti, La Mettrie et Maupertuis. L'occasion ne saurait 
être meilleure pour donner un échantillon du tour 
épistolaire du personnage. 

Votre Altesse roïale me demande des nouvelles de nos beaux 
esprits. Le chef de la bande est touiours exilé de la cour d'Au- 
guste; mais peut-être mieux traité dans sa disgrâce qu'Ovide 
dans sa faveur. 11 continue d'être logé à Berlin au château, il 
est nourri, voiture détfrai'é de tout, avec cela il a cinq mille 
écus de pension et iouit de la liberté de plaider contre israel, 
et de donner matière à bien des farces. Il ni a point de rimail- 
leur qui n'exerce sa verve contre lui, lui même fait Journel- 
lement quelque incartade. Il fut dernièrement trouver le Chan- 
celier, auquel il dit qu'il venoit lui remettre des remarques 
qu'il avoit fait sur le Code de iustice que Son Excellence venoit 
de publier, et dans lequel il y avoit de grandes absurdités, par- 
ticulièrement en ce qui regardoit les lettres de change. Le 
Chancelier témoigna lui savoir gré de ses remarques, lui pro- 
mit d'en profiter pour l'avenir; mais le pria de trouver bon 
que iusqu'au iugement de son procès les choses restassent 
sur l'ancien pied. Le poète qui ne s'attendoit pas à être ainsi 
renvoie, sortit fort en colère... moi qui suis comme les mineurs, 
qui ne peuvent point faire de lettre de change, ie n'ai point 
examiné l'article du Code qui en fait mention, et ie me suis 
contenté d'y trouver ce que personne n'ignoroit avant le Code, 
savoir que l'autorité du père sur le fils cesse par la mort du père 
ou par la mort du fils. C'est pourtant ce que M. le Chancelier 
nous a donné comme une pensée toute nouvelle 1 . Son fils, qui est 
ici dans les gardes, à qui ie fis remarquer il y a quelque tems 
cette absence de son père, me répondit plaisament que ie ne 

1. Ce Code, traduit par Formey en français, sous le titre de Code 
de Frédéric, en un volume in-folio, n'était pas à l'abri de la censure 
des gens compétents, et laissait fort à désirer à beaucoup d'égards. 
« J'ai vu de très-habiles jurisconsultes, M. le président de Robeur, 
par exemple, critiquer amèrement plusieurs articles importants de ce 
Code, et même en démontrer l'inconvenance à Frédéric lui-même. » 
Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 1860), t. 11, p. 95. 

IV. 9 



146 PETITS COMMERAGES. 

devois pas en être surpris puisque son père en composant le code 
prenoit le lait d'anesse. Ce jeune homme est plein d'esprit, et 
ne seroit pas indigne de faire sa cour à Votre Altesse roïale. 
La Mettrie qui l'instruit dans les mœurs et dans la religion, 
prétend qu'il a de la peine à modérer le feu de son imagina- 
tion et assure qu'en peu il le réduira à avoir tous les vices 
des François sans en avoir les vertus *. Votre Altesse roïale 
daignera-t-elle me pardonner cette digression, ie m'écarte de 
mon but, ie voudrois l'amuser, et ie crains de l'ennuïer. Je 
viens au poëte, quelque hué et baffué qu'il soit, on commence 
à connoître que le juif a tort. On assure que tout sera jugé défi- 
nitivement mercredi ou jeudi prochain, et que M. de Voltaire 
sortira de cette affaire couronné des mains de Thémis. 

M. le comte Algarotti s'est enfin résollu de revenir à Potsdam. 
Les premiers iours il y a eu l'air d'un flagellé, on lui a parlé 
et il a commencé à balbutier, il ne tardera pas à reprendre son 
verbe. En attendant M. de Maupertuis tient le haut du pavé 
avec plus de modestie qu'on attendoit d'un homme, qui a été 
flaté de ce que M. Torres 2 lui a dit en pleine académie que 
la terre n'étoit pas assez grande pour contenir son mérite. 
Le marquis d'Argens file touiours auprès de son Omphale à 
Manton près de Monaco, il est touiours fort regretté et fort 
souhaité; mais ni sollicitations ni promesses ne peuvent ébran- 
ler sa philosophie. On dit pourtant qu'il pourra revenir vers 
la fonte des neiges, sans doute pour prêcher le carême. La 
Meltrie est tel que Votre Altesse roïale l'a laissé, désirant fort 
de lui faire sa cour. M. Darget est touiours méiancholique, 
fort attaché au roi et à son devoir, et dans ses heures de ré- 
créations il parle de se pendre 3 ... 

* 1. 11 est à croire qu'avec de telles mœurs et de tels principes, le 
jeune Cocceji dut donner peu de satisfaction à son père, qui n'était 
pas heureux en (ils. Un frire de celui-ci, ayant le titre de conseiller 
privé, désespérait, de son cùté, ses parents en épousant, malgré eux, 
la laineuse Barberina, dont Frédéric avait été un instant amoureux, 
a-t-on dit. A l'époque même où nous sommes, .le président poursuivait 
la nullité de ce mariage malsonnant. Voir, à ce sujet, la suite des frag- 
ment* de mémoires sur Cliasot, que nous avons déjà cités, p. 239,251 . 

2. Peut-être le naturaliste Délia Torre, qui était correspondant de 
Académie de Berlin. 

3. LeWr* uulocjraphe du baron de VoUnllz à la margrave de Cay- 
rculh; à Potsdam, ce 13 lévrier J751. 



INDULGENCE DE LA MARGRAVE. 147 

Soit qu'elle soupçonnât quelque exagération dans 
les récits furibonds de Frédéric, et que des renseigne- 
ments plus récents de Pollnitz eussent sensiblement 
allégé le poids des charges, soit que son admiration 
la prédisposât à beaucoup d'indulgence, la princesse, 
dans sa réponse à la lettre du poëte, est aimable, 
gracieuse, et se borne à plaisanter a frère Voltaire )> 
sur son étrange aventure, « Vous me mandez des choses 
bien extraordinaires : Apollon est en procès avec un 
juif! Fi donc! Monsieur, cela est abominable. J'ai cher- 
ché dans toute la mythologie, et n'ai trouvé ombre de 
plaidoyer dans ce goût au Parnasse. . . J'espère que votre 
Israélite aura porté la peine de sa fourberie, et que vous 
aurez l'esprit tranquille l . » Si la margrave ne parais- 
sait pas attacher une sérieuse importance aux préten- 
dues friponneries de l'auteur de Zaïre, la disgrâce, qui 
tenait celui-ci à distance de Potsdam, ne lui avait pas 
davantage fermé l'intimité des princes ; et c'est dans sa 
lettre même à « sœur Guillemette, » qu'il parle du 
Sydney de Gresset, joué chez le prince Henri, et à la 
représentation duquel il assistait, non sans répulsion 
pour cette pièce lugubre et maussade. 11 fallait, en 
tous cas, dissiper dans l'esprit du maître l'impression 
fâcheuse que cette affaire encore à juger lui avait 
laissée. 11 convient qu'il n'a que ce qu'il mérite, qu'il 
s'est conduit comme un enfant, comme un étourneau, 
comme une tête sans cervelle. Il n'en est pas à s'en 
repentir, à en faire son meà culpâ, et donnerait tout 
pour ne s'être pas empêtré dans un méchant pro- 

1. Voltaire, Œuvres complètes (Beucliol), t. LV, p. 5G5. Lettre 
de la margrave de Ba^reulh; le 18 février 17 51. 



148 ACTE DE CONTlUTION. 

ces avec un méchant juif, auquel il n'y avait pas 
grand honneur à démontrer qu'il était un voleur. 

Sire, eh bien ! Votre Majesté a raison, et la plus grande rai- 
son du monde; et moi, à mon âge, j'ai un tort presque irré- 
parable. Je ne me suis jamais corrigé de la maudite idée d'aller 
toujours en avant dans toutes les affaires, et quoique persuadé 
qu'il y a mille occasions où il faut savoir perdre et se taire, 
et quoique j'en eusse l'expérience, j'ai eu la rage de vouloir 
prouver que j'avais raison contre un homme avec lequel il n'est 
pas permis d'avoir raison. Comptez que je suis au désespoir, 
et que je n'ai jamais senti une douleur si profonde et si amère. 
Je me suis privé de gaieté de cœur du seul objet pour qui je 
suis venu, j'ai perdu des conférences qui m'éclairaient et qui 
me ranimaient , j'ai déplu au seul homme à qui je voulais 
plaire *... 

Ces aveux sont sincères, ils doivent l'être; au moins 
portent-ils sur celui de tous ses défauts qui sera le 
plus funeste à cet homme vain, passionné, se livrant 
aveuglément et follement à son premier mouvement. 
ce Je ne me suis jamais corrigé de la maudite idée 
d'aller toujours en avant dans toutes les affaires ! » 
C'est lui qui le dit, au fort du dépit, et dans tout l'em- 
barras que lui causent sa précipitation, ses impru- 
dences, sa nature irritable et emportée. S'il ne spécifie 
rien, il nous serait aisé, à nous autres qui connaissons 
sa vie, de noter ces affaires auxquelles il fait allusion 
sans les nommer, et que, du reste, Frédéric saura rap- 
peler dans la lettre froide et dure que nous allons 
reproduire. 

i. Voltaire, Œuvres complètes (Iteuchol), t. LV, p. 559, 5G0. Lettre 
de Voltaire à Frédéric. 



IV 



LESSING. — VOLTAIRE AU MARQUISAT. — MADAME DENTS. 
DÉBUTS DE LEKAIN. — MORT DE LA METTRIE. 

Voltaire avait obtenu un arrêt qui lui donnait gain de 
cause, mais avec une clause restrictive qui laissait tout 
en suspens. 11 n'avait, il est vrai, qu'à prêter le ser- 
ment qui lui était imposé, et nous avons vu qu'il y 
était tout préparé, si l'on ne veut pas considérer qu'il 
en avait parfaitement fait déjà l'équivalent dans sa lettre 
désespérée au grand chancelier. Cependant il n'eût 
pas demandé mieux que d'entrer en arrangements. «. Je 
rouvre ma lettre, écrit-il à Darget, pour vous dire ce 
qui s'est passé après la condamnation du juif; car il 
faut instruire son ami de tout. J'ai voulu tout finir 
généreusement, et prévenir la prisée, juridique des 
diamants, qui prendra du temps, et qui retardera le 
bonheur de me jeter aux pieds du roi. M. le comte de 
Rottembourg sait tout ce que je sacrifiais pour la paix, 
qui est préférable à des diamants. J'ignore par qui le 
juif est conseillé; mais il est plus absurde que jamais. 
On lui a fait entendre qu'il devait s'adresser au roi, et 
que le roi casserait lui-même l'arrêt donné par son 
grand chancelier. Adieu, mon cher ami, on ne peut 



tnO MANÉCtES DE HIRSCH. 

terminer cette affaire que par la plus exacte justice, 
conformément à l'arrêt rendu. La discussion tiendra 
un peu de temps; c'est un malheur qu'il faut encore 
essuyer. Il faudra encore quinze jours pour accomplir 
toute justice 1 . » Hirsch, aussitôt qu'on avait paru dis- 
posé à traiter à l'amiable, avait j ugé que l'on avait ses rai- 
sons d'en finir, et, poussé sans douteaussi parlesenne- 
mis que le poète s'était fails, il se montra diflicultueux 
et arrogant. « Quoique j'aie gagné ce procès, écrivait 
Voltaire au roi, je fais offrir à ce juif de reprendre pour 
deux mille écus les diamants qu'il m'a vendus trois 
mille, afin de pouvoir me retirer dans la maison que 
Votre Majesté permet que j'habite auprès de Potsdam. » 
Et, plus loin dans la même lettre, comme si, dans 
l'intervalle, on lui eût transmis la réponse de la partie 
adverse : « il refuse, tout condamné qu'il est, les mille 
écus que je lui offre de gagner 9 . » 

Cette obstination de Hirsch ne pouvait être qu'une 
manœuvre pour obtenir des conditions meilleures. 
Pourtant, sur sa propre demande, les deux contendants 
sont appelés en conciliation devant le conseiller intime 
Ulrich, le 26 février 1751. L'israélite arrivait avec ses 
propositions qu'il fit connaître tout d'abord, et que 
Voltaire, « pour sortir tout, d'un coup de l'affaire, » 
selon les termes mêmes du procès-verbal, accepta avec 
une facilité qui dénotait son impatience d'en finir. 
Les clauses furent consenties et exécutées séance te- 



1. Voltaire, OEuvres comptâtes (Beuchol), t. LV, p. 555. Lettre 
de Voltaire à Darget: Berlin, ce 30 janvier 1751. 

2. It>id., t. LV, p. 572, 57 4. Lettre de Voltaire à Frédéric; 
février. 



ARRANGEMENT DÉFINITIF. loi 

nante. «Et tout cela a été terminé, porte l'acte alle- 
mand, avant que le sabbat eût commencé ; » à la pleine 
satisfaction d'Abraham Hirsch , qui eût sans doute 
désiré perdre ainsi tous ses procès. 

Si l'on songe, remarque M. Klein, un Prussien médiocrement 
l'ami, ne l'oublions pas, du poëte français, si l'on songe que le 
demandeur exigeait trois mille thalers en vertu (\e> documents 
mentionnés, et qu'il n'en obtint comptant que deux mille par cet 
arrangement; si l'on songe, en outre, que les bijoux qu'on lui 
laisse ne valaient, d'après l'estimation qui en est faite dans la 
quittance précitée, que huit cent quarante thalers, il en résulte 
que Voltaire, qui n'avait pas l'habitude de sacrifier Plutus aux 
Muses, subit une perte d'environ mille thalers. Et il'faut ajouter 
à cela, que les bijoux dont il restait muni devraient encore être 
cotés à un chiffre bien au-dessous, s'il était vrai, comme il le 
prétendait, que le défendeur en eût exagéré la valeur 1 . 

Tout cela ne serait rien ou serait peu de chose, si 
ces concessions tardives n'eussent prêté à plus d'une 
interprétation malveillante. Cependant, en cédant à sa 
propre impatience, Voltaire n'avait fait qu'obéir aux con- 
seils des gens qu'il croyait le plus ses amis, « Tout le 
monde me disait ici : Envoyez fa... f ce juif géné- 
reusement, après l'avoir confondu. Je l'ai fait, et à 
présent on dit : Pourquoi vous êtes-vous accommodé? 
Mon ami, j'en ai usé avec une générosité sans exemple 
dans Y Ancien Testament. Mea me virtute insolvo 2 . » 
Une lettre de Frédéric, qui lui parvenait deux jours 
auparavant, avait peut-être été pour beaucoup dans 
cette résolution d'en terminer à tout prix. 

1. Ferdinand Klein, Annalen der Gesetzgebung (Berlin, 1790), t. V, 
p. 253, 254. 

2. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol) , t. LV , p. 5G1. Lettre 
de Voltaire à Darget; à Berlin, samedi soir, 17 51. 



152 AIGRES REPROCHES. 

J'ai été bien aise de vous recevoir chez moi, lui écrivait le 
roi; j'ai estimé votre esprit, vos talents, vos connaissances, et 
j'ai dû croire qu'un homme de votre âge, lassé de s'escrimer 
contre les auteurs et de s'exposer à l'orage, venait ici pour se 
réfugier comme en un port tranquille; mais vous avez d'abord, 
d'une façon assez singulière, exigé de moi de ne point prendre 
Fréron pour m'écrire des nouvelles. J'ai eu la faiblesse ou la 
complaisance de vous l'accorder, quoique ce n'était pas à vous 
de décider de ceux que je prendrais en service. D'Arnaud a eu 
des torts envers vous; un homme généreux les lui eût pardonnes: 
un homme vindicatif, poursuit ceux qu'il prend en haine. Enfin 
quoique d'Arnaud ne m'ait rien fait, c'est par rapport à vous 
qu'il est parti d'ici. Vous avez élé chez le ministre de Russie 
lui parler d'affaires dont vous n'aviez pas à vous mêler, et l'on 
a cru que je vous en avais donné la commission. Vous vous 
êtes mêlé des affaires de madame de Bentenck sans que ce fût 
certainement de votre département. Vous avez la plus vi- 
laine affaire du monde avec le juif. Vous avez fait un train af- 
freux dans toute la ville. L'affaire des billets saxons est si 
bien connue en Saxe, qu'on m'en a porté de graves plaintes. 
Pour moi, j'ai conservé la paix dans ma maison jusqu'à votre 
arrivée, et je vous avertis que, si vous avez la passion d'in- 
trigues et de cabales, vous vous êtes très- mal adressé. J'aime 
des gens doux et paisibles, qui ne mettent point dans leur 
conduite les passions violentes de la tragédie : en cas que vous 
puissiez vous résoudre à vivre en philosophe, je serai bien aise 
de vous voir ; mais si vous vous abandonnez à toutes les fougues 
de vos passions, et que vous en vouliez à tout le monde, vous 
ne me ferez aucun plaisir de venir ici, et vous pouvez tout 
autant rester à Berlin *. 



Cette lettre est un résumé de tout ce que Frédéric 
avait depuis longtemps sur le cœur. Il avait un instant 
sérieusement songé à charger Fréron de sa correspon- 
dance et de ses affaires littéraires; mais, à la première 
nouvelle, Voltaire avait poussé les hauts cris, et il avait 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beucliot), t. LV, p. 570, 580. 
Lettre de, Frédéric à Voltaire; Potsdam, 2i février 17 51. 



M. GROSS. 1S3 

fallu lui sacrifier Fréron, comme onlui avaitsacrifié d'Ar- 
naudbientôtaprès.Sil'on s'y était résigné, c'est qu'entre 
eux et Voltaire l'hésitation n'était pas possible; mais, 
tout en cédant, l'on avait gardé rancune au poëte de 
son despotisme. Passons. Voilà que Voltaire est accusé 
d'être allé chez le ministre de Russie traiter d'affaires 
dont il n'avait nulle mission de se mêler. A cela, il ré- 
pond que s'il a vu M. Gross, c'est qu'il l'avait beaucoup 
connu à Paris, lorsqu'il occupait la même position 
auprès du cabinet de Versailles; et il n'était allé chez 
lui que pour le prier de lui faciliter l'arrivée d'un 
ballot de livres et de cartes géographiques. « C'est 
l'unique fois que je lui ai parlé, et l'unique ministre 
que j'aie vu, et je peux assurer Votre Majesté que je 
n'en verrai aucun en particulier 1 .» On sait jusqu'à 
quel point Frédéric tenait à ce que ses officiers n'eus- 
sent aucuns rapports avec les ambassadeurs des puis- 
sances ; et nous l'avons vu, entre autres prescriptions, 
enjoindre à Pollnitz de ne jamais mettre le pied dans 
la maison d'un ministre étranger 2 . Mais Voltaire 
n'était-il allé chez Gross que pour lui recommander un 
simple envoi de France? Wagnière, dans ses notes sur 
le Commentaire historique, semble faire allusion à 
cette démarche, dont l'objet eût été tout différent, et 
qui, en dépit des bonnes intentions du poëte, était de 
nature à indisposer fort un souverain aussi ombra- 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 572, 57 3. 
Leltre de Voltaire à Frédéric; sans dale, mais classée à tort par 
Beuchol, qui eût dû la mettre à la suile de la lettre du roi de Prusse, 
à laquelle elle (ail incontestablement réponse. 

2. Œuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XX, p. 78. 
Lettre de Frédéric à Pollnitz; Berlin, 24 juillet 1744. 

9. 



loi MADAME DE BENTINCK. 

geux que le roi de Prusse l . Pour madame de Bentinck, 
que celui-ci appelait la Signora errante ed amabile, 
c'était une pauvre femme d'humeur assez fantasque, 
quelque peu inconsidérée mais excellente, qu'il avait 
prise en amitié et en pitié et qui plaidait contre son 
mari, Guillaume de Bentinck, un comte du Saint-Em- 
pire. Elle n'avait que trop besoin d'êlre protégée, et 
l'auteur de la Eenriade n'avait pas cru mécontenter 
en remettant ses suppliques 2 ; mais c'est ce qu'il ne 
referait plus, puisque cette tentative avait été envisagée 

1. « Il arriva aussi alors que ce monarque, donnant un bal chez 
la reine, y fil inviter tous les ambassadeurs, exceplé celui de, l'im- 
pératrice de Russie, avec la quelle il cherchait à se brouiller. Ce 
minisire n'v parut pas. M. de Voltaire, apprenant qu'il n'avait pas 
reçu d'invitation, et ne sachant pas que ce fût l'effet d'un ouhli 
volontaire, alla de lui-même le lendemain malin chez l'ambassadeur, 
pour le prier de ne pas faire de cette aventure une affaire d'État, lui 
disant que le roi en était sûrement bien fâché. Le ministre rendit 
compte de tout à sa souveraine, et confia sa lettre à un juif qui 
partait pour Pétersbourg. Elle tomba entre les mains du roi, qui, 
voyant la démarche que M. de Voltaire avait faite sans son ordre, 
se mit en fureur contre lui... » Longchamp et Wagnière, Mémoires 
sur Voltaire [Paris, 1820), t. I, p. 36. Additions au Commentaire ht»- 
torique. Les choses pourraient bien ne s'être pas passées tout à (ait 
ainsi, et nous nous garderons bien de garantir le récit de l'honnête 
Wagnière. Gross était rappelé par sa cour, el il n'est pas impossible 
que la même difficulté qui .-.'était élevée en France à l'égard de l'au- 
dience de congé se fùl présentée également en Prusse,. Voltaire, qui 
n'avait pas à s'ingérer dans tout cela, pour complaire à un homme 
qu'il avait beaucoup connu, oublia, peut-être aussi, qu'il n'était à 
Berlin que l'hôte et l'ami de Frédéric. Duc de Luynes, Mémoires, 
t. VII, p. 380, août 1 7 4 G. 

2. Il avait fait plus encore, bien qu'il n'en parle point. Il est plus 
explicite dans une lettre â d'Argeutal où il lui recommande .avec cha- 
leur la pauvre comtesse, el où il convient qu'il l'a engagée à prendre 
pour arbitre lord Tyrconnel el le secrétaire d'État des aff lires étran- 
gères de Prusse. Vollaire, Lettres inédites (Didier, 1857), t. I, 
p. 212, 213. Lettre de Voltaire à d'Argental; 25 décembre 1751. 



SOUMISSIONS DE VOLTAIRE. 155 

d'un mauvais œil. Loin de regimber devant ces ré- 
criminations offensantes, le poêle courbe le dos; il a 
mérité à beaucoup d'égards, sinon sur tous les points, 
les duretés dont on l'accable, il se frappe la poitrine et 
convient de ses torts. Qu'on l'écrase maintenant, s'il 
peut être de la générosité du maître de frapper un ser- 
viteur humilié et repentant. 

Sire, écrit-il à Frédéric le lendemain de l'arrangement défi- 
nitif, toutes choses mûrement considérée?, j'ai fait une lourde 
faute d'avoir un procès contre un juif, et j'en demande bien par- 
don à Votre Majesté, à votre philosophie, et à votre bonté. 
J'élais piqué, j'avais ia rage de prouver que j'avais été trompé. 
Je l'ai prouvé, et après avoir gagné ce malheureux procès, j'ai 
donné à ce maudit hébreu plusquejene lui avais offert d'à bord, 
pour reprendre ces maudits diamants, qui ne conviennent point 
à un homme de lettres. Tout cela n'empêche pas que je ne 
vous aie consacré ma vie. Faites de moi tout ce qu'il vous 
plaira. J'avais mandé à Son Altesse madame la Margrave de 
Bareith, que frère Voltaire était en pénitence. Ayez pitié de 
frère Voltaire '... 

A cette épître soumise, humble, câline, d'amou- 
reux en disgrâce, le roi de Prusse répondait, le jour 
suivant, par quelques lignes où, tout en consen- 
tant à le recevoir et à passer l'éponge sur le passé, il 
donnait une dernière leçon de prudence et de sagesse 
un peu brutale, à cet écervelé, à cette tête évaporée 
de cinquante-sept ans bien sonnés. 

Si vous voulez venir ici, vous en êtes le maître. Je n'y entends 
parler d'aucun ptocès, pas même du vôtre. Puisque vous l'avez 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Bmehût), t. LV,p.5T4, &7£. Lettre 
de Voltaire à Frédéric, ce samedi. Celle lettre est indubitablement du 
27 février, qui est un samedi et le lendemain de la transaction défi- 
nitive avec Abraham Hirsch. 



156 TANTALE EN PROCÈS. 

gagné, je vous en félicite, et je suis bien aise que cette vilaine 
affaire soit finie. J'espère que vous n'aurez plus de querelles 
ni avec le Vieux ni avec le Nouveau Testament; ces sortes de 
compromis sont flétrissants, et avec les talents du plus bel 
esprit de France, vous ne couvririez pas les taches que cette 
conduite imprimerait à la longue à votre réputation. Un 
libraire Gosse (Jore), un violon de l'Opéra, un juif joaillier, ce 
sont en vérité des gens, dont, dans aucune sorte d'affaires, 
les noms ne devraient se trouver à côté du vôtre. J'écris 
cette lettre avec le gros bon sens d'un Allemand, qui dit ce qu'il 
pense, sans employer de termes équivoques et de flasques 
adoucissements qui défigurent la vérité; c'est à vous d'en pro- 
fiter'. 



Ainsi se termina ce triste démêlé avec le juif Hirsch, 
démêlé sur lequel on raconta, en France et en Europe 2 , 
cent fables plus ou moins ridicules, mais qui, toutes 
ou peu s'en fallait, s'accordaient à faire jouer le plus 
méchant rôle à Yoltaire. Cela donna lieu, entre autres 
plaisanteries à une comédie, Tantale en procès, insérée 
dans les Œuvres posthumes de Frédéric II, comme 
étant le fait du roi de Prusse 3 . Le poëte y était repré- 
senté sous le nom d'Angoule-Tout, le père Hirsch et 
son fils Abraham sous ceux d'ismaïl et de Rabin. Rien 
de plus plat, de plus inepte que cette facétie, dont le 
véritable auteur était un certain Potier, bibliothécaire 



1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 580. Lettre 
de Frédéric à Voltaire; Potsdam, du 28 février 17 61. 

2. Sauf quelques inexactitudes, les extraits de deux lettres écrites 
au marquis de Valori, l'une à la date du 26 janvier 1751 et l'auire à 
celle du 9 avril suivant, et reproduites par Collé, sont un historique 
assez circonstancié et assez fi lèle de cet étrange procès. Journal 
(Paris, 1805), t. 1, p. 355 à 359. 

3. OEuvres posthumes de Frédéric II (Berlin, 1789), t. I, p. 348 
et suiv. Tantale en procès, comédie. 



L'OPINION PEU FAVORABLE AU POETE. 457 

du margrave Charles'. Mais enfin Voltaire y était ba- 
foué, vilipendé; l'on pouvait être indulgent sur le 
reste. Si l'opinion fut loin de lui être favorable, des 
esprits calmes, sans parti pris, nous le représentent 
comme l'objet de l'exploitation de l'honnête israélite 2 . 
On sait désormais quelles accusations l'on peut porter 
contre l'auteur de la Henriade, qui, en fait d'agio et 
d'entreprises de finances, à l'exemple de son temps et 
de ses contemporains, avait peu de scrupules. Frédéric 
en avait-il beaucoup plus? Chaque société, chaque 
peuple a sa morale propre, selon ses besoins et ses in- 
térêts; une morale fort élastique, qui permet, souffre 
tout au moins, ce que réprouve la morale absolue. 



1. L'abbé Dénina, la Prusse littéraire sous Frédéric II (Berlin, 
1791). l « llI > P- 1G5 » 16 ^- M' 5rian écrivait, à cet égard, à Charles 
Bonnet : «, Après la mort du roi, on publia dans ses œuvres une 
facétie intitulée Tantale en procès. Cette platitude n'était point de 
lui, mais d'un bouffon du margrave Charles, nommé Potier. Ce 
bouffon jouait le premier jour de chaque mois devant Son Altesse 
royale une soi-disant comédie de sa composition , où il faisait seul 
tous les rôles, et qui roulait sur les événements du temps. Celle-ci 
étant jouée lors du procès édifiant entre les deux juifs Hirsch et Vol- 
taire (Mérian avait ses raisons de ne pas aimer le poêle), excita quel- 
que attention, vu surtout que le poêle bouffon contrefaisait à mer- 
veille la voix et les grimaces de Voltaire. On la lui fit répéler dans 
des maisons particulières pour de l'argent; et j'ai moi-même assisté 
à une représentation de cette farce. Comme il en donnait aussi des 
copies en se les faisant payer, elle. sera parvenue de cette façon dans 
le portefeuille de M. Darget, dont les héritiers auront élé bien aises de 
vendre toute leur provision littéraire sous un nom qui en renché- 
rissait bien le prix. Il en sera de même de je ne sais combien de 
pièces mises sur le compte du roi Frédéric. » Lettre de Mérian à 
Bonnet (Manuscrits de la bibliothèque de Genève), reproduite par 
M. Sayous, dans le Dix-huitième siècle à l'étranger (Amyot, 18G1), 
t. 11, p. 24 4. 

2. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 1826), 
t. II, p. 311. Lettre de M. Marschall, conseiller privé du roi de 



45S ENFANT DE LA RÉGENCE. 

Que de choses tolérées, pratiquées il y a cent ans, par 
les plus honnêtes gens, et qui seraient, à l'heure qu'il 
est, purement et simplement des actes de brigandages! 
L'on parle des traitants? Qui ne l'était pas, un peu 
plus un peu moins? Qui ne trempait point dans ces 
tripotages insondables dont la seule pensée soulève de 
dégoût? Est-ce que les grands seigneurs, est-ce que 
les généraux d'armée n'avaient pas leur part faite dans 
les soumissionnements des fournitures? Est-ce qu'un 
renouvellement de bail de fermier général avait lieu 
sans d'énormes, de monstrueux pois-de-vin, toujours 
consentis par le financier, qui, en fin de compte, savait 
bien sur qui il aurait recours? Voltaire est un enfant de 
la Régence, avec les financiers desquels il avait com- 
mencé sa fortune; c'est un ami du maréchal de Riche- 
lieu, dont les pillages firent scandale à une époque 
cependant si accommodante en pareille matière. Le 
moyen qu'il ne considérât pas comme fort licites des 
spéculations que tout le monde se permettait, chacun 
dans le rayon de son activité et de son influence? Il 

Prusse, à l'abbé Danès, docteur en droit à Paris; de Berlin, le 
23 février 1751. Voici, du reste, ce qu'on lisait dans la Gazette rlr 
Hollnudedu 12 mars 1751 (n°XXI) : « De Berlin, le 2 mars. Comme 
plusieurs papiers publics ont parlé du procès de M r . de Voltaire, 
cbambellan et bistoriographe du roi, contre le juif Hirscb, on a cru 
devoir apprendre au public que ce proers vient d'être jupe définiti- 
vement en faveur de M r . de Voltaire, et que ledit juif a été con- 
damné en tous points, et mis ;\ l'amende pour avoir voulu désa\oiier 
sa propre écriture : ce jugement pat oit également équitable et 
agréable à ceux qui s'intéressent à la gloire des personnes qui se sont 
rendues aussi illustres an Parnasse et dans la république des lettres 
que l'a fait M r . de Voltaire, qui se voit par cette sentence au-dessus 
de ce que la malignité et l'envie ont répandu contre lui par une fata- 
lité attacbée, ce semble, au mérite et aux talens supérieurs. » 



CONCLUSIONS. 159 

était en Prusse : mais en Prusse Ton n'était ni plus 
austère ni plus intègre qu'en France; et Frédéric, 
après une longue et laborieuse enquête, convenait que 
les fournisseurs de ses armées, les gens d'affaires qu'il 
employait, n'étaient pas moins avides, moins âpres à 
la curée que partout autre part. "Voltaire, se sentant 
protégé, crut pouvoir user de la faveur grande dont il 
jouissait, pour en tirer, au point de vue de sa fortune, 
le parti le plus avantageux. Bien que tout cela n'eût rien 
de fort louable, il serait sans doute rigoureux d'estimer 
la moralité de ces actes à la mesure de la conscience 
moderne. Ce n'est pas tout, il est vrai, et l'altération 
de la facture du juif aurait à coup sûr une autre gra- 
vité, s'il n'y avait pas à rechercher dans le fait les 
circonstances, le temps et le but. Devant l'incertitude 
du travail des experts , les magistrats n'osèrent se 
prononcer, et leur hésitation est déjà un blâme. 
Il est à observer, en définitive, que, dans le cours 
des débats, Abraham lui-même sembla accepter cette 
estimation nouvelle à laquelle le poète attachait 
une si grande importance. Tout aboutit donc, en 
poussant h L'extrême, à une falsification sans doute in- 
justifiable, mais qui n'était, menaçante pour la partie 
adverse, qu'en cas de vente déloyale, puisqu'en toute 
hypothèse c'était l'arbitrage d'experts nommés d'of- 
fice par les juges que souhaitait et requérait Voltaire. 
L'auteur des Lettres philosophiques, durant son 
exil à Londres, s'était appliqué à l'étude de la langue 
anglaise; et, quoi qu'on ait dit, il la parlait et l'écri- 
vait assez correctement. Il savait bien qu'il serait ré- 
compensé de sa peine parla lecture des penseurs et des 



100 MÉPRIS DE LÀ LANGUE ALLEMANDE. 

poètes et par la conversation des personnages considé- 
rables de ce grand pays. Mais pourquoi eût-il appris 
la langue allemande et quel profit eût-il tiré d'un tra- 
vail aussi long qu'ingrat? « Je me trouve ici en France, 
écrivait-il au marquis de Thibouville, on ne parle que 
notre langue. L'allemand est pour les soldats et pour 
les chevaux ; il n'est nécessaire que pour la route 1 ... » 
Il en dit autant à d'Argental : a N'allez pas croire que 
j'apprenne sérieusement la langue tudesque-, je me 
borne prudemment à savoir ce qu'il en faut pour parler 
à mes gens, à mes chevaux. Je ne suis pas d'un âge à 
entrer dans toutes les délicatesses de cette langue si 
douce et si harmonieuse; mais il faut savoir se faire 
entendre d'un postillon 2 . » On pardonnera cette irré- 
vérence à l'égard d'une langue encûre sans littérature 
et sans maîtres, pour laquelle Frédéric lui-même ne 
cachait ni son éloignement ni son mépris. Si nos 
poètes, nos écrivains s'imposaient à la presque totalité 
de l'Allemagne, si la langue française était la seule 
qu'on parlât à Berlin, à la cour et parmi les honnêtes 
gens, ce n'était pas sans qu'il en coûtât au sentiment 
national, et qu'il ne s'élevât même de généreuses pro- 
testations. Dès 1722, Bodmer avait essayé avec Brei- 
tinger, comme lui de Zurich, de jouer le double rôle 

1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol) , t. LV, p, 4 99. Lettre de 
Voltaire à Thibouville; à Polsdam, ce 24 novembre 1750. 

2. Ibid., t. LV, p, 522. Lettre de Voltaire à d'Argental; à Pots- 
dam, le 28 novembre 1750. — Voltaire disait aussi, de la langue et 
des écrivains : « Qu'il leur souhaitait plus d'esprit et moins de con- 
sonnes, » Villemain, Tableau de la Littérature au dix-huitième siècle 
(Didier, 1852), t. III, p. 326. Lessing devait plus tard réali-er, à ses 
dépens, la moitié de ce souhait-la. Les consonnes, il est vrai , sont 
restées. 



NÉCESSITÉ D'UN TRADUCTEUR. 161 

de libérateur et de réformateur; mais ces tentatives 
n'avaient abouti^qu'à susciter des rivalités de per- 
sonnes, une sorte de guerre civile entre les partisans 
de Bodmer et ceux du grammairien Gottsched, entre 
Y École des Suisses et les Gottschediens ; et il ne faudra 
guère moins de cinquante ans et les efforts infatigables 
d'un écrivain d'une tout autre trempe pour préparer 
et amener ce complet affranchissement, dont les trois 
premiers chants de la Messiade, parus dès 1748, dans 
les Bremische Bcytràge, avaient été l'aurore. 

Voltaire estimait qu'il saurait juste assez d'allemand 
aussitôt qu'il pourrait se faire comprendre d'un pos- 
tillon; quelque chose de plus ne lui eût pas été nui- 
sible et lui eût été même d'un grand secours, en une 
circonstance où il vaut toujours mieux faire ses pro- 
pres affaires qu'en confier le soin à d'autres. Fami- 
liarisé, de vieille date, avec les routines et le langage 
de la chicane, le poëte avait rédigé ses mémoires contre 
Hirsch ainsi que les notes et les pièces propres à éclaircir 
cet obscur procès. Mais, à Berlin, Thémis rendait ses 
arrêts en allemand, et, pour être compris, il fallait 
que Voltaire parlât allemand à ses juges. Son secré- 
taire eut donc ordre de chercher un traducteur. Avant 
d'entrer à son service, Richier était professeur de 
langue française; il s'était lié avec un jeune Allemand, 
depuis peu de temps à Berlin, et les deux amis s'ai- 
daient mutuellement dans l'étude de leurs idiomes 
respectifs. Le dernier, très-pauvre, très-dénué, habi- 
tait une très-petite chambrette, au second étage d'une 
très-petite maison, près du cimetière de Nicolaï, qu'il 
partageait même avec un compatriote du nom de Neu- 



169 LESSING. 

mann 1 . Il était tout naturel que le secrétaire de Vol- 
taire, qui savait l'état précaire de son ami, songeât à 
lui de préférence : l'offre, d'ailleurs, ne pouvait être 
que bien accueillie ; tout en assurant pour quelque 
temps son existence, elle satisfaisait l'un des désirs les 
plus ardents de celui-ci en l'introduisant auprès du 
célèbre écrivain. Ce jeune homme de vingt-deux ans, 
qui, plus tard, devait jouer un rôle si considérable 
dans la littérature de son pays, mais alors obscur et 
parfaitement inconnu, était Lessing. Pour nous, qui 
sommes au fait de la révolution littéraire dont il sera 
l'actif et passionné coryphée, n'y a-t-il pas quelque 
chose de providentiel dans le hasard étrange qui met 
en rapport ces deux hommes si différents parles idées, 
par les tendances et le but ; car, pour la trempe de l'es- 
prit, l'analogie est frappante? 

Lessing est donc introduit chez l'auteur de la Hen- 
riade, alors installé au château royal, dans les appar- 
tements de la tour. Voltaire, qui avait plus d'une 
affaire, prit peu d'attention au modeste traducteur; et, 
la besogne terminée, apparemment l'eût-il vite oublié 
sans une circonstance qui, durant quelques jours, le 
rappela nerveusement à la pensée du poëte. Lessing 
commença par le respect et l'admiration ; il savait que 
le Siècle de Louis XIV venait d'être achevé , il insista, 
pressa tellement, que Richier,cédant à ses importunités, 
lui confia pour la parcourir la première partie de l'ou- 



1. Cette maison, qui porte aujourd'hui le n° 10, a été reconstruite 
depuis quelques années. La physionomie en a été conservée, dans un 
dessin qu'elle a fait graver, par une famille amie de Lessing , les 
David Friedleander, 



EMPORTE LE SIÈCLE DE LOUIS XIV. 163 

vrage, sans prévoir les terribles conséquences d'une 
indiscrétion qu'ils regardaient, l'un et l'autre, comme 
très-vénielle. Encore Lessing eût-il dû être plus cir- 
conspect; mais il eut la faiblesse d'admettre dans la 
confidence un ami qui ne sut pas se taire, et fit si 
bien que Voltaire apprit que son exemplaire cou- 
rait les champs. On s'imagine aisément sa fureur, son 
agitation , presque son désc.-poir. 11 appelle l'im- 
prudent secrétaire, lui fait subir un long interroga- 
toire, auquel ce dernier répond du mieux qu'il peut. 
Malheureusement, Lessing avait quitté Berlin, et, qui 
pis est, emporté le Siècle de Louis XIV avec lui. 
((Alors, nous dit son historien, éclata la colère de 
Voltaire. 11 accabla Kichier des injures les plus basses, 
il l'accusa d'avoir volé l'ouvrage pour le faire traduire 
et môme imprimer par Lessing. Il l'obligea à écrire 
sur le champ à son ami une lettre insultante dont il 
lui dictait les termes, lettre dans laquelle Richier lui 
redemandait le livre qu'il avait emporté ; et puis il 
chassa le malheureux jeune homme de son service. » 
Cette lettre, qu'on nous dit si offensante, et qui avait 
au moins le droit d'être sévère, ne s'est pas retrouvée. 
En revanche, nous avons la réponse de Lessing à Ri- 
chier, en lui retournant les feuilles qu'il lui avait si 
étourdiment emportées. Cette lettre est en français; 
elle s'adressait infiniment plus, en réalité, au poëte 
qu'au secrétaire. On ne sera pas fâché d'avoir du fran- 
çais de Lessing, et, quoique un peu longue, nous la 
reproduirons intégralement : 

Vous me croyez donc coupable, monsieur, d'un tour des 
plus traîtres? et je vous parois assez méprisable pour me traiter 



104 LETTRE ADRESSÉE A RICHÎER. 

comme un voleur, qui est hors d'atteinte? on ne lui parle rai- 
son, que parce que la force n'est pas de mise. 

Voilà l'exemplaire dont il s'agit. Je n'ai jamais eu le dessein 
de le garder. Je vous l'aurois môme renvoyé sans votre lettre, 
qui est la plus singulière du monde. Vous m'y donnez des vues, 
que je n'ai pas. Vous vous imaginez que je m'étois misa traduire 
un livre, dont M. Henning a annoncé, il y a longtems , la tra- 
duction, comme étant déjà sous presse. Sachez, mon ami, qu'en 
fait des occupations littéraires, je n'aime pas à me rencon- 
trer avec qui que ce soit. Au reste, j'ai la folle envie de bien 
traduire, et, pour bien traduire Mr. de Voltaire, je sais 
qu'il se faudroit donner au diable. C'est ce que je ne veux 
pas faire. — C'est un bon mot que je viens de dire : trouvez-le 
admirable, je vous prie ; il n'est pas de moi. — Mais, au fait, 
vous vous attendez à des excuses, et les voilà. J'ai pris sans 
votre permission avec moi, ce que vous ne m'aviez prêté qu'en 
cachette. J'ai abusé de votre confiance , j'en tombe d'accord. 
Mais est-ce ma faute si contre ma curiosité ma bonne foi n'est 
pas la plu- forte? En partant de Berlin, j'avois encore à lire 
quatre feuilles. Mettez-vous à ma place, avant que de prononcer 
contre moi. Mr. de Voltaire pourquoi n'est-il pas un Limiers' 
ou un autre compilateur, les ouvrages desquels on peut finir 
partout, parce qu'ils nous ennuyent partout? Vous dites dans 
votre lettre : Mr. de Voltaire ne manquera pas de reconnaître ce 
service, qu'il attend de votre probité. Par ma foi voilà autant pour 
le brodeur. Ce service est si mince et je m'en glorifierai si peu, 
que Mr. de Voltaire sera assez reconnaissant, s'il veut bien avoir 
la bonté de l'oublier. Il vous a fait beaucoup de reproches, que 
vous ne méritez pas ? j'en suis au désespoir ; dites lui donc que 
nous sommes amis, et que ce n'est qu'un excès d'amitié qui 
vous à fait faire cette faute, si c'en est une de votre part. Voilà 
assez pour gagner les pardons d'un philosophe, etc. '. 

A défaut de la lettre de Voltaire, qui ne nous est pas 
parvenue, la réponse de Lessing à Richier nous édifie 
assez sur sa teneur pour que nous soyons en 

1. Adolf Slahr, Lrssinq. Sein Leben und Seine Werhe. (Berlin, 
18G4), p. 101. 



anxiété de voltaire. hi5 

droit de refuser à eelte épître, plus éplorée qu'agres- 
sive, c'est à croire, le caractère insultant que lui attri- 
bue M. Stahr. Quant à Lessing, il le prend sur un ton 
léger et badin, qu'il peut penser très-français, mais 
qui n'est point ici à sa place. Il n'a pas prévu tout 
d'abord Jes suites de son étourderie; mais l'anxiété 
manifeste de l'auteur du Siècle de Louis X/Fa dû suf- 
fire pour lui en faire sentir la gravité ; et n'eussent été 
que les conséquences qui en pouvaient résulter pour 
son ami, il eût dû regretter d'être la cause de tout cet 
émoi. Disons, en outre, qu'il ne se pressa pas trop de 
tranquilliser son monde; au moins, se passa-t-il un 
courrier sans qu'on entendît~parler de lui. On connaît 
Voltaire, on sait quel chemin faisait son imagination 
en quelques heures, et jusqu'à quel degré d'exaltation 
pouvaient aller des craintes d'ailleurs très-fondées et 
très-légitimes, quoi qu'en dise l'auteur de la vie de 
Lessing. M. Stahr trouve étrange que Voltaire ne soit 
pas de prime abord convaincu de l'innocence de 
Richier. Eût -ce donc été la première infidélité de 
ce genre dont il eût eu à se plaindre de la part de ser- 
viteurs qu'il pensait scrupuleux et délicats? Est-ce que 
le prédécesseur même de Richier n'avait pas été chassé 
pour avoir livré au prince Henri une copie de la 
Pucelle ic t Est-ce qu'enfin, quelques mois plus tard, 
madame Denis ne faisait pas, auprès du lieutenant de 

1. « Ce grand flandrin de Tinois n'a pas résisté aux prières et 
aux présents du prince Henri, qui mourait d'envie d'avoir Jeanne et 
Agnès en sa possession. Il a transcrit le poëme, il a livré mon sérail 
au prince Henri pour quelques ducats. J'ai chassé Tinois; je l'ai 
renvoyé dans son pays. «Voltaire, OEuvres complètes (Heucliol), I.LV, 
p. 53G. Lettre de Voltaire à madame Denis; Berlin, le 3 janvier 1751 . 



166 PRESOMPTIONS DEFAVORABLES. 

police, des démarches pour recouvrer les manuscrits 
dérobés par notre Longchamp 1 ? Voltaire ne simule 
pas des appréhensions qu'il n'a point; il n'est que trop 
réellement alarmé sur le sort de son livre; et, à notre 
sens, ce n'est pas sans cause. Sait-il même au juste 
où relancer le fugitif, dans le cas où il ne s'exécuterait 
pas de bonne grâce? L'adresse seule de la lettre qui va 
suivre prouve l'incertitude sur laquelle il est de la 
direction que Lessing a prise 2 . M. Stahr appelle l'in- 
quiétude du poëte une inquiétude pusillanime; cela 
lui est facile à dire. A l'heure qu'il est, nous connais- 
sons la nature honnête et droite de l'auteur de la Dra- 
maturgie ; nous conviendrons qu'il était parfaitement 
incapable du procédé le moins équivoque. Mais on ne 
peut pas faire un crime à Yoltaire de n'avoir pas deviné 
tout cela dans ce jeune homme de vingt-deux ans, qui 
courait le monde avec son Siècle. 

Quoi qu'il en soit, le poëte éperdu prendra lui- 
même la plume, et, quel que soit le fond de sa pensée, 
il saura ménager le coupable et lui laisser ouverte la 
voie du repentir, tout en lui faisant sentir la gravité de 
l'imprudence qu'il a commise : 

On vous a déjà écrit, monsieur, pour vous prier de rendre 
l'exemplaire qu'on m'a dérobé, et qu'on a remis entre vos 

î. Voltaire. OEuvres complètes (Beuchot) , t. I, p. 3G8, 3G9, 370; 
avril et mai 17 51. — Longchamp et Wagnière , Mémoires sur Vol- 
taire (Paris, 182G), t. Il, p. 345 à 349. Lettre de Longchamp à Vol- 
taire; ce 30 mars 1852. 

2. Voici l'adresse: « A Monsieur, Monsieur Lessing, candidat en 
médecine à Vitlenherg. Et, s'il n'est pas à Vitlenberg, renvoyez à 
Leipzig pour être remis à son père, ministre du St Évangile, à 
deux milles de Leipzig, qui saura sa demeure. » 



LETTRE DE VOLTAIRE A LESSING. 137 

mains. Je sais, qu'il ne pouvait être confié à un homme moins 
capable d'en abuser, et plus capable de le bien traduire. Mais 
comme j'ai depuis corrigé beaucoup cet ouvrage, et que j'y a 1 
fait insérer plus de quarante cartons, vous me feriez un tort 
considérable de le traduire dans l'état où vous l'avez. Vous 
m'en feriez un beaucoup plus grand encore de souffrir qu'on 
imprimât le livre en français; vous ruineriez Mr. de Franche- 
ville, qui est un très -honnête homme, et qui est l'éditeur de 
cet ouvrage. Vous sentez qu'Userait obligé de porter ses plain- 
tes au public et aux magistrats de Saxe. Rien ne pourrait vous 
nuire davantage et vous fermer plus irrévocablement le chemin 
de la fortune. Je serais très-affligé, si la moindre négligence de 
votre part, dans cette affaire, mettait Mr. de Francheville dans la 
cruelle nécessité de rendre ses plaintes publiques. Je vous prie 
donc, monsieur, de me renvoyer l'exemplaire qu'on vous a 
déjà redemandé en mon nom; c'est un vol qu'on m'a fait. Vous 
avez trop de probité pour ne pas réparer le tort que j'essuie. 
Je serais très-satisfait que non-seulement vous traduisiez le 
livre en allemand, mais que vous le fassiez paraître en italien, 
ainsi que vous l'avez dit au précepteur des enfants de Mr. de 
Schulembourg. Je vous renverrai l'ouvrage entier, avec tous les 
cartons et tous les renseignements nécessaires, et je récompense- 
rai avec plaisir la bonne foi avec laquelle vous m'aurez rendu 
ce que je vous redemande. On sait malheureusement dans Berlin, 
que c'est mon secrétaire Richier qui a fait ce vol. Je ferai ce que 
je pourrai pour ne pas perdre le coupable; et je lui pardonnerai 
même en faveur de la restitution que j'attends de vous. Ayez la 
bonté de me faire tenir le paquet par les chariots de poste, et 
comptez sur ma reconnaissance, étant entièrement à vous *. 

Dans la position fausse où il s'était mis sans y son- 
ger, nous le voulons bien, Lessing était-il en droit 
d'attendre une lettre plus polie à la surface, si le fond 
de la pensée n'en perçait pas moins sous ces ménage- 

1. Cette lettre a été reproduite par VAthemeum de 1854 , p. 87 ô. 
M. Stahr ne donne pas de quantième; c'est que sans doute la lettre 
n'était pas datée. Le recueil français la date du 1 er janvier 17 50. 
C'est là une erreur manifeste, quant à l'année. Cette lettre est de 
l'année 17 51. 



108 PROFOND RESSENTIMENT DE LESSING. 

ments. Ce jeune homme qui est aux prises avec les dif- 
ficultés de la vie, aura entrevu un bénéfice assuré dans la 
traduction d'un livre qu'allait se disputer l'Europe ; 
s'il a emporté cet exemplaire, nul doute que ce ne soit 
pour le traduire. Encore une fois, Voltaire était dans 
la vraisemblance ; et il se croit si bien dans les mains de 
Lessing, que, pour l'amener à lui renvoyer l'ouvrage, 
il va jusqu'à prendre l'engagement de le lui retourner, 
quand cela se pourra sans léser les intérêts de M. de 
Francheville. Mais, qui nous assure que Lessing, un 
instant, n'ait pas eu l'idée de le traduire en allemand et 
même en italien? Au moins, est-il difficile d'admettre 
que Voltaire ait inventé le propos tenu au précepteur 
des enfants de M. de Schulembourg?Ce n'est pas à un 
tiers qu'il écrit et à qui il veuille imposer, c'est à Les- 
sing lui-même, et dans une lettre qui ne s'adresse 
qu'à lui. A nos yeux, comme aux yeux de quiconque 
voudra envisager les choses sans passion, Lessing 
pouvait recevoir de celui qu'il avait si sérieusement 
inquiété des plaintes plus amères ; cette lettre , exté- 
rieurement polie et bienveillante, mais où la défiance 
et le soupçon n'étaient que trop apparents, ne lui en 
inspira pas moins un profond et implacable ressenti- 
ment contre l'auteur de la Henriade. Il se mit à grif- 
fonner, ab irato, une épître en latin, qui n'a pas été 
retrouvée, et dont il disait plus tard à Richier : « Que 
Voltaire ne l'aura certes pas affichée à la fenêtre. » 
Mais des injures ne changent rien au fond des choses et 
ne pouvaient qu'aggraver les torts. Ce qui rendra plus 
excusable un emportement, dont il avoue lui-même 
l'excès, c'est l'impression fâcheuse que son étourderie, 



SE TRADUIT EN ÉP1GRAMMES. 169 

bientôt éventée, laissa sur son compte. On répandit le 
bruit dans Berlin, que la fuite seule l'avait garanti de 
répressions méritées; et son ami Mylius lui mandait 
à Wfciftemberg : « Votre affaire avec Yol taire a fait 
une grande sensation. Vous êtes plus connu depuis 
votre départ, que vous ne Tétiez pendant votre séjour 
ici. » Le roi n'avait pas ignoré l'aventure; il en garda 
même un souvenir défavorable, qui ne se dissipa ja- 
mais dans son esprit prévenu. Et tout cela fit que 
Lessing voua au poëte français une haine éternelle 
que ne devaient pas assouvir quelques épigrammes 
plus ou moins acérées ! . 

Retranchez de sa vie cette aventure regrettable, et 
son talent prenait peut-être une tout autre voie. Au 

1. D'abord celle-ci, intitulée Le Poëte avare: «Vous demandez 
pourquoi Semire est un riche avare? Semire , lu poëte? Lui que lit, 
que lira la postérité. — Parce que, d'après l'arrêt luneste du destin, 
chaque poète est condamné à vivre dans l'indigence. » Après la mort 
de Lessing, on trouva, parmi ses papiers, une feuille sur laquelle on 
lisait, à l'orcasion d'une fable de Phèdre: «La morale réelle est 
celle-ci, que c'est une affaire très-délicate de vider un différend où 
les deux parties sont reconnues fourbes. Ainsi, par exemple, dans 
le procès qu'avaient ici Voilait e et le juif Hirsch, il y a quelques 
années, on aurait fort bien pu dire au juif : 

Tu non videris perdidisse quod petis! 
et à Voltaire : 

Te credo surripuisse, quod pulchre negas! 

Et celte dernière épigramme publiée également dans les OEuvres de 
Lessing, t. I, p. 32, 33, à la fin de laquelle Lessing prélend avoir 
découvert pourquoi « le plus rusé juif de Berlin » n'est pas parvenu 
à tromper « le plus spirituel des spirituels de France. » — « Voulez- 
vous comprendre pourquoi la malice du juif n'a pas de succès? Écou- 
tez cette réponse : M. de V*** était un plus grand roué que lui. » 11 
faut croire que tout cela perd beaucoup à la traduction. Adolf 
Stahr, Lessing, Sein Leben und Seine Werke. (Berlin, 18G4), p. 99. 

iv. 10 



170 LES PETITES CAUSES. 

moins cela vient-il donner quelque apparence à ce 
paradoxe privilégié de Voltaire, la prépondérance des 
petits événements dans l'histoire. En tout état de 
cause , Fauteur de la Dramaturgie, esprit original et 
indépendant, ne pouvait que concourir au mouvement 
d'affranchissement qui était depuis longtemps dans les 
aspirations de chacun, mais qui attendait un homme. 
Ce qu'on peut ajouter, c'est que cette aversion person- 
nelle contre un écrivain, le représentant le plus consi- 
dérable des lettres françaises, ne devait que surexciter 
la verve de celui à qui il était donné de frapper les pre- 
miers coups. A ce point de vue, cette petite disgrâce 
si vivement ressentie n'eut que d'heureuses consé- 
quences. Si les tragédies de Voltaire, prises à partie 
par Lessing, ne sont pas sorties de ces attaques, par- 
fois vétilleuses, sans accrocs et sans blessures, que 
nous font à nous les tragédies de Voltaire? Nous ap- 
plaudissons de grand cœur au succès d'efforts aux- 
quels, en fin de compte, l'Allemagne et la littérature de 
tous les pays durent une pléiade de poètes originaux 
qui avaient mieux à faire (et l'ont prouvé) que copier 
servilement nos écrivains et couler de pâles et ternes 
figures dans le moule déjà usé de nos tragédies. Voilà 
ce qui ne nous est nullement pénible à dire. Mais, par 
contre, nous étonnons-nous un peu de la dureté im- 
méritée avec laquelle Voltaire est traité par le biographe 
de Lessing. Est-il donc indispensablequerhommedont 
on écrit la vie ait partout et toujours inexorablement 
raison? Dans cette circonstance, Lessing se conduisit 
en étourdi de vingt-deux ans; il commit une faute 
dont, certes, il n'avait point envisagé la gravité, mais 



BONS SENTIMENTS DE RICHIER, 171 

qu'il n'est pas juste de faire retomber sur Voltaire. La 
victime de sa légèreté (c'est M Stahr qui nous l'apprend) 
se montra plus équitable. Richier ne parla jamais 
de son ancien maître qu'avec attachement et respect, 
expliquant et excusant la mesure de rigueur dont il 
avait été l'objet, et désapprouvant les attaques vio- 
lentes dirigées par son ami dans la Dramaturgie de 
Hambourg. Gela n'est -il pas concluant, quoiqu'on 
semble attribuer sa mansuétude à l'esprit « français » 
de ce Français de Louvain 1 ? 

Voltaire, s'il n'avait pas été sans reproches dans cette 
affaire des bons saxons, expia largement ses fautes par 
les angoisses et les humiliations qu'elles lui attirèrent. 
Jl prétend, et c'est tout simple, que le juif n'était que 
le prête-nom des envieux et des ennemis que lui 
avait mérité l'amitié du maître, et qu'il était la vic- 
time d'un complot dont naturellement le but était de 
le faire chasser ignominieusement de Berlin. Tout en 
restreignant singulièrement l'accusation, nous croyons 
aux ennemis, nous croyons à leur bonne volonté de le 
perdre, et, partant, à ces manœuvres, à ces insinua- 
tions déguisées de courtisans qui n'attendent pas pour 
frapper l'adversaire, qu'il se soit relevé. Le moment 
était favorable, car Frédéric était outré. Il savait à quoi 
s'en tenir sur la moralité du juif ; mais il avait peine à 



1. Richier passa au service du prince Henri, à litre de bibliothé- 
caire et conseiller des ordres (secrétaire des commandements); on le 
trouve, en 1788, en commerce suivi avec Leasing et les amis les plus 
intimes de celui-ci à Berlin, Nico'aï el Mendelssohn. Lessinq, Sein 
lebenund Seine IFt-rAt; (Berlin, lSG'O.p. 105 — Dieudnnné Thiéhault, 
Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin (Didot, 18G0), t. I, p. 230. 



H2 QUATRE MALADIES MORTELLES. 

pardonner à l'auteur de Zaïre des spéculations qui 
venaient confirmer les plaintes réitérées et trop légi- 
times de la cour de Dresde ; et ce fut la vraie cause de 
son attitude glacée. Voltaire, comprenant de son côté 
que ses rapports avec le philosophe de Sans-Souci se 
ressentiraient infailliblement dans les premiers mo- 
ments de ces déplorables incidents, pensa que le mieux 
était de ne reprendre sa place à la table et dans l'inti- 
mité de Potsdam ou de la Vigne, qu'après avoir laissé 
le temps à l'irritation et à l'amertume de se dissiper. 
Il avait conservé auprès du prince un ami , un 
défenseur zélé qui ne lui rendit pas, dans ces tristes 
circonstances, de médiocres services. C'était Darget. 
il le chargea de lui obtenir la permission de venir 
s'établir au Marquisat, pour y prendre le lait que La 
Mettrie et Codénius lui avaient conseillé avec les anti- 
scorbutiques. Il était malade, et très-malade, il avait 
besoin de solitude et encore plus de repos. Sans doute, 
était-il alors intéressé à exagérer son état, et l'on con- 
çoit que les gens qui lui eussent soutenu le contraire 
n'eussent pas été les bienvenus. Mais ce n'était jamais 
un compliment lui faire que le féliciter sur sa santé. 
Un jour, Formey, qui était avec lui en retard de poli- 
tesses, va lui rendre visite. Il le trouve au lit, et lui 
demande ce qu'il a. « J'ai quatre maladies mortelles , 
me répondit-il, et il en lit, rénumération que j'ai 
oubliée. — Vous avez pourtant fœil fort bon. — 
Ne savez-vous donc pas (en criant de toute sa force 
que les scorbutiques meurent fœil enflammé 1 ? » 

1. Formey, Souvenirs d'un citoyen (Berlin, 1789), t. I, p. 293. 



BESOIN DE SOLITUDE. 173 

Quoi qu'il en soit, il insiste auprès de Darget pour 
qu'on le laisse s'installer au Marquisat où il demande à 
rester jusqu'en mai. Il sera d'ailleurs aux portes de 
Potsdam et à deux pas de la Bibliothèque de Sans- 
Souci, où l'on ne trouvera pas mauvais qu'il aille four- 
rager à l'occasion. Cette résidence était cette même 
maison que Frédéric avait donnée d'une façon si char- 
mante, deux ans auparavant, àd'Argens, « au marquis 
de Menton, » comme l'appelle le poëte, parce que ce 
dernier était alors à Menton avec sa femme. Mais Vol- 
taire n'entend pas augmenter la dépense dont il est 
l'objet, et il réclame, comme une grâce, que la pension 
qui lui est si généreusement allouée soit suspendue 
tout durant son séjour dans cette solitude réparatrice. 

Oui, mon cher ami, tâchez d'obtenir bien respectueusement, 
bien tendrement, que ma pension soit retranchée à compter 
depuis février jusqu'au temps de mon retour... Je n'ai que 
faire d'argent, mon cher ami, je veux de la campagne, du petit 
lait, de bon potage, des livres, votre société et les nouveaux 
ouvrages d'un grand homme qui a juré de ne me pas rendre mal- 
heureux. Ce que je lui demande adoucira tous mes maux ; qu'il 
dise seulement à M. Federsdorf qu'on ait soin de moi au Mar- 
quisat. J'ai des meubles que j'y ferai porter. J'ai presque tout 
ce qu'il me faut, hors un cuisinier et des carrosses... En un 
mot, il dépend du roi de me rendre à la vie. J'ai tout quitté 
pour lui, il ne peut me refuser ce que je lui demande. Il s'agit 
de rétablir ma santé pendant deux mois et demi au Marquisat, 
et d'y vivre à ma fantaisie. Mais je veux absolument que la 
pension me soit retranchée pendant tout ce temps-là *... 

Du reste, il s'arrangera du moindre coin, il lui faut 
si peu de place et il voudrait faire si peu de bruit : 

1. Voltaire, OEavres complètes (Beuchot), t. LV, p. 557. Lettre de 
Voltaire à Darget. 

10, 



174 LE MARQUISAT. 

être oublié de toute la terre, à condition de vivre dans 
la pensée et le cœur de son auguste ami. 

Vous m'avez mandé que je pouvais, avec la permission du 
roi, aller m'établir dans cette solitude. Il n'y a qu'une seule 
chose que je demanderai à votre amitié, c'est d'envoyer un 
laquais chez la concierge du marquis de iMenton. Ce n'est pas 
vraiment dans le corps du logis du jardin, sur la rivière, que 
je veux demeurer; c'est dans le poulailler. Il ne s'agit que de 
savoir s'il y a une chambre à cheminée, et une avec un poêle ; s'il 
y avait de quoi me faire rôtir une oie et de quoi mettre de la 
viande dans un pot : le concierge me fera de bon potage. J'ai 
un peu de vaisselle d'argent, un peu de linge, des tables, des 
fauteuils, et des lits; avec cela on peut se mettre dans sa 
chartreuse. M. de Federsdorf pourra bien m'envoyer un carrosse 
pour venir à Potsdam; d'ailleurs j'aurai dans peu quatre che- 
vaux... Je serai aux ordres du roi, s'il veut quelque fois d'un 
homme qui ne s'est expatrié que pour lui; et si la maladie 
cruelle qui me ronge ne me permet pas des soupers, elle me 
pourra permettre de le voir et de l'entendre dans les moments 
où il voudra continuer à me confier les fruits de cette raison 
qu'il habille des livrées de l'imagination. Puisqu'il est le Salo- 
mon du Nord, il est juste qu'on passe par dessus les neiges pour 
l'aller entendre l . 

Voltaire se trouvait établi au Marquisat, vers le sept 
ou lehuitde mars. Son déménagement fttt effectué par 
les mulets et les chevaux royaux qui transportèrent 
ses meubles « de passade » dans ce gîte également de 
passade, à quelques pas de Potsdam, mais encore trop 
éloigné pour que pareille retraite pût être longtemps 
du goût de tous les deux. Au reste, Frédéric, qui n'at- 
tendait que l'issue du procès avec Hirsch pour repren- 
dre un commerce intime auquel il tenait encore plus 
que le poëte, lui avait conservé son appartement au 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuehot), t. LV, p. 55 i. Lettre 
de Voltaire à Dargel- à Berlin, ce 30 janvier, à minuit, 17 51. 



BAPTEME DE SIX JUMEAUX. 175 

château ; et, tout malingre, tout mourant qu'il se dit, 
l'auteur de Mahomet, y couchait la majeure partie 
de la semaine. Il retrouvait après un trop long exil, à 
la table du prince, les Algarotti, les Maupertuis, et se 
mêlait au petit cercle, tenant son ventre à deux mains, 
souffrant, travaillant, soupant, espérant toujours un 
lendemain moins tourmenté de maux d'entrailles ! . 
Frédéric semblait avoir oublié ses griefs; il ne pouvait 
d'ailleurs se passer des avis, des corrections et des ap- 
plaudissements du solitaire du Marquisat, auquel, à 
l'occasion, il dépêchait de petits billets, comme celui 
qui suit, pour le convier à de mystérieuses solennités. 
« Je vit us d'accoucher de six jumeaux qui demandent 
d'être baptisés, au nom d'Apo.lon, aux eaux d'Hippo- 
crène. La Henriade est priée pour marraine; vous 
aurez la bonté de l'amener ce soir, à cinq heures, 
dans l'appartement du père. Darget-Lucine s'y trou- 
vera, et l'imagination de ['Homme machine tiendra les 
nouveaux-nés sur les fonds' 2 . » Ces six jumeaux 
étaient les six chants du poème de Y Art de la guerre, 
que Frédéric venait de terminer, et dont la consécra- 
tion devait se faire en présence de ses deux lecteurs, 
Darget et La Met trie. 

A l'en croire, Voltaire serait l'homme le plus libre, 
le plus fortuné, s'il avait une santé \ Frédéric et lui 



1. Voltaire, OEuvres complètes (Reuchot), t. LV, p. 592. Lettre 
de Voltaire à D'Argenlal ; à Polsdam, le 21 avril 1751. 

2. Ibid., t. LV, p. 590. Lettre de Frédéric à Voltaire. L'auteur 
de Mérope répondait à celte invitation par trois stances, qui ont été 
recueillies, OEuvres complètes (Beuchot), t. XII, p. 532. 

3. Ibid,, t. LV, p. 597. Lettre de Voltaire à Devaux; à Potsdam, 
le 8 mai 1751. 



176 ENCHANTEMENTS PLUS OU MOINS SINCÈRES. 

étaient faits l'un pour l'autre. Comment en eût-il été au- 
trement? Tant de rapports, d'analogies les unissaient! 
« Sire, vous avez des crampes, et moi aussi; vous 
aimez la solitude, et moi aussi; vous faites des vers et 
de la prose, et moi aussi; vous prenez médecine, et 
moi aussi : de là je conclus que j'étais fait pour mourir 
aux pieds de Votre Majesté l . » Il se doutait bien que 
l'histoire du Juif était parvenue jusqu'à Paris, revue 
et commentée par la malveillance et la haine; il savait 
que le bruit de sa disgrâce avait également circulé, et 
son plus grand souci était qu'on le crût des mieux en 
cour auprès de celui pour lequel il avait quitté patrie, 
famille, amis. Aussi n'écrit-il point en France, qu'il 
n'insiste sur une félicité qui lui semble un rêve. C'est 
une allégresse, ce sont des hymnes de reconnaissance 
dont l'exagération devait être suspecte. « Personne 
n'est logé dans son palais plus commodément que 
moi; je suis servi par ses cuisiniers, j'ai une reine 
à droite, une reine à gauche, et je les vois très-rare- 
ment ; Louis XI Va la préférence. Point de gêne, point 
de devoir. Il faut que vous disiez cela, mon cher et 
respectable ami, afin que la bonne compagnie m'ex- 
cuse, que les méchants soient un peu punis et que l'on 
sache comment nos belles lettres sont accueillies par 
un si grand monarque 2 . » Deux mois après, il man- 
dait à madame du Deffand ce J'ai choisi heureusement 
une assez agréable retraite ; mon pâté d'anguille ne 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beucliot), t. LV, p, 599. Lettre de 
Voltaire à Frédéric. 

2. lbid., t. LV, p. G01. Lettre de Voltaire â d'Argental ; Pots- 
dam, le 29 mai 1751. 



SÉDUCTIONS DE POTSDAM. 177 

vaut pas assurément vos ragoûts, mais il est fort bon. 
La vie est ici très-douce, très-libre et son égalité con- 
tribue à la santé; et puis, figurez-vous combien il est 
plaisant d'être libre chez un roi, de penser, d'écrire, 
de dire tout ce qu'on veut. La gêne de l'âme m'a tou- 
jours paru un supplice. Savez-vous que vous étiez des 
esclaves à Sceaux et à Anet? Oui des esclaves en com- 
paraison de la vraie liberté que l'on goûte à Potsdam, 
avec un roi qui a gagné cinq batailles ; et par-dessus 
tout cela, on mange des fraises, des pêches, des ana- 
nas au mois de janvier 1 ... » 

La fin de cette lettre se comprendrait moins, si l'on 
ne savait que ces détails ne pouvaient être indif- 
férents pour madame du Deffand, à laquelle Voltaire, 
qui la connaissait bien, écrivait dans une lettre anté- 
rieure : « Conservez-vous, ne mangez point trop. » 
Bien qu'il vante les délices de Potsdam, en compagnie 
d'un roi « qui a gagné cinq batailles, » le poëte n'est 
pas tout à fait aussi libre, aussi tranquille, aussi dé- 
pourvu de soucis qu'il le proclame. Il a sa croix, lui 
aussi, et le fond de la coupe n'est pas toujours 
exempt d'amertume. Le départ de Frédéric pour Clèves 
l'a rendu à lui même, et il en profite pour donner la 
dernière main à son Siècle. Le travail le soutient, il le 
distrait d'appréhensions plus ou moins sérieuses, mais 
qui gâtent le bonheur présent. Les lettres qu'il reçoit 
de France ne contribuent pas peu à entretenir son 
agitation, ses regrets, ses angoisses. D'Argental ne s'est 



1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. G23, 624 
Lettre de Voltaire à madame du Deffand ; à Potsdam, 20 juillet 1751 



4 78 REPRÉSENTATIONS DE D'ARGENTAL. 

laissé ni convaincre ni fléchir; le passé n'a déjà donné 
que trop raison à ses prévisions, et il n'augure pas 
mieux de l'avenir, malgré tout ce que son inconstant 
ami met en avant pour le rassurer et légitimer une dé- 
termination, que l'on a peine à lui pardonner. La 
lettre qui suit est curieuse, elle fait trop d'honneur à 
l'attachement des deux anges, et elle est trop dans le 
vrai de la situation pour que l'on n'en reproduise pas 
les parties les plus caractéristiques. 

Vous savez combien votre départ m'a affligé; votre résolu- 
tion de quitter ce pays-ci, m'a désespéré; j'ai été touché et 
piqué au dernier point; mais le dépit n'a pas duré, la douleur 
seule est restée. Je n'ai pas douté de vos remords; ils sont 
venus. Vous avez senti dans toute son étendue le regret d'avoir 
quitté la patrie la plus aimable, la société la plus douce, et les 
amis les plus tendres. 

...Le roi, malgré ses torts, est encore la seule consolation que 
vous puissiez trouver dans le pays où vous êtes. Vous èles en- 
touré d'ennemis, d'envieux, de tracassiers. O.i se dispute, on 
s'arrache une faveur, une confiance, que personne ne possède 
véritablement. Le roi est une coquette qui, pour conserver 
plusieurs amants, n'en rend aucun heureux. Cette cour ora- 
geuse est cependant le seul endroit où vous puissiez vivre; hors 
de là il n'y a aucun être qui mérite que vous lui parliez. Enfin 
vous avez fui des ennemis que du moins vous ne voyiez pas, 
pour en trouver d'autres avec lesquels vous vivez sans cesse. 
Vous avez cherché la liberté, et vous vous êtes soumis à la 
contrainte la plus grande. Vous avez cru vous mettre à cou- 
vert de l'envie, et vous n'avez fait que vous approcher fc des 
envieux, et vous exposer à tous leurs traits '. 

Et Voltaire ne sentait que trop, au fond, la justesse 
de ces observations d'un ami, qui ne frappait avec 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 629, G30. 
Lettre de d'Argental à Voltaire; à Paris, ce 6 août 1751. 



JUGEMENT SÉVÈRE D'UN ÉTRANGER. 479 

cette dureté que dans l'espérance d'amener et de hâter 
son retour. D'Argental met le doigt sur la plaie. Toute 
honte bue, le poëte a raconté ses chagrins et les tra- 
casseries de cotte cour, où lous se disputent la faveur 
du prince. En France, il y avait la cour et la ville : 
était-on mécontent de la première, la seconde vous 
offrait ses compensations. Mais, en Prusse, dans ce 
sens intelligent et sociable, la ville n'existait pas-, et 
c'est ce qu'un étranger, une personne qui connaissait 
son Europe, constate également et non moins nette- 
ment, dans une lettre datée de Berlin même, en sep- 
tembre 1752. « Si les bontés de son maître, mandait 
le baron Scheffer à madame du Deffand au sujet de 
Voltaire, ne lui tiennent pas lieu de tout, il me paraît 
fort à plaindre ; car en vérité, hors le maître, ce pays- 
ci ne peut pas retenir quelqu'un qui a connu la bonne 
compagnie du pays où vous êtes 1 . » 

Madame Denis, dont le séjour en Prusse ne faisait 
pas les affaires, qui n'entendait pas sortir de France 
et que toutes les promesses trompeuses de Voltaire 
avaient exaspérée, décoche, de son côté, des épîtres mé- 
diocrement respectueuses, etlui signifie qu'elle renonce 
absolument (son absence dût-elle se prolonger dix ans) 
à surveiller ses intérêts à la Comédie française, contre 
laquelle, du reste, elle avait des griefs personnels. 
Elle eût voulu le fixer par quelque acquisition, pas trop 
loin de Paris, notamment en Normandie ; et elle charge 
Tami Cideville de leur chercher une maison dans son 

1. Correspondance complète de madame du Deffand (Pion, 1865), 
t. I, p. 150. Lettre de Scheffer à madame du Deffand; Berlin 
26 septembre 1752. 



180 M. D'HAMON. 

voisinage, où elle viendrait vivre avec Yoncle. « Cet 
oncle me tracasse toujours; il m'avait promis d'être ici 
au mois de septembre, et il me parie actuellement du 
mois de janvier. Je me fâche tout de bon, et M. de Ri- 
chelieu se met de la partie 1 .» C'était, comme on le 
voit, tout un complot de ses amis pour rappeler au 
bercail cette brebis égarée. 

Malgré l'absence de l'auteur de Zaïre, l'hôtel de la 
rue Traversière était fort hanté; on s'y amusait, on y 
jouait la comédie, on y faisait bonne chère, et Vol- 
taire ne le trouvait pas mauvais, quoique dise Long- 
champ. Il adressait même à sa nièce tous les étran- 
gers de marque qui se rendaient à Paris, ambassadeurs, 
grands seigneurs, savants, lui recommandant de les 
héberger de son mieux, ce qu'elle ne manquait pas de 
faire, avec un zèle parfois gênant pour celui qui en 
était l'objet. M. d'Hamon, envoyé de Prusse 2 , fêté, 
choyé par elle avec plus de bonne volonté que de dis- 
crétion, se fût vite fatigué d'attentions auxquelles le 
charitable Longchamp attribue une arrière -pensée 
tout à fait menaçante : « M. D Amont l'accompagnait 
aux spectacles, aux promenades. Elle lui donnait 
chaque jour quelques nouveaux convives, et c'étaient 
des gens choisis. Il y avait dans le nombre des hommes 

1. Charavay aîné, Y Amateur d'autographes (1 er décembre 18G4), 
3 e année, p. 3G4. Le lire de madame Denis à Cideville ; 3 1 juillet 17 51. 

2. Voltaire avait donné des letlres pour ses amis et ses relations 
de Paris à l'envoyé de Prusse, qu'il appdait « son camarade en cham- 
bellanie; » il est souvent question de lui dans sa correspondance de 
ce temps. Voir les OEuvrc s complètes (Beuchot), t. LV, p. 526, 537, 
542, 553, 57b, 009. — Gazette d'Utrecht, du vendredi 5 février 
1751 (n° XI). 



LES POULARDES DE PARIS. 181 

de lettres et des artistes distingués. Le soir, il y avait 
quelquefois un petit concert dans lequel elle chantait 
en s'accompagnant au clavecin. Il est très-probable 
que madame Denis avait imaginé que le chambellan 
prussien était le seul capable de lui faire oublier le 
marquis génois, et qu'elle n'aurait rien perdu au 
change si elle parvenait à s'en faire un courtisan as- 
sidu. Il est vrai que c'était aussi un jeune homme 
aimable et bien fait; mais les gens du Nord sont plus 
flegmatiques et plus froids que ceux du Midi; ils ne 
s'émeuvent pas facilement 1 . » Toujours au dire de 
Longchamp, M. d'Hamon, pour échapper à des préve- 
nances dont il ne pouvait blâmer que l'excès, au bout 
de quinze jours, allégua l'incommodité de ne point 
avoir tous ses gens sous sa main, et préféra l'insuffi- 
sance de l'hôtel garni à des civilités et des raffinements 
qui se transformaient en assujettissements. Il fallait 
que celte gêne fut grande, en effet, ou que les bontés 
de madame Denis l'alarmassent fort pour le décider à 
sortir d'une maison dans laquelle il trouvait un abri 
sans bourse délier et où il était défrayé de tout; car 
M. l'Envoyé savait compter et ne devait pas être insen- 
sible aux avantages que lui offrait l'hospitalité de la 
rue Traversière. Son économie, sa ladrerie étaient 
telles, qu'elles allaientjusqu'à compromettre le gouver- 
nement qu'il représentait et qu'elles nécessitèrent son 
rappel, « On vante tant les poulardes de Paris, disait-il 
un jour au roi ; je vous jure, sire, que pendant mon 



1. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris, 1820), 
t. Il, p. 300, 307. 

IV. U 



J8'2 BON A NISA. 

séjour dans cette ville je n'en ai jamais mangé de 
bonnes. — Je le crois, répliqua Frédéric, mais c'est 
que vous n'avez jamais voulu les payer. Vous avez eu 
grand soin de n'acheter que des poulets étiques ; je 
vous connais 1 .» Ne prenons pas trop au sérieux les insi- 
nuations d'un serviteur aliéné, dont on avait éventé et 
dérouté les manœuvres, sans pour cela concevoir une 
trop grande idée de la rigidité des mœurs de la dame. 
Le chevalier de FJorian nous a laissé d'elle un croquis 
qui ne pouvait être malveillant, et la présente sous un 
jour qui n'est rien moins qu'austère. 

J'aurais dû vous faire plus tôt, mon cher lecteur, le portrait 
de Dona Nisa, la sœur de ma tante 2 . C'était alors une femme 
de cinquante-cinq ans (en 1765), qui joignait à de l'esprit 
beaucoup de talenset une excessive bonté : elle poussait même 
cette dernière qualité jusqu'à la faiblesse. On lui reproche 
d'avoir été galante dans son jeune temps; je le crois aisément, 
et cela doit être. Dona Nisa n'est heureuse qu'autant qu'elle est 
subjuguée; son âme a tellement besoin d'être remplie, qu'elle 
aimerait plutôt une poupée que de ne rien aimer du tout. Géné- 
reuse et noble jusqu'à la profusion, jalouse du mérite des autres 
femmes, inconstante dans tous ses goûts et oubliant aussi vite 
les injures que les services 3 . 

C'est bien ainsi que nous nous la figurons par la 
correspondance de son oncle et les révélations de son 
entourage. Elle eut plus d'une affection. La façon 

t. Dieuclonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 18G0), t. Il, p. 117. 

2. Madame de Fontaine avait épousé en secondes noces M. de 
Florian, l'oncle de l'aimable auteur de Gonzalve de Cordoue et d'Estelle 
et Némorin. 

3. Florian, La Jeunesse de Florian ou Mémoires d'un jeune Espa- 
gnol (Paris, Uenouard, 1820), p. 2i. 



D'ARNAUD AMOUREUX DE MADAME DENIS. 183 

dont Marmontel parle de ses relations avec elle don- 
nerait à penser qu'elle eut au moins un faible pour 
lui, bien qu'il ne le dise point. Ce n'est là qu'un 
soupçon ; mais nous savons, par des lettres fort ten- 
dres, qu'elle ne se piquait pas d'être un cœur de roc, 
et qu'elle ne désespérait, le cas échéant, que jusqu'à 
un certain point l'homme sensible qui la trouvait 
adorable. Comme on l'a dit déjà, madame Denis, après 
la mort de son mari, en 1744, avait quitté Lille et était 
venue s'établir rue du Bouloi, où elle tint sa maison, 
reçut les amis de son oncle, qui venait s'y oublier 
quelquefois, les courts instants de liberté que lui lais- 
sait l'absorbante châtelaine de Cirey. Une telle vie est 
incompatible avec la fidélité des regrets; il faut plus 
de concentration et de solitude à une douleur qui re- 
pousse toute consolation. Après avoir sincèrement et 
suffisamment pleuré son mari, madame Denis avait 
séché ses larmes, et pris son parti sur un malheur 
irréparable. Pourquoi eût-elle fermé la porte aux mille 
distractions qui s'offraient à elle? Un galant se pré- 
senta, et on lui sourit, tout en lui déclarant qu'il n'ob- 
tiendrait rien. C'était le protégé de l'oncle, c'était 
d'Arnaud. Le personnage était sentimental; il se pré- 
tendait fort amoureux, et on pouvait le croire à toutes 
les sottises qu'il débitait. Madame Denis avait du aller 
passer l'automne de 1747 à Yillier, dans sa famille, ce 
qui avait donné lieu à une petite correspondance qui 
nous est parvenue. Baculard se meurt d'ennui et d'a- 
mour, et il chante son martyr en vers et en prose, 
ce Revenés donc, lui écrit-il, me rendre la vie que vous 
m'avés emportée, j'attends mon âme, je ne suis plus 



184 BILLETS TENDRES. 

qu'un automate qui vivra, je ne dirai pas quand il 
plaira à Dieu, mais quand il vous plaira 1 .» Il l'appelle 
sa « chère petite maman , » et aussi « charmante 
mimi, » et finit sa lettre par lui souhaiter un bon es- 
tomac, d'excellentes digestions, de bons et longs sou- 
pers; toutes choses qui, au dix-huitième siècle, mar- 
chaient de pair avec l'amour. A ce poulet des plus 
tendres, la sensible madame Denis répondait de même 
encre, et, comme lui, en prose et en vers : 

Votre lettre est charmante et malgré toute l'indiférence que 
vous me reprochez elle m'a fait un plaisir extrême, non-seule- 
ment je ne veux pas que vous mouriez pour me donner du plai- 
sir, mais moi, je meure d'envie de vous voir et suis tout à fait 
fâchée de n'être point à Paris, je travaille fort peu et ne vois 
point ici les gens que j'aime, Le plan de ma comédie est fait à 
demeure et environ quatre vingt vers. C'est bien peu mais je 
n'ai pas un cardeure à moi ecceplé le tems que je prans sur 
mon someile. Gela me désespère. Sans le Sopha* il y a quatre 
jours que je vous aurois écrit mais deux femmes qui ne l'avoient 
jamais lu me lont volé et ne font que de me le rendre. Votre 
jalousie me divertit. Je suis ici avec deux tentes trois cousines 
un oncle qui n'est pas le véritable, un frère, une sœure et un 
beau-frère et trois cousines. Il est plaisant qu'elle trouve à mor- 
dre sur de pareils sujets. Montigni 3 est venu passer deux jours 

1. Etienne Charavay, Y Amateur d'autographes (Paris, 1SG9), 
8 e année (1 er et 15 juin 1809), p. 17 3, 17 4. Lettre d'Arnaud à ma- 
dame Denis. Cette lettre est sans date; mais comme il est question 
du séjour à Paris de d'Argens dans la réponse de madame Denis, l'hé- 
sitation n'est pas possible. Le marquis était arrivé à Paris le 12 
août 17 47, et s'y trouvait encore en novembre, comme nous l'ap- 
prend sa correspondance avec le roi de Prusse. Œuvres de Frédaic 
le Grand (Berlin, Preuss), t. XIX, p. 17 et 33. Il était descendu à 
V Hôtel de Strasbourg, rue du Sépulcre, faubourg Saint-Germain. 

2. Le roman de Crébillon iils. 

3. Mignot de Montigny , son cousin germain, le fds de son oncle 
et tuteur, Mignot de Montigny, président trésorier de France. Pro- 
bablement madame Denis se trouve là eu pleine famille des Mignot. 



ÉCHANTILLON POÉTIQUE. 185 

ici, mais je n'ai pas eu en conscience la plus petite envie de 
lui plaire. Je ne connois plus que le plaisir de vous voir et de 
travailler. 

Oui les muses feront le charme de ma vie 
Je le scens je me livre à leurs divins transports 
Amour je te fuirai, mais s'il lui pront envie 
De me donner des fers de braver les efforts 
D'un cœur qui se deffent contre sa tiranie 
Qu'il choisisse ses traits ou je ne puis aimer 
Il peut sur le vulgaire à son gré s'essaier 
Enchainer la constance avec la perfidie 
Le mensonge et la fraude avec la vérité 
Je brave sa puissance et craint peu sa furie 
Non, mon cœur ne poura se donner qu'au génie 
Et je scens que c'est vous qui l'avez enchanté. 



Pardonez moi si j'écris de mauvais vers alexandrins dans 
une lettre mais comme je travaille continuelement k ma co- 
médie je veux pendant quoique temps m'accoutumer à faire 
des vers de la même mesure aiïin de me fortifier et de ne point 
déranger mon petit serveau féminin. 

Mon frère J a fait ici un sermon il doit le prêcher le jour de 
la Tousaintcela nous divertira. A propos de sermon, comment 
va votre tragédie 2 . Si vous n'y travaillez pas je croirai que 
vous ne m'aimez plus du tout. Écrivez-moi sçavez vous qu'il y 
aura du comique dans ma comédie Dieu veuiie que je fasse 
rire, pourvu que ce ne soit pas à mes dépens, avez vous fait, 
quel qu'arrangemens avec vos libraires vous scavez combien 
je m'intéresse a tout ce qui vous touche. Le marquis d'Argences 
est il à Paris. Je voudrois bien y être moi, mais je me trouve 
obligée de soutenir la gageure parceque je suis ici au milieu 
de ma famille adieu, écrivez moi et contez sur ma plus tendre 
amitié 3 . 

1. Alexandre-Jean, celui qui fut abbé de Seellières, et transportera 
à son abbaye les restes du patriarche de Ferney. 

2. La Suint-Bar thélemy. Quant à madame Denis, c'est de la 
Coquette punie dont elle veut parler. 

3. Charavay aîné, Catalogue d'autographes (cabinet de M. Durner), 
du mercredi 8 décembre 18G9, p. 2, n° 4. Lettre de madame Denis 
à d'Arnaud; 1G octobre. 



1S6 LE MARQUIS DE XIMENÈS. 

Cette lettre n'est pas décourageante , et, bien que, 
dans un autre poulet, elle lui dise : « Je vous aime de 
tout mon cœur mais je ne veux pas avoir d'amant 1 , » 
nous n'oserions assurer que l'éloquent Baculard ne 
fût venu à bout des scrupules de madame Denis. 
Les deux amants craignaient-ils que le poëte ne se 
doutât de quelque chose, et d'Arnaud, tout le premier, 
éprouvait-il quelque gêne à se trouver chez sa maî- 
tresse en présence de l'oncle? « J'ai bien de la peine à 
croire, mon cœur, lui écrivait celle-ci , que Voltaire 
vienne souper ce soir ici; il sera enguagé avec cette 
femme (madame du Châtelet) , mais je ne peut pas 
me dispencer de le lui proposer le marquis d'Àrgences 
y venant, qui est son ami. Adieu : je sans, si Dieu ne 
m'aide, que je vous aimerai à la folie. » 

Présentement, nous la voyons entêtée du marquis de 
Ximenès (le marquis de Chimenès, comme l'appelle Vol- 
taire), un original, dont l'existence, ainsi que celle de 
son ami, le comte de Lauraguais, s'est prolongée jus- 
qu'en pleine Restauration. C'était, avant tout, un écer- 
velé, un inconsistant, entassant folie sur folie, affectant 
l'étrangeté des idées et préférant être absurde que res- 
sembler à tout le monde. M. d'Autrep disait de lui : 
« C'est un homme qui aime mieux la pluie que le 
beau temps, et qui, entendant chanter le rossignol, 
dit : Ah! la vilaine bête 2 ! » Ses débuts promettaient au 
moins un brillant officier; et, dans une note du Poème 

1. Charavny aîné, Catalogue d'autographes (cabinel deM. Durner), 
du mercredi 8 décembre J 869, p. 2, n° 4. Lettre de madame 
Denis à d'Arnaud; ce vendredi, à 3 heures après midi. 

2. Chamfort. OEuvres (Lecou, 1852), p. 30. 



BRUITS DE MARIAGE. 187 

de Fonlenoi, Voltaire nous dit qu'il eut son cheval tué 
sous lui en reformant une brigade 1 . Mais la mort de 
son père lui ayant mis la bride sur le cou, il quitta 
l'armée, en 1746, pour se mêler à la vie littéraire. Il 
était jeune, avait un beau nom; ses extravagances, ses 
succès de coulisses l'avaient mis à la mode, et il n'est 
pas étonnant qu'il eût donné dans l'œil de madame 
Denis, qui le trouvait fort à son goût, quelque mal 
qu'elle ait dit de lui plus tard. Leur intimité alla assez 
loin pour rendre vraisemblables des projets de mariage. 
« Je ne crois pas que ma nièce épouse le marquis de 
Chimenès, écrit Voltaire à Darget, en janvier 1751; 
mais tout Paris le dit, et tout peut arriver 2 . » Plus 
d'un an après, précisément à l'heure où nous som- 
mes, la question était encore pendante, et le poëte 
mandait au même Darget : « J'aurais plus besoin d'a- 
voir ma nièce auprès de moi que de la marier au mar- 
quis de Chimènes. Si elle prend ce parti, ce que je ne 
crois pas, je vais sur le champ demander mademoiselle 
Tetian en mariage. Nous aurons un apothicaire pour 
maître d'hôtel, et je lui donnerai de la rhubarbe et du 
séné pour présent de noces. » Le mariage ne se fit pas 
pourtant, et madame Denis ne s'exprimera, dans la 
suite, sur le compte du marquis, que de la façon la 
plus outrageante. 

Si l'acharnement des rivaux et des envieux avait été 
une des causes déterminantes de la fugue de Voltaire 



1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot) , t. XII, p. 135. Poëme 
de Fontenoi. 

2. Ibid., t. LV, p. 538. Lettre de Voltaire à Darget; Berlin, 
4 janvier 17 51. 



188 RETOUR DE FAVEUR. 

en Prusse, les choses étaient bien changées depuis. 
Le public avait senti la perte qu'il avait faite et com- 
mençait à regretter un coup de tête si fatal à ses plai- 
sirs. Les puissances elles-mêmes s'étaient associées à 
ce revirement de l'opinion, et ce qui le prouvait mieux 
que tout le reste, c'est que ce terrible Mahomet, que le 
ministre avait dû jadis interrompre, malgré son succès, 
àlatroisièmereprésentation,avaitvuleveri'interditdont 
il était frappé. Nous savons que Crébillon avait refusé 
son approbation. On voulut, cette fois encore, soumet- 
tre la pièce à sa révision, mais il répondit assez sensé- 
ment que les mêmes raisons qui l'avaient empêché de 
l'approuver, en 1742, subsistaient toujours, et que, 
d'ailleurs, il ne voyait pas que son attache fût si néces- 
saire, puisque Mahomet avait été joué trois fois et qu'il 
avait été retiré sans avoir été ouvertement défendu. On 
chercha donc un autre censeur à la tragédie, et le choix 
se porta sur d'Alembert, donll'approbation, cela va de 
source, ne se fit pas attendre, a M. d'Argentalet M. l'abbé 
Chauvelin, nous dit Collé, ont remué ciel et terre pour 
qu'on la reprît; ils sont plus fanatiques de Voltaire 
que Seïde ne l'est de Mahomet 1 ... » 

Mahomet reparut, le jeudi 30 septembre, devant 



1. Collé, Journal (Paris, 1805), t. 1 , p. 438, décembre 17 51. 
Aussi ces deux amis dévoués et résolus sont-ils l'objet des atlaques et 
des plaisanteries les plus plates. Chauvelin, qui n'avait guère plus de 
trois pieds de haut, est traité de sapajou dans une épigramme attri- 
buée au Hoi ; et d'Argental est désigné sous le sobriquet de frère Nicaise 
dans une sorte d'annonce qui courut tout Paris sans trop le devoir à 
ce qu'elle avait de spirituel. Clément, Les Cinq années littéraires ou 
Nouvelles littéraires des années 1748-1752 (la Haye, 1751), t. 111, 
p. 204, 205, 20G ; Paris, l« r octobre 1751. 



REPRISE DE MAHOMET. 189 

une chambrée des plus complètes et acclamé avec un 
enthousiasme réparateur. Ce fut Lekain qui joua le 
rôle de Seïde. Nous avons assisté à ses commence- 
ments à l'hôtel de Clermont et chez Voltaire. Quelque 
temps encore, et en attendant que de plus vastes scènes 
lui fussent ouvertes, il s'était fait applaudir « en bour- 
geoisie » selon son expression, et s'était conquis des 
protecteurs et des prôneurs. Il venait de se marier 
(28 juillet 1750) avec mademoiselle Sirot qu'il devait, 
malgré une vocation médiocre, imposer à la comédie 
six ans après 1 , lorsqu'il obtint un ordre de début 
pour le 17 septembre dans le rôle de Titus, de la 
tragédie de Brutus. Lekain avait contre lui les traits 
les moins avantageux, ce C'est un jeune homme de 23 h 
24 ans 2 , qui n'est point mal fait, mais dont le visage 
est hideux , et l'air passablement ignoble , » nous dit 
Collé, qui, du reste, ne lui trouve guère plus de talent 
que de figure 3 . Il avait surtout d'énormes sourcils qui 
lui donnaient une expression sombre et farouche 4 . Il 
fallut à Lekain tout son génie et plus d'une année 
de lutte et d'efforts, pour faire oublier ou accepter son 
aspect disgracieux et sans distinction. Collé, tout en 
lui refusant l'émotion, lui reconnaît d'assez beaux 
gestes, a quelque sorte d'intelligence, » et une cer- 
taine habileté à varier ses tons. «Mais, je le répète, je 

1. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire (Pion, 
1807), p. 305. 

2. Lekain n'avait, en réalité, que vingt ans et demi, étant né le 
31 mars 1729. 

3. Collé, Journal (Paris, 1805), t. I, p. 285, 286. 

4. Madame Vigée-Lebrun , Souvenirs (Charpentier, 1869). t. I, 
p. 28. 

11. 



IflO DÉRUTS DE LEKÂIN. 

ne lui crois point d'entrailles. Il ne m'a point ému dans 
ce rôle de Titus, qui n'est pas un rôle des moins vifs et 
des moins pathétiques qui soient au théâtre. Il m'a 
laissé froid, donc il a tort; et ce sont de ces sortes de 
torts dont on ne revient point... » Lekain en revint 
pourtant, et Collé est bien forcé de modifier son pre- 
mier arrêt; il est vrai qu'il fera plus d'une réserve. 
« Mais jamais ce monstre à voix humaine ne m'a 
remué que désagréablement; il ne me paroissoit placé 
que dans les rôles où il faut être horrible, comme dans 
l'orphelin de la Chine. » Quoi qu'il en soit, Lekain, qui 
n'avait rencontré que de la bienveillance jusque-là , 
trouva un accueil bien différent auprès du public et 
de quelques uns de ses camarades, d'une femme 
surtout, connue cependant pour la générosité et 
l'élévation de ses sentiments. « Le Théâtre-François, 
nous dit-il, me fut interdit depuis le \ 1 novembre de 
cette année (1750) jusqu'au 21 février de l'année sui- 
vante, par la caballe iufâme de mademoiselle Clairon 
qui avoit menacé la cour et la ville de sa retraite, si 
l'on ne me congédioit ; cependant un petit nombre de 
femmes puissantes, quoiqu'honnêtes, eut tellement 
pitié de mon malheureux sort, que, malgré les menaces 
et les cris injurieux de mon adversaire, M. le duc 
de Gesvres me donna un ordre pour débuter une 
seconde fois à la ville et à la cour *. » Et il s'efforçait, 
depuis huit mois, d'apprivoiser son auditoire, quand il 
fut chargé du rôle de Seïde. Mieux eût valu sans doute 
lui confier celui de Mahomet qu'il avait joué trois fois 

1. Bibliolhèque impériale. Manuscrits. F. R. 12632» Journal de 
Lekain, t. I, p» 5. 



ESSAIS D'INTIMIDATION. 191 

sur le théâtre de la rue Traversière et sur le théâtre du 
prince de Conti, au Temple; mais les chefs d'emploi 
n'étaient pas gens à se dessaisir, et La Noue n'eût pas 
cédé de bonne grâce un rôle dans lequel il s'était en 
quelque sorte incarné. L'auteur de Dupuis et Désig- 
nais, qui a consacré un long passage à la pièce, ne 
nous dit rien de l'interprète ; mais ce silence est à 
l'avantage de Lekain , qui impressionna vivement 
la salle entière par la force de son jeu, et aida puis- 
samment au succès de ce drame terrible. 

Revenons au poète. Les circonstances n'étaient-elles 
pas des plus propices pour un retour? Dans son désir de 
reconquérir Voltaire, d'Argental use de tous les moyens 
de persuasion, voire d'intimidation. C'estau nom désinté- 
rêts de sa gloire qu'il l'adjure de rompre avec la coquette 
de Potsdam et de Sans-Souci, qui ne saurait lui tenir 
lieu de tout ce qu'il lui a sacrifié. Qui veillera aux répé- 
titions de cette Rome sauvée, l'objet des prédilections 
du poëte? Qui prendra sur soi d'indiquer la note aux 
comédiens, de se substituer à la pensée, aux intentions 
de Fauteur? « il est impossible de la donner sans vous; 
il y a une perfection à mettre à la pièce que vous n'a- 
percevrez que quand vous verrez les choses de plus 
près; et les acteurs ne sauraient la bien jouer sans vos 
avis. Vous rendrez les bons excellents, et les médiocres 
supportables. 11 est sûr que, réflexions faites, nous ne 
nous chargerons jamais, vous absent, de donner un 
ouvrage dont le succès sans vous peut être incertain, 
qui est assuré lorsque vous y serez... » Mais les co- 
quetteries, les câlineries avaient repris de plus belle 
entre l'auteur de la Henriade et le Salomon du Nord. 



192 VOLTAIRE S'OBSTINE. 

On se disait des mots tendres, et l'on feignait un aban- 
don et une sécurité que l'on ne pouvait plus avoir. Si 
Frédéric soumettait à son reviseur ses moindres ébau- 
ches, Voltaire n'eût rien voulu publier sans avoir l'avis 
et l'approbation de cet esprit si sûr et si délicat. « Je 
demande en grâce à Votre Majesté, lui écrivait-il, de 
lire ma Rome. Votre gloire est intéressée à ne laisser 
sortir de Potsdam que des ouvrages qui soient dignes 
du Mars- Apollon qui consacre cette retraite à la posté- 
rité. Sire, il faut, sauf votre respect, que vous et moi, 
pardon du vous et du moi, nous ne fassions que du 
bon, ou que nous mourrions à lapeine 1 . » Si ces chat- 
teries ne font que dissimuler imparfaitement la con- 
trainte qui règne au fond des cœurs, au moins indi- 
quent-elles la volonté, chez Voltaire, de ne pas déserter 
le champ de bataille et de demeurer, coûte que coûte. 
Aux amis, à la nièce, l'on objectera que le Siècle de 
Louis XIV est sous presse à Berlin et une nouvelle 
édition des œuvres en préparation à Dresde; le moment 
serait mal choisi pour entreprendre un voyage qui n'est 
que différé 2 . Ce ne sont là que des prétextes ; malgré 
les dégoûts, on s'obstine. Après tout, l'on est le con- 
seiller et l'ami d'un grand roi; et cela vaut cent fois 
mieux, en dépit des picoteries, des coups dégriffé, que 
plier l'échiné à Versailles et retrouver à Paris la même 
animosité, les mêmes haines, les mêmes persécutions; 
card'Argental avait beau dire, tout cela ne s'était apaisé 



1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot),t. LV, p. 637. Lettre de 
Voltaire à Frédéric. 

2. Jôîrf., t. LV, p. 64'». Lettre de Voltaire à d'Argental; à Berlin, 
le 28 août 1761. 



ÉCHANGE DE MADRIGAUX. 4 93 

qu'à la condition qu'il demeurerait éloigné. Mais 
bientôt certains indices, certaines révélations vien- 
dront jeter le poëte dans une inquiétude et des per- 
plexités qui avaient bien leur raison d'être, comme on 
en pourra juger. 

Voltaire, dont les relations étaient tendues avec plus 
d'un, avait aussi ses amis. L'esprit, la folie de La Met- 
trie, cette impertubable gaieté avaient trouvé grâce 
devant lui ; et, s'il fait, à l'occasion, bon marché de 
son jugement et de sa raison, il le proclame d'agréable 
et d'amusante humeur, et lui témoigne de l'affection. Il 
le chante et le persifle en vers, mais de façon à flatter 
plus qu'à blesser l'auteur du Machiavel en médecine, 
qui n'était intraitable qu'à l'égard de ses confrères. 

Je ne suis point inquiété 
Si notre joyeux La Mettrie 
Perd quelquefois cette santé 
Qui rend sa face si fleurie ; 
Quelque peu de gloutonnerie 
Avec beaucoup de volupté 
Sont les deux emplois de sa vie. 
Il se conduit comme il écrit; 
A la nature il s'abandonne, 
Et chez lui le plaisir guérit 
Tous les maux que le plaisir donne. 
Muses, Grâces, tendres Amours, 
Avec lui finit votre règne 1 

Et La Mettrie de répondre : 

Moi , je suis fort inquiété 

Quand des auteurs le plus illustre, 

A peine à son douzième lustre, 

Jouit d'une faible santé ; 

Je crains que de ses heureux jours 

Le flambeau brillant ne s'éteigne. 



194 LE MAt, DU PAYS. 

Mais pourquoi faut-il que je craigne 
La mort pour qui vivra toujours; 
Pour qui, dans sa douleur profonde, 
Le plus célèbre roi du monde 
Fera dresser à Sans-Souci 
Un monument éternel comme lui 1 ? 

Cet intrépide viveur, qui eût dansé sur un volcan, 
qui semblait si fort s'accommoder de la table et de la 
familiarité du philosophe de Sans-Souci, a son ver 
rongeur, tout comme un autre : c'est le mal du pays. 
Il se meurt d'envie de revoir la France, et il supplie 
secrètement Voltaire d'engager le duc de Richelieu à 
à lui faciliter son retour 2 . Cette négociation, dont se 
charge le poète, délie la langue à La Mettrie et amène 
plus d'une confidence. Il n'était pas d'ailleurs malaisé 
de le faire parler, et Voltaire en sut bientôt beaucoup 
plus qu'il n'en eût voulu apprendre. 

Ce La Mettrie, mande-t-il à sa nièce, est un homme sans 
conséquence, qui cause familièrement avec le roi, après la 
lecture. Il me parle avec confiance; il m'a juré que, en parlant 
au roi, ces jours passés, de ma prétendue faveur et de la petite 

1. Aszésat , V Homme machine , par La Mellrie (Paris, 1S(;;">), 
p. xx, xxi. — Ce ne sont pas, du reste, les seuls vers que Voltaire 
lui ait adressés; on peut citer encore ceux qui débutent ainsi : 

Allez, courez, joyeux lecteur, 
Et le verre à la main, coiffé d'une serviette 



Voltaire, OE livres complètes (Reuehot), t, LV, p. G 15. Lettre de Vol- 
taire à La Mettrie ; à Potsdam. 

2. « Il demande s'il peut revenir en France, s'il peut y passer 
une année sans être recherché... Je vous supplie, Monseigneur, de 
vouloir bien me mander si le vin de Hongrie se gale sur mer : s'il ne 
se gâte pas, La Mettrie partira; s'il se gâte, La Mettrie restera... » 
Voltaire, OEnvres complètes (Beuchot) , t. LV, p. 472. Lettre de Vol- 
taire à lîichelieu ; août 11750. 



L'ÉCORCE D'ORANGF. 105 

jalousie qu'elle excite, le roi lui aurait répondu : « J'aurai be- 
soin de lui encore un an tout au plus; on presse l'orange, et 
on en jette l'écorce. » 

Je me suis fait répéter ces douces paroles; j'ai redoublé 
mes interrogatoires; il a redoublé ses serments. Le croirez- 
vous? dois-je le croire? cela est-il possible? Quoi! après seize 
ans de bontés, d'offres, de promesses; après la lettre 1 qu'il a 
voulu que vous gardassiez comme un gage inviolable de sa 
parole!... 

Vous imaginez bien quelles réflexions, quel retour, quel em- 
barras, et, pour tout dire, quel chagrin l'aveu de La Mettrie 
fait naître. Vous allez me dire : partez; mais moi je ne peux 
pas dire : partons. Quand on a commencé quelque chose, il 
faut le finir; et j'ai deux éditions sur les bras, et des engage- 
ments pris pour quelques mois 2 . Je suis en presse de tous les 
côtés. Que faire? Ignorer que La Mettrie m'ait parlé, ne me 
confier qu'à vous, tout oublier, et attendre 3 ..". 

Aussi, à dater de ce jour, Voltaire n'aura plus ni 
sécurité, ni confiance. L'épée de Damoclès sera inces- 
samment suspendue sur sa tête. Il n'en fera pas moins 
la bouche en cœur, il n'en soupera pas moins gaie- 
ment avec les amis du roi, il n'en sera que plus cares- 
sant et plus tendre. Mais cette diable iïécorce ne lui 
laisse pas un moment de trêve, il a beau se dire, beau 
se répéter que c'était là un propos sans conséquence, 
peut-être inventé par cet écervelé qui en avait fabriqué 
bien d'autres, rien n'y fait. « Je rêve toujours à Yécorce 

1. Celle du 23 août 17 50. 

2. La première édition du Siècle de Louis XIV, qui s'imprimait à 
Berlin, comme on l'a dit plus haut, et la nouvelle édition de ses 
OEnvrcs, que le libraire Wallher publia à Dresde, en 17 52, en sept 
volumes in-12. 

3. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchoi), t. LV.p. G58, 050, 600. 
Lettre de Voltaire à madame Denis; à Berlin, le 2 septembre 1751. 
— t. XL, p. 87, 88. Mémoires pour servir à la vie de M. de Voltaire* 
écrits par lui-même* 



196 INDIGESTION DE PÂTÉ. 

d'orange, écrit-il à sa nièce, six semaines après cette 
maudite confidence... Celui qui tombait du haut d'un 
clocher, ajoutait-il, et qui, se trouvant fort mollement 
dans l'air, disait : bon, pourvu que cela dure, me res- 
semblait assez '. » Il voulait douter et s'y employait de 
son mieux : il espérait, un jour ou l'autre, faire con- 
venir La Mettrie qu'il l'avait pris pour dupe; il le 
tournait et retournait de cent façons, sans arracher le 
moindre mot qui ressemblât à un désaveu. Cet espoir 
d'ailleurs, ne tardait pas à lui échapper. 

Si Voltaire, si Frédéric, et par prudence et par ré- 
gime, ne se départaient pas l'un et l'autre de cette 
sobriété stricte qui est le secret des longues existences, 
il s'en fallait beaucoup qu'ils donnassent le ton aux 
autres tenants des soupers de Potsdam et de Sans- 
Souci. La Mettrie, lord Tyrconnel, entre autres, étaient 
de vrais pourceaux d'Épicure, se gorgeant avec une 
sorte d'emportement et de frénésie. Milord était depuis 
longtemps dans le plus piteux état; et Voltaire, dans 
quelques-unes de ses lettres, le dit presque aussi malade, 
presqu'aussi moribond quelui même, ce qui, à son sens, 
est beaucoup dire. Un jour, il envoie prier La Mettrie 
de le venir trouver pour le guérir ou l'amuser. Celui-ci 
arrivait chez son malade, au moment où madame Tyr- 
connel se mettait à table. Il s'assied, mange, boit, plai- 
sante, disserte, lutte de verve et d'appétit avec tous les 
convives. C'était au mieux, quoiqu'il en eût jusqu'au 
menton, quand on vint à servir un pâté d'aigle « dé- 
guisé en faisan, » envoyé du Nord, bien farci de mau- 

1. Voltaire, OEuires complètes (Beuchot), t. LV, p. 682, G83. 
Leltre de Vollaire à madame Denis; à Polsdam, le 29 octobre 1751. 



SAIGNÉE INOPPORTUNE. 197 

vais lard, nous dit Voltaire, de hachis de porc et de gin- 
gembre. Notre La Mettrie engloutit tout le pâté '. On 
devine ce qu'il en résulta. « Il prit la fièvre, raconte 
d'Argens; le chirurgien lui conseilla deprendre l'émé- 
tique: « Non dit-il, je veux accoutumer l'indigestion à 
« la saignée, et démentir tous les raisonnements des 
« médecins allemands. » Il se fit donc saigner, quelque 
chose que pût lui dire le chirurgien ; quatre heures 
après la fièvre redoubla, et devint inflammatoire : toute 
la nourriture, qui étoit dans l'estomac, aïant passé 
aisément dans le sang, par la facilité que la saignée lui 
en avoit donnée. Il vécut encore trois jours dans le 
délire, et mourut dans la maison de l'envoie de France 
plutôt plaint que regretté des gens qui Tavoient 
connu 2 . )) Il avait prié lord Tyrconnel de le faire en- 

1. Voltaire, OEuvres complètes, t. LV, p. 688, G89. Lettre de 
Voltaire à madame Denis; à Potsdam, le 14 novembre 1751. 

2. Marquis d'Argens, Ocellus Luc anus (Utrecht, 17G2),p. 248. — 
L'abbé Denina, ï.a Prusse littéraire tous Frédéric //(Berlin, 1791), 
t. III, p. 2G, 27. — OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), 
t. XXVII, p. 203. Lettre de Frédéric à la margrave de Bayreuth ; 
le 21 novembre 1751. — Au lieu de trois jours, le comédien Désor- 
mes, qui prétend avoir été le témoin de la dernière extravagance de ce 
fou incorrigible, dit vingt jours; mais c'est incontestablement là 
une méprise du compositeur. « 11 vivoit , raconte-t-il , depuis trois 
ans, heureux, aimé et estimé, également cher à la cour et à la ville, 
lorsqu'il fut attaqué de la maladie qui l'a mis au tombeau. Nous 
avions dîné ensemble chez milord Tyrconel. 11 y avoit un pàlé garni 
de truffes, dont il mangea prodigieusement. Au sortir de table, il se 
sentit l'es lomach chargé, et me proposa une partie de billard, que 
j'acceptai, et qu'il ne put achever. Il se trouva mal , et on le mil au 
lit chez milord Tyrconel. Il appeloit tous les médecins des empoi- 
sonneurs; il n'a pas voulu sans doute faire exception; car il s'est 
empoisonné lui-même. Il s'est fait saigner huit fois et a pris des bains 
pour une indigestion. 11 est mort après vingt jours de maladie, le 
1 I novembre 1751 , à trois heures du malin, âgé de quarante-trois 



\\)S MORT DE LA METTRIE. 

terrer dans son jardin, mais on ne crut pas devoir 
souscrire à ce souhait. « Son corps enflé et gros comme 
un tonneau a été porté, bon gré, mal gré, dans l'église 
catholique, où il est tout étonné d'être. » On se demanda 
comment il était mort : était-ce en médecin ou en chré- 
tien? Ses derniers moments avaient- ils été le démenti 
de sa vie sceptique et matérialiste; en un mot, selon 
une expression familière à la margrave de Bayreuth, 
avait-il fait le plongeon ' ? Sabatier de Castres prétend 
qu'il voulut constater son repentir par des preuves non 
équivoques 2 . Il reste démontré que ce gourmand mou- 
rut en philosophe 3 . « J'en suis bien aise, nous a dit 
le roi, pour le repos de son âme. Nous nous sommes 
mis à rire et lui aussi 4 . » C'était bien pour l'intimité; 
pour le public la note devait être différente. 

ans. Il a quitté la vie à peu près comme un bon acteur quille le 
théâtre, sans autre regret que celui de perdre le plaisir d'y briller 
et d'être applaudi... » Fréron, Lettres sur quelques écrits de ce temps 
(Nancy, 1753). Lettre de M. Désormes, premier comédien du roi de 
Prusse, au sujet du célèbre La Mettrie. 

1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. II, p. 302. 

2. Sabatier de Castres, Les trois siècles (Amsterdam, 1775), 1. 111, 
p. 78. 

3. Le chapelain de Tyroonnel, un prêtre irlandais, le père Mac- 
Mahon , stimulé par quelques personnes , pénétra près du lit du 
malade, au chevet duquel il s'assit, attendant une occasion de le 
rappeler à des sentiments plus chrétiens. La Meltrie, dans un de ses 
accès, s'était écrié : « Jésus-Marie ! » Le chapelain, saisissant ce mo- 
ment, lui dit : « Ah ! vous voilà enfin retourné à ces noms consola- 
teurs ! — Mon père, répondit le moribond, ce n'est qu'une façon de 
parler. » 11 expirait, quelques minutes après. INicolaï. Anekdoten von 
Konig Friedrich H von Preusscn und von cn'ujen Personen die uni Uni 
ivaren (Berlin, 17 90) , premier cahier, p. 20. — Thomas Carlyle, 
History of Friedrich II of Prussia (Leipzig, 1804), vol. IX, p. !);», 93. 

4. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot) , t. LV. p. 097. Lettre 
de Voltaire à madame Denis; à Potsdam , le 24 décembre 1751 . 



LE SIECLE DE LOUIS XIY ORTHOGRAPHE DE VOLTAIRE. 

LA P.EAUMELLE A DERLIN. 

Frédéric, qui aura le malheur de survivre à tous 
ses amis, se donnait le soulagement, quand il en perdait 
un, de composer son éloge, qu'il faisait lire ensuite 
dans son académie parfois aussi embarrassée qu'ho- 
norée de pareilles communications. L'homme de let- 
tres, s'il ne prédominait point, marchait au moins 
de pair avec le roi, et l'auteur de YAnti- Machiavel 
ne laissait point échapper une occasion de faire des 
vers ou de la rhétorique. Ces éloges étaient-ils en 
effet autre chose que de la rhétorique, et qu'est-ce, 
sinon un mélange de déclamation et de persiflage que 
ces dernières phrases de l'éloge de l'auteur de Y Homme 
machine? «La nature l'avait fait orateur et philosophe, 
mais un présent plus précieux encore qu'il reçut d'elle 
fut une âme pure et un cœur serviable. Tous ceux aux- 
quels les pieuses injures des théologiens n'en impo- 
sent pas regrettent en M. La Mettrie un honnête 
homme et un savant médecin '. » Qu'entendait Fré- 

1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. VII, p. 27. 



200 ÉLOGE DE LA METTRIE. 

déric par une âme pure ? Son portrait par Voltaire a le 
mérite de la précision et nous rend certes mieux l'ori- 
ginal. « Aviez-vous entendu parler, écrit-il à d'Ar- 
gental, d'un médecin nommé La Mettrie, braYe athée, 
gourmand célèbre, ennemi des médecins, jeune, 
vigoureux, brillant, regorgeant de santé? Il va secourir 
milord Tyrconnel, qui se mourait ; notre Irlandais lui 
fait manger tout un pâté de faisan, et le malade tue 
son médecin. Astruc en rira, s'il peut rire '. » Ces 
trois lignes peignent notre homme delà tête aux pieds, 
sans le louer, sans le diffamer; et il n'est pas mal d'y re- 
venir après avoir lu cettepièce d'éloquence, dontla com- 
munication, dit Formey, fut écoutée d'un air morne 2 . 
C'était en effet, un véritable outrage à la morale publi- 
que; et ce scandale fut senti par tous les gens, qui, 
sans être rigoristes, ne pensaient pas qu'un souverain, 
quelque absolu qu'il fût, eût le droit de réhabiliter un 
homme dont le mérite à ses yeux était de n'avoir cru qu'à 
la matière et d'avoir agi en conséquence 3 . « Il est fort 
triste, mande Voltaire à Richelieu , qu'on ait lu son éloge 
à l'Académie, écrit de main de maître. Tous ceux qui 
sont attachés à ce maître en gémissent. 11 semble que 
la folie de La Mettrie soit une maladie épidémique qui 

1. Voltaire, OEuvres complètes ( Beuchol) , t. LV, p. G88. Lettre 
de Voltaire à d'Argental ; Potsdam, le 13 novembre 1751. 

2. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), 1. 1, p. 118. 

3. Tous les pasteurs de Berlin, touslesministres duculte furentcon- 
sternés; les épicuriens même (et l'Académie en recelait bien quelques- 
uns) furent loin d'applaudir à cette étrange fantaisie du philosopbe 
de Sans-Souci , et l'aimable et spirituel Gotter disait à ce propos : 
« Trop est trop, et vouloir traiter la vertu de nornen inane , c'est dé- 
truire tous les liens de la société humaine. Il vaudrait mieux alors, 
pour notre sûreté et satisfaction, être brute et brouter l'herbe! <» 



SENTIMENT DE VOLT/VIRE A CE PROPOS. 20! 

se soit communiquée. Cela feragrand tort à l'écrivain-, 
mais avec cent cinquante mille hommes, on se moque 
de tout, et on brave les jugements des hommes *. » Et, 
pour couronner l'œuvre, Frédéric eût donné six cents 
livres de pension à une « fille de joie » que La Mcttrie 
avait amenée de Paris, après avoir abandonné femme 
et enfants 2 . C'est encore Voltaire qui nous dit cela, 
mais à une date où il serait imprudent de le croire sur 
sa parole, aussitôt qu'il est question de ce Marc-Aurèle 
d'autrefois qui s'est changé en Denis le Tyran et en 
« Luc » . 

Le poëte ne pardonnait pas à Fauteur de Y Homme 
machine d'être parti sans l'avoir sorti d'angoisses, par 
oui ou par non. « J'aurais voulu demander à LaMétrie, 
à l'article de la mort, des nouvelles de Yécorce d orange. 
Cette belle âme, sur le point de paraître devant Dieu, 
n'aurait pu mentir. 11 y a grande apparence qu'il avait 
dit vrai. C'était le plus fou des hommes, mais c'était le 
plus ingénu... » Et comment allier ces noirceurs avec 

1. Voltaire, Œuvres complètes (Bouchot), t. LVI, p. 14. Lettre de 
Voltaire à Richelieu; à Berlin , le 27 janvier 17 52. Une chose à re- 
marquer et que l'on remarqua, c'est que Voltaire n'assista pas à la 
séance où l'éloge fut lu, quoiqu'il eût écrit qu'il « avait disposé son 
corps cacochyme à ne lui pas refuser le service, et à grimper à l'Aca- 
démie ; » il s'en excusa, tanlôt sur ce qu'il s'élait trompé de jour, 
tantôt sur ce qu'il n'avait pas élé convoqué. Quant à Frédéric, il ne 
fut pas sans s'apercevoir du blâme respectueux qu'il s'était attiré de la 
part despersonnes les moins auslères. « Si j'ai loué La Mcttrie, disait- 
il , c'a élé pour épargner cette besogne au secrétaire perpétuel. » A 
la bonne heure, et Formey dut lui en être fort reconnaissant, bien 
qu'il n'y paraisse guère. Christian Bartholmèss, Histoire philosophi- 
que de l'Académie de Prusse (Paris, 1850), t. I, p. 273. 

2. laid., t. XL, p. 88, 89. Mémoires pour servir à la vie de M. de 
Voltaire, écrits par lui-même. 11 n'avait eu qu'une fille de sa femme, 
comme ou l'a dit plus haut, p. 36. 



202 RETRAITE DE CHASOT. 

le langage affectueux, les doux propos de la coquette 
royale? « II me disait hier, devant d'Argens, qu'il 
m'aurait donné une province pour m'avoir auprès de 
lui ; cela ne ressemble pas à Yécorce d'orange. Appa- 
remment qu'il n'a pas promis de province au chevalier 
de Chasot. Je suis très-sûr qu'il ne reviendra point. 11 
est fort mécontent, et il a d'ailleurs des affaires plus 
agréables'... » 

Nous parlions plus haut de phrases de rhétorique; 
si Frédéric surfait sur l'estime et la vénération que lui 
inspire La Mettrie, ses regrets furent sincères. La 
Mettrie était encore celui qui l'amusait le plus de tous 
ceux qui l'entouraient. C'était, en définitive, un 
concertiste de moins, et sa mort parut être le signal de 
désertions successives qui finiront par faire le vide 
autour du philosophe de Sans-Souci. Voltaire disait vrai 
à fégai'd de Chasot. Chasot s'en allait pour ne plus 
revenir. Depuis longtemps les relations étaient tendues 
entre le roi et ce dernier. Frédéric avait de durs 
moments avec ceux qu'il affectionnait le plus ; et ses 
sévérités et ses rudesses ne devaient être que plus 
sensibles pour les intimes qu'il avait habitués à ne voir 
que l'hôte et l'ami dans le maître et le souverain. Si le 
chevalier eut à essuyer des dégoûts, il serait peu 
équitable de prétendre qu'il ne se les fût attirés 
d'aucune sorte. Chasot, dont nous avons indiqué la 
nature chevaleresque, l'intrépidité, le dévouement, 
l'esprit, avait les défauts inhérents à ses qualités ; il 
était joueur, débauché, prodigue, répandant l'argent 

1. Voltaire, OEuvrcs somplètet (Beuchol), t. LV, p. G97. Lettre 
de Voltaire à madame Denis; à Potsdam, le 24 décembre 1751. 



SAILLIE PLAISANTE. 203 

sans compter, et par conséquent souvent réduit aux 
expédients. Le chevalier longtemps usa et abusa de la 
bourse de Frédéric, qui. finit par se lasser de ces 
saignées trop fréquentes et fit le sourd à dé nouveaux 
emprunts. Chasot ne supporta pas ces refus sans 
amertume, il souffrit dans son amour-propre, et n'eut 
ni la force ni la prudence de renfermer son chagrin. 
Il ne cachait pas son sentiment sur le peu de générosité 
du roi et s'en expliquait avec une franchise qui 
n'avait d'égale que le peu de convenance et de retenue 
de ses paroles. « Je ne sais, disait-il, quel malheureux 
guignon poursuit le roi; mais ce guignon se reproduit 
dans tout ce que Sa Majesté entreprend et ordonne. 
Toujours ses vues sont bonnes, ses plans sont sages, 
réfléchis et justes, et toujours le succès est nul outres- 
imparfait, et pourquoi? Toujours pour la môme cause: 
parce qu'il manque un louis à l'exécution ! Uu louis de 
plus, et tout irait à merveille! Son guignon veut que 
partout il retienne ce maudit louis, et tout se fait mal ! . » 
Cela peut être piquant; mais on se demande à quoi 
est-ce applicable, et quelles entreprises ont avorté par 
faute de cet infiniment petit qui ne pouvait £tre arraché 
à la sordide avarice du roi. Sans doute Frédéric était 
avare, sans doute son économie fut mesquine et parfois 
digne d'un autre nom, quand elle alla jusqu'à ne 
rétribuer ni les travaux commandés ni les services 
rendus. Mais il faut convenir aussi qu'il avait quelque 
chose de mieux et de plus urgent que de donner sa 
Prusse naissante à ronger à des courtisans insa- 

1. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 18G0),t. II, p. 181. 



204 INQUALIFIABLE DURETÉ. 

tiables, qui l'eussent dévorée sans en être plus riches. 
Chasol avait sauvé la vie au prince, il lui avait témoi- 
gné le dévouement le plus absolu, cela méritait bien 
qu'on lui vînt en aide dans les moments trop fré- 
quents où les eaux étaient basses. Ses mécomptes à 
cet égard furent cruels, et il est à croire que ses pro- 
pos revinrent au roi qui en fut justement blessé, et 
résolut de faire ressentir le poids de sa colère au cou- 
pable. Au moins, à une grande revue (mai 1751), 
Frédéric profitait— il de la circonstance la plus futile 
pour chercher querelle au chevalier et le traiter, à la 
tête de son régiment, avec une inqualifiable dureté 1 - 
Chasot n'oublia pas l'insulte et songea dès lors 
à se retirer. Mais le roi de Prusse ne se prêtait 
point à de telles séparations ; et ce ne fut qu'en 
novembre que le chevalier sollicita et obtint la per- 
mission de faire un voyage en France, afin de réparer 
sa santé délabrée 2 . « Pour le major Chasot, qui a dû 
vous rendre une lettre, écrivait Voltaire à sa nièce, il 
s'était emmaillotté la tête et avait feint une grosse ma- 
ladie pour avoir la permission d'aller à Paris. Il se 
porte bien celui-là, et si bien qu'il ne reviendra plus. 
Il avait pris son parti depuis longtemps 3 . » Mais 
Chasot avait plus d'un motif de ménager le roi , qui 
eût pu s'opposer notamment à ce qu'il entrât en pos- 
session des legs que lui avait tout récemment faits la 
vieille duchesse de Strélitz 4 . 

t. Blaze de Bury, Le chevalier de Chasot (Paris, 1862), p. 124. 

2. 11 se relirait du service de Prusse le 17 février 1752. 

3. Voltaire, OEavres complètes (Beuchot), t. LV, p. G88. Lellre 
de Voltaire à, Madame Denis; à Potsdam, le 14 novembre 1751. 

4. Nous lisons cette note de M. de Latouclie , notre envoyé en 



CONTRE-FAÇONS DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 205 

Il n'eût, du reste, tenu qu'à Frédéric, avec quelque 
complaisance, de boucher les trous, de remplir les 
vides, et même de grossir le nombre de son entou- 
rage. « On voit de loin les objets bien autrement qu'ils 
ne sont, disait Voltaire. Je reçois des lettres de moines 
qui veulent quitter leur couvent pour venir auprès 
du roi de Prusse , parce qu'ils ont fait quatre vers 
français. Des gens que je n'ai jamais connus m'écri- 
vent : « Comme vous êtes l'ami du roi de Prusse, je 
« vous prie de faire ma fortune...» Ici encore, l'amer- 
tume se fait jour, et le poëte ne se préoccupe pas trop 
de la laisser déborder. Il faut dire qu'alors il était en 
butte à plus d'un ennui, à part Yécorce d orange. Son 
édition du Siècle de Louis XIV n'était pas achevée, 
qu'il apprenait que des contrefaçons s'en faisaient à 
Francfort-sur-FOder et à Breslau. Il supplie Frédéric 

Prusse. « Le major de Cliasot , qui a joui pendant dix- huit ans de 
la plus haute faveur à Potsdam, s'est brouillé avec son maître parce 
que les bonlés de la vieille duchesse de Strelitz l'ont mis en état de 
se passer des bienfaits du roi de Prusse; mais il semble que le maître 
et l'ancien favori cherchent à se rapprocher. Celui-ci sent la néces- 
sité où il se trouvera de recourir à la protection de ce prince pour 
conserver tout ce qu'il a reçu de sa vieille duchesse, et le monarque 
craint que cet officier, dont il commît la valeur et le talent pour la 
guerre, ne passe à quelque service étranger, et craint surtout que ce 
soit à celui de l'impératrice de Russie, qui lui a fait offrir, l'année 
passée, le grade de général-major avec un régiment de dragons, par 
le prince de Galilzin, ministre de Russie à Hambourg. » Journal de 
VInstitut historique (111° année, août 1836), t. V, p. 29. Tableau de 
la cour de Berlin envoyé à Versailles par M. T. (Tyrconnel), avec 
des additions du chevalier de Latouche. — Sans revenir en Prusse, 
Chasot, ne donna pas à son ancien maître le chagrin de le voir pas- 
ser au service de l'impératrice de Russie; le sénat de Lubeck l'élut 
pour gouverneur de la ville, et il accepta avec joie une situation 
honorable où il pourrait continuer et achever ses jours dans la paix et 
l'abondance. 

iv. 12 



206 ROTHEMBOURG. 

de faire arrêter le libraire de Francfort et saisir les 
toitures qui porteraient immanquablement les exem- 
plaires à Leipsick. Malheureusement, sans qu'il s'en 
doutât, le moment était mal choisi; l'un des favoris 
du prince, le comte de Rothembourg venait d'expirer. 
Son premier soin, lorsqu'il l'apprit, fut de s'excuser 
d'importuner le roi de ses affaires, sous le coup d'une 
affliction que partageaient tous ceux qui avaient connu 
et aimé le défunt; et Voltaire était si bien de ce nom- 
bre qu'il avait compté sur le comte pour être son exécu- 
teur testamentaire 1 . Quelque fin et défiant que l'on soit, 
l'on ne peut tout prévoir ; et ceux auxquels on a cru 
pouvoir le plus se fier sont ceux-là qui vous renient et 
vous desservent sous le manteau, au moment où ils 
vous sourient et vous font fête. Le défunt, lui aussi, 
n'était pas un ami sûr, s'il faut en croire l'auteur de 
la Henriade. « Nous avons su, après la mort du comte 
de Rothembourg, qu'il ne nous épargnait pas toujours 
dans les petites conférences qu'il avait avec Sa Majesté. 
C'est là l'étiquette des cours ; on y dit du mal de son 
prochain aux rois, quand ce ne serait que pour les 
amuser 2 . » 

Les réclamations de Voltaire à l'égard de son Siècle 



1. Voltaire, OEnvres complètes (Deucliot), t. LVI, p. 10. Lelirc 
de Voltaire à Frédéric. 

2* IbitL, t. LVI^ p. 11. Lettre de Voltaire à madame Denis; à 
Berlin, le 18 janvier 17 52. Ce comte de Rothembourg avait, à l'égard 
de Voltaire, de plus anciens torts que ne se le figurait celui-ci, car 
c'était lui qui, d'après les ordres, il est vrai, de Frédéric, faisait tenir 
à l'évêque de Mirepoix un lambeau de lettre et des vers où le Ihéalin 
était fort mal traité, dans le but plus que machiavélique de fermer au 
poète tout retour en France. Voir notre deuxième volume, p. 3S6, 387. 



BRUITS DE DISGRACE. 207 

étaient légitimes. L'on réussit, toutefois, à persuader 
au roi que c'étaient là de nouvelles chiffonneries de cet 
esprit inquiet et brouillon, qui ne pouvait demeurer 
en paix et sans tracasseries. Et c'est ce que Frédéric 
fit sentir à son chambellan et d'une façon assez expli- 
cite même pour que le bruit courût d'une disgrâce et 
d'une rupture. Voltaire, éperonné par ces humiliations, 
adresse au philosophe de Sans-Souci un billet très- 
ferme, où il se plaint de l'injustice qu'il subit, et 
en appelle à son équité et à sa bonté pour réparer le 
mal que lui font dans le public ces désobligeantes 
rumeurs. 

L'ouvrage est à moi, comme Y Histoire de Brandebourg est à 
votre Majesté, permettez-moi l'insolence de la comparaison. 
Quel démêlé, quelle discussion puis-je avoir pour une chose qui 
m'appartient, et qui est entre mes mains? Que deviendrai-je, 
sire, si une calomnie si peu vraisemblable est écoutée?... 

Vous savez qu'un mot de votre bouche est un coup mortel. 
Tout le monde dit, chez la reine-mère, que je suis dans votre 
disgrâce. Un tel état décourage et flétrit l'âme, et la crainte 
de déplaire ôte tous les moyens de plaire. Daignez me rassurer 
contre la défiance de moi-même, et ayez du moins pitié d'un 
homme que vous avez promis de rendre heureux i, 

C'était, comme on l'a dit plus haut, le conseiller 
aulique Francheville, un Français réfugié 2 , qui s'était 
chargé de l'édition du Siècle de Louis XIV. Pour éviter 
toutes difficultés, Voltaire ne s'était pas nommé. Cette 
réserve, il en convient lui-même, avait peu de mérite, 

t Voltaire, OEuvres complètes (Reuchot), t. LVI, p. 19, 20. Lettre 
de Voltnire à Frédéric; le 30 janvier 17 52. 

2. Joseph du Fresne de Francheville, né en 1704, un élève, comme 
Voltaire, du père Pirée. 



208 LETTRE DU PRÉSIDENT HÉNAULT. 

car c'était le secret de la comédie. « On sait assez, dans 
l'Europe, que j'en suis l'auteur, mais je ne veux pas 
m'exposer à ce qu'on peut essuyer, en France, de 
désagréable, quand on dit la vérité.» Quelles que fussent 
les imperfections d'un texte qu'il corrigera, transfor- 
mera et complétera incessamment, cette première 
édition fut enlevée en quelques jours; et, pour donner 
une idée du débit du livre, nous ajouterons qu'il en 
parut huit éditions en moins de huit mois '. Il mandait 
à Walther, qu'il était bien décidé à ne point envoyer 
d'exemplaires en France. Cela signifiait sans doute 
qu'il n'en paraîtrait pas dans le commerce; car il 
n'était pas homme à se priver du plaisir d'en adresser 
aux amis qu'il avait à la cour et à la ville. En effet, il 
en dépêcha àRichelieu, aux deuxd'Argenson, à madame 
du Deffand, et au président Hénault dont il provoquait 
les observations, l'opinion et les critiques. Nous avons 
une lettre de ce dernier qui est curieuse, et d'un ami 
qui se pique avant tout d'indépendance dans ses 
jugements. 

Voltaire, écrit-il au comte d'Argenson, m'a envoyéson livre en 
me priant de lui envoyer descritiques, c'est-à-dire des louanges. 
J'ai beaucoup hésité à lui écrire, parce que je crains de le 
contre dire, et que d'un autre côté je voudrois bien que son 
ouvrage fût de façon à être admis dans ce pays-ci, et qu'il l'y 
ramenât. C'est le plus bel esprit de ce siècle, qui fait honneur 
à la France, et qui perdra son talent quand il aura cessé d'y 
habiter; mais c'est un fou, que la jalousie en a banni. Je l'ai 
entendu toute sa vie déclamer contre le siècle, de ce que l'on 

1. Quérard, Bibliographie voltairienne (Didot, 1842), p. 80, n° 391. 
Signalons deux traductions allemandes imprimées, l'une à Francfort, 
l'autre à Leipsick, et qui paraissaient en juin de la même année. 



CRITIQUE FONDÉE. 209 

ne faisoit rien pour les hommes célèbres. On en récompense 
un que sa vieillesse met hors de pair, et dont les talens res- 
toient sans récompense sans madame de Pompadour, et Cré 
billon fait sur lui l'effet que Cassini a fait sur Maupertuis. Tel 
qu'il est pourtant, il faudroit, s'il étoit possible, le mettre à 
portée de revenir, et cet ouvrage en pourroit être l'occasion. 
C'est ce qui m'a déterminé à lui envoyer des remarques sur 
le premier tome dont vous trouverez ici une copie... l . 

Le président fait tort à Fauteur du Siècle, en pré- 
tendant qu'il n'attendait de lui que des louanges. 
Voltaire ne recule pas devant la critique, et elle est la 
bien accueillie, quand ce n'est pas la malveillance qui 
la dicte ; et c'est ce dont Formey convient tout le 
premier 2 . Nous n'avons pas les remarques de l'auteur 
de Y Abrégé chronologique; mais nous avonsla réponse 
du poëte, qui n'est pas celle d'un homme froissé, tant 
s'en faut. Il discute et donne ses motifs, ce qui n'est 
que trop légitime. Hénault, tout en louant le travail, 
lui fait un reproche que la postérité a maintenu ; c'est 
le peu d'étendue accordé à la liste raisonnée des 
personnages célèbres qu'il faisait figurer à la suite de 
son Siècle. Du reste, ce fut l'opinion de la plupart de 
ceux qui lurent l'ouvrage alors. « MM. de Meinières 
et de Foncemagne, écrit d'Argental à son ami, 
admirent le Siècle de Louis XI V;mms\es observations 
du second tombent principalement sur le catalogue des 
écrivains. En effet, cette partie n'est ni assez méditée, 
ni assez exacte 3 . » Mais c'est moins à lui qu'aux 

1. Marquis d'Argenson, Mémoires (Jannet), t. V, p. 44, 45. Lettre 
du président Hénault au comte d'Argenson ; Paris, 31 décembre 17 51. 

2. Formey, Souvenirs d'unCiloyen (Berlin, 1789), t. 1, p. 250. 

3. Charavay, Catalogue d'autographes, du 7 avril 1864, p. 4, 
n° 22. Lettre de d'Argental à Voltaire; Paris, 19 mars 1752. 

12. 



2J0 MOT DE FONTENELLF. 

circonstances qu'on doit s'en prendre. Cette partie de 
l'ouvrage eût été plus détaillée, plus ample, si l'auteur 
se fût trouvé à Paris. « C'était mon principal objet, 
dit-il ; mais que puis-je à Berlin ! ? » 

Quand l'existence de cette liste fut connue dans 
Paris, on se préoccupa, on s'inquiéta de la façon dont 
étaient habillés les morts de la veille et peut-être aussi 
les vivants. Peu d'exemplaires avaient dû pénétrer, et 
les privilégiés ne les communiquaient qu'avec réserve. 
Fontenelle, qui n'était pas de ces derniers, s'informa 
comment, M. de Voltaire l'avait traité. L'ami auquel il 
s'adressait lui répondit, qu'à tout prendre, l'article 
était favorable; qu'il y avait pourtant quelques restric- 
tions aux éloges; qu'au reste, il était le seul homme 
vivant que l'auteur eût mis dans ce catalogue : 
« Cela me suffit, interrompit M. de Fontenelle, et 
quelque cho.-e qu'ait pu dire ensuite M. de Voltaire, je 
suis content 2 .» 

L'ouvrage émerveilla les contemporains qui n'avaient, 
il est vrai, à lui opposer que le père de Limiers, La Mar- 
tinière et Larrei. L'aîné des d'Argei^on, particulière- 
ment, e&t dans le ravissement. « Oh! le livre admirable ! 
que d'esprit et de génie ! quel choix de grandes choses ! 
Que cela est vu de haut et en grand! quel style noble et 
élevé ! Peu de fautes, et beaucoup de grandes vérités. 

1. Voltaire, OEnvres complètes (Beuchol), t. LVI, p. 5. Lettre de 
Voltaire au président Hénauli; à Berlin, le 8 janvier 1752. 

2. Almanach littéraire ou Étrennes d'Apollon (17 77), p. 89, 90. 
Fontenelliana. Faisons remarquer, toutefois, que Voltaire ne parle pas 
de Fontenelle dans l'édition de Berlin (Hennin?, 1752), et que ce 
n'est que dans la seconde, donnée à Leipsick, également en 17 62, 
que figure pour la première fois l'auteur de la Pluralité des Mondes, 



OPINION DE CHESTERFIELD. 2H 

Voltaire sait tout, parle de tout en expert *. » Veut-on 
le jugement d'un homme de goût, d'un esprit éclairé et 
distingué, d'un Anglais illustre, d'ailleurs sympathi- 
que à la France, la patrie qu'il eût adoptée s'il nous 
était donné de choisir notre berceau? 

Voltaire, écrivait lord Chesterfied à son fils, m'a envoyé de 
Berlin son histoire du Siècle de Louis XIV, elle est arrivée à 
propos; rmlord Bolingbroke m'avoit justement appris comment 
on doit lire l'histoire, Voltaire me fait voir comment on doit 
l'écrire... C'est l'histoire de l'esprit humain, écrite par un 
homme de génie pour 1 usage des gens d'esprit... Il me dit tout 
ce que je souhaite de savoir, et rien déplus; ses réflexions 
sont courtes, justes, et en produisent d'autres dans ses lecteurs. 
Exempt de préjugés religieux, philosophiques, politiques, et 
nationaux plus qu'aucun historien que j'aye jamais lu, il rap- 
porte tous les faits avec autant de vérité et d'impartialité que 
les bienséances, qu'on doit toujours observer, le lui permet- 
tent... Il y a deux affectations puériles, dont je souhaiterois 
que ce livre eût été exempt : l'une est une subversion totale 
de l'orthographe françoise anciennement établie; l'autre est 
qu'il n'y a pas une seule lettre capitale dans tout le livre, ex- 
cepté au commencement d'un paragraphe. Je vois avec déplai- 
sir Rome, Paris, la France, Caesar, Henri IV, etc., en lettres 
minuscules, et je ne conçois pas qu'il y ait aucune raison de 
retrancher de ces mots les capitales, malgré un long usage. 
C'est une affectation au-dessous de Voltaire 2 .... 

Cette absence de capitales caractérise fâcheusement, 
en effet, l'édition de Berlin, et le spirituel Anglais n'a 
pas tort d'être choqué d'une bizarrerie que rien ne 
légitime, et qui ne se retrouve dans aucun autre ou- 
vrage du poëte, auquel nous ne saurions nous ré- 

1. Marquis d'Argenson, Mémoires (Jannet), t. V, p. 147. 

2. Lord Chesterlield, Lettres à son /ils Sianfiope (Amsterdam, t 77 7), 
t. III, p. 337, 338, 340; Londres, ce 13 avril 1752. 



212 L'ORTHOGRAPHE DE VOLTAIRE. 

soudre à l'attribuer, bien qu'il soit tout aussi difficile 
d'admettre que cela se soit fait sans son concours, 
puisque l'ouvrage s'imprimait à sa porte. Cette 
étrangeté disparaissait, après tout, dans les éditions 
subséquentes, qui, toutefois, ne devaient pas donner 
satisfaction sur l'autre point à lord Chesterfield. C'est 
au Siècle de Louis XIV qu'il faut faire remonter l'ap- 
plication définitive de ce qu'on est convenu d'appeler 
l'orthographe de Voltaire i . L'auteur de Mérope avait 
toujours été blessé de cette incohérence entre la ma- 
nière d'écrire et celle de prononcer; incohérence aussi 
grotesque qu'illogique dans notre poésie surtout, où la 
rime donnait à toutinstant un démenti à l'orthographe. 
Dans son intimité, force était de se soumettre à une ré- 
forme qui lui paraissait dictée par le simple bon sens, et 
toute étourderie, tout oubli à cet égard étaient relevés 
vertement à Cirey. Madame de Grafigny mandait à son 
ami Devaux, en 1738 : « Elle parle (la marquise du Châ- 
telet) extrêmement vite, et comme je parle quand jefaisla 
Française. Tu vois que je corrige ce mot-là ; ce serait un 
solécisme ici de l'écrire autrement 2 . » Mais, deux ans 
auparavant, on lisait dans l'Avertissement de Zaïre, de 
l'édition de 1736 : « On a imprimé français par un «, 
et on en usera ainsi dans la nouvelle édition de la Hen- 
riade 3 . Il faut en tout se conformer à l'usage, et écrire 
autant qu'on peut comme on prononce ; il serait ridi- 



1. Collini, Won séjour auprès de Voltaire (Paris, 1807), p. 31. 

2. Madame de Grafigny, Vie privée de Voltaire et de madame du 
Châtelet (Paris, 18 20), p. 4. 

3. Il n'existe aucune édition de la Henriade, jusqu'au Siècle de 
Louis XIV, avec la nouvelle orthographe. 



MOTIFS QU'ON LUI PRÊTE. 213 

cule de dire en vers les François et les Anglois, puis- 
que en prose tout le monde prononce français 1 .» Il 
ne se lassera pas de soutenir cette thèse en toute occur- 
rence et à tout propos, et s'efforcera de gagner à sa 
cause les Pères de l'Église, de la langue et de la gram- 
maire. « Ne serais-je point , dit-il à l'abbé d'Olivet, 
un de ces téméraires que vous accusez de vouloir chan 
ger l'orthographe? J'avoue qu'étant très-dévoué à saint 
François, j'ai voulu le distinguer des Français; j'avoue 
que j'écris Danois et Anglais : il m'a toujours semblé 
qu'on doit écrire comme on parle, pourvu que l'on 
ne choque pas trop l'usage, pourvu que l'on conserve 
les lettres qui font sentir l'étymologie et la vraie signi- 
fication du mot 2 . » 

Pourquoi cette ardeur, cette passion de réforme? 
Charles Nodier, qui aime peu Voltaire, n'est pas en 
peine d'en dénicher la cause. « Cette orthographe a, 
en effet, dit-il, l'incontestable avantage de vieillir no- 
tablement les anciennes éditions de Racine et de Cor- 
neille, et de frapper d'avance leurs éditions à venir, si 
l'on ose en faire, du ridicule d'une orthographe suran- 
née 3 . » Cette orthographe, après tout, n'est pas de 
Voltaire. L'année même de la naissance d'Arouet, René 
Milleran publiait une grammaire où, entre autres prin- 
cipes, cette nouveauté semble figurer 4 ; mais il n'eut pas 

1 . Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. III, p. 158. 

2. Ibid., t. LX1II, p. 535. Lettre de Voltaire à l'abbé d'Olivet ; à 
Ferney, 5 janvier 17G7. 

3. Techener, Bulletin du Bibliophile (mars 1843). VI e série, p. 112. 

4. Voici le titre tant soit peu verbeux de l'ouvrage de René Mil- 
leran : « Les deux Grammaires fransaizes, l'ordinaire d'aprezant et 
la plus nouvelle qu'on puisse faire sans altérer ni changer les mots, 



214 RENÉ MILLERAN. 

l'autorité de la faire accepter, malgré le rare génie 
que lui accorde le poëte Linières : 

Cet homme en sa grammaire étale 
Autant de savoir que Varron; 
Et dans ses lettres * il égale 
Balzac, Voiture et Cicéron. 

Voltaire, qui, nous l'avons dit plus d'une fois, est 
surtout un vulgarisateur, prend son bien et le nôtre 
où il le trouve ; il sait forcer la routine à s'effacer de- 
vant la logique, et de pareils services sont assez impor- 
tants pour qu'on ne le chicane point sur la priorité 
d'une idée déjà vieille (Nodier en convient) du temps 
de Milleran. Si Voltaire ne cite pas Milleran, dont il 
peut en définitive n'avoir pas connu l'œuvre gothique, 
il se borne à patronner une innovation qu'il juge utile, 
et ne prétend à rien de plus. Il parle en cent endroits, 
et dans ses préfaces, et dans sa correspondance, et 
dans le Dictionnaire philosophique, et dans ses re- 
marques sur le Cid, de cette réforme, sans réclamer 
d'aucune sorte l'honneur de la découverte. Mais Nodier, 
eût bien fait d'exhumer plus tôt le brave grammairien, si 

parle moyen d'une nouvelle ortographe si juste et si facile, qu'on 
peut aprendre la bote el la pureté de la prononciation en moins de 
tans qu'il ne fot pour lire cet ouvrage, par la diférance des karaetères 
qui sont o;i bien dans le cors des règles que dans leurs exanples, ce 
qui est d'ôtant plus particulier qu'elles sont très faciles et incontes- 
tables, la prononciation étant la partie la plus essentielle de toutes 
les langues. » Marseille (Brébion, 16!)i), 2 part, enunin-12, avec 
un portrait de l'auteur, tiré à la sanguine. 

1. Son premier Recueil de lettres, qui a complètement disparu 
n'eut pas moins de trois éditions. 11 donna ensuite : Nouvelles lettres 
familières de messieurs de l'Académie J'rançoise (Amsterdam, 17 05). 



LAURENT ANGLIVIEL DE LA BEAUMELLE. 215 

complètement oublié que ses œuvres sont à l'heure 
qu'il est introuvables; il eût sorti d'embarras les gens 
à scrupules qui, tout en applaudissant intérieurement 
au côté pratique de la réforme, s'obstinaient à main- 
tenir l'ancienne orthographe, en haine de l'abomina- 
ble auteur de tant de livres abominables 1 . 

Hélas! le succès s'affirmait à peine, que Voltaire et 
son Siècle étaient l'un et l'autre atteints par un de ces 
brigandages littéraires, inouïs jusque là, dont l'impu- 
dence était bien fai f e pour exalter un tempérament 
plus flegmatique que celui de l'historien de Louis XIV. 
Mais, avant d'entrer dans le détail des procédés de La 
Beaumelle, il est indispensable de raconter ce qu'était 
La Beaumelle, d'où il venait, ce qu'il songeait faire à 
Berlin, et comment s'attisa, entre deux hommes 
également violents, une haine que la mort seule pourra 
désormais éteindre. 

Laurent Angliviel (Voltaire s'amusait à l'appeler 
Langlevieux ) de La Beaumelle 2 était né à Valle- 
raugue (Gard), le 28 janvier 1726, d'une famille 
appartenant à la bourgeoisie protestante. Son enfance 

1. Ou vit les religieuses de Sainte-Marie d'En-Haut, de Grenoble 
dont le pensionnat élail fréquenté par les jeunes lilles des meilleures 
familles, «.'acharner, en pleine Restauration, contre un changement con- 
sacré depuis plus de soixante-dix ans, parce qu'il avait été introduit 
dans l'orthographe par Vinfâme Voltaire, Nous devons ce rensei- 
gnement à un magistrat distingué, qui, dans sa jeunesse, était fort 
au courant de ce qui se passait ddns cette patrie de Condillac, d e 
Mably et de Harnave. 

2. Ce nom n'était pas le sien. C'était le nom qu'un de ses oncles 
maternels avait adoplé pour se distinguer des autres personnes de sa 
famille. Michel Nicolas, Notice sur la vie et les écrits de Laurent 
Angliviel de La Beaumelle (Paris, Cherbuliez, 1852), p. 3. 



216 LE COLLÈGE D'ALAIS. 

et sa jeunesse fussent demeurées obscures, sans Vol- 
taire, qui nous donne sur ses commencements et sur 
sa vie de collège les renseignements les plus curieux, 
(nous nous garderons bien de dire les plus authenti- 
ques), dans une addition au mot Quisquis du Diction- 
naire philosophique, recueillie par Decroix, mais que 
Voltaire, pour une cause ou pour une autre , garda 
dans ses papiers sans la publier. 



Feu M. d'Avéjan, évêque d'Alais, y fonda un collège de vingt 
cinq bourses pour vingt cinq jeunes gens, fils de père ou de 
mère protestants, afin de les faire élever dans la religion catho- 
lique. N... Angliviel a été de ce nombre. Il était fils d'un sol- 
dat irlandais qui s'était marié à Valrogues (lisez : Valleraugue), 
gros bourg du diocèse d'Alais avec une protestante; et voilà 
pourquoi son fils, qu'il avait laissé orphelin en bas âge, fut du 
nombre de ces vingt cinq, M. l'évêque ne voulant pas lui laisser 
sucer avec le lait les erreurs de sa mère. ïl fit de bonnes études 
dans ce collège alors très-bien composé. Il se distingua par 
quelques prix qu'il eut, et plus encore par de petites fripon- 
neries. M. Puech en était alors principal. C'était de son nom 
qu'étaient signées les petites marques de distinction qu'on 
donne aux écoliers et qu'on appelle exemptions. M. Puech en 
avait signé à la fois plusieurs mains; la feuille en contenait 
soixanie-quatre ; le sieur Angliviel en vola quelques mains, et 
les vendit aux écoliers à deux ou trois sous la pièce. Ces mains 
de papier étant épuisées, et ce commerce étant très-lucratif, 
ledit sieur en vola d'autres ou les acheta chez l'imprimeur. La 
signature de M. Puech y manquait; cène fut pas un obstacle ; elle 
fut si parfaitement imitée que M. Puech lui-même y fut trompé, 
et le trafic alla son train. Cette adresse inspira de nouvelles idées 
audit Angliviel. Il se servit de cette signature pour avoir chez 
le nommé Portalier, pâtissier, de quoi déjeuner avec friandise 
durant un certain temps. Cela fut enfin découvert, et Angliviel 
qui venait de finir sa rhétorique, fut chassé honteusement du 
collège, quoiqu'il dût y rester encore deux ans. C'était en 1744 
ou 1745, je ne peux assigner l'époque précise. Alors Angliviel 
fit entendre à sa mère protestante, que c'était parce qu'il avait 



DÉPART DU JEUNE ANGLTVJEL. 217 

paru faire sa première communion à la catholique, malgré lui, 
qu'on l'avait renvoyé. La mère pénétrée d'un zèle pour le cal- 
vinisme que la persécution échauffait encore dans ce temps-là, 
lui fournit les moyens de s'expatrier et d'aller à Genève où il 
pourrait devenir ministre du saint Évangile. Angliviel partit; 
mais comme il se croyait déjà quelque chose, il s'imagina que 
le gouvernement avait les yeux ouverts sur lui, vu le lieu, l'ob- 
jet et le genre de son éducation; et conséquemment il prit le 
nom de La Beaumelle pour se dérober à des recherches qu'on 
n'avait pas envie de faire 1 . 

Tout cela a un ton d'autorité qui s'impose. Vol- 
taire qui , à coup sûr, n'alla aux renseignements 
sur le compte de La Beaumelle que lorsqu'il y fut 
intéressé par la guerre à outrance que lui faisait 
celui-ci, ne dit pas de quelle source lui vinrent ces 
détails biographiques. Il faut convenir que, si ces 
anecdotes de collège sont de pure invention, elles 
ont un notable cachet de vérité et que, n'étaient le 
ressentiment implacable du poëte et le peu de concor- 
dance de certaines dates et de certains faits avec des 
témoignages aussi absolus que le sont des acles d'état- 
civil, on n'oserait émettre le moindre doute sur des 
assertions tellement circonstanciées, qu'elles semblent 
porter avec elles leur conviction. Cependant, si tout 
n'est pas mensonge ou erreur, nous sommes obli- 
gés de convenir, après révision, que bien des inexacti- 
tudes capitales viennent saper par la base ce petit 
récit qui, fût-il vrai dans toutes ses parties, ne dépose 
pas d'une façon aussi définitive qu'on affecte de le 
croire contre le jeune Angliviel. L'on n'aime pas ces 

1. Voltaire, OEuvrcs complètes (Beuchot), t. XXX11, p. 81 à 84. 
Dictionnaire philosophique, au mot Quisquis. 

iv. 13 



218 FAITS CONTROUVÉS. 

sortes d'habiletés dans un enfant ; mais les incidents, 
mais le but peuvent pallier ou aggraver les torts, et 
nous ne voudrions voir ici qu'un écolier friand, qui, 
par son industrie, trouvait le moyen de fournir à ses 
déjeuners et de les rendre plus abondants. Sans doute, 
si l'on assigne comme terme de ces manœuvres blâ- 
mables les années 1744 ou 1745 , Angliviel n'eût pas 
eu moins alors de dix-huit à dix-neuf ans. Mais on 
semble hésiter sur la date précise, et, à cette époque, 
celui-ci n'était plus au collège; car il quitta la France 
à la fin de 4745 , après avoir essayé, durant un 
temps plus ou moins long, du commerce auquel, il est 
vrai, il renonça bientôt. Arrivons aux faits erronés. Le 
père de La Beaumelle n'était ni Irlandais de nation, ni 
soldat, ni catholique ; il était négociant de profession 
et protestant de religion. Sa mère, Suzanne d'Arnal, 
ne pouvait, par ferveur de secte, avoir envoyé son fils 
dans la ville de Calvin, par une raison trop concluante : 
elle était morte dès 1729. En revanche , Angliviel 
père mourut beaucoup plus tard, six ans après les 
événements que nous allons raconter, en 1757. Cette 
confusion de personnes n'infirmerait pas d'une ma- 
nière absolue l'historiette du collège d'Alais, et il se- 
rait peut -être permis d'admettre que tout n'en est 
pas inventé. Au fond, que nous importe? Ce qui se- 
rait, à coup sûr, moins indifférent , ce serait la con- 
duite équivoque que la même chronique attribue à La 
Beaumelle, durant son séjour en Suisse. 

A Genève, Angliviel se lia avec M. Bauclare, qui en était 
alors bibliothécaire. Mademoiselle Bauclare, sa nièce, avait une 
petite société de veillée dans la cour du collège. La Beaumelle 



SON SÉJOUR A GENÈVE. 219 

y fut admis ; et dans une conversation de femmes, il eut de quoi 
savoir la chronique scandaleuse de Genève : c'était plus qu'il 
n'en fallait pour alimentersa malignité nalurelle ; mais il fallait, 
avant tout, se faire un nom. Voici comment il s'y prit. M. de 
la Visclède, secrétaire perpétuel de l'académie de Marseille, 
venait de faire une Ode sur la mort, qui avait été couronnée aux 
jeux floraux; il ne s'était point fait connaître. La Beaumelle 
s'en procura une copie; il la fit imprimer en placard et en in-8, 
chez Duvillard, la dédia à M. Lullin, alors professeur d'histoire 
ecclésiastique, et jouit de la gloire d'être à vingt et un ans 
environ, auteur d'une ode où il y avait de bonnes strophes. 
Cette célébrité lui plut; mais il fallait se donner le plaisir de 
la satire f. En conséquence, d'après ce qu'il avait recueilli des 
médisances féminines, il composa un catalogue de livres dans 
lequel il déchira tout Genève. Je ne me souviens que d'un ar- 
ticle, et le voici : Le mauvais Ménage, opéra- comique; par Mons- 
sieur et madame Gallatin. Tous les autres étaient dans ce goût. 
Cela fut su, il fut honni, s'intrigua, alla en Danemark, etc., etc. 

Ces faits sont tellement précis, les noms propres si 
nettement indiqués, aussi bien que les méchants tours 
qu'on lui attribue, qu'il n'y a guère moyen de croire 
que tout cela soit de pure invention. Mais laissons ces 
commérages, dont nous faisons moins difficulté d'ad- 
mettre la malveillance. Après un séjour de dix-huit 
mois, La Beaumelle quittait Genève et passait en Dane- 
mark, où il débarquait, le 15 avril 1747. Il y avait été 
appelé par le baron de Gram, qui lui remit l'éducation 
et la direction de son jeune fils. Dès son arrivée à Co- 

1. « Nota, — Il logeait à Genève, chez M. Giraudeau l'aîné, auteur 
de La Banque rendue facile, etc. 11 y brouilla et perdit tout; il y tra- 
duisit le Catéchisme théologique de M. Ostervald ; il y lit quelques 
fragments satiriques, qui furent insérés dans le Mercure suisse : je 
ne peux me rappeler l'année, ni le mois; mais il en est un qui a pour 
épigraphe ces deux vers de M. de Voltaire, avec un hémistiche gâté : 

Courons après la gloire, amis, l'ambition 
Est du cœur des humains la grande passion. » 



f 220 IL PASSE EN DANEMARK. 

penhague, il créait un recueil hebdomadaire : la Spec- 
tatrice danoise ou ÏAspasie moderne, dont naturelle- 
ment il devait être le coopérateur le plus actif et le plus 
fécond. Signalons encore un ouvrage allégorique qui, 
sous une forme légère, avait les visées ies plus sé- 
rieuses , Y Asiatique tolérant , traité à l'usage de 
Zeokinézul, roi des Kofirans, Trois années s'étaient 
écoulées. L'éducation de son élève était sans doute 
terminée; redevenu libre, il se mit en tête de fonder, 
à Copenhague, une chaire de langue et de littérature 
françaises. Le projet méritait d'être encouragé; le roi 
donna son approbation, et la chaire fut ouverte le 
20 mars 1750. « La Beaumdle en fut nommé profes- 
seur, sans l'avoir sollicité, nous dit un de ses biogra- 
phes, et par la protection du grand maréchal comte 
de Molike, qui faisait grand cas de ses talents *. » À la 
bonne heure, et nous reconnaissons là la modestie de 
La Beaumelle qui, cependant, n'eût pas laissé de se 
trouver fort étonné si cette place, qu'il ne sollicita 
point, eût été donnée à quelque autre qui l'eût deman- 
dée. Mais il fallait obtenir l'autorisation du ministre 
de France, et il dut faire un voyage à Paris, où il 
demeura huit mois. Ce fut durant ce séjour qu'il 
acheta, nous est-il dit, de Racine fils, un recueil ma- 
nuscrit de la correspondance de Madame de Mainte- 
non. Nous pourrions à cette occasion citer une lettre du 
poëte de la Grâce, qui nous fixerait sur la ponctualité 
aussi bien que sur la conscience historique de La Beau- 



t. Michel Nicolas, Notice sur la vie et les écrits de La Beaumelle 
(Paris, Cherbuliez, 1852), p. 6. 



MES PEr^SÉES. 221 

melle *. De retour à Copenhague, ce dernier ouvrait 
son cours par une harangue d'apparat qu'il débitait 
comme étant son œuvre propre et qui doit être resti- 
tuée à Méhégan, qui la revendiquait plus tard 2 . Cela 
dénote au moins un esprit plus impatient de célébrité 
que scrupuleux outre mesure, et qui ne regardait 
point au choix des moyens. Tel il sera , tel nous le 
verrons; et nous n'aurons pas besoin des assertions 
passionnées de Voltaire pour reconnaître, dans l'au- 
teur futur des Mémoires de madame de Maintenons 
une de ces natures audacieuses, sans moralité, comp- 
tant sur une verve intarissable, une somme réelle de 
connaissances, et cette faveur toujours acquise à qui- 
conque injurie et outrage un grand nom depuis trop 
de temps applaudi et acclamé. 

La dernière année de son séjour à Copenhague, il 
publiait Mes Pensées ou Quen dira- 1 -on 2 ? œuvre, à 
coup sûr, plus déclamatoire que profonde, où l'écrivain 
s'érige en moraliste et en politique de haut vol, donnant 
la leçon aux rois comme aux peuples; livre décousu, 
sans lien, sans suite 3 , mais vivant, mais tenant sans 



1. Racine écrivait, à propos de ces lcllrcs : « ... M. de La Beau- 
melle ne m'a pas même envoyé un exemplaire, quoiqu'el'es lui aient 
rapporté bien au delà des 200 louis qu'il m'a payé (à ce qu'il <!il) 
pour mon manuscrit... » Liverdel, Catalogne d'autographes, du sa- 
medi 11 mai i8Gt, p. tlG, n° 1020. Lettre de Racine fils à M***; 
Paris, 50 janvier 1 7 5a. 

2. Méhégan, Tableau de l'Histoire moderne (Paris, 1778), t. 11, 
p. vij , Avertissement. 

3. La Beaumelle donne une étrange raison du décousu de son 
livre: « Toutes ces réflexions sont détachées, parce qu'il n'est pas 
permis aux gens sujets aux migraines de penser de suite. » Mes 
Pensées (Copenhague, 1751), p. 400. 



222 A QUI ELLES SONT ATTRIBUÉES. 

cesse en éveil par la surprise, l'imprévu du trait, un 
style nerveux, coloré, incisif, qui n'est, cela va sans 
dire, ni plus sage ni plus retenu que l'idée qu'il 
habille ; ébauche et débauche d'un homme de beaucoup 
d'esprit et de beaucoup de talent même, dont ce n'était 
que le premier mot. « Plus de la moitié en est excel- 
lente, note d'Argenson, un quart médiocre, l'autre 
quart rempli de pensées fausses. Dans le bon, on trouve 
ce trait: Heureux l'état dont le roi n'auroit point de 
maîtresse, pourvu qu'il n'eût pas de confesseur 1 !» 
Mais à qui donner cet étrange livre? Le marquis 
n'hésite qu'entre Montesquieu et Voltaire ; ou peut- 
être Diderot, « II a, nous dit de son côté l'abbé de 
Voisenon, composé un ouvrage divisé en chapitres sur 
différents sujets ; il y en a un ou deux qu'on croiroit 
du président Montesquieu, et beaucoup plus qu'on 
soupçonneroit d'être de son laquais 2 . » Tout compte 
fait, La Beaumelle n'a pas trop à se plaindre. 

Dans sa hâte de sortir de son obscurité, tout lui eut 
été bon, tout lui eût été propre. « En Danemark, nous 
dit un écrivain connu par d'intéressantes études sur 
les cours du Nord, on le vit échanger des lettres pu- 
bliques sur les plus graves sujets de controverse reli- 
gieuse avec Holberg, qui faisait figure non-seulement 
comme poëte dramatique, mais encore comme profes- 
seur d'université fort bien rente, et aussi comme 
théologien. Le recueil des lettres de ce dernier a 

1. Marquis d'Argenson, Mémoires (Jannet), t. IV, p. 70, 71; 
20 janvier 1752. — T. V, p. 128. 

2. L'abbé de Voisenon, Œuvres complètes (Paris , 1781), t. IV, 
p, 150. 



DÉMARCHES AUPRÈS DE VOLTAIRE. 223 

conservé les traces de ces discussions, où La Beaumelle 
faisait profession d'une certaine liberté de pensée \; » 
Il songeait, en même temps à publier une collection 
complète de nos classiques; et il s'adressa dans ce but 
à Voltaire dont il réclamait l'appui. « Il m'écrivit de 
Copenhague, de la part du roi de Danemark, pour une 
prétendue édition, ad usum Belfini Danemarki, des 
auteurs classiques français. Il datait sa lettre du palais 
du roi. Je le pris pour un grave personnage, d'autant 
plus qu'il avait prêché; mais, quinze jours après, mon 
prédicateur arriva avec un plumet à Potsdam 2 . » 
Remarquons, en passant, que Voltaire s'obstine à faire 
de La Beaumelle une sorte de ministre défroqué ; il 
veut qu'il ait prêché, deux années durant, à Genève, 
en dépit de l'invraisemblance et de l'absurdité même 
de l'assertion, car alors La Beaumelle n'avait pas plus 
de dix-huit ans. « Il avait commencé à prêcher à 
Copenhague. Il a de l'éloquence , » écrivait-il à Roques, 
une première fois ; et, pour qu'il n'en ignore pas, il le 
lui redira une autre fois. Il est à regretter que ses 
lettres à Angliviel n'aient pas été retrouvées; mais on 
se les imagine aisément. La démarche du jeune pro- 
fesseur était flatteuse, et, certes, l'auteur de Zaïre 
n'était pas homme, en pareil cas, à rebuter son monde 
par la froideur et de grands airs. Ce fut donc bien 
gratuitement et sans y avoir été provoqué d'aucune 
sorte, que notre Angliviel se donna les torts de l'attaque 
et s'aventura dans une guerre terrible avec un adver- 

1. Revue des Deux-Mondes (15 janvier 18(>9), l. LX1X, p. 37 0. De 
l'authenticité des lettres de madame de Main tenon, par A. Gefïroy. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI , p. 253. Lettre 
de Voltaire à d'Argentalj à Berlin, le 18 octobre 17 52. 



224 LA BEAUMELLE EN PRUSSE. 

saire qui ne pardonnait point et eût fait déterrer ses 
ennemis pour les pendre *. Mais il avait la présomption 
et l'audace, ces suprêmes qualités du polémiste, qui 
regarde moins au mal qu'on lui fait qu'aux coups qu'il 
porte. Quel mal d'ailleurs pouvait-on lui faire? Il 
attendait la célébrité de ce duel inégal où, par contre, 
Voltaire ne pouvait que se déconsidérer. Cette tactique 
n'était pas neuve, elle avait été celle de tous les ennemis 
du poëte, qui, jusqu'à la dernière minute, tout en 
lisant dans leur jeu, n'aura pas le flegme qui fait qu'on 
méprise l'attaque et que l'on se renferme dans un 
dédaigneux silence. 

Qui détermina La Beaumelle à quitler le Danemark 
où il était revenu avec des idées d'installation définitive ? 
Voltaire nous dit qu'il fut chassé; La Beaumelle répond 
qu'il fut si peu chassé qu'il ne partit que muni d'un 
congé en forme et avec la faculté de reprendre son 
poste quand cela lui conviendrait. 11 avait été recom- 
mandé à lord Tyrconnel, qui ne semble pas lui avoir 
servi d'introducteur. En revanche, milord lui eût donné 
de précieuses instructions sur le mode de conduite qu'il 
avait à tenir. « Milord Tyrconnel, à qui j'étois adressé, 
me dit qu'il falloit fhtter M. de Voltaire, qui étoit un 
homme dangereux, et cultiver M. de Maupertuis, parce 
que M. de Maupertuis étoit un honnête homme, et 
peut-être le seul de nos François que le roi estimât 
réellement. » Notez que Tyrconnel était dans les 
meilleurs termes avec l'auteur de Mérope, et que l'on 
ne s'exprime pas avec cet abandon, à la première 

1. Madame de Grafigny, Vie privée de Voltaire cl de madame du 
Chûlelel (Paris, 18V0), p. 113. 



LA BEAUMELLE DINE CHEZ VOLTAIRE. 225 

entrevue, devant nn étranger sur la discrétion duquel 
on ne saurait compter. Milord (et Voltaire nous l'ap- 
prend lui-même) ne se refusait pas toujours le petit 
plaisir de médire de son prochain ; mais on choisit son 
monde et son terrain, et la prudence la plus sommaire 
tient, lieu de charité. Le poète était à Potsdam. La 
Beaumelle, peu attiré vers Mauprrtuis « dont le génie 
n'étoit pas le sien, » mande à Voltaire son arrivée et 
lui dit que le désir de voir trois grands hommes 
l'amenait en Prusse; et quoiqu'il ne fût que le second, 
il le verrait le premier. Il alla àPotsdam le 1 er novembre 
1751 . Voltaire le retint à dîner. La Beaumelle a raconté 
cette entrevue qui ne dura pas moins de quatre 
heures et nous donne la mesure du personnage. 

Il me questionna beaucoup et même jusqu'à l'indécence. 
Toutes ses questions aboutissoient à savoir si j'avois des des- 
seins sur la place de La Métrie, dont on venoit d'aprendre la 
mort ; comme j'avois un objet un peu plus relevé, et que j'étois 
chez lui pour lui rendre des hommages, et non pour lui faire 
des confidences, toutes mes réponses aboutirent à lui faire 
entendre que j'étois fort éloigné d'aspirer à remplacer La 
Mettrie. 

11 me demanda quels étoient les 2 autres grands hommes 
que je venois voir; je lui dis que l'un étoit le roi : oh! me ré- 
pondit-il, il n'e-t pas si aisé de le voir 1 , et l'autre? M. de 
Maupertuis.il sourit amèrement, il me parut qu'il auroit mieux 
aimé que ce fut M r Pelloutier, auteur d'une excellente Histoire 
des Celtes 2 . 

1 . Ce passoire est nn peu modifia dans la Réponse on Supplément 
du Siècle de Louis XIV (à Colmnr, 1754), p. 132. « I! n'esl pas si 
aisé de voir le R. P. abbé. » Disons, à ce propos, que nous avons 
cru devoir cit^r de préférence le premier jet. Mais nous aurons soin 
de signaler les changement? quelque peu significatifs. 

2. Simon Pelloutier, membre de l'Académie des sciences de Ber- 
lin et son bibliothécaire. Voir son Éloge, par Formey, 17 57. 

13. 



226 DÉBUTE MAL. 

11 me parla de son Siècle de Louis XIV ; je lui parlai de mes 
Lettres de Maintenon. Il me demanda à les voir; je me rappelai 1 
qu'il avoit envoyé à Thyriot quelques lettres de Sévigné, qu'il 
avoit fait imprimer à Troyes ; je les lui refusai très-poliment ; 
il me répondit : eh ! qu'est-ce qui vous les demande ? 

Je tâchai de le gagner : mais je m'aperçus que je n'avançois 
point dans son esprit ; je le savois fort sensible à la louange ; à 
chaque instant j'allai l'encenser; je fus toujours retenu par 
une mauvaise honte. Je n'ai point le courage de louer en face 
les personnes que j'estime. 

Je partis de Potzdam trop mécontent de M r de Voltaire, pour 
n'être pas un peu mécontent de moi. J'avois été allarmé de la 
perfidie de son sourire, de l'inégalité de son humeur, du brus- 
que de son ton, des épines de son caractère. Mais enclin à lui 
tout pardonner, je me dis : cet homme est dans un mauvais 
jour; il a mal digéré : c'est l'indigestion qui le rend faux, dur 
et cruel : quel dommage que cette âme déponde si fort de cet 
estomac 2 ! 



Il y a, dans ce peu de lignes, plus d'inconvenances 
que de mots; et l'on se demande comment, en les reli- 
sant, La Beaumelle ne s'est pas aperçu des ridicules 
qu'il se donnait par une outrecuidance à peine croya- 
ble. Voltaire, c'est l'homme du monde, par excellence, 
plein de politesse, de mesure, de bonhomie parfois; ou - 
bliant sa supériorité, ses années, sa célébrité, ou ne s'en 



1. Nous ignorons à quel acte de la vie de Voltaire La Beaumelle 
fait allusion. Nous n'avons rien trouvé qui ait rapport, de près ou de 
loin, à cette impression des lettres de madame de Sévigné à Troyes. 
Nous avons cherché dans la magistrale édition des Lettres de madame 
de Sévigné (Hachette) si elle nous donnerait réponse à cette énigme; 
mais vainement. 

2. Le Siècle politique de Louis XIV , avec les pièces qui forment l'his- 
toire duSiècle de M. F. de Voltaire, et de ses querelles avec MM. de 
Maupcrluis et de La Beaumelle (à Siéclopolis, 17 53), p. 311, 312. 
Lettre de M. de La Beaumelle à M***, sur ce qui s'est passé entre 
lui et Voltaire. 



SON MANQUE DE JUGEMENT. 227 

souvenant que pour les faire oublier à ceux auxquels 
il parle. Refusons-lui tout; mais il avait l'urbanité, le 
savoir-vivre. Ses contemporains sont unanimes à re- 
connaître en lui ces vertus sociales qu'il avait, tout 
enfant, appris à pratiquer dans l'intimité et le com- 
merce des plus grands seigneurs et de la meilleure 
société de son temps. Que Fauteur de la Eenriade ait 
adressé quelques questions à La Beaumelle sur sort 
séjour à Copenhague et son voyage en Prusse, cela est 
présumable ; ce dut être, en tous cas, avec les marques 
extérieures de l'intérêt qu'un homme de son âge pou- 
vait témoigner à un jeune homme de vingt-cinq ans 
qui a son avenir encore à faire, en admettant qu'il ait 
tous les dons d'intelligence et d'entregent qui forcent 
la fortune. 

On lui a demandé s'il avait des desseins sur la place 
de La Mettrie, et lui de nous dire qu'il avait un objet 
un peu plus relevé. Quelles étaient donc ses visées? 
Car La Mettrie, digne ou indigne, avait une assez 
bonne situation auprès de Frédéric, et nous ne voyons 
pas à quoi pouvait aspirer de plus élevé le professeur 
de Copenhague. Et remarquez qu'entre lui et Voltaire 
tout doit marcher de pair. « Il me parla de son Siècle 
de Louis XIV, je lui parlai de mes Lettres de Main- 
tenon. » Avec un peu de bon sens, La Beaumelle eût 
compris le ridicule qu'il se donnait. En somme, il est 
content de lui, de la prudence, de la modération, de 
la magnanimité même dont il a fait preuve. Enclin à 
tout pardonner (c'est lui qui nous le dit), il défend, 
il excuse Voltaire contre l'impression fâcheuse que lui 
ont laissé « la perfidie de son sourire, l'inégalité de son 



228 RARE DELICATESSE. 

humeur, le brusque de sou ton, les épines de son ca- 
ractère. » Nous en verrons bien d'autres. 

Un mois s'écoulait,sans les rapprocher, mais non sans 
commérages et sans propos. La Beaumelle s'imagine 
que son arrivée à Berlin doit donner à songer à bien 
du monde et en inquiéter plus d'un. L'on ne savait 
au juste (le savait-il lui-même?) ce qu'il voulait; et 
cette incertitude était de nature à soulever contre lui 
tous ceux pour lesquels il pouvait être un rival : Darget, 
entre autres, qu'il ne nomme point, mais qu'il désigne 
suffisamment. 

Le 1 er décem., continue-t-il, M r de Voltaire m'écrivit que je 
l'obligerois beaucoup de lui prêter Mes pensées, livre d =nt on 
lui avoit dit beaucoup de bien. J'hésitai longtems. Cet ouvrage 
étoit uneespèce de mystère à Berlin. Je ne vouloispas m'y faire 
connoître par un livre, quoique je susse que de mauvais livres 
y eussent fait la fortune à bien des gens. J'y louois le roi, et 
je ne voulois pas qu'on crût que mes louanges fussent inté- 
ressées *. Il me suffisoit qu'à Coppenhague on eût vu de mau- 
vais œil ces louanges excessives. Il me paroissoit au-dessous de 
moi de chercher à me faire en Prusse un mérite de ce dont on 
m'avoit fait un crime en Dannemarck. 

Sur l'instance de madame de Bentinck, La Beau- 
melle s 3 décida à envoyer Mes Pensées à l'auteur du 
Siècle de Louis XIV. Son hésitation avait une tout 
autre cause que celle qu'il allègue, et on le comprend 
de reste, après la lecture du passage suivant : « Qu'on 
parcoure l'histoire ancienne et moderne, on ne trouvera 
point d'exemple de prince qui ait donné sept mille écus 

1. Mes Pensées (Copenhague, P51 ), p. 173, 274, 37C. Celte 
première édition a une dédicace, qui est datée du 24 août 1751 , et 
signée du pseudonyme de Gonia de Palajos. 



UN PASSAGE A DOUBLE SENS. 229 

de pension à un homme de lettres, à titre d'homme de 
lettres. Il y a eu de plus grands poètes que Voltaire; 
il n'y en eut jamais de si bien récompensez, parce que 
le goût ne met jamais de bornes à ses récompenses. 
Le roi de Prusse comble de bienfaits les hommes à 
talens, précisément par les mômes raisons qui enga- 
gent un petit prince d'Allemagne à combler de bien- 
faits un bouffon ou un nain 1 . » Au bout de trois jours, 
le valet de chambre de Voltaire remettait à Angliviel le 
livre de Mes pensées. La page 70, où se trouvait cet 
étrange passage, était cornée. Cela dut donner à rêver 
à La B^aumelle, surtout avec le cortège de qualités 
qu'il supposait au poëte, mais ne l'empêcha pas de lui 
rendre visite aussitôt qu'il le sut à Berlin. 

Le 7 décemb. le roi arriva de Potzdam à Berlin et M. de 
Voltaire avec lui. J'allai le voir, il me parla de mon livre, m'en 
fit d'un ton chagrin et dur une critique fort judicieuse et fort 
sévère, dont je profitai depuis, et dont je fus très-mécontent 
alors. 

Il ajouta, qu'il n'avoit pas cru que l'empressement qu'il 
avoit eu à entrer dans mon projet de classiques à Cop- 
penhague, eût mérité que je le traitasse aussi mal que je le 
traitois dans cet ouvrage. 

Je fus étonné 2 : je lui demandai l'endroit; il me le cita : je 
le lui répétai plusieurs fois mot à mot lui soutenant toujours 
qu'il étoit à sa gloire : Je ne sai donc pas lire? me répondit-il. 
Peut-être bien lui répliquai-je ; mais toujours est-il sûr que je 
ne vous ai olFensé, ni voulu offenser. Je retournoi ce passage 
en cent façons différentes; je ne pus le faire convenir du seul 
sens qu'il puisse avoir. 

1. Mes Pensées (à Copenhague, 1751), p. 69, 70, n° XLIX. 

2. « Et surpris de ce reproche, » éditions subséquentes. 



230 PARODIE DU MOT DE VOLTAIRE A CONGRÈVE. 

Cela est de toute force, et c'est une scène à laquelle 
on eût voulu assister : La Beaumelle s'épuisant à 
prouver à un homme qui entend le français, qui en- 
tend la louange et en a trop tourné lui-même pour 
n'être pas bon juge en pareille matière, que le passage 
qui le blesse à si juste titre, est placé là à sa plus grande 
gloire; Voltaire, pâle, frémissant, se mordant la lèvre, 
se contraignant pourtant, et presque décontenancé par 
l'aplomb de ce jeune homme de vingt-cinq ans,, qui 
venait le braver, l'insulter jusque chez lui! Mais lais- 
sons poursuivre le narrateur, qui ne prenait pas, 
comme on en va juger, le meilleur chemin pour 
arriver. 

Cependant rougissant sans doute d'une si mauvaise chicane, 
il s'attacha à cette autre phrase : il n'y eut jamais de poète aussi 
bien récompensé que Voltaire. Il ine dit que ce que le roi lui 
donnoit, n'étoit pas une récompense, mais un simple dédom- 
magement; et il ajouta en autant de termes : vous m'avez sans 
doute pris pour un homme qui n'a pas d'argent : je lui répon- 
dis que je savois qu'il étoit fort riche, mais que ce n'étoit point 
par là qu'il étoit respectable : il me répliqua qu'il étoit Officier 
et Chambellan du roi : je lui répétai ce qu'il avoit dit à Con- 
grève, que s'il n'étoit que Chambellan, je ne me donnerois pas 
la peine de le voir. 

Ces paroles semblèrent l'adoucir :il m'assura qu'il ne me sa- 
voit pas mauvais gré du passage, mais qu'il ne me sèroit pas si 
aisé de faire ma paix avec Mr. le marquis d'Argens, qui n'étoit 
ni un bouffon, ni un nain, avec le baron de Polnitz qui étoit 
homme de condition, avec le comte Algarotti qui méritoit beau- 
coup d'égards, avec ]VJ r de IVIauperttiis, qui étoit président d'une 
académie de laquelle il étoit bien résolu de défendre l'entrée à 
quelqu'un qui avoit écrit que des gens, qui sont plutôt les amis 
du roi que ses beaux esprits, étoient des bouffons et des nains. 

Ces paroles doucereuses , ces avis miséricordieux, 
loin de rassurer La Beaumelle. devaient lui donner fort 



ACCUSATION CONTRE DARGET. 231 

à réfléchir. Voltaire pardonnait, et du meilleur de son 
cœur ; mais il le prévenoit charitablement que tout le 
monde, comme lui, ne pratiquait pas à Berlin aussi 
absolument l'oubli des injures. Angliviel, qui n'était 
pas assez naïf pour ne pas saisir ce qu'il y avait d'iro- 
nique et de menaçant dans ces assurances pacifiques, 
comprit que, s'il avait voulu la guerre, il allait l'avoir. 
Et il n'en put plus douter, quand, sur la demande 
qu'il lui en fit, Voltaire lui eut répondu que le roi 
avait lu le paragraphe et qu'il en avait été fort indis- 
posé. « Et qui le lui a donc montré? s'écria La Beau- 
melle, vous m'aviez promis le secret. » Voltaire répar- 
tit que c'était Darget, le seul, avec le poëte, auquel il 
eût communiqué l'ouvrage. Notre professeur de belles- 
lettres alla tout aussitôt se plaindre à Darget, qui se 
défendit de toute indiscrétion et lui donna amicale- 
ment le conseil de ne pas prolonger son séjour à Ber- 
lin. Nous avons eu occasion de faire connaître le ca- 
ractère loyal et ouvert, quoique prudent, du lecteur du 
roi ; Angliviel qui ne le nomme pas, tout en le dési- 
gnant suffisamment, nous le représente comme un 
petit caractère et un petit esprit, fort inquiet du but où 
vise le nouveau débarqué, et croyant qu'il en voulait 
à sa place, une place, remarquons-le en passant, qu'il 
était impatient de laisser et qu'il quittait même deux 
mois avant le départ pour Gotha de LaBeaumelle. Cela 
ne suffirait-il pas pour nous mettre en défiance contre 
les assertions passionnées d'un chercheur de fortune 
résolu à ne pas marchander avec les obstacles qu'il 
heurte sur son chemin? 

En somme, il fallait conjurer l'orage. Angliviel va 



232 VISITE A MAUPERTUiS. 

voir Maupertuis et n'épargne rien pour dissiper dans 
son esprit toute impression défavorable. Il n'y fût 
peut-être pas parvenu avec autant de facilité, si l'au- 
teur de la Vénus physique n'eût pressenti, dans 
cette nature violente , l'ennemi ie plus actif comme le 
plus implacable de l'auteur de Mérope. Quoiqu'il s'en 
défende, Àngliviel venait surtout pour sonder Mauper- 
tuis. Maupertuis ne demandait pas mieux de parler et 
d'envenimer les choses, s'il y avait lieu; aussi ac- 
corda-t-il toute satisfaction à La Beaumelle. 

Mr. de Maupertuis me dit qu'il étoit vrai, que Mr.de Voltaire 
avoit donné au souper du roi une mauvaise interprétation à 
un paragraphe du Qu'en dira-t-on? comme si j'avois voulu dire 
que les savans de sa cour étoient des bouffons et des nains, et 
que le roi étoitun petit prince d'Allemagne; mais que le comte 
Algarotti étant descendu chez Mr. de Voltaire, et aïant transcrit 
le passage, le lui avoit aporté à minuit, qu'ils avoient jugé l'un 
et l'autre que Voltaire l'avoit défiguré avec beaucoup de mau- 
vais-e foi, et n'y avoient rien trouvé d'injurieux; qu'il étoit 
clair que j'avois voulu dire, qu'autant que le roi de Prusse est 
au-dessus des princes qui font leurs délices des bouffons et des 
nains, autant les savans de sa cour sont au-dessus des nains 
et des bouffons; que vraisemblablement ce qui avoit piqué 
Voltaire, c'étoit ces mots qu'il n'avoit pas dit au roi : il y a eu 
déplus grands poètes que Voltaire, il ri y en eut jamais de si bien 
récompensés. 

Voltaire nie les faits tels qu'on les présente ici. Loin 
d'avoir cherché à animer le roi contre l'auteur de Mes 
pensées, il affirme qu'il fut le seul à prendre le parti de 
l'absent et qu'il s'écria : ((Quoi! faut-il qu'un étranger 
ne puisse paraître à Berlin sans être opprimé? » Voilà 
une magnanimité excessive et qui , avouons-le , ne 
ressemble point à Voltaire. Non, Voltaire ne prit pas 



TENTATIVES AUPRÈS DU ROI. 233 

la défense de La Beaumelle ; et si, comme il le pré- 
tend, ce fut d'Argens qui attacha le grelot, il n'essaya 
pas davantage de fermer la bouche au marquis, en lui 
disant : « Taisez-vous donc, vous révélez les secrets 
de l'église ! . » La Beaumelle devait se préoccuper sur- 
tout de l'effet de ces révélations sur l'esprit de Frédé- 
ric. Le roi était-il irrité contre lui ? Maupertuis lui ré- 
pondit qu'il ne le pensait pas, et lui donna le conseil 
d'envoyer son livre à Sa Majesté, comme le seul moyen 
de la « déprévenir; » ce qu'il exécuta aussitôt. Il se 
garda bien, cette fois, de s'adresser à Darget, dont il se 
défiait, et remit le paquet, avec une lettre, à Freders- 
dorff, valet de chambre et favori du prince. Mais Vol- 
taire, qui en eut connaissance, avertit Darget qui eut 
manœuvré de telle façon que ni l'ouvrage ni la lettre ne 
parvinrent jusqu'à Sa Majesté. « Après avoir été ren- 
voie plusieurs fois pour la réponse de Fredersdoiff à 
N... (Darget). de N... à Fredersdorff, toujours mysté- 
rieusement, je reçus une lettre de N..., qui me disoit, 
au nom du roi, des choses qu'il n'est pas possible que 
le roi lui ait commandées. » Une autre tentative, con- 
seillée par Maupertuis, l'envoi au roi d'un mémoire 
relatif au projet des classiques français, subissait le 
môme sort et était l'objet des mêmes manœuvres. 
En bonne conscience, tout cela est-il croyable, et com- 
ment admettre que Darget, quelle que fût sa bonne en- 
vie de servir Voltaire et de desservir La Beaumelle, eût 
pu concevoir l'idée d'une pareille infidélité et hasarder 
un pareil jeu avec un maître qui n'était pasunroifai- 

t . Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LVI, p. 241. Lettre de 
Voltaire h M. Roques. 



234 COMPLOT POUR LE FAIRE PARTIR. 

néant, qui voulait et savait être instruit de tout, et eût 
châtié inexorablement un abus de confiance comme 
celui-là ? Mais on ne se fût pas contenté d'évincer La 
Beaumelle; Darget eûtpoussé la folie jusqu'à écrire au 
nom du roi des choses que le roi « n'a pu ordonner ! » 
Encore un coup, qui donc La Beaumelle espérait-il 
persuader? 

A l'entendre, ce sont, de tous côtés, les mêmes 
souterrains pour l'effrayer et le décider à déguerpir. 
C'est le chevalier de Saint-André, qui le prévient que 
son départ est résolu, et que le roi s'en était expliqué 
catégoriquement à la table de la reine mère. Même 
propos attribué au prince de Prusse et qui était chari- 
tablement redit à La Beaumelle. Mais tout cela ne l'in- 
timide point et n'est qu'un piège, dans lequel il n'est 
pas assez simple pour tomber. L'inspirateur de ces 
manœuvres, c'était Voltaire, Voltaire avec lequel, pour- 
tant, malgré de pareils griefs, il agira en politique qui 
sait se contenir, attendre le moment opportun d'écla- 
ter et jusque-là sourire à l'ennemi. 

Quelqu'irrité que je fusse de ces procédés, que j'attribuois 
avec raison à M. de Voltaire et à son parti, je crus qu'il étoit 
inutile de rompre entièrement avec lui, je crus qu'il convenoit 
dele ménager. On désarme un tigre en le caressant. J'allai le voir 
le 3 de janvier 1752 avec M. de La Lande, le même qui à, '20 ans, 
sans cabale, sans femmes, est entré dans un corps, où il est fort 
glorieux d'entrer à 60 ». Il fut témoin de l'accueil de Mr.de Vol- 

1. « La Lande avait été, nous dit Maupertuis, envoyé par le minis- 
tère de France pour faire à Berlin les observations de la lune corres- 
pondantes à celles que faisoit M. l'abbé de la Caille au cap de lionne- 
Espérance. » OEuvres de Maupertuis (Lyon, 1768), t. 111, p. 330. 11 
arriva à Berlin, fin septembre, comme nous rapprend la Gazelle 
d'Uireclit du vendredi 8 octobre 1751 (n° LXXXI), Buppl. 



RÉCIT DE LALANDE. 235 

taire; il vit combien je me possédai, combien je donnai à la 
douceur, à la pitié, au respect qu'on doit aux talens. Il falloit 
que le désir de n'être pas mal avec cet homme fût gravé bien 
profondément en moi. Ma modération fût si grande, que Mv. de 
La Lande en fut étonné; et M. de La Lande est l'homme de 
France le plus modéré. 

Mais, pour étonner par sa modération l'homme de 
France le plus modéré, il fallait que cette vertu, toute 
nouvelle chez La Beaumelle, eût été soumise à de 
bien dures épreuves; et il n'était pas inutile, lorsque 
l'on est si prolixe d'ordinaire, d'entrer dans quelques 
détails sur les violences, les emportements furibonds 
de Voltaire. Il n'était pas moins piquant de démontrer, 
par son exemple, comment « on désarme un tigre en 
le caressant. » Eh bien, cette entrevue, sur laquelle il 
reste muet, le récit nous en a été fait par celui même 
qu'il adjure et qu'il prend à témoin. Bien des années 
après (les deux ennemis étaient alors également dans 
la tombe), Wagnière, qui recueillait tous les maté- 
riaux qu'il pouvait rencontrer pour servir à l'histoire 
de son maître, s'adressait à de Lalande, dont la ré- 
ponse ne se faisait pas attendre. 

... Je voyais La Beaumelle chez Maupertuis. Je savais que 
M. de Voltaire ne l'aimait pas. Je crus, avec la confiance d'un 
jeune homme, que je pouvais contribuer à une réconci- 
liation; je m'offris à l'y accompagner. Mais M. de Voltaire, qui 
voulait sans doute éviter une explication, fit semblant de ne pas 
le voir, et me parla d'une manière si continue à moi seul, qu'il 
ne donna pas le temps à La Beaumelle d'entamer une explica- 
tion. Sa modération consista donc à ne rien dire. Je m'aperçus 
que le silence de M. de Voltaire m'accusait d'indiscrétion. Je 
me retirai au bout d'un quart d'heure. M. de Voltaire me re- 
conduisit avec des témoignages d'affection qui contrastaient avec 
l'affectation de ne pas regarder La Beauvielle, et de faire sem- 



236 PROPOS BLESSANT DE FRÉDÉRIC. 

blantde ne pas s'apercevoir qu'il était présent. Je n'ai point ou- 
blié ces circonstances, quoiqu'il y ait trente cinq ans d'écoulés ' . 

Trois jours après, notre professeur de belles-lettres, 
qui ne se refusait pas tout commerce avec les Muses, 
publiait une ode sur la mort de la reine de Danemark. 
a Ou la trouva très-belle, nous dit-il modestement ; elle 
Fétoit pour Coppenhague où je Tenvoïai, et encore 
plus pour Berlin, où il y a moins de goût et d'esprit 
qu'à Coppenhague. » Cela n'était pas trop aimable pour 
Berlin et pour les académiciens de Berlin ; mais alors 
l'on n'avait plus rien à ménager, et l'on pouvait impu- 
nément jeter sa bave contre la Prusse, où l'on n'avait 
fait que médiocrement fortune de toutes façons. 

Il fut question, au grand couvert, des lettres de ma- 
dame de Maintenon, que possédait La Beaumelle ; et le 
roi dut dire qu'il ne pouvait les avoir acquises que par 
des voies malhonnêtes. Ce qui eût, à la rigueur, auto- 
risé de semblables soupçons, c'est qu'Angliviel conve- 
nait que, tout en les tenant de bon lieu, il n'était rede- 
vable de leur communication à aucun des parents ou 
amis de la marquise. Comme celui-ri n'avait soufflé mot 
de son trésor qu'à Voltaire, évidemment le roi n'en 
parlait que d'après l'impression que lui en avait laissée 
son chambellan. On eût excusé quelque amertume 
devant un aussi méchant procédé; mais l'auteur de 
Mes pensées, quoique rarement, a ses moments de 
mansuétude, « Je lui pardonnai, dit-il, cette calom- 

1. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire (Paris , 182G), 
t. Il, p. 91, 92. Lettre de Lalatule à Wagnière; à Paris, le 29 jan- 
vier 17 87. Nous avons eu sous les yeux l'autographe, qui a une 
page pleine in-4° avec cachet, 



INCONVÉNIENT D'UNE MAUVAISE VUE. 237 

nieuse conjecture : je lui pardonnai de l'avoir faite, je 
lui pardonnai de l'avoir dite; elle étoit dans toutes 
les règles de la logique de son cœur. » 

La Beaumelle avait mal débuté. En dépit de ses 
protestations, les amis du prince, s'ils avaient feint 
plus ou moins, comme Algarotti, de recevoir ses excu- 
ses, s'étaient obstinés à ne voir qu'une interprétation 
possible au fameux paragraphe, et ils tenaient son auteur 
pour dûment convaincu de les avoir traités de bouf- 
fons et de nains. Voltaire attisait le feu. La fatalité se 
mit aussi de la partie. Angliviel avait été chaudement 
recommandé à lord Tyrconnel, qui lui avait fait le plus 
aimable accueil. Mais ce bon vouloir ne devait être que 
passager, grâce aux artifices de l'ennemi, grâce aussi 
à une involontaire incivilité à l'égard de milady, qui, 
en toute équité, n'eût dû s'en prendre qu'à la faiblesse 
de sa vue. Ainsi, à l'exception de Maupertuis, inté- 
ressé à le protéger et à l'épauler, La Beaumelle était 
parfaitement isolé, et dans une situation à ne conserver 
que peu d'espoir d'arriver à ses fins, quand une aven- 
ture, ou le ridicule se mêlait à l'odiVux, vint lui porter 
un de ces coups dont on ne se relève pas. 

Un soir, à l'Opéra, La Beaumelle se trouva placé au- 
près d'une jeune et jolie femme qui, par ses minau- 
deries et ses œillades, témoignait assez qu'il ne lui dé- 
plaisait point. Il était bien de figure, sa physionomie 
était revenante, nous dit Formey 1 , et l'attention était 
éveillée sur son compte à Berlin et même à la cour; 
c'était plus qu'il n'en fallait pour lui attirer cette espèce 

1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. IL p. 221. 



238 Les époux cocchius. 

d'aventures qu'appelaient et recherchaient ses vingt- 
cinq ans. Le mari de la dame était présent, mais il ne 
parut pas s'apercevoir du manège de sa femme, qui, 
subjuguée par les avantages personnels de La Beau- 
melle, se laissait, séance tenante, arracher la pro- 
messe d'un rendez-vous. Cette beauté, si facile à s'é- 
prendre, était l'épouse légitime du capitaine Cocchius, 
un de ces officiers matamores, qui ont à coup sûr 
leur utilité devant l'ennemi, mais qui, hors du champ 
de bataille, ne peuvent que compromettre l'honneur 
du corps auquel ils appartiennent. Celui-ci offrait un 
assez rare assemblage de vices; il était débauché, fan- 
faron, sans scrupules, toujours aux expédients, et 
toujours disposé à ne reculer devant rien pour sortir 
d'intrigue. Les choses allèrent trop vite pour qu'An- 
gliviel eût le loisir de s'édifier suffisamment sur la 
moralité de l'étrange ménage. L'auteurdu Quendira- 
t-on? trouva le meilleur accueil au logis du capitaine, 
mais le tête-à-tête fut brusquement troublé par l'arri- 
vée inattendue du terrible Cocchius. L'époux outragé 
était en droit de passer son épée au travers du corps 
de La Beaumelle, mais le danger était d'une tout autre 
espèce, et ce dernier ne tarda pas à entrevoir que ce 
n'était pas pour sa vie qu'il avait à craindre. Ce qu'en- 
tendait le capitaine, c'était faire payer, dans le sens 
littéral du mot, le plus chèrement possible, un affront 
que n'eût pas lavé le sang de La Beaumelle; et il se 
considéra comme bien mieux vengé, en détroussant 
le malencontreux professeur, dont la bourse, médiocre- 
ment remplie, passait de son gousset dans les mains 
de l'impudent drôle. Il est peu nécessaire d'ajouter 



LA BEAUMELLE A SPANDAU. 23à 

qu'Angliviel avait été victime d'un guet-apens tendu 
par l'aimable couple, car madame Gocchius n'était pas 
sans avoir participé à cette infamie. En somme, M. le 
capitaine s'attendait à plus, et il s'en fallut de peu 
qu'il ne criât au voleur. Soit fureur d'unsi piètre résultat, 
soit espoir d'obtenir par l'entremise de la justice une 
plus honnête indemnité, il alla tout aussitôt porter 
plainte en adultère par-devant le commandant de Ber- 
lin, le comte de Hake, qui épousa ses intérêts et son 
injure, avec un zèle qui parut étrange à d'autres qu'aux 
amis de La Beaumelle. 

Le 27 janv. j'eus une petite aventure qui eut des suites 
désagréables pour moi. Le comte de Hake, commandant de 
Berlin, entra dans cette affaire comme s'il n'avoit pas été mon 
juge, et l'exposa au roi avec autant de pas>ion que s'il m'eût 
surpris avec la comtesse de Hake. Je fus condamné sans avoir 
été interrogé, ni confronté, sans qu'il m'eût été permis de 
parler ni d'écrire. 

Je fus conduite Spandau, non dans la citadelle, mais dans la 
ville. Là, j'écrivis au roi, au comte de Podewils, au prince de 
Prusse, au grand chancelier. Je réclamois la protection des 
loix qu'on avoit toutes violées. N..., inspiré sans doute par 
M. de Voltaire (car quelle aparence que N... fût par lui-même 
si méchant 1 ), supprima les lettres par les quelles j'instruisois 
S. M. dont on avoit surpris la religion. 

... Je n'avois qu'un petit nombre d'amis sans crédit qui s'in- 
téressoient à moi 2 ; tout le monde m'abandonnoit, quoique tout 

t. Si N... (lisez Darget) supposait que La Beaumelle était venu 
pour le remplacer et usurper son influence, il n'avait pas besoin des 
excitations de Voltaire; le sentiment de son propre péril eût sufii 
pour l'armer contre un rival. Encore ici, il eût supprimé les lettres 
du captif au roi de Prusse. 11 ne faut point savoir quel roi était Fré- 
déric pour croire seulement praticable un pareil méfait, dont Darget 
était d'ailleurs complètement incapable. 

2. Nous avons lu unelellrede La Beaumelle à La Lande le jour même 
de son arrestation. Il le remercie de celle que le jeune savant lui 



240 EST ÉLARGI. 

le monde me sût innocent. M. de Maupertuis seul eut le cou- 
rage de ne pas rire au récit que le roi mal informé faisoit de 
mon affaire, et le courage de conter le fait de manière à ne pas 
faire rire le roi, au quel il dit, que quand même la chose se se- 
roit passée comme le capitaine Cocchius le racontoit, le capi- 
taine Cocchius n'en seroit pas moins coupable d'avoir excédé 
ses droits, et de m'avoir coupé ma bourse. 

Cette justice sommaire, cette absence de toutes 
formes, cet enlèvement tout militaire, sans enquête, 
sans le moindre souci de s'assurer du plus ou moins de 
culpabilité du prévenu, et au profit de gens dont la ré- 
putation n'était plus à faire, étaient de nature à révolter 
tout esprit impartial et équitable. Après avoir ri de 
l'aventure, Frédéric, auprès duquel La Beaumelle 
trouva des défenseurs, donna ordre à M. de Hake de 
relaxer son prisonnier et de faire le procès aux deux 
époux Cocchius qui, dans l'espace de trois jours, 
furent saisis, ouïs, confrontés, jugés, condamnés et 
châtiés. Une lettre de cachet confirma l'arrêt, et 
Angliviel, après dix ou douze jours d'angoisses, était 
de retour à Berlin le 8 février. Quel fut le rôle de 
Voltaire, dans cette petite comédie? À en croire lady 
Bentinck, l'amie de tous les deux, et qui joue dans 
toute cette querelle assez maladroitement le rôle de 
conciliatrice, l'auteur de la Henriade eût condamné 

a écrite, et qui aurait soulagé sa douleur, si quelque chose pouvait la 
soulager. Il e.<t déshonoré, flétri , chassé comme un coquin de la capi- 
tale d'un roi honnêle homme; il ne survivra point à cet affront* 
Desmarets, Ticho Brahé, Arnaud ne sont point ses exemples : aucun 
d'eux ne fut déshonoré. Luverdet, Cataloqne d'autographes du 24 
avril 18G2, p. 78, n° 54G. Lettre de La Beaumelle à M. de La Lande, 
astronome de S. M. T. C, à Berlin, à l'Observatoire; Spandau, 
27 janvier 1752. 



ON FAIT PARLER VOLTAIRE. 241 

hautement l'iniquité d'un pareil traitement. On l'eût 
écouté, que tous les Français résidant à Berlin fussent 
allés se jeter aux pieds des reines pour invoquer leur 
protection et celle des lois si odieusement enfreintes à 
l'égard d'un compatriote. La Beaumelle, sur le récit de 
la comtesse, dans un élan de reconnaissance, se 
transporte chez Voltaire qu'il accable de remercîments : 
séance attendrissante, à la suite de laquelle on se 
promettait mutuellement d'oublier le passé. Mais les 
illusions de celui-ci furent de courte durée; et, dès le 
jour même, le baron de Taubenheim lui racontait 
que le poëte avait, tout au contraire, dit chez lord Tyr- 
connel que son aff.ire ne regardait aucunement les 
Français, parce que La Beaumelle n'était pas Français; 
que, s'il Tétait, il avait été banni de France; que, s'il 
n'avait pas été banni de France, il l'avait été de 
Danemark; que s'il ne l'avait pas été de Danemark, il 
était du moins un mauvais chrétien, et, en cette qualité 
indigne de l'appui du ministre de Sa Majesté ti ès-chré- 
tienne. Si nous ne croyons guère à l'initiative géné- 
reuse que madame de Bentinck prétait à Voltaire, nous 
ne pouvons davantage prendre au sérieux ces niaiseries 
qui eussent eu d'ailleurs peu d'effet sur un chrétien de 
la force de lord Tyrconnel. Quoi qu'il en soit, par un 
sentiment de prudence et d'équité qu'on ne saurait 
trop applaudir dans un homme si pa>sionné et d'ordi- 
naire si peu prudent, La Beaumelle chargea leur 
intermédiaire officieux de faire part à l'inculpé de ces 
bruits malveillants, et de lui témoigner combien il serait 
charmé qu'il lui démontrât le néant des propos qu'on lui 
attribuait. 

iv. j 4 



242 ÉCLAT. 

Le 14, il me fit prier 2 fois de passer chez lui : je croïois 
que madame de *** lui avoit parlé et qu'il vouloit se justifier. 
A peine fus-je assis, qu'il me dit: J'ai apris avec le plus sen- 
sible chagrin, qu'on a débité ici quelques exemplaires de ce 
livre, où un Chambellan du roi est traité de bouffon et de nain. 
Je lui répondis qu'avant le traité de paix j'en avois vendu 12 à 
un libraire, qu'hier j'en avois racheté la moitié qui m'avoit 
coûté 250 th., qu'ainsi il n'y en avoit que 6 exemplaires de 
distribués. Six exemplaires! répliqua-t-il, ce sont 6 coups de 
poignard. Pas tout à fait, lui dis-je; mais, ajoutai-je, je ne vous 
avois point promis de racheter des exemplaires, je l'ai fait par 
égard pour moi-même; je m'attendois à des remercîmens, et 
vous me faites des reproches. Je croïois que tout étoit fini, et 
vous commencezavec plus d'aigreurque jamais. Quelle conduite! 

Après avoir fait deux tours dans la chambre, il me dit qu'il 
y avoit un moïen de réparer l'outrage. Il faudroit, poursuivit-il, 
un carton, 014 par les contraires vous désavouassiez le sens 
qu'on peut tirer de ce passage. Je lui répliquai que je n'aimois 
pas les cartons, que le livre étoit déjà répandu à Paris, qu'un 
carton étoit inutile, et que je ne savois qu'y mettre. 11 m'au- 
roit bien tiré d'embarras, si j'eusse voulu le lui laisser faire. 

Ne faites-vous pas à Hambourg une seconde édition? Oui, 
on y en fait une, mais vous ne sauriez y entrer; on en ôtera 
tout ce qui n'est pas politique; on n'y laissera que des grands 
hommes. Mais vous y laisserez M. de Montesquieu. Assurément, 
lui dis-je, ni moi, ni mon livre ne pouvons vivre sans lui : mais 
M. de Montesquieu est un homme grand dans le grand, au lieu 
que les poètes ne sont grands que dans le petit. Du reste, je 
suis fort surpris que vous vouliez une place dans un oinrage 
dont il y a tant de mal à dire et dont vous en avez tant dit chez 
m v lord Tyrconnel. 

Puisque vous ne m'entendez pas, me dit-il, c'en est fait. Vo- 
lontiers, repartis-je : aussi bien, n'étoit-ce que par égard pour 
le public que j'en ai eu jusqu'ici pour vous. 

A ces mots son visage s'enflamme, ses traits s'allongent, ses 
yeux s'arment de la foudre, sa bouche se remplit d'écume, ses 
bras se placenta ses côtés avec une majestueuse fureur : vous 
eussiez dit qu'il jouoit Borne sauvée. Traiter ainsi, s'écria-t-il, 
traiter ainsi un Officier de deux grands princes, traiter ainsi un 
Chambellan du roi. Si vous n'en êtes pas content, je vous trai- 
terai comme il vous plaira, vous n'avez qu'à dire. 



MENACES DE LA BEAUMELLE. 243 

Cependant il se battoit en retraite vers un cabinet voisin, en 
assez bonne contenance. Je lui dis : 

Que mes armes , consul , ne blessent point vos yeux. 

Je ne violerai point l'hospitalité. Mais, à cela près, craignez 
tout de moi. Dieux ! s'écria-t-il, quelle insolence! dans ma mai- 
son! Le téméraire s'en repentira. Le repentir, misérable que 
tu es, sera pour toi. Je sais toutes tes noirceurs; je souillerois 
ma bouche en les répétant; mais je saurai les punir. Je te 
poursuivrai jusqu'aux Enfers; je veux que tu dises : hélas ! 
Desfontaines et Rousseau vivent encore. Ma haine vivra plus 
longtems que tes vers. En ce moment j'étois si indigné, que 
je crus qu'il me seroit possible de lui tenir parole. Que jecon- 
noissois mal mon cœur 1 . 



Est-ce assez extravagant, assez insolent, assez ridicule 
et révoltant tout ensemble? Et, quelque peu de pen- 
chant que l'on se sente pour Voltaire, n'est-on pas 
profondément indigné de la conduite sans nom de ce 
jeune homme à l'égard d'un homme qui eût pu être 
son père, qu'il outrageait odieusement, et qui eût été 
dans son droit en le faisant jeter par la fenêtre ? Mais La 
Beaumelle ne s'imagine pas avoir poussé trop loin les 
choses, et voici ce qu'il dit du récit de ces aménités: 
a Ma Lettre sur mes démêlés avec Voltaire est une 
preuve de ma modération, dans le cas où la modération 
est possible. J'y raconte le mal qu'il m'a fait avec 
autant de sang-froid qu'il le fit 2 . » Et ne croyez pas 
qu'il raille; il le dit comme il le pense, et il veut être 



1. Le Siècle politique de Louis XI\ (à Siéclopolis, 1753), p. 328 
à 331. Lettre de M. de La Beaumelle sur ce qui s'est passé entre lui 
et Voltaire. 

2 . Réponse au Supplément du Siècle de Louis XI V (à Colmar, 1754), 
p. 118. 



244 DÉMARCHES CONCILIANTES. 

jugé d'après un témoignage dont l'impression est tout 
autre sans doute qu'il ne se le figure. Faisons observer, 
toutefois, que la réflexion le porta à adoucir un peu la 
péroraison de sa Catilinaire, dans la seconde édition 
de cette étrange pièce *. Mais il était arrivé à ses fins ; 
il avait humilié, outragé Voltaire, donné de la pâture 
aux rieurs, qui se trouvaient en nombre à Berlin aussi 
bien qu'à Paris. « Cette scène, ajoute-t-il, divertit le 
public, et fût dit-on, versifiée par un comédien 2 . » 

Madame de Bentinck avait assumé une assez rude 
tâche, celle de réconcilier deux adversaires que trop de 
griefs déjà, trop de motifs de haine et trop d'outrages 
séparaient, pour que tout rapprochement fût possible. 
Les services qu'elle avait rendus à La Beaumelle étaient 
des titres à sa condescendance ; elle obtint de lui qu'il 
écrirait à Voltaire. « J'obéis à Madame de ***; elle 
approuva ma lettre, malgré un peu de cette hauteur 
qu'on prend sans s'en apercevoir quand on écrit à un 
homme qui s'est avili. » Cette hauteur ne lui permit 
pas de donner au poète, sur l'enveloppe de la lettre, 
ses titres de gentilhomme ordinaire; et il ne fut guère 
question que de cette omission dans la réponse de 
celui-ci, que La Beaumelle ne voulut pas recevoir, 
parce qu'elle n'était pas signée. Les démarches conci- 
liantes de la comtesse n'avaient eu d'autre résultat que 
d'envenimer un peu plus les choses. Le Siècle de 



t . Réponse au Supplément du Siècle de Louis XIV (à Colmar, 17 54), 
p. 148. 

2. Nous avons cherché et fait chercher celte pièce sans succès. La 
perle apparemment, en admettant qu'elle ait jamais existé, n'est pas 
de celles dont il faille renoncer à se consoler. 



ULTIMATUM D'ANGLIVIEL. 245 

Louis X/F venaitde paraître ; LaBeaumelle de déclarer 
que le livre était plein « de pauvretés, de fautes 
et d'esprit. » L'on voit que ce galant homme sait être 
équitable; et, comme au jugement de bien des gens 
l'arrêt parut un peu dur, il se fit fort de joindre des 
pièces à l'appui, et annonça un examen critique de 
l'ouvrage. 

C'est à ce moment qu'il devient véritablement re- 
doutable. Voltaire, qui avait tout fait pour être aussi 
renseigné que possible, qui avait frappé dans ce but 
à toutes les portes, n'en était pas moins effrayé de 
cette menace faite par un homme, dans les mains du- 
quel avait passé la correspondance de madame de 
Maintenon. Était-il sûr que cette correspondance lui 
donnât incessamment raison, et ne devait-il pas s'at- 
tendre à plus d'un démenti? Ces craintes se conçoi- 
vent; elles étaient fondées et ne témoignaient pas plus 
contre l'érudition de Voltaire qu'elles n'affrmaient 
celle de La Beaumelle, dont le plus grand mérite con- 
sistait à s'être approprié, d'une façon ou d'une autre, 
un ensemble de documents embrassant l'époque la 
plus curieuse, sinon la plus glorieuse du règne. L'au- 
teur du Siècle de Louis XIV, épouvanté de ces mena- 
ces, essaya de l'intimidation ; il fit dire par la comtesse 
à Angliviel qu'il avait tout à redouter, s'il ne renon- 
çait pas à un pareil projet. La Beaumelle répondit 
superbement à sa protectrice que, si elle lui eût or- 
donné de sacrifier son travail à son respect pour elle, 
il n'eût pas hésité; mais, qu'en lui rendant les mena- 
ces de M. de Voltaire, elle et lui le mettaient dans 
l'impossibilité de ne pas poursuivre. Le vrai, c'est qu'il 

u. 



246 S'ÉLOIGNE DE BERLIN. 

comprenait que le plus sûr moyen de parvenir à la 
célébrité , c'était de s'attaquer à un écrivain dont 
les livres occupaient le monde entier. Un ouvrage 
dans le genre de celui qu'il méditait ne pouvait être 
d'ailleurs que bien accueilli des libraires, et cette 
considération était suffisante pour déterminer La 
Beaumelle , dont les scrupules littéraires étaient 
médiocres. 

11 s'éloigna de Berlin, en mai 1752, peu content 
du rôle qu'il y avait joué, et passa à Gotha,. où de 
nouvelles aventures l'attendaient, assez tristes, celles- 
là, pour sa fortune et sa bonne renommée. 



VI 



LA BEAUMELLE A GOTHA. — VOLTAIRE HISTORIEN. 
ROME SAUVÉE. — MAUPERTUIS ET LES CASSIKI. 



En partant pour la Prusse, La Beaumelle n'avait pas 
un instant supposé que Ton n'y rendît point justice 
à son mérite , et qu'il n'y fût accueilli aussi bien 
que nombre d'autres qui ne le valaient pas. Mais Fré- 
déric avait flairé l'intrigant et l'aventurier, et l'on sait 
qu'il ne revenait guère d'une première impression. 
Quoiqu'il en soit, Angliviel en avait pris son parti; il 
avait secoué la poussière de ses souliers, et arrivait en 
un pays et dans un monde tout lettré dont il ne pou- 
vait manquer de faire les délices. Mais, cette fois en- 
core, il avait compté sans certains obstacles auxquels 
il eût dû s'attendre s'il eût été mieux renseigné sur le 
formalisme de ces petites principautés allemandes. 

... M. de La Beaumelle est ici depuis plusieurs semaines, 
écrivait-on à Formey, à la date du 1 er juillet. L'idée avanta- 
geuse qu'il s'étoit faite d'une cour où l'on cultive les sciences 
et les belles-lettres lui avoit fait espérer d'être bien accueilli; 
mais la réception qu'on lui a faite n'a pas répondu à ses espé- 
rances. La cour, qui a cru qu'il ne venoit que pour recevoir 
un présent, ne s'est pas fort empressée à lui faire politesse; 
l'étiquette qui règne ici n'a pas permis qu'on lui accordât ce 



248 LA COUR DE GOTHA. 

qu'on accorde ordinairement aux gentilshommes, de sorte que, 
se voyant sur un pied équivoque, il a pris le parti de passer 
la plupart du temps enfermé dans son auberge, où il s'occupe 
continuellement à écrire. Il nous a fait l'honneur de nous venir 
voir souvent et de nous lire plusieurs morceaux de ses ouvra- 
ges, entr'autres de celui qui est intitulé Mes hmsèes, qui est écrit 
assez librement et hardiment, et qui pourroit bien en France 
faire mettre son auteur à la Bastille. Il l'a considérablement 
augmenté, et il auroitbien voulu le faire imprimer ici; mais 
on lui en a refusé la permission, parce qu'il n'a pas voulu se 
soumettre au jugement de quelques censeurs qu'on prétendoit 
lui donner. Il travaille aussi à la vie de Zoroastre et à un re- 
cueil de sentimens de ce philosophe... Il nous a lu de ses poé- 
sies, entr'autres sa tragédie du Comte Julien , qu'il fera repré- 
senter dès qu'il arrivera à Paris *. 

Il avait quitté Berlin avec l'idée bien arrêtée de 
publier ses remarques sur le Siècle de Louis XIV, et, 
arrivé à Gotha, il mit son projet à exécution. Quatre 
feuilles étaient déjà imprimées, quand les instances de 
madame de Bentinck le décidèrent à en faire le sacri- 
fice, ce qui semblera assez étrange, si l'on n'a pas oublié 
sa réponse à la comtesse. Il passait une bonne partie de 
son temps à la bibliothèque de Gotha, où il trouvait, 
disait-il, des secours qu'il n'avait pas rencontrés dans 
celles de Copenhague et de Berlin. Mais l'emploi du 
reste de la journée devait lui être assez pénible. La 
cour, la bonne société lui étaient fermées. Que faire? 
On ne vit seul à aucun âge , et surtout à l'âge de 
La Beaumelle. Nous avons pu juger, par une première 
aventure, qu'il s'enflammait vite, et ne demandait aux 
femmes que d'être jolies et faciles; le séjour forcé de 

1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. II, p. 231, 
232, 233. M cette Vie de Zoroastre, ni celle tragédie du Comte Julien 
ne se sont retrouvées. 



ÉTRANGES RÉVÉLATIONS. 249 

Spandau eût dû, toutefois, lui inspirer plus de prudence 
et de circonspection dans ses choix. C'est Voltaire qui 
nous initiera aux étranges circonstances qui présidèrent 
à son départ de Gotha. « Comme il a fait contre moi, 
dit-il, plusieurs autres libelles calomnieux, je dois 
demander quelle foi on doit ajouter à un homme qui 
a insulté les plus illustres magistrats du conseil de 
Berne, en les nommant par leur nom, et monseigneur 
le duc de Saxe-Gotha, à qui je suis très-attaché depuis 
longtemps ! . J'atteste ce prince, et madame la duchesse 
de Saxe-Gotha, qu'il s'enfuit de leur ville capitale avec 
une servante, après un vol fait à la maîtresse de cette 
servante 2 . » La Beaumelle, auquel le poëte avait eu le 
soin d'envoyer par la poste la lettre où il avait glissé 
cette accusation, garda le silence. «Beau sujet pour 
attester des personnes de ce rang ! s'écrie Sabatier de 
Castres, qui se constitue son défenseur, M. de Voltaire 
est peut-être le seul qui ose décrier, par de telles voies, 
ceux qui lui déplaisent. Pensera-t-il donc que des 
princes soutiendront avec lui un personnage que le 
plus mince bourgeois, pour peu qu'il fût honnête 
homme, rejetteroit avec horreur? C'est donc lui qui 
insulte véritablement le duc et la feue duchesse de 
Saxe-Gotha. Quant au fond de l'accusation, nous dirons 



1. La Beaumelle, qui n'avait pas lieu d'être satisfait delà cour de 
Gotha, lui lançait ce trait acéré : « Je voudrois bien savoir de quel 
droit les petits princes, un duc de Saxe-Gotha, par exemple, vendent 
aux grands le sang de 1 urs sujets pour des querelles où ils n'ont rien 
à voir. On s'est donné à eux pour être défendu et non pour être 
vendu. » 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Reuchot), t. XLUI,p. 3fi, 37. Lettre 
de M. de Voltaire. Fait au château de Ferney, 24 avril 1767. 



250 LA VEUVE SCHWECKER. 

que nous savons de bonne part que M. La Beaumelle 
ne s'est point enfui de Gotha, qu'il en partit seul, qu'il 
fut longtems en correspondance, après son départ, 
avec un ministre de cette cour, et qu'il doit déposer à 
la bibliothèque du roi les- lettres de ce ministre 1 . » 
Voltaire, ailleurs, renouvelle l'accusation et joint à 
l'appui la copie de l'attestation de la duchesse de 
Gotha 2 . Mais cette copie pouvait être fabriquée pour 
les besoins de la cause; elle était d'ailleurs communi- 
quée d'une façon tout intime à un ami de La Beau- 
melle, qui sans doute se garda bien de la rendre 
publique. L'aventure, si catégoriquement niée par 
Sabatier, avait pourtant fait du bruit en Allemagne, et 
nous la trouvons racontée tout au long dans une lettre 
à l'adresse de Formey. 

Une veuve nommée Sch (Schwecker), qui a fait quelque 

séjour à Berlin, vient d'être chassée d'une des meilleures mai- 
sons de Golha, où elle éloit sur un excellent pied, pour avoir 
volé quelques bijoux, et pour s'être conduite comme une misé- 
rable qui n'avoil aucun sentiment d'honneur. M. de La Beau- 
melle s'est associé à cette aventurière, de sorte qu'il est parti d'ici 
avec une mauvaise réputation, très justement méritée. Il a 
laissé des créanciers qui crient beaucoup contre lui. C'est un 
homme d'esprit à la vérité, mais qui n'a ni mœurs, ni con- 
duite 3 . 

1. Sabatier de Castres, Tableau philosophique de Vesprit de M. de 
Vo Itaire (Genève, 1772), p. 81). — Observations sur un écrit de 
M. Nisard contre L. Anylivitl de La Beaumelle (Cherbuliez, 1863), 
p. 24. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LXVI1, p. 81,82. 
Lettre de Voltaire à M. de La Condaniine; à Ferney, 8 mais 1771. 
Cette lettre pourrait bien être de M. Kousseau, un Berlinois, qui lui 
devait sa situation près du duc. 

3. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. II, p. 235, 
236. Gotha, ce 29 juillet 1753. 



LA BEAUMELLE CHERCHE A SE DISCULPER. 231 

Voilà donc le dire de Voltaire confirmé de la façon 
la plus nette et la plus accablante. Il n'en impose pas 
davantage, quand il ajoute, dans sa lettre à La Conda- 
mine, qu'Angliviel, pour couper court aux propos qui 
circulaient, avait demandé un certificat à la duchesse 
de Gotha. Il y eut toute une correspondance à ce sujet 
entre La Beaumelle et M. Rousseau, conseiller de cette 
cour, d'une part, et d'autre part entre Voltaire et la 
duchesse. A en croire Voltaire, La Beaumelle, dans 
l'impossibilité de nier l'aventure, eût cherché à la faire 
endosser au voisin. « 11 a eu en dernier lieu la 
hardiesse d'imputer cette dernière action à un autre 
Français qui s'est adressé à moi pour se plaindre de 
cette calomnie et pour demander mon témoignage 1 . » 
Le poëte eût bien fait de nommer ce Français, qu'il 
disait même en instance auprès delà connétablie. Mais 
quel espoir pouvait avoir La Beaumelle, s'il n'avait pas 
été calomnié, d'obtenir un mot à décharge delà prin- 
cesse? Il recevait d'elle en effet une réponse qui, pour 
s'être fait attendre un grand mois, n'en était pas plus 
satisfaisante. «Elle m'a ordonné, écrivait le conseiller 
de cour à l'auteur de Mes Pensées, de vous assurer de sa 
part et en son nom qu'elle se rappelait très-bien d'avoir 
dit à M. de Voltaire que vous étiez parti de Gotha avec 
une gouvernante d'enfants, qui s'était éclipsée furtive- 
ment de la maison de sa maîtresse après s'être rendue 
coupable de plusieurs vols, mais qu'elle ne lui a jamais 
dit, ni qu'elle n'avait jamais cru que vous eussiez la 



1. Voltaire à Ferney (Didier, 1860), p. 282. Lettre de Voltaire a 
la duchesse de Saxe-Gotha; à Ferney, 9 juillet 17G7. 



252 SUSCEPTIBILITÉ HORS DE MISE. 

moindre part au vol et à la mauvaise conduite de cette 
personne. Voilà le témoignage qu'elle croit devoir 
rendre à la vérité ' . » Il n'y avait pas là de quoi chanter 
victoire; et cette réponse, loin d'être un démenti aux 
allégations de Voltaire, ne faisait que les sanctionner 
de la façon la moins équivoque. La Beaumelle ne se 
tint point pour battu cependant, et malgré la froideur 
significative de cette lettre, il fera une autre tentative 
à la d itedu 23 août. 11 avait été choqué à l'excès de ce 
que M. Rousseau avait dit de la gouvernante, qu'elle 
s'était écli r sée furtivement de la maison de « sa maî- 
tresse. » Sa maîtresse ! Cela ne donnait-il pas raison à 
Voltaire, qui avait prétendu que La Beaumelle s'était 
enfui avec une femme de chambre? 11 se plaignit donc 
avec amertume d'un terme qui n'était pas moins dur 
pour lui que pour la Schwecker. Il fallait bien lui donner 
coijtenttmeut fur ce point. «Quant au mot de maîtresse 
que vous relevez, monsieur, je n'ai fait, en l'employant, 
que me conformer à ce qui est d'u?age à cet égard en 
Allemagne, où une gouvernante déniants nomme le 
père et la mère des enfants, dont l'éducation et l'in- 
struction lui sont confiées, son maître et sa maîtresse ; 
d'où il résulte que, de n'avoir pas été servante n'em- 
pêche pas qu'on n'ait pu avoir une maîtresse. » 

La Beaumelle en appelait d'une première à une 
seconde enquête. On était trop son serviteur pour ne 
pas se prêter à sa fantaisie. Mais, ce qui était du reste 
à prévoir, il ne devait y gagner que bien peu. 



1. Voltaire à Ferncy (Didier, 1860), p. 283. Lettre de M. Roua- 
seau à La Beaumelle; de Gotha, ce 24 juillet 1767. 



LETTRE DE M. ROUSSEAU. 253 

... 11 n'y a qu'une voix, lui était-il répondu, dans Gotha sur 
votre départ et sur celui de la veuve Schwecker dans l'an- 
née 1752, non pour Erfurili , mais pour Eisenach ; au besoin, 
plus de cent, plus de mille personnes, tout Gotha enfin cerlifira, 
dans la forme la plus authentique, la rumeur publique, l'opinion 
générale, l'assertion unanime, que vous êtes partis ensemble 
de Gotha, sans faire d'adieux, ni l'un ni l'autre, à qui que ce 
soit, et que vous êtes arrivés ensemble à Eisenach. Comme vous 
ne disconvenez pas, monsieur, d'avoir fait le voyage de Franc- 
fort avec la personne sus-menlionnée, je dois vous avouer fran- 
chement que je ne vois pas ce que vous gagneriez à prouver (si 
cela se pouvait) que vous soyez parti avec elle d Erfurth et non 
de Gotha, vu que, dans la supposition certaine que vous ayez 
ignoré le vol dont la Schwecker s'est rendue coupable, il est 
parfaitement indifférent et égal duquel des deux endroits vous 
soyez partis ensemble. 

En effet, bien loin de vous soupçonner... d'avoir pris la 
moindre part au méfait de la veuve en question, je suis bien 
aise non-seulement de vous réitérer l'assurance du contraire, 
mais encore d'y ajouter, sans crainte d'être désavoué, que 
Leurs Altesses sérénissimes Monseigneur le duc et Madame la 
duchesse vous connaissent trop homme d'esprit pour vous 
croire capable d'avoir voulu vous associer publiquement sur 
une aussi longue route qu'est celle (en vous jugeant par votre 
propre aveu) d'Erfurth à Francfort, avec une personne que vous 
auriez reconnue voleuse. Gela n'est entré dans l'esprit de per- 
sonne, et c'est ce qu'on est en état de vous confirmer. Au sur- 
plus, s'il y a eu de l'imprudence dans votre fait, elle est du 
genre de celles qui ne sont point criminelles 1 . 

Restons sur cette phrase qui décharge La Beaumelle 
du plus gros de l'accusation. Quand il quittait Gotha, 
sans prendre congé, avec la précipitation d'un amant 
qui va se mettre sur les bras toute une famille irritée, 
et aussi d'un homme embarrassé dans ses affaires et 
qui juge inutile d'avertir ses créanciers, il ignorait 

1. Voltaire à Ferney (Didier, 1800) , p. 285, 286. Lettre de 
M. Rousseau à La Beaumelle; ce 5 septembre 17 67. 

iv. \b 



'2n4 AVEU DE LA BEAUMELLE. 

complètement que celle au sort de laquelle il s'associait 
était une misérable, et nous ne faisons aucune diffi- 
culté de croire qu'il se sépara d'elle aussitôt qu'il eut 
découvert son infamie. 

Ce qui résulte de tout cela, c'est la légèreté, la témé- 
rité, le côté aventureux et irréfléchi d'Angliviel, que 
la vanité était capable de précipiter dans les abîmes. 
Tant qu'il vivra, l'impétuosité de son caractère, son 
étourderie gâteront en lui les dons les meilleurs, et 
l'empêcheront trop souvent d'apprécier bien saine- 
ment la moralité de ses démarches. On a fait de La 
Beaumelle une victime de Voltaire, mourant à la peine 
sous les coups de ce vieillard implacable. Nous en avons 
déjà assez vu pour juger d'où vinrent les torts; plus 
tard, il ne laissait pas de reconnaître que c'était lui qui 
avait pris l'initiative de l'attaque : «Je l'ai entendu, nous 
dit La Harpe, il y a deux ans (1774), avouer lui-même 
que son procédé était inexcusable, et qu'il avait eu 
les premiers torts avec M. de Voltaire '. » L'auteur du 
Siècle de Louis XI V n'eût pas demandé mieux en effet 
de n'avoir rien à démêler avec lui; et, pour le présent, 
il était même suffisamment inquiet des desseins de ce 
nouvel ennemi, qui l'avait menacé en toutes lettres de 
« le poursuivre jusqu'aux enfers. » 

Il fut vite instruit de ce qui se tramait. Il était en 
relations avec M. Roques, conseiller ecclésiastique du 
landgrave de Hesse-Homberg, qui travaillait au Jour- 
nal de Francfort et avait des liaisons assez étroites 



1. La Harpe, Correspondance liaéraire (Paris, 1804), 1. 1, p. 240, 
241. 



M. ROQUES. 255 

avec La Beaumelle ; il lui écrit, se plaint des procédés 
de Fauteur de Mes Pensées, avec une longanimité in- 
spirée sans doute par l'amitié qu'il savait exister 
entre eux. «Je suis fâché, lui mandait-il, que M. de 
La Beaumelle, qui m'a paru avoir beaucoup d'esprit 
et de talent, ne s'en serve à Francfort que pour faire 
de la peine à mon libraire et à moi, qui ne l'avons 
jamais offensé... 11 est à présent à Francfort, il n'y fera 
pas une grande fortune, en se bornant à écrire contre 
moi; il devait tourner ses talents d'un côté plus utile 
et plus honorable. Il avait commencé par prêcher à Co- 
penhague. Il a de l'éloquence, et je ne doute pas que les 
conseils d'un homme comme vous ne le ramènent dans 
le bon chemin 1 ... » Voltaire procède par l'insinuation ; 
l'ouvrage de La Beaumelle n'a pas encore paru, et l'in- 
tervention de M. Roques, ses représentations ouvri- 
ront, c'est à croire, les yeux à celui-ci sur le brigan- 
dage littéraire qu'il projette. Dans une seconde lettre, 
tout aussi modérée par la forme, il réitère ses plaintes, 
démontre combien serait blâmable une pareille action 
et ne laisse pas d'en indiquer les conséquences pour 
le coupable; car, AValther, le libraire qu'on dépouille, 
est résolu à revendiquer ses droits et à défendre son 
bien par tous les moyens en son pouvoir. « Cela va 
faire un événement qui certainement causerait beau- 
coup de chagrin à M. de La Beaumelle, et qui serait 
fort triste pour la littérature... J'ose vous prier, Mon- 

1. Voltaire, OEnvres complètes (Deuchot) , t. LVI, p. 204, 205. 
Lettre de Voltaire à M. Roques. Celte lettre est datée, dans l'édition 
de Dàle, du 28 octobre. En tous cas, elle ne peut être du mois da\ril, 
comme elle se trouve classée dans l'édition de Kehl» 



2156 APPRÉHENSIONS. 

sieur, de lui montrer cette lettre, et de rappeler dans 
son cœur les sentiments de probité que doit avoir un 
jeune homme qui a fait la fonction de prédicateur; je 
me persuade qu'il fera celle d'honnête homme. S'il y 
a quelques frais pour cette édition, il peut m'envoyer 
le compte; je le communiquerai à mon libraire, et le 
mieux serait assurément de terminer cette affaire d'une 
manière qui ne causât de chagrin ni à ce jeune homme 
ni à moi'.» Le rôle de M. Roques était aussi épineux 
que délicat. Il essaya, toutefois, sur la demande de 
Voltaire, de ramener La Rpaumelle à résipiscence, 
mais il devait échouer pour plus d'une raison. 

L'historien de Louis XIV n'avait pas caché ses inquié- 
tudes ; il les avait même témoignées avec une sorte de 
candeur dans la lettre précédente, lettre que Roques 
était autorisé à communiquer à Fauteur de Mes Pensées. 

Quoique j'aie passé trente années à m'instruire des faits 
principaux qui regardent ce règne; quoiqu'on m'ait envoyé en 
dernier lieu les mémoires les plus instructifs, cependant je 
pense avoir fait, comme dit Bayle, bien des péchés de commis- 
sion et d'omission. Tout homme de lettres qui s'intéresse à 
la vérité et à l'honneur de ce beau siècle doit m'honorer de 
ses lumières; mais quand on écrira contre moi, en fesant im- 
primer mon propre ouvrage pour ruiner mon libraire, un tel 
procédé aura-t-il des approbateurs? Une ancienne édition con- 
trefaite aura-t-elle du crédit parmi les honnêtes gens?... 

Ces appréhensions honorent Voltaire, auquel on a 
bien légèrement et bien injustement contesté le respect 
de la vérité historique. Voltaire avait beaucoup lu, 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 216, 219, 
220. Lettre de Voltaire à M. Roques; à Potsdam, le 17. 



CONSCIENCE DE L'HISTORIEN. 257 

beaucoup fouillé; il avait mieux fait encore, il s'était 
enquis auprès des contemporains, il s'était pénétré de 
leurs révélations et de leurs causeries, et, quand il lui 
vient quelques doutes, il ne néglige rien pour s'é- 
clairer. Trop de gens ne considèrent Y Histoire de 
Charles XII que comme un modèle de récit, un roman 
d'un intérêt saisissant mais sans importance, sans 
valeur historique. L'on a pourtant les témoignages de 
l'enquête la plus opiniâtre, et la Bibliothèque impériale 
possède tout un dossier de questions des pi us curieux, 
relatif à la vie du héros suédois 1 . L'intimité du poëte 
avec les plus grands personnages du grand règne ne 
pouvait manquer de lui donner la vraie note, sans 
détriment de ces mille petits faits qui ne se trouvent 
dans nulle histoire, très-significatifs cependant aux 
yeux de qui sait voir. Les conversations, les commérages 
des Caumartin (car les uns et les autres étaient égale- 
ment précieux à entendre) lui valurent plus que. tous 
les livres du monde, et il sut en tirer le meilleur profit. 
Disons- en autant de ses rapports avec le maréchal de 



1. Bibliothèque impériale. Manuscrits F. R. 9722. Recueil : Suède, 
Pologne et Turquie. « II y a telle scène, nous dit l'auleur d'un tra- 
vail remarquable sur cette queslion même, pour laquelle il a été 
inslruil de première main. C'est, par exemple, la duchesse de Marl- 
borough qui lui a raconté les détails de l'entrevue entre le célèbre gé- 
néral anglais et le roi de Suède, et ces détails sont, entièrement con- 
formes à ce que nous donnent les dépêches du duc lui-même, qu'on 
peut lire dans sa correspondance, publiée par sir George Murray, 
à Londres en 1845. C'est grâce à des informations si directes que 
Voltaire a fait de cette curieuse scène une courte mais vive peinture, 
que les écrivains modernes ont ensuite copiée, h Revue des Deux- 
Mondes (15 novembre 1869), t. LXXXIV, p. 378. Le Charles III de 
Voltaire et le Charles XII de l'histoire, par A. Geffroy. 



258 NOMBREUX TEMOIGNAGES. 

Villars, qui aimait à raconter ses campagnes et ses 
'négociations, et accueillait les questions avec une rare 
bonne grâce. Voltaire, du reste, demande des mémoires 
à quiconque a joué un rôle ou assisté d'un peu près 
aux événements; les archives des familles lui sont 
ouvertes, le volumineux journal de Dangeau, le ma- 
nuscrit de Torci lui sont confiés ; il compulse, dépouille 
les pièces, les dépêches que recelaient le Dépôt de la 
guerre, se plonge dans ce travail ingrat, jusqu'à en 
oublier ses tragédies. Mais c'est ce que savent les gens 
du métier, à même de constater par leurs propres 
lectures les recherches et les trouvailles de cet esprit 
studieux, investigateur, s'il est vif et pétillant comme 
le salpêtre. Roberston se plait à le reconnaître, tout en 
regrettant qu'il ait négligé ou dédaigné d'indiquer ses 
sources. « Il m'aurait épargné une grande partie de 
mon travail, et plusieurs de ses lecteurs, qui ne le 
regardent que comme un écrivain agréable et intéres- 
sant, verraient encore en lui un historien savant et 
profond 1 . » Blair, un critique anglais, ne lui rend pas 
moins justice. Sénac de Meilhan, homme d'esprit, 
homme du monde, mais très-versé dans l'étude de 
notre histoire, déclare que l'examen le plus attentif lui 
a prouvé que les erreurs chez Voltaire étaient en petit 
nombre 2 . « Ce que Y Essai sur les mœurs renferme 
d'études est immense, dit à son tour un écrivain 
moderne dont on ne contestera pas la compétence; 



1. Palissol, Le yénie de Voltaire apprécié dans tous ses ouvrages 
(Paris, 1806), p. 37. 

2. Sénac de Meilhan, Le Gouvernement, les mœurs et les conditions 
en France avant la Révolution (Poulet-Malassis), p. 298, 299, 



VOLTAIRE REMONTE AUX SOURCES. 259 

il est peu de livres où se trouvent moins d'erreurs de 
dates et de faits , et, sans érudition affectée, Voltaire 
remonte souvent, aux sources les plus sûres ! . » Il n'est 
pas jusqu'à Tassez médiocre Histoire du Parlement qui 
n'étonne, de temps à autre, ceux même qui ne dou- 
taient point de sa conscience d'historien 2 . 

1 . Viliemain , Tableau de la Littérature au dix-huitième siècle 
(Paris, Didier, 1852), t. II, p. 42, 46, 47. Toutes ces autorités font 
plus qu'infirmer l'anecdote suivante, rapportée par une femme d'es- 
prit qui, nous avons eu déjà occasion de le constater, ne raconte que 
pour tirer d'un fait sa conséquence ingénieuse ou morale, et tombe 
précisément dans le défaut qu'elle attribue à l'auteur du Siècle de 
Louis XIV. « M. de Voltaire avoit écrit un morceau d'histoire qui 
exigeoit une grande exactitude dans les époques; il pria M. Mallet, 
très-habile chronologisle, de remplir les dates qui éloient restées en 
blanc : ce travail étoit long. Au bout de quatre jours, M. Mallet fut 
surpris de voir l'ouvrage imprimé. Voltaire lui dit : La fidélité des 
époques ne fait rien au lecteur; je les ai mises au hasard. Il n'avoit 
pu supporter de différer l'impression; il falloit qu'il jouît, a, l'instant 
même, de ses ouvrages. » Mélanges extraits des manuscrits de ma- 
dame Necker (Paris, Pougens, 1798), t. III, p. 144. 

2. Nous en citerons deux preuves bien significatives que nous 
devons à M. Berriat Saint -Prix, qui les a tout récemment pu- 
bliées dans son remarquable travail, Des Tribunaux et de la Procédure 
du grand criminel au dix-huitiême siècle (Paris, Aubry , 1859), 
p. 124, 125. Il s'agit d'un l'ait considérable, quoique bien rare, 
l'intervention du souverain statuant seul et prononçai) l la peine capU 
taie : Henri IV notamment ordonnant quele frère Jehan Leroy, jacobin, 
fût jeté à l'eau dans un sac pour crime d'assassinat sur la personne 
du capitaine Héricourt ; et le corps de Jacques Clément tiré à quatre 
chevaux, brûlé et ses cendres jetées à la rivière. Nous savons main- 
tenant où Voltaire est allé puiser ces deux anecdotes à coup sûr im- 
portantes qu'il rapporte dans son Histoire du Parlement etdans l'Essai 
sur les mœurs (l. XVIII, p. 117 ; — t. XXII, p. 152), et qu'il copie 
presque intégralement ; c'est dans le Recueil d'ordonnances des rois 
de France, Charles IX, Henry III, Henry IV, Louis Xlll et Louis XIV, 
depuis le 24 décembre 1 507 jusqu'au 9 août 1G47, manuscrit petit 
in-folio, longtemps enfoui au greffe de Versailles, et maintenant 
rendu aux Archives de l'Empire, sa véritable place. Pour avoir déni- 
ché de pareils faits dans un ensemble de cette nature, d'ailleurs peu ou 



260 CRAINTES MAL FONDÉES. 

Voltaire avait donc fait tout ce qui était en lui pour 
arriver à l'exactitude la plus complète, et il croyait y 
être parvenu, quand l'existence de ceslettres de Madame 
deMaintenon vint ébranler sa confiance dans son travail 
et lui inspirer les plus vives appréhensions. Ces lettres 
confirmeraient-elles son dire, et, pièces en main, La 
Beaumelle n'aurait-il pas beau jeu contre lui et contre 
son livre? Ces craintes étaient au moins exagérées; et, 
en dépit des observations pointilleuses de son critique, 
si le Siècle de Louis X/Flaisse à désirer, ce n'est point 
par l'ignorance des faits et leur application qu'il 
pèche. « Je ne me suis pas trompé, s'écriera-t-il avec 
une juste satisfaction, sur le caractère de cette per- 
sonne si singulière. Ses lettres qu'on a publiées avant 
les éditions de 17o3 du Siècle de Louis XIV, sont la 
preuve que je n'ai rien avancé dont je ne fusse instruit, 
et de mon amour pour la vérité. Il s'est trouvé que 
Madame de Maintenon avait signé par avance tout ce 
que j'avais dit d'elle 1 . » Mais c'est ce qu'il ne devait 
savoir que plus tard ; et, jusque-là, ses anxiétés étaient 
concevables, ainsi que l'envie de désarmer à tout prix 
un adversaire si menaçant, si sûr de lui, et d'un tem- 
pérament à tout risquer. 

Trop impressionnable pour se posséder, pour 
dissimuler ses angoisses, Voltaire laissait lire dans son 
jeu; et, pi us il paraissait souhaiter la paix, plus l'on de- 



point communiqué, il fallait que Voltaire se préoccupât de la recher- 
che de la vérilé historique autrement que l'on n'est disposé à le croire, 
et c'est ce qu'il n'était que juste d'établir. 

1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. XX, p. 551. Supplé- 
ment au Siècle de Louis XIV. 



CONTREFAÇON DE LA BEAUMELLE. 261 

vait être tenté ou de ne la lui point accorder, ou de la 
lui faire acheter chèrement. Aux ouvertures qui lui sont 
faites, La Beaumelle répond qu'il est engagé avec son 
libraire; mais, avant tout, il veut se venger, poursuivre 
l'ennemi sans trêve, par tous les moyens et sous toutes 
les formes. Ainsi, il menace de ressusciter le procès 
Hirsch, et de livrer ces scandaleux débats à une publi- 
cité européenne 1 . Quoi qu'il en soit, Angliviel, qui 
avait touché cent cinquante florins (Voltaire dit quinze 
ducats), achevait son audacieuse contrefaçon qu'Eslin- 
ger et la veuve Knoch ne tardaient pas à mettre en 
vente. Le Siècle de Louis XIV « augmenté d'un très- 
grand nombre de remarques par M. de la B*** » parut 
en trois volumes, dont le premier seul contenait des 
notes de l'auteur de Mes Pensées, bien que Voltaire 
affecte de lui attribuer également les deux autres 1 . Le 
poëte s'était fait doucereux , conciliant , plein de 
miséricorde et de mansuétude, et il n'en avait pas 
moins été outragé, pillé, impitoyablement volé ; car, 
quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, c'était bien un vol, 
et un vol inouï, sans précédents, et dont nul ne s'était 
avisé jusque-là ! « La Beaumelle est le premier, je crois, 
qui ait osé faire imprimer l'ouvrage d'un homme de 
son vivant, avec des commentaires chargés d'injures 
et de calomnies. Ce malheureux Ërostrate du Siècle de 
Louis XIV a trouvé le secret de changer, pour quinze 
ducats, en un libelle abominable, un livre entrepris 

1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot),t. LVI, p. 232, 233, 234. 
Lettre de Voltaire à M. Roques. 

2. Les deux autres volumes eussent été du chevalier de Main- 
villers. 

15. 



202 VOLTAIRE N'A PLUS RIEN A MÉNAGER. 

pour la gloire de la nation l . » La Beaumelle a bien 
prétendu que c'était contre ses conventions avec 
Eslinger, que ses initiales se trouvaient sur le volume. 
Qu'importe, après tout, que son nom y figure ou n'y 
figure pas, si les notes qu'il fournit sont l'occasion du 
livre et du succès scandaleux qu'il lui vaudra? Ces 
notes, ne se les est-il pas fait payer, et ce qu'il s'est 
permis une première fois, ne le lui verra-t-on pas 
projeter plus tard pour la Henriade, et l'œuvre entière 
du patriarche de Ferney? Pour Voltaire, il n'a plus rien à 
ménager désormais ; il a ses coudées franches et bien 
franches, et il fera expier cruellement à l'ennemi son 
outrecuidance, ses attaques imprudentes et impudentes, 
et les angoisses auxquelles il l'avait un instant con- 
damné. Mais l'historique de ces premiers démêlés avec 
La Beaumelle nous a entraînés bien au delà de l'heure 
présente, à la veille même du départ du poëte de 
Berlin ; il nous faut revenir d'autant sur nos pas et 
reprendre les événements où nous les avons laissés. 

Quoique jeune encore, Frédéric avait déjà vu dispa- 
raître, par le fait de la mort ou de l'absence, plus d'un 
serviteur et d'un ami. Keiserling et Jordan avaient 
commencé cette lente mais triste désertion ; La Mettrie, 
ce bouffon joyeux, était allé s'assurer s'il y avait quel- 
que chose au delà de la tombe, tandis que Chasot, en 
pleine santé, celui-là, avait pris la clef des champs 
pour ne plus revenir. C'était pour avoir dîné et trop 
bien dîné chez lord Tyrconnel, que l'auteur de l' Homme 



1. Voltaire, Œuvres complètes (Beucliot) , t. LVI, p. 639, 640. 
Lettre de Voltaire à Thiériot : aux Délices, le 28 mai 1755. 



MORT DE TYRCONNEL. 263 

machine était passé de vie à trépas, avant le malade 
qu'il venait soigner, et qui était destiné à l'enterrer. 
Mais ce malade était trop malade pour jouir longtemps 
de son insigne et rare victoire. « Il était le second gour- 
mand de ce monde, car La Mettrie était le premier. Le 
médecin et le malade se sont tués pour avoir cru que 
Dieu avait fait l'homme pour manger et pour boire ; ils 
pensaient encore que Dieu l'a fait pour médire ; ces 
deux hommes, d'ailleurs fort différents l'un de l'autre, 
n'épargnaient pas leur prochain, ils avaient les plus 
belles dents du monde, et s'en servaient quelquefois 
pour dauber les gens, et trop souvent pour se donner 
des indigestions 1 ... » Voltaire, sans l'avoir témoigné, 
savait personnellement à quoi s'en tenir sur les propos 
et les commérages de milord ; aussi l'oraison funèbre 
sera courte, et manifestera-t-il plus d'étonnement que 
beaucoup de regrets. « Mais qui eût dit que ce gros 
cochon de milord Tyrconnel, si frais, si fort, si vigou- 
reux, serait à l'agonie avant moi? » C'est bien pis que 
d'avoir des tracasseries pour son Siècle.- vanité! 
ô fumée ! qu'est-ce que la vie 2 ? 

Deux jours après la mort de Tyrconnel, qui était 
arrivée le 2 mars, Darget se séparait de son maître qu'il 
ne devait plus revoir. Il était malade, lui aussi, et avait 
besoin de se faire soigner. Mais, comme Chasot, il avait 
éprouvé des dégoûts qui lui firent moins ressentir la 
séparation. Veut-on savoir la cause de ce départ? 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 4 4. Lettre de 
Voltaire à Richelieu; à Potsdam, 14 mars 17 52. 

2. Ibid., t. LVI, p. 43. Lettre de Voltaire à d'Argental ; à Pots- 
dam, le 11 mars 1752. 



26i DARGET RETOURNE EN FRANCE. 

l'abbé Denina vous l'apprendra. « Darget, nous dit-il, 
ayant perdu cette épouse, qu'il aimoit tendrement, et 
se voyant en quelque sorte dégradé par la présence de 
Voltaire, homme exigeant et caustique, demanda la 
permission d'aller en France, prétextant des infirmités 
sur lesquelles il vouloit consulter des médecins fran- 
çais 1 ... » Ces infirmités étaient très-réelles et assez gra- 
ves, et on en connaît la nature ; mais peut-on alléguer 
uneraisonaussiinepte: «Dégradé par la présence de Vol- 
taire! »Voltaireetluinefaisaientqu'un; c'étaient, comme 
on dit, deuxtêtessousun même bonnet; et lorsqueDarget 
partit, le poëte eut à regretter un ami, un serviteur, 
pourquoi ne dirions- nous pas un protecteur auprès de 
Frédéric, qui l'aimait et l'écoutait 2 . Mais Darget avait 
aussi le mal du pays, et ce fut avec une secrète joie 
qu'il s'éloigna. Il emmenait avec lui un excellent domes- 
tique français, que nous avons vu mêléauprocèsdupoëte 
avec Hirsch, et dont les services étaient fort utiles à 
Voltaire. « C'est un jeune Picard qui s'est mis à pleurer 
quand il a vu que je ne partais pas. Il prétend qu'il n'y 
peut plus tenir, que les Prussiens se moquent de lui, 
parce qu'il est petit, et qu'il n'est que Français. J'ai eu 
beau lui dire que le roi n'a pas sept pieds de haut, 
et qu'Alexandre était petit, il m'a répondu qu'Alexan- 
dre et le roi de Prusse n'étaient pas Picards. En- 

t. L'abbé Denina, La Presse littéraire sons Frédéric II (Berlin, 
1700), t. I, p. 352, 353. 

2. « Vous me manquez bien à Potsdam, lui écrivait Vollaire à 
Paris, je m'étais fait une douce habitude de vous voir tous les jours ; 
je ne m'accoutume pointa une telle privation. » OEuvres complètes (Bou- 
chot), t. LV1, p. 58. Leltrede Voltaire à Darget; àPotsdam, 4 juillet 
1752. 



ROME SAUVÉE A L'ÉTUDE. 265 

fin, il ne me reste plus de domestiques de Paris 1 .» 
Nous avons vu d'Argental et madame Denis déclarer 
net qu'ils ne prendraient pas sur eux de faire repré- 
senter Rome sauvée, et que, si le poëte voulait que sa 
pièce fût jouée, il n'avait qu'à venir veiller à des répé- 
titions pour lesquelles sa présence était indispensable. 
Mais tout froissé, tout meurti qu'il eût été, un charme 
plus fort que la volonté, plus fort que les dégoûts, le 
retenait auprès du Salomon du Nord ; et il fallut bien 
se dire qu'un miracle seul pouvait le ramener dans sa 
maison de la rue Traversière. Dès lors d'Argental et 
madame Denis durent en prendre leur parti, et, toute 
rancune tenante, servir ce grand ingrat qui sacrifiait 
ses amis et ses nièces à un roi, dans l'amitié duquel il 
n'avait que peu d'illusions. Rome sauvée était à l'é- 
tude, elle était sue, et les acteurs avaient fixé au 12 fé- 
vrier la première représentation, sans égard pour les 
réclamations de madame Denis, qu'on n'écoutait 
guère à la comédie. Le poëte avait envoyé des change- 
ments indispensables qu'il eût fallu se donner la peine 
de substituer à ce qu'on avait dans la tête et la mé- 
moire, et l'on trouvait plus simple et plus commode 
de passer outre. Madame Denis d'en référera M. de Ri- 
chelieu, qui évita sûrement ce dégoût au poëte illustre 
dont il était le héros ; du moins, ne fut-ce que le 24 fé- 
vrier qu'eut lieu cette solennité dramatique. Le 
triomphe fut complet. Amis et ennemis rendirent jus- 
tice au mérite de l'ouvrag-e, et force fut bien à ces der- 



1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 37. Lettre de 
Voltaire à madame Denis; à Potsdam, le 3 mars 1752. 



266 APPLAUDISSEMENTS UNANIMES. 

ûierg de convenir qu'il laissait loin derrière lui le pi- 
teux Catilina du vieux Crébillon. 

Il n'y a peut-être pas de pièce de M. de Voltaire, nous dit 
un chroniqueur tout au moins désintéressé, plus radieuse que 
celle-ci. Qu'on ne dise plus que son feu s'est éteint : je revois 
tout l'éclat de son coloris; tout le monde rend justice aux dé» 
tails; on prend sa revanche sur le plan : plan ou détails, M. de 
Crébillon n'a pas beau jeu. Le rôle de Cicéron a été universel- 
lement applaudi; celui de Catilina lui est entièrement sacrifié; 
celui d'Aurélie, femme de Catilina, a de grandes beautés; le 
plus brillant de tous est celui de César; je parle toujours d'après 
l'impression générale. J'ai vu des ennemis de l'auteur maigrir 
de scène en scène à la seconde représentation : on dit qu'ils 
reprennent chair, et de quinze jours la conversation ne lan- 
guira ! „, 

Mais ce ne fut pas encore ce concours, cette affluence, 
dont Zaïre et Mérope avaient été l'objet. Et l'ami 
d'Argental, toujours prudent, toujours soigneux, 
donnait au poëte le conseil de revoir et de refondre 

1. Clément, Les cinq Années littéraires ou Nouvelles littéraires des 
années 1748-1752, t. IV, p. Il, 12; mars 1752. Lord Cheslerfield 
écrivait, en juillet 1750 : « Borne sauvée ne réussira peut-être pas 
non plus. Voltaire veut se faire des règles nouvelles, et la mode, chez 
vous encore plus qu'ici, décide des ouvrages des poêles comme de 
ceux des marchands. Je suis sûr pourtant que son Cicéron ne ressem- 
blera guère à celui de Crébillon, qui dans le plus bel endroit de sa 
vie est un imbéeille. Enfin, quoiqu'on dise voire public, tout ce que 
Vollaire fait me charme. Toujours les plu g beaux vers du monde, et 
des pensées brillantes et jusles; je n'en demande pas davantage : Non 
paucis offtndar maculis. n Miscellunrons Works of lord Chestcrjiehl Wlth 
D T Motif s Mémoires nf his Lordship's life (London, 177 7), t. Il, 
p. 249. Lettre de Cheslerfield à madame *** ; à Londres, ce 25 juil- 
let 1750. Il disait à son fils, deux ans après : « Je souhaite fort délire 
la Rome sauvée de Voltaire, qui, je suis sûr, sera de mon goût, pré- 
cisément pour les fautes que vos critiques sévères y ont trouvées... 
Voltaire n'aréellemenl point d'égal.» Lord Cheslerfield, Lettres à son fils 
Stanhope (Amsterdam, 1777), t. III, p. 327 ; Londres, ce 6 mars 1752. 



ORDRE DE RÉCEPTION DE LEKAIN. - 267 

même sa tragédie avant de la livrer à l'impression '. 
Clément ne parle point de l'exécution. Au moins 
n'est-il pas inutile de dire que le rôle sacrifié de Cati- 
lina fut joué par Lekain, que la duchesse du Maine 
avait trouvé si remarquable sur son théâtre de Sceaux 
dans le personnage de Lentulus. Le jour même, il 
recevait son ordre de réception à la comédie, justice 
tardive et longtemps suspendue par la malveillance et 
l'intrigue de ses camarades ; car cet ordre était signé 
dès le mois de novembre de l'année précédente 2 . 

Madame Denis, qui était tout feu, tout ardeur pour 
les tragédies de son oncle, n'avait pas renoncé pour elle 
aux gloires du théâtre. Nous savons déjà ses ambitions 
littéraires, et quelles étaient h cet égard les appréhen- 
sions de Voltaire. Il eût été le maître, que madame 
Denis n'eût jamais été que la nièce de son oncle, qu'une 
femme aimable, tenant sa maison sur le pied le plus 
convenable, ayant la place d'honneur au coin de la 
cheminée et réunissant autour d'elle la meilleure 
société de Paris. Mais on avait rêvé quelque chose de 
plus. Le succès de Cénie n'était pas de nature à 
décourager la nièce de M. de Voltaire qui, en dépit de 
la prudente réserve de celui-ci, persistait à tenter les 
hasards du théâtre. Ses amis (pourquoi ne pas dire ses 
flatteurs?) l'y poussaient. « En parlant des jeunes 
auteurs, lisons-nous dans le Voyage en Vautre monde, 
il ne faut pas oublier madame Denis, nièce de M. de 



1. Charavay, Cataloijue d'autograghes du 7 avril 18G4, p. 4, n° 22. 
Lettre de d'Argental à Voltaire; Paris, 19 mars 1752. 

2. Bibliothèque impériale. Manuscrits. F, \\. 12532. Journal de 
Letoin, t. I, p. 13. 



268 LA COMÉDIE DE MADAME DENIS. 

Voltaire. Si les deux comédies qu'elle a faites n'ont pas 
encore été données au public, elles n'en sont pas moins 
dignes des honneurs de la représentation et de l'im- 
pression. Des amis particuliers, à qui l'auteur en a fait 
lecture, conviennent tous qu'il y a dans ces pièces 
beaucoup d'esprit,. de fort beaux vers et une grande 
connaissance du monde \ » Voltaire, qui n'était rien 
moins que rassuré, dans l'impossibilité de la faire 
changer de résolution, s'efforçait de se persuader que 
l'ouvrage de sa nièce était,, ou de peu s'en fallait, un 
chef-d'œuvre, et en parlait dans ce sens à d'Argental, 
auquel nous l'avons vu plus haut confier son éloigne- 
ment et ses répugnances. « Je me flatte, lui mandait-il, 
que la pièce que madame Denis va donner ne sera 
point un mal, que ce sera au contraire un bien quelle 
mettra dans la famille, pour réparer les prodigalités 
de son oncle... Elle a acquis tous les jours plus de 
connaissance du théâtre; et ses amis, à la tête desquels 
vous êtes, ne lui laisseront pas hasarder une pièce dont 
le succès soit douteux. Il y a une certaine dignité 
attachée à l'état delà femme, qu'il ne faut pas avilir... 
Un grand succès me comblerait de la plus grande joie ; 
il me ferait cent fois plus de plaisir que celui de Mérope. 
Un succès ordinaire me consolerait, un mauvais me 
mettrait au désespoir 2 . » 

Mais elle était loin de trouver auprès des comédiens 

1 . Voyage en l'autre Monde ou Nouvelles littéraires de celui-cy 
{Voyage au séjour des Ombres), Paris, Duchesne, 1752; 2 me partie, 
p. 151, 152. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI,p.90, 91. Lettre 
de Voltaire à d'Argental; Potsdam, le 3 mai 1752. 



MAUVAIS PROCÉDÉS DES COMEDIENS. 269 

l'encouragement qu'elle avait rencontré dans son 
entourage: ceux-ci, n'osant pasla rebuter ouvertement, 
étaient arrivés au môme but, en lui imposant des 
interprètes qu'ils savaient bien qu'elle n'accepterait 
point. Froissée d'un tel procédé, elle avait repris 
l'ouvrage avec la détermination de ne travailler de sa 
vie pour ces histrions insolents. « Cette pauvre 
madame Denis a retiré sa pièce des mains des comé- 
diens, après avoir été ballottée pendant trois mois: elle 
aurait mieux fait de ne la pas donner'. » Mais cette 
résolution, prise dans un moment d'exaspération, elle 
n'avait déjà plus, l'instant d'après, la force de la main- 
tenir. « Je suis un malade, écrivait - elle au duc de 
Richelieu, qui sent des douleurs violentes qu'il faut ou 
tuer ou guérir. Si vous avez pitié de mes maux, 
monseigneur, daignez envoïer par un de vos gens à la 
comédie un billet signé de votre main, par lequel vous 
ordonnerez qu'on se mette sur le champ à apprendre 
la Coquette punie. Si cet ordre pouvoit leur être donné 
lundi à l'assemblée, ils ne prendroient point d'autre 
arrangement. Vous serez certainement hobbéi si 
vous le voulez bien résolument... 2 » 11 ne paraît 
pas que le maréchal se soit remué outre mesure pour 
satisfaire cette passion de la gloire dont madame Denis 
se disait dévorée. Non-seulement les comédiens ne 
jouèrent pas la Coquette punie, mais ils devaient don- 

1. Madame du Deffand, Correspondance complète (Pion, 1865), 
t. I, p. 156. Lettre de d'Alembert à madame du Diffand; Paris, 
4 décembre 1752. 

2. Laverdet, Catalogne d'autographes du 30 mars 18G3, p. 14, 15, 
n° 74. Lettre de madame Denis à M. de Richelieu, ce jeudi S fé- 
vrier 17 53. 



270 UN SUJET VOLE. 

ner en 1756 la Coquette corrigée de La Noue, qui 
connaissant de vieille date la nièce de Voltaire, chez 
laquelle, à Lille, il avait représenté Mahomet, s'était 
approprié son sujet sans plus de façon, à la grande 
indignation de la pauvre femme et peut-être au grand 
soulagement de l'auteur de Zaïre 1 . 

Nous avons raconté les démêlés de Voltaire et de La 
Beaumelle. D'autres débats, auxquels le poëte prenait 
une part quelque peu gratuite, venaient au même 
moment occuper les oisifs et divertir la galerie. Le 
nom de Maupertuis se lit à plus d'une page de ces 
études; il y figure à titre d'ami et de maître de Voltaire, 
qui le choie, le caresse, l'encense avec cet art et cet ex^ 
ces dont s'accommodent à ravir ceux qu'il accable sous 
la louange et les flatteries ; et il est à croire que 
l'amitié, l'illusion, le charme eussent toujours duré, si 
les circonstances ne se fussent pas fait un malin 
plaisir de réunir ces deux hommes à la table d'un grand 
roi, qui ne pouvait sourire à une saillie de l'un sans 
faire froncer le sourcil de l'autre. N'oublions pas que 
nous ne saurions isoler Voltaire de la société française 
de son temps, et que notre tâche n'est pas tellement 
circonscrite, qu'elle se doive borner à sa stricte bio- 
graphie. Sans doute Maupertuis n'a sa place ici, comme 
La Beaumelle, qu'à cause de ses relations avec le poëte 5 
mais, quelque surfait qu'il ait été un instant, il fut, 
par ses travaux, par le côté aventureux et énergique 
de son esprit, par les combats qu'il livra pour Newton 

1. Laverdet, Catalogue d'autographes du 15 avril 1858, p. 30, 
n° 284. Lettre de madame Denis à Lekain ; de Monrion , près Lau- 
sanne, ce 23 janvier (1756). 



PIERRE-LOUIS MOREAU DE MAUPERTUIS. 271 

contre Descartes et une académie routinière, par 
certaines qualités enfin et certains défauts qui n'étaient 
pas vulgaires et le servirent puissamment, une des 
personnalités les plus curieuses, à cette date du 
XVIII e siècle qui précède, quoique de bien peu,l'avé- 
nement de Y Encyclopédie. 

Pierre-Louis Moreau de Maupertuis naquit à Saint- 
Malo, en 1698, d'un père fort honoré dans sa ville, 
qui l'avait chargé de la représenter aux Etats de Bre- 
tagne, et que les États avaient choisi à leur tour pour 
remettre au roi les cahiers de la province. Dès ses plus 
jeunes ans, sa physionomie vive, ses réparties, le 
besoin de tout connaître et de se rendre compte de 
tout, dénotèrent une intelligence précoce, servie par 
une imagination des plus ardentes, et furent autant 
d'indices heureux que l'âge ne devait pas démentir. 
Après avoir étudié sous un précepteur éclairé et dévoué, 
l'abbé Coquaud, Maupertuis, malgré les larmes de sa 
mère, vers ses seize ans, prenait le chemin de Paris, 
conduit par son père qui, tout intéressé qu'oanous le 
représente, ne négligea rien pour son instruction et lui 
donna tous les maîtres. Deux années de sérieuses études 
se passèrent ainsi, après lesquelles il fit un voyage en 
Hollande qui n'eut pour lui d'autre incident notable 
que la rencontre du czar Pierre faisant, dans les 
chantiers et les ports des Pays-Bas, le double appren^ 
tissage de charpentier et de matelot. Le rêve de tout 
Malouin, c'est l'Océan: Maupertuis eut un instant la 
forte envie de naviguer, mais les supplications et les 
larmes d'une mère éplorée arrêtèrent ce premier élan. 
On ne voulait pas qu'il fût marin, il serait soldat. Il 



272 GOUT IRRÉSISTIBLE POUR L'ÉTUDE. 

entra dans la compagnie des mousquetaires gris (171 8), 
dont il sortit pour rejoindre à Lille le régiment de La 
Roche-Guyon, où M. Moreau lui avait obtenu une 
compagnie. Entraîné par un goût irrésistible pour 
toutes les connaissances, Maupertuis faisait marcher de 
front l'accomplissement de ses devoirs militaires avec 
l'étude de la philosophie, de la géométrie, des sciences 
naturelles et des belles-lettres, trouvant encore des 
loisirs pour les arts d'agrément auxquels il s'appliqua 
avec la même passion. Il apprit la composition de 
Bernier, et était parvenu, sur plusieurs instruments, à 
acquérir un talent d'artiste. 

Il vint passer l'hiver de 1722 à Paris, où tous ses 
instincts d'homme d'étude et de plaisir allaient trouver 
leur pleine satisfaction. Esprit indépendant, amour- 
propre formidable, Maupertuis, qui se fût aisément 
ouvert par sa valeur personnelle et par les amis de sa 
famille les salons de la meilleure compagnie, éprouva 
toujours une répugnance invincible pour ce qu'on 
appelle le monde, où il eût été effacé, où, du moins 
à ses débuts, il n'eût pas joué le personnage qui lui 
convenait. Même à l'apogée de sa célébrité, au moment 
où il n'était bruit que de lui et de ses découvertes, il 
avait peine à surmonter une certaine gêne que ne 
diminuait pas la conscience de son importance, et qui 
se traduisait par des gaucheries d'écolier. « Il faut 
avouer, lisons-nous clans un petit livre introuvable, fort 
recherché des bibliophiles, que parmi le talent de 
M. de M***, il n'a pas celui de se mettre à son aise. La 
première fois que Dufay le mena chez madame D* ¥ \ il 
parcourut tout l'appartement à reculons sur son siège, 



VOYAGE EN ANGLETERRE. 273 

tant qu'enfin le siège et lui se renversèrent dans la 
cheminée. La frayeur que cet accident causa à madame 
D* ¥ * se manifesta par un grand éclat de rire 1 .» Le 
jeune officier choisit ses galeries dans un lieu fort hanté 
alors par les beaux esprits et qui fut, durant tout le dix- 
huitième siècle, le tribunal où se firent et se défirent 
les réputations Littéraires : nous voulons parler du café 
Procope,dont il ne tarda pas à devenir l'un des oracles. 
Il mit le temps à profit, sut se créer des liaisons utiles, 
étendit ses relations, donna une idée telle de son savoir 
et de ses connaissances, que l'Académie des sciences 
l'appelait dans son sein, le 11 décembre 1723, à titre 
d'adjoint géomètre, pour le faire, deux ans après, son 
associé astronome. L'on était en pleine paix, et Mau- 
pertuis, qui n'entrevoyait nulle apparence d'avance- 
ment dans les armes, s'était antérieurement démis de 
sa compagnie, afin de se livrer d'une manière absolue 
à la géométrie, la seule science, selon Freret, qui pût 
repaître cette âme active et dévorante. 

En 1728, il faisait voile vers l'Angleterre, où il séjour- 
nait six mois, et la Société royale de Londres l'adoptait 
comme un de ses membres correspondants. Il était parti 
newtonien; quand il revint à Paris, ce fut en apôtre 
zélé et armé de la nouvelle doctrine, en ennemi déclaré 
et violent du cartésianisme. Si nous n'avons pas à 
énumérer ses premiers titres à l'attention des savants, 
nous ne pouvons, toutefois, ne pas mentionner un 



1. Lettres de M*** (Manheim et Paris, Bauche, 1760), p. 81, 
(par Eugène - Éléonore de Bétkisi, marquis de Mézières). — 
Teehener, Bulletin du Bibliophile (Paris, 1860), XIV e série, p. 1764, 
1765. 



27i CARTÉSIENS ET NEWTONIENS. 

mémoire sur les Lois de V attraction, son ballon d'essai, 
qu'il faisait suivre du discours sur les Différentes figures 
des astres. C'était la guerre avec les tenants des tour- 
billons, avec ce vieux parti de la science, en tête duquel 
figuraient Cassini, les abbés de Molières et de Gamache, 
Fontenelle même qui,, malgré sa réserve, faisait voir 
son peu de penchant pour ces nouveautés, autant dire 
avec la totalité du corps académique. 

Si Maupertuis était un croyant, il était par-dessus 
tout un ambitieux qui allait se donner tous les mouve- 
ments pour battre ses adversaires. Pour juger sainement 
la part de chacun dans le conflit que nous avons à 
rapporter, il est indispensable de savoir à quel homme 
on a affaire. L'anecdote suivante, racontée par La 
Beaumelle, est significative et édifie sur le caractère du 
futur président de l'Académie de Berlin. 



... Pour venger Newton et lui-même, il entreprit de faire, 
par une espèce d'artifice, une révolution que la raison seule 
aurait faite trop lentement. Les jours d'assemblée, il donnait à 
dîner à quelques newtoniens, qu'il menait au Louvre pleins de 
gaieté, de présomption et de bons arguments. Il les lâchait 
contre la vieille Académie, qui désormais ne pouvait ouvrir la 
bouche sans être assaillie par ces enfants perdus, ardents dé- 
fenseurs de l'attraction. L'un accablait d'épigrammes les car- 
tésiens, l'autre de démonstrations. Celui-ci, prompt à saisir les 
ridicules, copiant d'après nature les gestes, les mines, lestons, 
répondait aux raisonnements des adversaires en les répétant. 
Celui-là, n'opposant qu'un rire moqueur aux changements 
qu'on faisait au système ancien, soutenait que le fond du sys- 
tème était atteint et convaincu d'être vicieux. Cette petite 
troupe était animée de l'enjouement quelquefois caustique de 
son chef. 

C'est ainsi qu'en se jouant, M. de Maupertuis, établit le 
newtonianisme dansl'académie. Quelques-uns adorèrent encore 



AMOUR DE LA LUTTE. 275 

Descartes en secret; mais la plupart de ses disciples commen- 
cèrent à croire sa doctrine déraisonnable, dès qu'ils la virent 
ridicule. Ceux qui suivirent cette guerre de plaisanteries, se 
souvinrent que des opinions plus importantes devaient leur 
fortune à des moyens moins légitimes '» 



La Beaumelle ne trouve qu'à louer et à applaudir. Il 
nous semble que de tels moyens sont plus faits pour 
compromettre que pour affirmer les vérités métaphy- 
siques; car l'erreur seule peut trouver son compte à 
soulever les passions de la jeunesse et à recruter un 
auditoire bruyant très-déterminé à triompher par le 
sarcasme, l'ironie, les clameurs. Ce n'est pas de cette 
façon que Newton eût dû être servi, et c'est aussi ce 
que pensèrent les gens sensés que de pareils procédés 
n'étaient pas faits pour gagner. Maupertuis était un de 
ces tempéraments violents, un de ces esprits emporte- 
pièce que l'obstacle exalte, et qui veulent faire « trou » 
à tout prix. Il avait, d'ailleurs, ce qu'il faut pour la 
lutte, qu'il eût affectionnée pour elle-même. Il aimait 
le glaive, et il était destiné à succomber par le glaive 
aux mains d'un athlète plus vigoureux que lui. Mais 
nous sommes loin de cette dernière phase de sa vie, et, 
avant la défaite qui devait la clore, il est juste de 
raconter les combats brillants qu'il livra au parti des 
tourbillons et de la vieille physique. Aussi bien, 
sommes-nous parvenus à l'époque étincelante de cette 
carrière de savant, que le ridicule et le sarcasme ser- 
virent si puissamment, jusqu'au moment où ces armes 



1. La Beaumelle, Vie de Maupertuis (Paris, Ledoycn , 1856), 
p. 33, 34. 



276 LA MESURE DE LA TERRE. 

terribles retournèrent leur pointe contre sa propre 
personne. 

Une question, qui avait de tous temps préoccupé la 
philosophie et qui était restée un problème, c'était la 
mesure de la terre. Au nombre des obstacles qui 
s'étaient opposés jusque-là à sa solution, le moindre 
n'était certes point l'opinion universellement reçue que 
la figure de notre globe était parfaitement sphérique, 
opinion qui ne devait tomber que devant des observa- 
tions plus sérieuses et à la suite d'excursions un peu 
plus longues que l'intervalle qui sépare Paris d'Amiens. 
Les esprits, non moins déconcertés qu'éveillés par les 
théories de Huyghens et de Newton, éprouvaient le 
besoin de sortir d'une incertitude qui allait, scientifique- 
ment parlant, jusqu'à l'anxiété ; et Dominique Cassini 
reçut la mission de mesurer l'arc du méridien qui 
traverse la France. Il résulta de ces recherches que la 
terre était un sphéroïde allongé. Son fils Jacques, 
qui eut à répéter les mêmes expériences « en différents 
temps, en différents lieux, avec différents instruments 
et par différentes méthodes, » constata, chaque fois, la 
précision des observations paternelles. Si rien n'est 
plus brutal qu'un fait, pour les géomètres les calculs 
valent des faits et sont des faits, et les doutes résistèrent 
dans l'esprit de plus d'un aux affirmations et aux 
constatations des Cassini. Qui avait tort d'eux ou de 
Newton? Pouvait-on demeurer davantage dans cet état 
humiliant, et la France, qui avait tant fait déjà au siècle 
précédent pour le progrès de l'astronomie, ne se 
devait-elle pas de fournir à ses savants, même au prix 
des plus grands sacrifices, les moyens de décider en 



DOUBLE EXPÉDITION SCIENTIFIQUE. 277 

dernier ressort d'une question de cette importance? 
On comprit, un peu tard, que le plus sûr moyen de 
vérification était d'aller mesurer quelques degrés 
voisins de l'équateur. C'était toute une expédition 
scientilique à tenter, et qui devait séduire les têtes 
ardentes et jeunes de l'Académie. Après de longs débats 
et plus d'une résistance, Godin, Bouguer et La Conda- 
mine partaient pour cette glorieuse et non moins 
périlleuse entreprise (3 mai 173J). Maupertuis, qui 
n'avait pas vu s'éloigner sans jalousie ces nouveaux 
Argonautes, adressait tout aussitôt au ministre et à 
l'Académie un mémoire où il démontrait que ce voyage 
pouvait n'être pas complètement concluant, si on ne 
lui donnait comme corollaire un voyage au Nord pour 
mesurer également les degrés du méridien voisins du 
cercle polaire 1 . Il avait déjà fait choix de ses compa- 
gnons d'aventure, et offrait de partir pour le pôle avec 
Clairaut, Camus et Lemonnier . L'expédition fut résolue, 
en dépit des obstacles qu'eussent voulu y apporter ceux 
qu'elle menaçait dans leur infaillibilité. Nos savants, 
quis'étaientadjointsl'abbéOuthier,M. de Sommereux, 
le dessinateur Herbelot, et l'astronome suédois Celsius, 
alorsen France, s'embarquaient le 2 mai 1736, à Dun- 
kerque, sur le Prudent, où ils avaient naturellement 
rassemblé tout ce qui pouvait aider à un voyage et à 
des recherches de cette nature, pleins d'ardeur, 
stimulés par le pyrrhonisme dédaigneux de leurs 
adversaires et l'espérance de leur rendre au retour 
railleries pour railleries, mépris pour mépris. 

1. Histoire de V Académie des sciences, 1735, p. 31. 
IV. i<; 



273 ASCENSION DE L'AVASAXA. 

L'histoire de cette expédition, qui ne peut trouver 
ici la place qu'elle mériterait, n'est pas la page la moins 
glorieuse de nos annales scientifiques : chacun y eut 
sa part de fatigues et de dangers, et Maupertuis, pour 
ne parler que de lui, s'y montra d'une intrépidité 
réelle. Une observation avait été négligée sur Ava- 
saxa, montagne escarpée que les rochers, la neige, 
les abîmes, rendaient infranchissable; il décida de 
l'escalader. Un petit traîneau attelé d'un renne les 
transporte, lui et l'abbé Outhier, à travers les préci- 
pices, jusqu'au sommet, où ils demeurèrent le temps 
nécessaire à cette dernière investigation. « M. de 
Maupertuis, nous dit ce dernier, se chargeoit volontiers 
de ce qu'il y avoit de plus pénible, et vouloit que tous 
les autres fussent mieux, ou plutôt moins mal que 
lui l . » S'ils coururent des dangers de plus d'une sorte, 
l'inclémence de ces rudes climats fut ce qui soumit à 
plus d'épreuves le courage de ces hardis explorateurs. 
Ils se virent assaillis, tout d'abord, par une infinité de 
cousins et de grosses mouches à tête verte, « qui tirent 
le sang partout où elles vous piquent, » et dont l'hiver 
ne les débarrassa pas 2 . Cet hiver fut pour eux d'une 
dureté incroyable, et il ne suffira que de lire le récit 
de l'une de leurs excursions, pour se faire une idée de 
ce qu'ils eurent à endurer et à souffrir. 

... On imaginera ce que c'est que de marcher dans une 
neige haute de deux pieds, chargés de perches pesantes, qu'il 

1. L'abbé Outbier, Journal d'un voyage au Nord en 173G et 1737 
(Amsterdam, 1 7 4 G), p. 130. 

2. Maupertuis, OEuvres (Lyon, 17G8), t. III, p. 104, 203. Mesure 
de la terre au cercle polaire. 



INTOLÉRABLES FATIGUES. 279 

falloit continuellement poser sur la neige et relever; pendant 
un froid si grand, que la langue et les lèvres se geloient sur le 
champ contre la tasse, lorsqu'on vouloit boire de l'eau de vie, 
qui étoit la seule liqueur qu'on pût tenir assez liquide pour la 
boire, et ne s'en arrachoient que sanglantes 1 ; pendant un 
froid qui gela les doigts de quelques-uns de nous 2 , et qui nous 
menaçoit à tous momens d'accidents plus grands encore. Tan- 
dis que les extrémités de nos corps étoient glacées, le travail 
nous faisoitsuer. L'eau-de-vie ne put suffire à nous désaltérer, 
il fallut creuser dans la glace des puits profonds, qui étoient 
presque aussitôt refermés, et d'où l'eau pouvoit à peine par- 
venir liquide à la bouche : et il falloit s'exposer au dangereux 
contraire que pouvoit produire dans nos corps échauffés cette 
eau glacée 3 . 

Au reste, on s'était vite outillé de façon à se défendre 
autant que possible contre cette température glaciale. 
Le mieux, en pareil cas, est de se modeler sur les gens 
du pays. «Il n'y a aucun habitant, Finlandois ou Lapon, 
même Suédois, qui n'ait son habit de peaux de rennes. 
Nous en avions aussi chacun un; on les nomme ktp- 
pemudes,etl'on s'en sert comme deRodingottes.Onen 
met le poil en dehors, et on le double d'une toile, 
d'une serge, ou d'une autre peau dont le poil se trouve 
en dedans 4 ... » Ce n'est pas sans raison que nous don- 

1. « M. Le Monier buvant de l'eau-de-vie, sa langue se colla à 
la tasse d'arpent, de façon que la peau y demeura. » 21 décem- 
bre 173G. L'abbé Outhier, Journal d'un voyage au Nord en 1736 
et 1737 (Amsterdam, 174G), p. 21 i. 

2. C'est à Maupertuis, qui a la modestie de ne pas se nommer, que 
cet accident arriva. « M. de Maupertuis, nous dit encore l'abbé 
Outhier, a eu seulement quelques doigts de pied gelés... » Ce « seu- 
lement » est caractéristique; cet. accident était au-dessous de la 
moyenne des incommodités qu'ils avaient à supporter. 

3. Maupertuis, OEnvrcs (Lyon, 17G8), t. III, p. 14 G. 

4. L'abbé Outhier, Journal d'un voyage au Nord en 17 3G et 1737 
(Amsterdam, 174G), p, 218. 



280 SÉJOUR A TORNÉA. 

nons le détail du costume. Lorsque Maupertuis revint 
en France, il se fit peindre accoutré de la sorte, et dans 
un traîneau tiré par des rennes. Quant aux lappmudes, 
la plaisanterie de Voltaire les a rendues impérissa- 
bles 1 . 11 avait fallu interrompre les observations et se 
renfermer dans les habitations. Que faire loin de la 
patrie, sous ce terrible ciel, en un pays dénué de tout, 
où l'on pouvait mourir d'ennui aussi bien que de froid ? 
Mais si les sujets de gaieté n'étaient pas communs, 
l'on était préparé à prendre tout en plaisanteries. 
M. Herbelot ayant hasardé une promenade en bateau, 
avait failli se noyer. « Comme il n'avoit eu d'autre mal 
que la peur, nous dit l'abbé Outhier, nous ne fîmes 
que rire de son aventure. Nous nous amusions ici de 
tout, et cette gaieté nous soutenoit. » M. Camus était 
chargé de la caisse de drogues et de médicaments ; il 
passa bien vite dans le pays pour un médecin célèbre. 
Il recevait un jour une dépêche d'une demoiselle, qui 
lui demandait des remèdes. « 11 répondit avec tant de 
gravité, qu'il guérit sûrement cette demoiselle, s'il 
n'étoit besoin pour cela que de frapper l'imagination. 
Ces petites aventures, ajoute l'abbé, réveillaient la 
gaieté que nous conservions toujours au milieu de nos 
occupations. » Le Français s'acclimate partout, il porte 
partout ses mœurs et ses habitudes. Nos voyageurs 
avaient transformé Tornéa, où ils avaient dû chercher 
un abri. Le lieutenant-colonel, le curé, et quelques 
notables leur avaient fait le meilleur accueil. « Us étoient 
aimables et avaient de l'esprit. Du reste, notre union 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. XXXIX, p. 503. 



CHRISTINE. 281 

et notre gaieté suffisoient pour la douceur de notre 
vie. Les habitants du pays nous avoient pris en amitié; 
M. Hélant, notre interprète pour la langue finnoise, 
nous a dit aujourd'hui à dîné, qu'il y avoit plusieurs 
paysans, qui demandoientà nous suivre en France, où 
ils apprendroient, disoient-ils, à nos pêcheurs à faire 
la pêche du saumon. » 

Maupertuis, par sa belle humeur, soutenait le moral 
de ses compagnons, qui n'avaient pas tous sa vigueur 
ni sa jeunesse; il avait eu le soin d'aviser pour son 
compte propre, aux moyens de tuer le temps de son 
mieux et le plus galamment. Il ne devait au public que 
le récit de leurs travaux; aussi est-il fort bref sur l'em- 
ploi des heures que n'absorbaient pas les explorations 
scientifiques; et l'abbé Outhier, qui n'était pas de 
mœurs trop rigides, ne se montre ni moins boutonné, 
ni moins circonspect 1 . Maupertuis était resté mous- 
quetaire par plus d'un côté. Il se prit de belle pas- 
sion pour une jeune Finlandaise, à laquelle il donne 
le nom de Christine, et qui devait même le suivre en 
France. Il a chanté leurs amours en vers cavaliers, qui 
ne sentent aucunement le géomètre. 

Pour faire l'amour 
En vain l'on court 

1. L'abbé Outhier, grand prédicateur et directeur, fut accusé, à 
Arles, par une de ses pénitentes, d'avoir voulu la séduire en confes- 
sion, et il dut, à la suile de ce scandale, résigner son canonicat. 11 se 
retira à Avignon, où il fit imprimer secrètement une Dissertation 
théoloyique sur le péché du confesseur avec sa pénitente (Avignon, 
1732), in-12 de 124 pages. C'était un homme d'esprit, s'exprimant 
fort bien, mais d'un ton affirmatif et hautain qui lui attira moins de 
partisans que d'ennemis. 11 mourut à Baveux, le 12 avril 1774. 
Quérard, la France littéraire, t. VI, p. 517. 

16. 



28*2 MAUPERTUIS POETE. 

Jusqu'au cercle polaire. 

Dieux! qui croiroit 

Qu'en cet endroit 
On eût trouvé Cythère? 

Et ce madrigal à la gloire encore de sa microscopique 
maîtresse : 

J'avois perdu Christine dans la neige; 

Amour, voulois-tu m'éprouver? 
Christine dans la neige, héias! comment pouvois-je 

Espérer de la retrouver? 
En vain de tous côtés j'avois cherché ses charmes 

J'étois transi de douleur et de froid, 

Quand mes yeux à travers mes larmes 

Aperçurent certain endroit 
Où la neige sembloit et plus blanche et plus fine. 

J'y courus; c'étoit ma Christine *. 

Nous trouvons, dans une petite brochure, dont Fau- 
teur n'eut garde de se nommer tout d'abord, des détails 
sur ce séjour à Tornéa, qui, s'ils n'étaient une plaisan- 
terie, révéleraient nos savants sous un aspect assez 
différent de celui sous lequel ils nous apparaissent. 

Les compagnons de M. de ML, à l'exemple de leur chef, pri- 
rent chacun des maîtresses, et chacun bientôt n'eut d'antre 
astre à observer que sa Christine. La franchise et la liberté qui 
règne dans ces climats et la complaisance des habitans, intro- 
duisirent bientôt à Tornéo les mœurs de la France; il n'y resta 
de la Lappome que le peu de souci pour les observations et 
pour les calculs. Ce n'étoit tous les jours qu'assemblées, que 
bals, que colin-maillards. Ceux qui ont reproché a M. de M. 
d'avoir pendant ce voyage laissé manquer ses compagnons et 
lui des choses les plus nécessaires, comme de pain, de vin, etc., 
dévoient du moins lui rendre la justice d'avouer qu'il ne 

1. Société des Bibliophiles français (1829), t. Vf. Lettre de M au-. 
perluis à madame de Verleillae; de Pello, G avril 17:J7, p. 9. 



AFFECTATIONS D'ORIGINALITÉ. 283 

manquoit de soin que pour ces sortes de choses; et quand il 
s'agissoit de soutenir l'honneur de la galanterie françoise, il n'é- 
pargnoit rien pour les fêles et pour les bals. Aussi le bruit de 
ces fêtes se répandit de l'une à l'autre rive du golfe de Bothnie. 
Les gens qui vouloient se bien divertir venoient à Tornéo, et 
il y vint une très-honnête demoiselle de plus de 30 lieues 
exprès pourvoir les philosophes françois *. 



Si ce récit n'a rien de bien exact, ce n'est pas que 
l'auteur n'ait été suffisamment édifié sur la vie intime 
de nos modernes Argonautes. Le petit écrit auquel nous 
l'empruntons, est un persiflage à fleur de peau qui 
éraille Maupertuis sans lui faire grand mal et si béni- 
gnement, qu'en fin de compte, il passe pour être de lui. 
C'était là une des mille finesses de l'illustre géomètre 
pour dérouter l'ennemi et lui donner le change, et il lui 
arrivera plus d'une fois de répéter la même manœuvre. 
C'était encore un moyen de fixer l'attention, et, avant 
tout, Maupertuis voulait qu'on parlât de lui. Cette Fin- 
landaise qu'il amenait à Paris 2 , ce nègre Orion qui ne 
le quittait pas, cet extérieur étrange, cette perruque 
ronde et courte, formée de cheveux roux et de crins 
poudrés en jaune qui couronnait sa tête 3 , tenaient en 
éveil la curiosité, et il ne demandait pas autre chose 



t. Anecdotes physiques et morales (173S), p. 35, 36. 

2. Ce n'est pas une, mais bien deux Finlandaises, les deux sœurs, 
qu'il emmena en France ; elles s'appelaient Plaiscom. MaupBrtuis les 
acquit à la loi catholique, ; l'une d'elles se lit même religieuse. L'autre 
épousa un gentilhomme normand, qui n'eut pas trop à se louer de sa 
conduite, ce qui résulte suffisamment du procès en adultère qu'il lui 
intenta en 1762. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. XII, p, 78. 
Quatrième Discours sur l'homme; t. XIV, p. 180. Le Russe à Paris. 

3. Collini , Mon séjour auprès de M. de Voltaire (Paris, 1807), 
p. 3G. 



284 L'ENTRESOL DE MADEMOISELLE JULIE. 

« Un amour démesuré de la célébrité a empoisonné et 
abrégé ses jours, nous dit Grimm; il affectait en 
tout une grande singularité, afin d'être remarqué. Tl 
voulait surtout l'être du peuple, dans les promenades 
et autres lieux publics, et il y réussissait par des accou- 
trements bizarres et discordants... Il avait affecté une 
grande amitié pour la femme de chambre de madame 
la duchesse d'Aiguillon, qu'il voyait beaucoup ; mais 
si l'on n'avait jamais dit, dans le salon de madame d'Ai- 
guillon, que Maupertuis était monté à l'entresol de 
mademoiselle Julie, je crois que sa liaison avec made- 
moiselle Julie aurait peu duré 1 . » 

Après des épreuves de toutes sortes, et notamment 
un naufrage dans le golfe de Bothnie, Maupertuis ren- 
trait en France et lisait à l'Académie des sciences, en 
séance publique, la relation de leur voyage au cercle 
polaire (13 novembre 1737). Il fut indemnisé de la froi- 
deur calculée de ses confrères par l'enthousiasme de 
la foule à son égard. Il devint à la mode, on voulut le 
voir et l'avoir ; les femmes le courtisèrent, on se le dis- 
puta. Il n'en eût pas tant fallu pour griser un homme 
beaucoup plus humble; le ton de Maupertuis ne fut 
pas celui d'un vainqueur modeste, et l'insolence du 
triomphateur éclata d'autant plus que le vaincu était 
doux, réservé, sans intrigue. Cassini représentait la 
science à cette date, et c'était elle qui était vaincue en 
lui. Mais cette défaite était-elle donc si manifeste, et le 
doute n'était-il plus possible? Bien des objections furent 



1. Grimm, Correspondance littéraire (Furne, 1829), t. V, p. 246; 
décembre 1766. 



PETITE PERFIDIE. 285 

soulevées sur la façon d'opérer, sur l'emploi des in- 
struments. L'expédition dont La Condamine Faisait par- 
tie n'était pas de retour, et les résultats de ses obser- 
vations pouvaient ne pas s'accorder avec les assertions 
de Maupertuis et des siens. En tous cas, avaut de se 
prononcer, il était aussi sage qu'équitable d'attendre 
son arrivée. 

Mais ce répit, l'impatience de Maupertuis ne le su- 
bissait qu'en frémissant, et il allai t tout mettre en œuvre 
pour pousser d'ici là l'ennemi dans ses derniers re- 
tranchements. 11 avait le trait mordant, l'ironie, l'arti- 
fice, la malignité, disons la cruauté du pamphlétaire; 
il avait encore l'impitoyabilité de l'ambitieux que 
rien ne saurait fléchir. Le président Hénault a re- 
marqué avec justesse que Cassini était à Maupertuis 
ce que Crébillon était à Yoltaire. Devant les doutes 
qu'on lui oppose, usant de son stratagème favori, 
Maupertuis répand dans le public une brochure ano- 
nyme dirigée en apparence contre lui et qu'il fait 
suivre d'une seconde également anonyme sous le titre 
d' Examen désintéressé. Cette dernière pièce eut le plus 
grand débit. Sa placidité, l'air d'impartialité avec le- 
quel elle était écrite trompèrent si bien tout le monde, 
qu'on ne soupçonna point l'intention cachée sous les 
dehors les plus bénins. L'auteur laissa gloser, il laissa 
les juges prendre le change et se fourvoyer; et quand 
il pensa que la mystification avait eu tout son effet, il 
se démasqua et déclara la paternité. Après cet aveu, la 
signification de la brochure passait du blanc au noir; 
les éloges se transformaient en moquerie, et, là où l'on 
avait cru voir une défense plus ou moins spécieuse de 



OT) MÀUPERTUIS CHEZ M. D'ARGENSON. 

Cassini, il fallut bien reconnaître le persiflage le plus 
amer et le plus cruel. Des lettres des trois académiciens 
dépêchés à l'équateur venaient du reste confirmer les 
observations laites au pôle Nord , et donner gain de 
cause à Maupertuis. 

Il semblerait que la dispute eût dû en rester là. La 
modération de Cassini, qui ne pouvait d'ailleurs se 
roidir contre l'évidence, était de nature à désarmer un 
ennemi généreux. Mais la résistance avait exaspéré le 
vainqueur, qui ne se sentit pas la magnanimité d'épar- 
gner l'adversaire terrassé. Maupertuis, se trouvant un 
jour chez M. d'Argenson, dont il était le protégé, 
improvisait séance tenante, contre les Cassini, une 
satire tellement plaisante, que le ministre souhaita 
qu'elle fût conservée. Rentré chez lui, l'illustre géo- 
mètre se hâta de jeter sur le papier ce spirituel 
badinnge, quiseraitavoué par Voltaire lui-même. Cela 
est intitulé : Lettre d'un horloger anglais à an astro- 
nome dePékin x , et n'a été tiré qu'à quatre exemplaires 
que le bibliophile payerait au poids de l'or; ce livret 
de soixante-trois .pages a pour nous un mérite plus 



1. Lettre d'xm horloger anglais à un astronome de Pékin, traduite 
par M***, année 1740. Ce petit livre, comme on le dit, ne fut tiré 
qu'à quatre exemplaires, et un exemplaire d'épreuve conservé par l'im- 
primeur Guérin. « C'est celui que j'ai lu, » 1rouvon<-nous dans une 
note du P. Brotier, reproduite par Quérard, France littéraire (Paris, 
1833), t. V, p. G42. Que sont devenus ces quatre uniques exem- 
plaires? Nous en avons retrouvé deux : l'exemplaire de M. d'Argen- 
son magnifique reliure en maroquin bleu, que possède la Bibliothèque 
de l'Arsenal; et l'exemplaire de La Condamine, même reliure, maro- 
quin rouge, qui se trouve à la Bibliothèque impériale. A qui -Mau- 
pertuis avait-il donné les deux autres? dans quelle collection publi- 
que ou privée sont-ils présentement? C'est ce que nous ignorons. 



LETTRE D'UN HORLOGER ANGLAIS. 287 

sérieux que sa rareté : c'est un bijou d'ironie, de malice, 
et de wrve acérée, comme on en va juger. Laissons la 
parole à l'horloger. 

L'expérience des pendules, qui retardent lorsqu'on les trans- 
porte vers l'équateur, prouve, selon le chevalier fsaac Newton, 
et selon la raison, que la terre est applatie vers les pôles. 

Une autre utilité plus grande encore qu'on peut tirer des 
pendules, c'est que si l'on regardoit bien, à chaque chose 
qu'on fait ou qu'on dit, on verroit qu'il n'est presque jamais 
l'heure de dire ce qu'on dit, ni de faire ce qu'on fait. 

Si par exemple M. Gassini avoit bien pris garde au jour et à 
l'heure, lorsqu'il lut son mémoire sur la figure de la terre dans 
l'assemblée publique de l'Académie des sciences, il auroit vu 
qu'il ne pouvoit rien faire de plus mal à propos. Si je prouve 
ce que j'avance ici, M. Gassini et M. de Mairan ne soutiendront 
plus, comme ils ont toujours fait, que les pendules ne servent 
de rien pour la question delà figure de la terre. M. Cassini lut 
le 27 avril 1740, à quatre heures après-midi un écrit dans le 
quel il prouva que la terre est applatie; d'où il suit que lui, 
son père et son grand père, se sont trompés dans >i\ mesures 
qu'ils ont faites depuis 1700 jusqu'en 1730. Or je demande si 
c'étoit là le jour et l'heure de lire ce mémoire, et s'il n'a pas 
été lu quarante ans trop tard?... 

Le roi Louis XIV faisoit fleurir dans son royaume les arts et 
les sciences. Il fonda dans sa capitale une Académie qui sub- 
siste encore, et ses ministres avoient soin d'y attirer les 
hommes les plus sçavans de l'Europe. 

Gomme toutes les vues se tournoient du côté de l'utilité 
publique, ils virent bientôt que la chose la plus importante 
dont ils pussent charger l'Académie, c'étoit de déterminer la 
grandeur et la figure de la terre, sur quoi est fondée toute la 
géographie, et sans les quelles on ne peut naviguer avec 
sûreté. 

En 1701, M. Jean-Dominique Cassini acheva sa première 
mesure, et trouva que la terre estoit allongée vers les pôles. 

Tous ceux qui scavoient un peu de mathématiques furent 
fort surpris que ce scavant astronome eût trouvé à la terre une 
figure cpie i\l. le chevalier Newton avoit fait voir incompatible 
avec les expériences des pendules. Les mathématiciens françois 



288 LES CASSINI. 

firent grand cas de cette découverte, dont les autres se mo- 
quèrent. 

En 1713, M. Jacques Cassini fit de nouvelles observations, 
et trouva la terre allongée comme son père. 

En 1718, M. Jacques Cassini fit une troisième mesure, et 
trouva une troisième fois la terre allongée. 

En 1733, le même M. Jacques Cassini remesura, et retrouva 
la terre allongée. 

En 1734, une nouvelle mesure de M. Cassini lui redonna la 
terre allongée. 

Enfin en 1736, M. Cassini de Thury retrouva pour la sixième 
fois la terre allongée comme son père et son grand père. 

Si l'on examine le nombre de ces opérations, qui se confir- 
ment toutes, et l'air d'exactitude qui se trouve dans le détail 
que MM. Cassini en ont donné; si l'on examine la magnificence 
avec laquelle le ministre de France avoit pourvu à tout ce qui 
pouvoit rendre ces opérations éclatantes; la grandeur et la 
justesse des instruniens dont MM. Cassini se sont servi, et 
toute la dépense que la figure de la terre a coûté, on aura peine 
à croire qu'on eût pu décider beaucoup mieux cette question 
avec des instrumens aussi simples et des moyens aussi faciles 
que ceux que je vais proposer; et je permets d'en douter jus- 
qu'à ce que je Paye prou\é. 

Je dis qu'il falloit que MM. Cassini au lieu de ces quarts-de- 
Cercle divisés avec tant de travail et de ces secteurs de dix 
pieds de rayon dont ils se sont servi, fissent construire de petits 
cubes d'yvoire dont les faces fussent les plus égales qu'il eût 
été possible, qu'au lieu des divisions qu'on fait sur les limbes 
des quarts-de-cercles, ils fissent marquer sur chacune des 
faces de ces cubes, les nombres naturels 1, 2, 3, 4, 5, 6 ; qu'ils 
fissent ensuite faire au tour, ou autrement, un cylindre de corne 
creux et fermé à l'un des bouts : voilà tous les instrumens qui 
étoient nécessaires, et sans avoir recours à Graham ni à Sisson 
il y a dans le Strand plusieurs ouvriers capables de les con- 
struire. 

Quant à la manière de s'en servir, elle est aussi facile que 
les instrumens sont simples. Il n'y avoit qu a faire rouler pen- 
dant quelque tems les petits cubes, dans le cylindre, puis les 
jetter sur une table couverte d'un tapis vert ou même d'une 
autre couleur. Si les nombres que présentoient les cubes for- 
moient un nombre impair, la terre étoit applatie. 



UN INSTRUMENT PRIMITIF. 289 

Il n'est pas nécessaire de recourir aux propositions d'Archi- 
mède sur le cube et le cylindre, pour démontrer la justesse de 
cette opération. 

Mais pour faire voir l'avantage qu'elle a sur celles de 
MM. Gassini, il suffit de considérer qu'il y a autant de probabilité 
qu'elle eût donné la terre applatie , qu'il y en a qu'elle l'eût 
donné allongée : et que par conséquent si l'on eût répété cette 
opération six fois de suite, comme MM. Cassini ont fait la leur, 
on voit par les règles du docteur Moivre 1 , qu'il y avoit à parier 
63 contre 1 que l'opération n'auroit pas jette dans l'erreur six 
fois de suite, comme ont fait celles de MM. Gassini. 

Outre le ridicule qu'un pareil instrument eût fait éviter aux 
astronomes qui ont été employés aux opérations qu'on a faites 
en France, outre la dépense qu'il eût épargné au roy de France, 
l'instrument dont nous parlons, étant une fois fait, peut servir 
à plusieurs autres usages qu'à celui de découvrir la figure de 
la terre. Son utilité ne se borne pas aux choses de physique, 
elle s'étend jusque dans le moral; et la plupart des questions 
les plus difficiles de toutes les sciences seroient mieux décidées 
par le moyen de cet instrument, qu'elles n'ont coutume de l'être. 

Cette plaisanterie est excellente. Remettre au sort des 
dés la figure de la terre et démontrer la supériorité de 
ce procédé, assez hasardeux pourtant, sur des instru- 
ments qui, quelque coûteux qu'ils eussent été, avaient 
amené sur six expériences six observations erronées 2 , 

1. Abraham Moivre, Français réfugié, l'ami de Newton. Mauper- 
tuis fait ici allusion à ses recherches sur les jeux de hasard, cl no- 
tamment à sa solution sur la question suivante : Si le nombre des 
opérations sur lès événcmens fortuits peut être assez multiplié pour 
que la probabilité se change en certitude. Et il se prononçait pour 
l'affirmative. 

2. Il pourrait bien se faire, toutefois, que Mauperluis eût emprunté 
celte plaisante idée à Lucien. « ... Si tu veux, dit Licinius à Hermo- 
time, je te donneray une invention plus facile et de moins de dé- 
pence, qui est de faire des marques qui portent empreint le nom de 
chaque secte, et de tirer au sort la première qui viendra? » Ilermo- 
time ou Des Sectes. Lucien, traduction de Perrotd'Ablancourt(5 e édi- 
tion), t. T, p. 253. 

iv. 17 



290 CASSINI RECONNAIT SON ERREUR. 

cela est piquant, et, n'était la cruauté de la satire, il n'y 
aurait qu'à battre des mains. Cassini, et c'était assez 
naturel, avant d'abaisser pavillon , voulut qu'il ne 
subsistât nuls doutes pour lui et pour les autres; il 
représentait d'ailleurs tout un parti qui n'était pas 
composé de sots, et parmi lesquels nous signalerons 
Mairan et Fontenelle. Maupertuis, après s'être allé 
retremper quelque temps dans sa ville natale, était 
revenu à Paris, avec l'intention de déloger l'ennemi de 
ses derniers abris. Il proposa de vérifier la mesure 
astronomique de Picard avec le même secteur dont il 
s'était servi au pôle, et de graves méprises furent 
constatées dans le travail de cet abbé. Cassini, se défiant 
un peu tard de l'exactitude de la base de celui-ci, la 
remesura jusqu'à cinq fois, et la trouva trop longue 
d'une toise par mille ; il reprit à nouveau ses expériences 
et ne réussit qu'à donner raison dans son esprit aux 
mesures de Maupertuis ! . 11 se soumit alors, comme on 
l'a dit déjà, et convint de son erreur avec une simplicité 
qui avait sa noblesse, et qui eût dû fléchir ses adver- 
saires. 

Ce que nous en avons cité plus haut suffit et au-delà 
pour juger cette satire peu bénigne, lancée contre des 
confrères dont la longanimité bien connue méritait 
plus de ménagements. Toute cette dynastie des Cassini 
(car chez eux, comme chez les Bernouilli, les sciences 
semblaient être un patrimoine de famille) joignait à 
l'aménité italienne une sorte de candeur primitive qui 

1. La Beaumelle, Vie de Mauperluis (Paris , Ledoyen , 185G), 
p. 62, G3. — Mtsures des trois premiers degrés du Méridien , par La 
Condamine art. xxvu, p. 239 etsuiv., imprimerie du Louvre, 1751. 



CANDEUH DE CES SAVANTS ITALIENS. 291 

tournait à la niaiserie dans la pratique de la vie ! . Cette 
ingénuité désarmée avait, toutefois, cela de protecteur, 
qu'elle rendait presque impossibles des attaques dans 
le genre de celle-là. La Lettre d'un horloger anglois, 
qu'on n'osa pas rendre publique, ne put donc délecter 
sous le manteau que la malignité de quelques amis 
discrets. Elle dévoile, mieux que tout ce qu'on 
pourrait dire, le caractère vaniteux, hautain, querelleur, 
de son auteur, qui était aussi un lettré très-versé dans 
notre littérature, et dont les prétentions n'étaient pas 
médiocres en matière de bel esprit 2 . Ce n'était point, 
en tous cas, comme Cassini, son antagoniste et sa 
victime, un mouton se laissant tondre sans même se 



1. Nous avons trouvé ce billet de l'astronome Lalande, décoché 
au dernier des Cassini dans un moment d'exaspération dont le motif 
nous échappe, niais que, plus calme, il renonça à envoyer. Il révèle, 
dans son emportement et son excès, ce côté ingénu du caractère de 
ces savants si bien adoptés par la France, qu'on les voit, de 1G9G 
à 184 5, se succéder à notre Académie des sciences. « J'ai un peu 
tardé, citoyen collègue, à répondre au sot persiflage que vous m'avés 
envoyé en réponse à une lettre affectueuse et honnête. Je voulois y 
joindre une brochure dans laquelle je fais voir que tous les Cassini 
ont été un peu bêtes, depuis le paysan du Perinaldo jusqu'au commis 
du dépôt. Mais je me suis rappelé mon Pater dimitte nobis débita 
nostra, sicut et nos dimittimus , et j'ai supprimé la brochure. Je ne 
vous en parle que pour votre instruction, car il faut connoître sa 
famille et se connoître soi-même. Salut et fraternité. Lalande. » 
Charavay aîné, Catalogue d'autographes du 2 juin 18G9, p. 8, n° G'2. 
2. Fontenelle, aussi bien que Cassini, mais pour des raisons diffé- 
rentes, empochait de dormir Maupertuis, qui ne pardonna jamais à 
son compatriote e ami l'abbé Trublet son engouement pour l'auteur 
de la Pluralité des Mondes et ses Mémoires développés sur l'aimable 
neveu des deux Corneille. « Grâces à l'abbé Trublet, lui échappa-i-il 
de dire devant Formey, M. de Fonlenelle n'aura pas fait un p.., 
dont la postérité ne soit instruite. » Formey, Souvenirs d'un Citoyen 
(Berlin, 1789), t. II, p. 172, 173. 



292 CARACTÈRE DIFFÉRENT DE MAUPERTUIS. 

défendre. Lorsque jailliront les sataniques moqueries 
de YAkakia, si Maupertuis renonce à croiser le fer, 
c'est que, pour faire cesser le feu de ce démon, il fallait 
une autre artillerie que les spirituelles, incisives, mais 
insuffisantes malices de Y Horloger anglois. 



VII 



MAUPERTUIS PRESIDENT DE L'ACADEMIE DE BERLIN. 
PREMIERS NUAGES. — SAMUEL KQENIG. 



Cette expédition au pôle nord, qui certes n'était pas 
un fait indifférent pour la science, le récit des dan- 
gers courus, des obstacles surmontés, de mille incidents 
qui pouvaient frapper les imaginations et donner aux 
observations des géomètres un cachet d'élévation et 
de grandeur, enfin les résistances maladroites, les mau- 
vais \ouloirs, le doute systématique des adversaires, 
n'avaient pas médiocrement servi à la renommée de 
Maupertuis, qui, à l'étranger, passa, du jour au len- 
demain, pour le premier et peut-être le seul savant 
dont la France eût à s'enorgueillir. L'expédition à 
l'équateur, partie avant celle de Laponie et revenue 
la dernière, était fondée à réclamer son lot de gloire ; 
Maupertuis avait lui-même des coopérateurs, de l'acti- 
vité, du dévouement, de l'intrépidité desquels c'était 
justice de faire la part. Mais il est toujours plus aisé de 
retenir un nom que dix noms, et l'auteur futur de la 
Vénus physique recueillit, à peu de chose près, le bé- 
néfice de ces conquêtes collectives. Frédéric, qui rêvait 
alors de faire de sa Prusse une nouvelle Athènes, et ne 



294 LETTRE DE FRÉDÉRIC A MAUPERTUIS. 

devait épargner ni les promesses ni les flatteries pour 
attirer à sa cour les grandes illustrations d'un pays 
qu'il considérait comme sa patrie intellectuelle, s'em- 
pressa d'écrire à Maupertuis une lettre pleine de 
caresses, auxquelles une nature moins vaine eût ma- 
laisément résisté. « Mon cœur et mon inclination 
excitèrent en moi, dès le moment que je montai sur le 
trône, le désir de vous avoir ici, pour que vous don- 
nassiez à l'Académie de Berlin la forme que vous seul 
pouvez lui donner. Yenez donc, venez enter sur ce 
sauvageon la greffe des sciences, afin qu'il fleurisse. 
Vous avez montré la figure de la terre au monde ; 
montrez aussi à un roi combien il est doux de posséder 
un homme tel que vous 1 . » Maupertuis fut reçu, avec 
une distinction, des égards qui achevèrent de le con- 
quérir. Voltaire et lui se rencontrèrent à Clèves, à la 
table du jeune roi, et, au moment où il s'éloignait pour 
rejoindre madame du Chàtelet , le poëte écrivait au 
géomètre : » Quand nous partions tous deux de Clèves, 
que vous prîtes à droite et moi à gauche, je crus être au 
jugement dernier, où le bon Dieu sépare ses élus des 
damnés. Divûs Fredericas vous dit : Asseyez-vous à 
ma droite, dans le paradis de Berlin; et à moi, il me 
dit : Allez, maudit, en Hollande 2 . » Cela neressemble- 
t-il pas à une prophétie ? 

Maupertuis avait suivi Frédéric à Berlin; il voulut 
l'accompagner à l'armée, partager ses dangers, assis- 



i. OEnvresde Frédéric le Grand(Uer\\ï\, PleUss.), t. XVII, p. 335, 
G. Lettre de Frédéric à Maupertuis ; juin 17-iO. 
2. Voltaire, Œuvres complètes [Beuchol), t.LIV, p. 202 Lettre de 
ltaire à Maupertuis; à la Haye, ce 18 septembre 1 7 iO. 



LE CtliïkËUR T)E MOLWITZ. 295 

ter à ses triomphes. Avant d'être géomètre, n'aVait-il 
pas été mousquetaire? Il eofourche un cheval de combat 
et chevauche aux côtés du roi. Ce n'est pas tout à fait 
ce que raconte Voltaire. « Maupertuis, qui avait crû 
faire une grande fortune, s'était mis à la suite dans 
cette campagne, s'imaginant que le roi lui ferait ïiti 
moins fournir un cheval ; ce n'était pas la coutume du 
roi. Maupertuis acheta un âne deux ducats le jour de 
l'action, et se mit à suivre Sa Majesté sur son aiie du" 
mieux qu'il put 1 . » GWgau et Brieg étaient pris, et 
l'armée allait de conquêtes en conquêtes, quand l'en- 
nemi, commandé par le comte de Neuperg, vint oppo- 
ser un front formidableà ces victorieux qu'il était temps 
d'arrêter. Cette bataille de Molwitz, si elle fut gagnée 
par les Prussiens, fut perdue par le roi que le maréchal 
de Schwerin, plus qu'inquiet sur le succès de la 
journée, décida à s'éloigner. C'était un singulier début 
pour un prince, dont l'intrépidité est hors de doute et 
qui se ménagea si peu dans la suite. « Dès le premier 
choc, dit encore Voltaire, le roi, qui n'était pas accou- 
tumé à voir des batailles, s'enfuit jusqu'à Opeleim, à 
douze grandes lieues du champ où Ion se battait. » 
Ce qui lui valait le surnom injurieux de coureur de Mol- 
witz. Il ne tardera pas, il est vrai, à entasser revan- 
ches sur revanches, et cette petite mais cruelle plaisan- 
terie perdra bientôt toute signification. Malgré cela, 
Frédéric ne pardonna jamais à Schwerin une violence 
excusable à la quelle il n'avait que trop aisément cédé 2 . 

1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. XL, p. 59. Mémoires 
pour servir à la vie de M. de Voltaire, écrits par lui-même. 

2. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 



296 MAUPERTUIS A VIENNE. 

Quant à Maupertuis, quelque solide cavalier qu'il 
dût être (car nous ne croyons que peu à l'étrange mon- 
ture que lui attribue l'auteur de la Henriadè), empor- 
té par son cheval ', qui le mena au beau milieu d'un 
parti de hussards, il fut appréhendé, dépouillé, déva- 
lisé, et arriva au camp autrichien dans le plus complet 
dénûment. Sa détresse ne fut que momentanée ; le 
comte de Neuperg s'empressa de lui faire donner des 
habits et de l'argent, et le fit conduire à Vienne, 
après l'avoir comblé de politesses. Marie-Thérèse l'ac- 
cueillit avec une bonté qui tourna sa disgrâce en 
triomphe. Quelque peu femme qu'elle fût, la reine de 
Hongrie l'était encore assez pour se préoccuper de la 
beauté des autres reines ; elle demanda au géomètre 
s'il était vrai que la princesse Ulrique, celle qui fut la 
reine de Suède et à laquelle Voltaire adressa de si ga- 
lants madrigaux, fût la plus belle princesse du monde ? 
et celui-ci de répondre : « Je l'avais cru jusqu'à pré- 
sent, madame. » Au reste, sa captivité fut courte, et 
la liberté lui fut rendue sans rançon, avec des procédés 
qui doublaient le bienfait. Le grand-duc de Toscane 
le pressa de lui dire ce qu'il pouvait faire qui lui fût le 
plus agréable ; Maupertuis lui répondit que ce qu'il 
regrettait le plus des objets dont il avait été dépouillé 
par les hussards était une montre à secondes de Gra- 

(Didot, 1860), t. II, p. 175, 17G. — Marquis (le Valori, Mémoires 
Paris, 1820), t. I, p. 105. 

1. Jordan écrivait, de Breslau, à Frédéric, le 12 mai 1741 : « La 
Gazette de Leyde dit que le cheval de M. de Maupertuis, ayant pris 
le mors aux dénis au milieu de la bataille, l'avait jeté dans l'armée 
ennemie. » OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Prcuss.), t. XVII, 
p. 109. 



BRUITS DE SA MORT. 297 

ham, dont l'absence était pour lui une vraie privation. 
« Eh bien ! c'était une plaisanterie de leur part ; ils 
l'ont rapportée, et je vous la remets, » repartit le prince, 
qui tira de sa poche une montre également de Graham, 
mais enrichie de diamants, qu'il lui remit avec une 
grâce charmante 1 . 

Tandis qu'on lui faisait oublier à Vienne, à force 
d'égards et de bons traitements, sa petite mésaven- 
ture, le bruit de sa perte s'était répandu, et ses amis, 
comme ses ennemis, crurent qu'il avait été tué. Vol- 
taire apprit cette triste nouvelle par l'abbé de Valori, 
le frère de notre ambassadeur, a Vous vous donnez 
la peine de transcrire tout l'article qui regarde le pau- 
vre Maupertuis; je viens de le lire à madame du Châ- 
telet; nous en sommes touchés aux larmes. Mon Dieu ! 
quelle fatale destinée! Qu allait-il faire dans cette 
galère? Je me souviens qu'il s'était fait faire un habit 
bleu ; il l'aura porté sans doute en Silésie, et ce mau- 
dit habit aura été la cause de sa mort : on l'aura pris 
pour un Prussien; je reconnais bien les gens appar- 
tenant à un roi du Nord, de refuser place à Mauper- 
tuis dans un carrosse. » Que signifie cette dernière 
phrase, et fît-on quelque chicane d'étiquette au géo- 
mètre français ? C'est ce que cela semble dire, bien 
que nous n'y voyions pourtant guère d'apparence. 
Mais Voltaire, au moment même où il écrivait ces 
lignes, recevait des nouvelles plus rassurantes de l'il- 
lustre captif, a J'apprends dans le moment, Monsieur, 



1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 17 89), t. I, p. 213, 
214. 

17. 



298 SENTIMENTS tifc VOLTAIRE A SON ÉGARD. 

que Maupertuis est à Vienne, en bonne santé. Il fut 
dépouillé par des paysans dans cette maudite forêt 
Noire, où il était comme don Quichotte faisaiit péni- 
tence. On le mit tout nu ; quelques hoiisards, dont un 
parlait français, eurent pitié de lui, chose peu ordi- 
naire à des hoiisards. On lui donna une chemise sale 
et on le mena au comte de Neùperg. Tout cela se 
passa deux jours avant la bataille. Le comte lui prêta 
cinquante louis avec quoi il prit sur le champ le che- 
min de Vienne comme prisonnier sur parole; car on 
ne voulait pas qu'il retournât vers le roi après avoir 
vu l'armée ennemie : on craignait le compte qu'en 
pourrait rendre un géomètre. Il alla donc à Vienne 
trouver la princesse de Lichtenstein qu'il avait fort 
connue à Paris; il en a été très-bien reçu, et on le 
fête à Vienne comme on faisait à Berlin. Voilà un 
homme hé pour les aventures ' » Si ce récit est 
inexact en plus d'un point, il n'a rien que de bien- 
veillant. Voltaire, à cette date, ressentait une vérita- 
ble affection pour le géomètre; il fut terrifié à l'an- 
nonce de cet épouvantable malheur et frirt heureux 
ensuite d'apprendre que tout le monde en serait quitte 
pour la peur. Le danger écarté, lui échappa-t-il quelque 
saillie bouffonne qui fut rapportée à Maiipertuis? 

1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LlV, p. 325, 3*2i5. 
Lettre de Voltaire à M. de Valori ; Bruxelles, le 2 mai 1741. Il 
écrivait également à Cideville : « Maupertuis, qui pouvait vivre heu- 
reux en France, ehéfcne à Berlin le bonheur qui h'v est. pas, et se 
l'ait prendre par des paysans de Moravie, qui le mettent tout nu, et 
lui prennent plus de cinquante théorèmes qu'il avait dans ses po- 
ches... » Lettre de Voltaire à Cideville; à Bruxelles, le 27 mai 
1741. 



MAUPERTUTS SUCCÈDE AU CARDINAL FLEURY. 299 

C'est ce qu'il est permis de conjecturer d'après deux 
lettres du poète où il se défend de tous torts et fait 
valoir à son tour le droit qu'il a de se plaindre de 
soupçons au-dessus desquels il se croyait 1 . Du reste, 
ce petit nuage n'eut pas de suites et ne laissa de trace 
dans l'esprit de l'un ni de l'autre. Ils se revirent à 
Paris; et si, quelques temps après, l'Académie des 
sciences ne s'adjoignit pas l'auteur du Mémoire sur 
la Propagation du feu, ce ne fut point la faute de 
son ami qui remua ciel et terre pour lui en ouvrir la 
porte. 

Cependant Maupertuis était retourné en France où 
ses affaires l'appelaient. Son parti n'était pas pris en- 
core, et sans les dégoûts, peut-être n'eût-il jamais con- 
sentir s'expatrier. La mort du cardinal Fleury laissait 
un fauteuil vacant à l'Académie française; il le solli- 
cita et l'obtint. M. de Maurepas, à peu près datis le 
même temps, lui faisait avoir une pension de quatre 
mille livres pour les services futurs qu'il devait ren- 
dre à la navigation. Le père de Maupertuis vivait en- 
core, et s'il soutenait son fils, ce n'était pas sans se 
plaindre du sans-gène de l'illustre géomètre, qui ti- 
rait sur lui sans même lui en donner avis ; et M . de Mau- 
repas de dire : « Il est trop bien né pour donrierdes avis 
à son père' 2 . » Ce père-là, à ce qu'il paraîtrait, était plus 
qu'économe. Quand ils vivaient ensemble à Paris, 



1. Vollaire, OEuvres complètes ( Beuchol) , t. LIV , p. 345, 
372. Lettres de Voltaire à Maupertuis, des 28 mai et 1 er juillet 
1741. 

2. La Beaumelle , Vie de IfàNpWtûU ( Paris • Ledoyen, 1859), 
p. 8t. 



300 CURIEUX ÉLOGE DE D'ALEMBERT. 

Maupertuis lui amenait tous les jours à dîner quel- 
ques convives rencontrés au café ou à la promenade; 
cette jeunesse avait bon appétit et dévorait. D'Alem- 
bert avait seul trouvé grâce devant le bonhomme. 
« C'est un joli garçon que ce d'Alembert, disait le 
père Moreau à son fils ; cela ne boit pas de vin, cela 
ne prend pas de café, cela fait plaisir à voir à une 
table '. » 

Pour mériter la pension qui venait de lui être allouée, 
Maupertuis donna un traité à' Astronomie nautique 
qu'il faisait suivre d'autres travaux. L'intervalle qui s'é- 
coule entre son retour à Paris et son départ définitif pour 
Berlin est même la période la plus active et la plus pro- 
ductive de son talent. C'est à cette époque que remonte 
son mémoire sur Y Accord des différentes lois de la na- 
ture, mémoire qui fit alors une impression médiocre et 
qui allait plus tard soulever tant de tempêtes et de cla- 
meurs ; la Dissertation sur le Nègre blanc et parti- 
culièrement la Vénus physique, ouvrage étrange par les 
idées et parla forme, où le lyrisme se mêle aux théories 
et aux hypothèses les plus abstraites, et qui, avant 
d'être l'objet des railleries de Yoltaire, était assez obs- 
curément attaqué par un pamphlet du docteur Procope, 
V Art de faire des garçons. 

Mais, malgré la faveur du ministre, Maupertuis ré- 
coltait ce qu'il avait semé : il eût voulu dominer et il se 
sentait isolé; et l'état de neutralité armée, qui était le 
sien, devait, à la longue, lui paraître insoutenable. Le 



1. Grimm, Correspondance littéraire (Furne, 1829), 1. V, p. 245; 
décembre 17G6. 



ÉLÉONORE DE BORCK. 301 

roi de Prusse le pressait de venir à Berlin ; il partit et 
fut reçu comme Aristote à la cour de Philippe de Macé- 
doine. Les reines lui firent l'accueil le plus flatteur; et, 
à leur exemple, chacun s'empressa de lui faire fête. 
Maupertuis, que nous avons vu amoureux jusqu'au 
milieu des glaces de Tornéa, retrouva, à la cour de la 
reine mère, une jeune personne dont la beauté avait, 
au précédent voyage, fait sur lui une vive impression, 
Éléonore de Borck fille d'honneur de la princesse, 
d'une maison des plus anciennes de la Poméranie. 
La famille, malgré la considération dont était entouré 
le personnage, malgré la faveur dont il était l'objet, 
éprouvait quelque éloignement pour une alliance fort 
inégale du côté des aïeux. Mais le roi ayant approuvé 
hautement les sentiments du géomètre français, il fallut 
consentir de bonne grâce à une union à laquelle la prin - 
cipale intéressée ne répugnait d'aucune sorte, et l'heu- 
reux Maupertuis put chanter son triomphe comme il 
avait chanté sur son sistre son amoureux martyre *. Il 
dut, toutefois, retourner en France pour obtenir un 
consentement que son vieux père ne se pressait pas 
de donner, sachant bien que ce mariage lui enlevait 
un fils. Il avait également à solliciter l'agrément du 
roi de France-, mais cette permission, on l'a dit pré- 
cédemment, fut gracieusement accordée, et le brevet 

1. Maupertuis était assez mélomane pour se faire suivre de son 
instrument jusqu'en Laponie; mais son succès fut médiocre, comme 
il l'avoue avec modestie. «... Ils ne font guère plus de cas de notre 
musique que de notre astronomie, et ma guitare n'a point du tout 
réussi avec eux. » Recueil de la Société des bibliophiles français, 
t. VI, (1829). Lettre de Maupertuis à madame de Verteillac; de 
Pello, G avril 1737, p. 8. 



302 UN POUVOIR DE SATRAPE. 

de sortie du royaume conçu dans les termes les plus 
bienveillants et les plus honorables (15 avril 174o)*. Il 
remit, en partant, sa pension à l'Académie des Sciences. 
11 est vrai qu'il allait l'échanger contre une autre de 
quinze mille francs, et le titre de président de l'Aca- 
démie de Berlin qui relevait au niveau des présidents 
des cours supérieures, avec un pouvoir de satrape. 
a Monsieur de Maupertuis aura la présidence, indépen- 
damment des rangs, sur tous les académiciens ho- 
noraires et actuels, et rien ne se fera que par lui; 
ainsi qu'un général gentilhomme commande des ducs 
et des princes dans une armée, sans que personne 
s'en offense 2 . » 

11 alla s'établir à l'extrémité de Berlin, dans une 
maison spacieuse voisine db parc royal, et qu'il devait 
transformer en arche de Noé. Son ami et subordonné 
Formey nous a laissé une description de cet intérieur 
et de divertissants détails sur l'amour du président 
pour les bêtes, qui aideront ait portrait. 

La maison de M. de M., nous dit-il, étoit une véritable mé- 
nagerie, remplie d'animaux de toute espèce, qui n'y entrete- 

noient pas la propreté. l)atis les appartements jroupe- de chiens 
et de chats, perroquets, perruches, etc, Dans la basse-cour, 

1. Voirie précédent volume, p. 35. 

2. Maupertuis, ouvres (Lyon, 17 0$), t. III, p. 307 , 30!) W- 
glement de l'Académie royale des sciences et belles lettres de Berlin, 
article VIII. Le XIII article concédait au président le droit de dis- 
penser les pensions vacantes au\ snjets qu'il jugerait en mériter, d'en 
abolir d'autres et de grossir celles qui étaient insufflantes, selon 
qu'il le croirait convenable. On conçoit quel ascendant pouvait avoir 
un homme, d'ailleurs absolu et impérieux comme Maupertuis. sur 
une assemblée de savants peu riches et dépendants par fortune 
comme par situation. 



L'ARCHE DE NOÉ. 303 

toutes sortes de volailles étrangères. Il fit venir une fois de 
Hambourg une cargaison de poules rares avec le coq. Il étoit 
dangereux quelquefois de passer à travers la plupart de ces 
animaux, par lesquels on étoit attaqué. Je craignois surtout 
beaucoup les chiens islandois. M. de M. se divertissoit surtout 
à créer de nouvelles espèces par accouplement de différentes 
races; et il monlroit avec complaisance les produits de ces 
accouplemens qui participoient aux qualités des mâles et 
des femelles qui lesavoient engendrés 1 -. J'aimois mieux voir les 
oiseàUx, et surtout les perruches qui étoient charmantes. Je 
crois encore avoir sous les yeux une vision bien amusante. 
Lorsque M. de Lisle passa par Berlin avec son épouse, venant 
de Petersbourg, et retournant en France, nous fûmes invités 
ma femme et moi à dîner avec eux chez M. de M., le 10 d'août 
J747. Les autres convives étoient le comte Aigarotti, M. de 
Redem, depuis comte, à présent grand-maréchal du roi, M. et 
madame Euler. Une petite perruche se promenoit librement 
sur la table; elle prit une cerise, et s'envolant, se posa sur 
la tête de madame de Lisle, où elle dépeça et mangea sa cerise 
de la meilleure grâce du monde. Madame de Lisle qui n'avoit 
pas vu prendre la cerise, croyoit simplement (pie la perru- 
che étoit posée sur sa tète, où elle M faisoit pas un fardeau 
incommode; et les spectateurs ne crurent pas devoir l'avertir 
de ce qu'elle y faisoit, tout le mal pouvant se réparer dans la 
suite en lavant sa coiffure 2 . 

Maupertuis avait un nègre fort éveillé qu'il avait 
ramené de ses excursions, et auquel il avait donné le 
nom d'Orion. Orion le suivait partout 3 , se piquait à 
table derrière sa chaise, ne le quittant pas plus que son 
ombre, attentif à devancer ses ordres, d'ailleurs ayant 

1. Voit' sa lettre sur la Génération des animaux, où il acciise les 
recherches et les expériences les plus curieuses. 0!ùi\>rcs (Lyon, 
18138), t. 11, p. 2ïJ8 à ;)li. 

2. Forniey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. I, p. 218, 
219, 220. 

3. Lettres de M*** (Manheim et Paris, Dauche, 17 GO), p. 82, 
Lettre XIX, à M. D. C. 



304 ORION. 

son franc parler et se permettant, à l'occasion, des 
remarques où se rencontraient plus l'esprit d'obser- 
vation et la finesse, qu'une confiance absolue dans la 
véracité de son maître. 

Un jour (c'est encore Formey qui parle), il y avoitàundîner 
divers convives, et entr'autres un ministre d'État qui avoit 
beaucoup de morgue et de gravité. M. de M. se mit à raconter 
les singularités physiques de son voyage du Nord, l'excès du 
froid, la neige qui se formoit dans un poêle excessivement 
chauffé, dès qu'on ouvroit la porte 1 , les aurores boréales, etc. 
Le ministre écoutoit tout cela sans que sa physionomie souffrît 
aucune modification. Orion, persuadé que son maître débitoit 
des contes, et que le ministre les goboit, touche doucement 
l'épaule de M. de M. et lui dit à voix basse : il le croit. Je 
n'imagine rien de plus plaisant que ce double jugement 2 . 

À part ce qu'elle a de plaisant, cette anecdote dé- 
cèlerait le côté hâbleur du natif de Saint-Malo, dont 
l'originalité, comme on l'a vu déjà, n'était pas aussi 
sincère qu'il eût voulu le faire croire. Tout cela, en 
résumé, avait pleinement réussi; et Maupertuis était 
un personnage avec lequel il fallait compter, jouissant 
encore plus de l'estime et de la confiance que de 

1. « Le froid fut si grand dans le mois de janvier, raconte Mau- 
pertuis, dans le récit de son expédition au cercle polaire, que nos 
thermomètres de mercure, de la construction de M. de Réaumur, ces 
thermomètres qu'on fut surpris de voir descendre à 14 degrés au- 
dessous de la congélation à Paris dans les plus grands froids du grand 
hiver de 1709, descendirent alors à 37 degrés : ceux d'esprit de vin 
gelèrent. Lorsqu'on ouvroit la porte d'une chambre chaude, l'air de 
dehors convertissoit sur-le-champ en neige la vapeur qui s'y trouvoit, 
et en formoit de gros tourbillons blancs... » Mauperluis, OEuvres 
(Lyon, 17G8), t. 111, p. 153, 154. Relation du voyage fait par ordre 
du roi au cercle polaire. 

2. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. I, p. 2 1 7 , 
218. 



AGRÉMENTS DE MAUPERTUIS. 305 

l'affection du roi, à l'attente duquel, disons-le, il avait 
complètement répondu. L'Académie prospérait, cette 
Académie si méprisable et si méprisée sous le précé- 
dent règne, et c'était à ses soins, à son habileté, à ses 
relations qu'elle était redevable de sa nouvelle fortune. 
11 avait su attirer à Berlin de tous les coins de l'Eu- 
rope des savants qui, du jour au lendemain, la sortirent 
de tutelle et lui rendirent l'autorité que lui avait un 
instant acquise son fondateur Leibnitz et que lui avait 
fait perdre ensuite la sauvage monomanie d'un van- 
dale. Les services étaient réels, et le roi, reconnais- 
sant, lui témoignera jusqu'à la fin une considération 
sans limites. On a cru remarquer qu'il se mêlait rare- 
ment à l'intimité du prince, et on a prétendu que Fré- 
déric appréciait plus sa valeur et ses actes qu'il ne 
goûtait sa personne et son esprit. A vrai dire, cette 
nuance nous échappe. Maupertuis était tout autre 
chose qu'un savant en us. Il avait ces qualités légères, 
cette brillante faconde qui font les concertistes de sa- 
lon et pouvait, sans grands efforts, lutter de verve et 
de belle humeur avec d'Argens, Algarrotti et les autres. 
Même après les excès et les répressions de YAkakia, 
l'auteur de la Henriade dira du Platon de Saint-Malo 
au nez écrasé et aux visions cornues : « Il est né avec 
beaucoup d'esprit et avec des talents; mais l'excès 
seul de son amour- propre en a fait à la fin un homme 
très -ridicule et très-méchant l . » Ne prenons de cela 
que ce certificat non suspect d'homme d'esprit, déli- 
vré à Maupertuis par son terrible adversaire. 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 413. Lettre 
de Voltaire à madame du Deffand; Colmar, le 3 mars 1754. 



,W) VOLTAIRE DOGMATISANT. 

A en croire Formey, l'esprit de Voltaire n'eût même 
été rien auprès du sien. Nous dirons comme Trissotin 
à Clitandre : le paradoxe est fort. « Je l'ai regardé, 
comme l'homme le plus spirituel que j'aie connu. 
Voltaire péroroit, dissertoit et vouloit être écouté; on 
aimoit d'abord à l'entendre , mais on s'en lassoit; ati 
lieu que tout, ce que disoit M. de Maupertuis partoit 
comme un éclair et en avoit le feu '. » Frédéric sem- 
blerait confirmer ce jugement, dans une lettre à sa 
sœur de Bayreuth : « Je le verrai quand tout sera fini 
(le procès de Voltaire avec Hirsch n'était pas encore 
jugé) ; mais à la longue, j'aime mieux vivre avec Mau- 
pertuis qu'avec lui. Son caractère est sûr, et il a plus 
le ton de la conversation que le poëte, qui, si vous y 
avez bien pris garde, dogmatise toujours 2 . » Mais le 
roi de Prusse, très-décidé à ne plus le revoir dans le 
cas d'un arrêt défavorable, s'efforçait d'amoindrir le 
charme et la séduction de cet esprit unique, dont il ne 
se sentait que trop épris. Ce k si vous y avez bien pris 
garde » est des plus plaisants; le défaut qu'il semble 
avoir tout récemment déniché dans Voltaire est de 
nature pourtant à frapper dès la première minute, 
comme tout ce qui choque et blesse l'amour-propre; 
et une découverte aussi tardive, faite en un moment de 
méchante humeur, est plus que suspecte. Bien des 
années après, quand les ressentiments seront apaisés, 
le philosophe de Sans-Souci, sans qu'on le lui demande, 
dira au prince de Ligne que Voltaire avait un ton 

1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. I, p. 181. 

2. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XXVII, 
p. 200, 201 . 



COMPARAISON RIDICULE. 307 

exquis *. En effet, l'auteur de Zaïre ne pérorait ni né 
dissertait, c'était un causeur, le causeur par excel- 
lence, éblouissant la galerie, ce qui était son droit; 
mais trop homme du monde pour ne pas laisser à 
l'esprit de chacun sa part de soleil. Ce reproche pourra, 
dans une certaine mesure lui être adressé à Ferney; 
alors l'éloignement de la bonne société et la compli- 
cité de pèlerins enthousiastes, la renommée, l'âge 
aussi, l'auront habitué à se considérer comme une 
sorte d'idole, de fétiche qu'on ne saurait trop aduler, 
ne fût-ce qu'en expiation des outrages et des avanies 
dont il était incessamment abreuvé. Mais opposer 
l'esprit de Maupertuis à l'esprit de Voltaire, dans la 
conversation comme ailleurs, c'est se moquer du lec- 
teur, c'est porter un défi à son bon sens, à son juge- 
ment, à ce qu'il sait de l'un et de l'autre. Thiébatilt, 
sans passion s'il a ses préférences, dit au contraire : 
« M. de Maupertuis, je le répète, avait de l'esprit, et il 
en avait beaucoup, quoiqu'il en eût bien moins que 
Voltaire... » Et il ajoute : « Si Maupertuis avait eu un 
orgueil moins fier, moins exclusif, moins indomptable, 
il aurait eu de justes ménagements pour l'homme su- 
périeur qui venait s'accoler à lui : ils auraient été 
heureux, s'ils avaient su être amis; mais l'un était 
trop despote, et l'autre trop peu endurant. Maupertuis 
voulut dominer : Voltaire l'écrasa 2 . » 

Celte phrase nous amène naturellement à cet instant 



1. Prince de Ligne, Lettres et Pensées (Paris), 1800, \>. 7. Lettre 
au roi de Pologne, pendant l'année 1785. 

'<>. Uieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, I8G0), t. II, p. 372, 373. 



30S CORDIALITÉ DES PREMIERS JOURS. 

de sourd antagonisme succédant aux rapports les plus 
amicaux. Lorsque Yoltaire vint se fixer à Berlin, celui 
qui salua son arrivée avec le contentement le plus sin- 
cère, fut assurément Maupertuis. Sa vanité avait souf- 
fert de voir son nom rayé du discours de réception du 
poëte à l'Académie; mais, à l'entendre du moins, ce 
petit dégoût n'avait pas laissé de traces, et il écrivait 
en 1750, à un de ses amis : «Vous me connaissez bien 
mal, si vous pensez que j'ai encore sur le cœur l'in- 
justice que m'a faite Y... en rayant mon nom dans son 
discours de réception. Nous vivons assez bien ensem- 
ble; c'est un homme qui fait des choses charmantes, 
avec autant de facilité qu'un autre en ferait de com- 
munes 1 .» Mais cette bonne intelligence ne devait pas 
subsister longtemps, et Buffon n'avait touché que trop 
juste, en disant que ces deux hommes n'étaient pas 
faits pour demeurer ensemble dans la même chambre. 
Cependant on se rendait encore justice. Yoltaire, en 
vantant les délices de Potsdam, mande à d'Argental, à 
la date du 27 avril 1751 : « On y fait tous les jours des 
revues et des vers. Les Algarotti et les Maupertuis y 
sont. On travaille, on soupe ensuite gaiement avec un 
roi qui est un grand homme de bonne compagnie... » 
Soit qu'une rupture avec le président de l'Académie, 
un personnage qui semble indispensable, lui paraisse 
une grosse affaire, soit ressouvenir de leur ancienne 
amitié, le poète se résigne à endurer les grands airs, la 



1. La Beaumelle, Vie de Maupertuis (Ledoyen, 1856), p. 134. Fai- 
sons remarquer que ce fragment de lettre, dont on ne nous dit pas le 
destinataire, est une citation de La Beaumelle, et par conséquent de 
source plus qu'incertaine. 



CANDIDATURE DE L'ABBÉ RAYNAL. 309 

rudesse pour ne pas dire l'arrogance de celui-ci, non 
sans amertume, toutefois, et sans aigreur. 

Je supporte Maupertuis, n'ayant pu l'adoucir. Dans quel pays 
ne trouve-t-on pas des hommes insociables avec qui il faut 
vivre ? Il n'a jamais pu me pardonner que le roi lui ait ordonné 
de mettre l'abbé Raynal de son Académie. Qu'il y a de diffé- 
rence entre être philosophe et parler de philosophie! Quand il 
eut bien mis le trouble dans l'Académie des sciences de Paris, 
et qu'il s'y fut fait détester, il se mit en tète d'aller gouverner 
celle de Berlin. Le cardinal de Fleuri lui cita, quand il prit 
congé, un vers de Virgile qui revient à peu près à celui-ci : 

Ah ! réprimez dans vous celte ardeur de régner. 

On aurait pu en dire autant à son Éminence ; mais le cardinal 
de Fleuri régnait doucement et poliment. Je vous jure que 
Maupertuis n'en use pas ainsi dans son tripot, où, Dieu merci, 
je ne vais jamais *... 



Voltaire attribue l'hostilité sourde du président à la 
violence qui lui avait été faite au sujet de Raynal. Nous 
l'avons vu essayer d'obtenir pour l'abbé la succession 
de d'Arnaud, qui échut à Morand, en dépit de ses offi- 
cieuses insinuations. Une place d'académicien était une 
fiche de consolation qu'il était honnête de faire avoir 
à un lettré en grand crédit auprès des philosophes; et 
c'est à quoi il travailla. Mais disons qu'avant de forcer 
la main à Maupertuis, il avait cherché à le gagner par 
des procédés 2 . «Il merefusaavechauteur, ettraital'abbé 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 638, 639. 
Lettre de Voltaire à madame Denis ; à Potsdam , le 24 août 17 51. 

2. Voltaire, Lettres inédiles (Didier, 1857), t. 1, p. 199. Lettre 
de Voltaire à Maupertuis ; Potsdam, 24 octobre ( 1750) . « ... Mon 
cher président, je m'intéresse bien davantage au Languedocien Raynal 
qu'au Provençal Jean d'Argens..., etc., etc. » 



8 10 HAUTEUR DE MAUPERTUIS. 

Raynal avec mépris. Je lui fis ordonner par le roi d'en- 
voyer des patentes à M. l'abbé Raynal; on peut croire 
qu'il ne me l'a pas pardonné '. » Ce petit écli^c ne dut 
pas rendre plus cordiaux les rapports communs; mais 
on se tolérait encore des deux côtés, et Yoltaire, 
pour sa part, se contentait de gémir sur la rudesse du 
président, que lui faisait oublier ou endurer l'amabilité 
des autres. « Notre vie. est bien douce, écrit-il à ma- 
dame d'Argental; elle le serait encore davantage si 
Maupertuis avait voulu. L'envie de plaire n'entre pas 
dans ses mesures géométriques, et les agréments de la 
société ne sont pas des problèmes qu'il aime à résou- 
dre. Heureusement le roi n'est pas géomètre, et M. Al- 
garotti ne l'est qu'autant qu'il faut pour joindre la 
solidité aux grâces 2 . » 

Si nous croyons faiblement que ce petit conflit 
auquel avait donné lieu la candidature de l'abbé Raynal, 
fut Tunique et vraie cause de leur mutuelle rancune, 
nous prendrons encore moins au sérieux les raisons 
qu'en donne Angliviel. ce M. de Maupertuis, dit-il, 
crut qu'il lui convenoit de vivre à une certaine distance 
d'un homme qui en savoit plus qu'un enfant d'Ephraïm, 
et duquel le ministre de France à Berlin écrivoit : si 
Voltaire perd son procès, il sera pendu, s'il le gagne, 
il sera chassé. M. de Maupertuis l'évita : si c'est un 



1. Le Siècle politique rie Louis XIV, avec les pièces qui forment 
l'histoire des querelles avec MM. de Maupertuis et de La Beaumelle 
(à Siéclopolis, 1753), p. 214. Mémoire de M. F. de Voltaire, apostille 
par M. de La Beaumelle. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 47, 48. 
l ^ltrede Voltaire à madame d'Argental; Potsdam, le 14 mars 1752. 



CALOMNIE DE LA BEAUMELLE. 311 

crime, tout Berlin en est coupable 1 . » La Beaumelle, 
qui n'est jamais à court de raisons, ajoute qu'une basse 
jalousie et la secrète envie de le déposséder de sa 
charge pt de ses honneurs présidentiels sont les pre- 
miers mobiles de la guerre acharnée que le poëte 
allait faire à l'auteur de la Vénus physique. » M. de 
Maupprtuis, épuisé par de continuels crachements de 
sang, avait quitté Potsdam et s'était renfermé dans sa 
maison de Berlin, en attendant que le printemps et 
un rayon de convalescence lui permissent le voyage 
de Saint-Malo. S'il mourait, il fallait lui succéder; s'il 
partait, il fallait lui succéder encore, en l'empêchant 
de revenir : et pour cela il suffisait de le couvrir de 
ridicule et d'opprobre, afin de dégoûter le roi de Prusse 
de lui ou lui de la Prusse 2 . » Rien n'est moins fondé 
que cette allégation malveillante. L'auteur de la Hen- 
riade n'avait aucunes vues sur laplacedeMaupertuis, 
et sa succession ne l'avait jamais tenté. D'Alembert 
écrivait à madame du Deffand, en décembre 1752 : 
« A propos de Maupertuis, nous ne l'aurons point cet 
hiver; il est actuellement malade et accablé de bro- 
chures que l'on fait contre lui en Allemagne et en 
Hollande, au sujet d'un certain Kœnig, avec qui il 
vient d'avoir, assez mal à propos, une affaire désa- 
gréable pour tous les deux... Le roi de Prusse est fort 
occupé de lui chercher un successeur dans la place de 
président... Il y a plus de trois mois que le roi de 
Prusse m'a fait écrire par le marquis d'Argens pour 

1. Le Siècle politique de Louis XLX [h Siéclopolis, 1753), p. 214. 
Mémoire de M. de Voltaire, apostille par M. de La Beaumelle. 

2. La Beaumelle, Vie de Maupertuis (Le Doyen, 185G), p. 1 00. 



312 TÈTE-A-TÊTE. 

m'offrir cette place... Voltaire vient encore pour cela 
d'écrire à madame Denis 1 . » Si Voltaire écrivait à sa 
nièce pour presser d'Alembert de se rendre aux vœux 
du Salomon du Nord, c'est qu'il ne songeait pas à 
succéder à Maupertuis ; et c'est ailleurs encore qu'il 
faut chercher la cause originelle d'une inimitié dont 
les éclats devaient retentir d'un pôle à l'autre. Thiébault 
aussi a sa version et raconte avec détail un petit inci- 
dent que nous citerons d'après lui, bien que nous 
soyons fort éloigné d'en garantir l'authenticité. 

Ce qui amena, au moins en apparence, la première scission 
entre eux deux, fut un propos déplacé de la part du président, 
et que Voltaire repoussa durement. Tous deux revenaient de 
Sans-Souci à Potsdam, vers une heure et demie après minuit, 
dans un des carrosses du roi, lorsque Maupertuis dit d'un air 
de jubilation : « Il faut avouer qu'aujourd'hui la soirée a été 
charmante. — Je n'en ai jamais vu de si sotte, » répliqua Vol- 
taire. Pour bien entendre le propos et la réplique, il faut se 
rappeler que M. de Voltaire avait habituellement un esprit si 
heureux et si brillant, qu'il écrasait tous les autres convives; 
il n'y avait que Frédéric qui pût lutter avec quelque succès : 
mais cet homme extraordinaire avait de temps en temps des 
jours où, soit par indisposition, soit pour quelque autre cause, 
il n'était que taciturne, froid et presque nul 2 . Maupertuis, au 
contraire, qui, en général, avait beaucoup moins d'esprit que 
Voltaire, en avait tous les jours également, et même assez pour 

i. D'Alembert, OEuvres complètes (BeYm), t. V, p. 27, 28. Lettre 
de d'Alembert à madame du Deffand; Paris, 4 décembre 1752. 

2. Voilà ce que nous ne pouvons admettre. Ce que l'on a toujours 
admiré chez Voltaire c'est, malgré ses souffrances très-réelles, cet 
esprit toujours alerte, toujours dispos, toujours apte au travail comme 
aux joules de la couversation. 11 a pu dire de lui-même, sans se 
surfaire, dans son discours sur la Nature de l'homme (VI e discours) : 

Dans un corps languissant , de cent maux attaqué , 
Gardant un esprit libre à l'étude appliqué... 



LES VRAIES CAUSES DE LEUR RUPTURE. 3l3 

plaire lorsque Voltaire ne se montrait pas. Or, au souper d'où 
ils sortaient, Voltaire avait été dans ses humeurs nébuleuses, 
et Maupertuis avait brillé ; ce qui montre que son propos 
n'était qu'une jactance puérile que Voltaire avait pu prendre 
pour un sarcasme et une injure. Ce qu'il y a de certain, c'est 
que depuis cette soirée, ils ne se sont ménagés ni rapprochés ' . 

Cette rupture n'eut pas une cause, elle en eut mille. 
Chaque jour, chaque minute en enfantait une, futile, 
ténue comme un fil, mais qui venait grossir le faisceau 
des griefs. Les circonstances, les événements purent 
y aider et la précipiter ; mais la cause première et 
trop suffisante était dans le caractère altier, l'orgueil 
intraitable de tous les deux. Maupertuis s'était montré 
sans pitié pour Cassini ; il connaîtra à son tour les 
humiliations de la défaite. L'histoire de ces débats a 
quelque chose de profondément attristant. Si la co- 
médie s'y mêle, une comédie d'un genre unique, à 
laquelle les mémoires seuls de Beaumarchais peuvent 
être assimilés, tout cela se clôt moins gaiement à coup 
sûr et par un dénouement où le vainqueur lui-même 
est atteint. Mais, quelque répugnance que nous en 
ayons, il nous faut poursuivre et entrer dans le détail 
des péripéties du plus fameux comme du plus san- 
glant des combats que l'auteur de la Henriade eut à 
livrer, durant sa très-longue et très-orageuse exis- 
tence. 

Le mathématicien allemand Samuel Kœnig 2 nous 
est connu. Maupertuis l'avait donné à madame du 

1. Uieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 1860), t. II, p. 340. 

2. On veut qu'il soit né à Berne. Il naquit en réalité à Boedingen, 
dans le comté d'Insenbourg. 

iv. 18 



314 KOENIG. 

Châtelet, qui, deux années durant, fut son disciple le 
plus zélé, le plus assidu et le plus docile. Kœnig avait 
une sorte d'éloquence brutale, convaincue en tous cas, 
par laquelle la divine Emilie se laissa pleinement sub- 
juguer. Il osa professer la doctrine leibnitzienne dans 
un sanctuaire où Newton était l'unique saint que l'on 
révérât, et réussit à faire partager sa foi à son élève. 
Voltaire, très-tolérant, jugea avec raison que certaines 
divergences dans la façon de penser et de sentir ne 
devaient en rien influer sur une affection comme celle 
qui l'unissait à sa docte amie, et cette sorte de schisme 
ne jeta aucun trouble dans l'intérieur scientifique. 
En revanche, et malgré une entente parfaite dans le 
domaine philosophique, un désaccord grave survint 
entre le professeur et la marquise ; une rupture s'en 
suivit, et, si madame du Châtelet garda toujours sur 
cet éclat un silence plein de convenance, il n'en fut 
pas de même de Kœnig, qui s'oublia en propos peu 
décents à l'égard d'une femme dont les procédés, jus- 
que-là, avaient été des plus bienveillants et des plus 
honnêtes. Une particularité qu'il faut rappeler et que 
l'avenir allait rendre piquante, c'est la partialité de 
Maupertuis en faveur de son protégé, partialité qui 
avait occasionné entre la châtelaine de Cirey et lui un 
refroidissement passager que les efforts de Voltaire 
ne dissipèrent pas sans quelque peine. 

Kœnig fut ensuite appelé à Franecker, où il pro- 
fessa jusqu'au moment où il obtint la place de biblio- 
thécaire du Statoudher. Maupertuis qui, sans être avec 
lui en communauté de système, rendait justice à ses 
connaissances, ne l'avait pas perdu de vue, et lui avait 



UN PAYSAN DU DANUBE. 315 

ouvert avec joie les portes de son Académie. Sensible à 
ce procédé, Kœnig, auquel sa nouvelle situation lais- 
sait plus de loisirs et que sa santé d'ailleurs avait amené 
à Piremont, part pour la Prusse, dans le seul but 
d'embrasser son ami. Entre Potsdam et Berlin, il ap- 
prend qu'il ne le trouvera pas dans la capitale, et il 
allait rebrousser chemin, quand des renseignements 
tout contraires le décidèrent à continuer sa route jus- 
qu'à cette dernière ville, où il arrivait le 20 septembre 
1750. Il fut reçu à merveille. Ce qui devait tout gâter, 
c'est que, pour être son obligé, Kœnig ne se suppo- 
sait pas rinférieur de l'illustre géomètre, et que, sans 
affectation, par naturel (c'était chez lui le résultat 
d'une éducation toute républicaine), il traitait le pré- 
sident sur le pied de la plus complète égalité, à mille 
lieUes même de se douter du méchant effet de pareilles 
prétentions. Formey mentionne un petit incident qui 
eut lieu chez Maupertuis et qui, en les peignant l'un 
et l'autre, prépare mieux qu'un récit plus long à l'éclat 
auquel nous ne tarderons pas à assister. 

... Un jour qu'il s'y trouvoit avec le comte Algarotti, quel- 
que controverse fut mise sur le tapis. M. de M. vA K. étant 
d'avis opposé, K. dit : Mais, mon pauvre ami, pensez donc, etc. 
A ces mots, la fureur s'empara de M. de M. Il se leva) et pirouet- 
tant dans la chambre, il dit à plusieurs reprises : Mon pauvre 
ami, mon pauvre ami? vous êtes donc bien riche, vous êtes donc 
bien riche?... C'est ce cjue je tiens du C. A. unique témoin. Et 
voilà les étincelles qui produisirent un si grand embrasement 1 . 

Les pires conséquences de tout cela n'eussent dû 
être, ce semble, qu'un certain refroidissement, l'in- 

1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Beuchot, 1789), t. I.p. 170, 177. 



3IG LA MOINDRE QUANTITÉ D'ACTION. 

terruption, si l'on veut, des rapports affectueux qui 
avaient existé jusque-là entre les deux savants. Les 
occupations, les devoirs de Kœnig l'éloignaient d'ail- 
leurs de Berlin, et les points de contact manquant, 
rien ne laissait présager le terrible orage qu'allait 
occasionner ce léger nuage. Maupertuis avait lu, le 
15 avril 1744, en séance publique de l'Académie des 
sciences de Paris, une nouvelle théorie sur la moindre 
quantité d'action que la nature observe toujours dans 
tout état d'équilibre, aussi bien que dans la distribu- 
tion des mouvements. C'était à ses yeux toute une 
conquête; et, quelque pénible que cette déclaration 
doive paraître à une modestie comme la sienne, il ne 
résiste pas à dire toute sa pensée sur l'importance 
d'un pareil fait. « Après tant de grands hommes qui 
ont travaillé sur cette matière, je n'ose presque dire 
que j'ai découvert le principe universel sur lequel tou- 
tes ces lois sont fondées ; qui s'étend également aux 
corps durs et aux corps élastiques; d'où dépendent 
les mouvemens de toutes les substances corporelles. 
C'est le principe que j'appelle : de la moindre quan- 
tité d'action Non-seulement ce principe répond à 

l'idée que nous avons de l'Être suprême, en tant qu'il 
doit toujours agir de la manière la plus sage, 
mais encore en tant qu'il doit toujours tenir tout 
sous sa dépendance 1 . » Ce mémoire, tout récem- 
ment imprimé dans le second volume de X Histoire 
de l Académie de Berlin, parvenait, en juillet 1749, 



1. Maupertuis, OEuvres (Lyon, 17G8), t. I, p. 42, 43. Essai de 
Cosmologie. 



MÉMOIRE DE KOENIG, 317 

à Kœnig qui, fort reconnaissant des récentes bontés 
de Maupertuis , ne demandait qu'à admirer et à 
battre des mains. Mais cette théorie lui parut inac- 
ceptable, et il ne put s'empêcher de grouper tous les 
arguments qui s'élevaient contre elle dans un mémoire 
en langue latine écrit avec des ménagements infinis, 
où les ouvrages de Maupertuis n'étaient pas désignés, 
où il se gardait surtout de mêler ce nom redoutable. 
Ce n'était qu'une œuvre purement scientifique, ne s'at- 
taquant qu'à une idée, et que son auteur croyait pou- 
voir sans scrupule insérer dans les Actes des savants, 
de Leipzig, auxquels il l'envoya. Cependant, après y 
avoir réfléchi davantage, et sur la connaissance qu'il 
avait de l'extrême sensibilité de l'illustre président, il 
retira son mémoire et renonça dès lors à le publier. 
Une année s'était écoulée, quand sa santé et son désir 
d'embrasser Maupertuis, auquel il était redevable de 
sa nomination de membre de l'Académie royale, le 
déterminèrent, comme on vient de le dire, à pousser 
jusqu'à Berlin, où, pour leur tranquillité à tous deux, 
il eût été à souhaiter qu'il n'eût pas mis le pied. 

Dans la lettre même que Kœnig écrivit au prési- 
dent pour le remercier d'une distinction dont il lui 
était pleinement redevable, il avait touché quel- 
ques mots de son travail. Lorsqu'ils se revirent, Mau- 
pertuis lui demanda négligemment pourquoi il ne 
l'avait pas publié-, Kœnig lui exposa avec candeur ses 
raisons : avant de le mettre au jour, il avait voulu en 
conférer avec lui, et la crainte de voir son procédé 
mal jugé par un ami auquel il était si fortement atta- 
ché, l'avait décidé à le garder dans ses cartons. Ce- 

18. 



'M8 PROCÉDÉS MÉCONNUS. 

pendant, il essaya d'entrer en discussion; mais l'au- 
teur de Y Essai de Cosmologie ne l'écouta qu'avec une 
répugnance si manifeste que Kœnig lui proposa de 
supprimer à tout jamais cet écrit, pour peu qu'il le 
Souhaitât. Maupertuis s'y -refusa, et ils se séparèrent 
de la sorte. De retour chez lui, le bibliothécaire de la 
Haye lui envoya son mémoire avec un billet où il le 
suppliait de le lire attentivement, renouvelant sa pro- 
position de l'anéantir, si celui-ci pouvait avoir quel- 
ques motifs de répugner à sa publication. Dès le len- 
demain, Maupertuis lui retournait ses cahiers : il 
n'avait pas eu le loisir d'en prendre connaissance, 
mais il ne trouvait pas mauvais qu'il lit imprimer son 
mémoire, et l'y erigageait même « l'assurant que cette 
démarche et l'opposition de leurs sentiments ne chan- 
geaient rien à l'attachement qu'il avoit pour lui l l » 
Kœnig, entièrement dégagé, envoya de nouveau à 
Leipzig son mdnuscrit, qui parut dans les Nova Acta 
Eruditoturà du mois de mars d751. C'est à Kœnig 
c(tie nous empruntons ces détails; mais ils ne sont pas 
niés par Maupertuis, et Formey, pour sa part, ne les 
rapporte guère différemment. Le bibliothécaire du 
Stathouder était retourné a son poste, et c'est là que 
lin parvenait, le 28 mai, une épître de Maupertuis fort 
polie, où il le priait de lui donner les indications les 
plus précises sur la date et la provenance d'un frag- 
ment de lettre de Leibnitz au professeur Hermann de 
Baie, reproduit dans sa dissertation. Kœnig répondait, 

1. Appel du jugement de l'Académie royale de Berlin, sur un frag- 
ment de lettre de Leibnitz (à Leyde, Luzac, 17 33), première édition, 

p. i2. 



CONCLUSIONS DU MÉMOIRE. 319 

un mois après, qu'il n'en possédait point l'originai, 
et qu'il avait emprunté sa citation à Une copie qu'il 
tenait, avec plusieurs autres lettres du philosophe, de 
Henzy de Berne. De la part du président, ce n'était 
pas, comme on en va juger, pure curiosité spéculative ; 
la publication de ce morceau lui avait paru une ma- 
chination ourdie contre sa gloire, un complot téné- 
breux combiné dans le seul but de lui ravir la propriété 
d'une découverte qu'il élevait si haut. Car, ou lui, 
Maupertuis, était un plagiaire, ou ce fragment était 
l'œuvre d'un faussaire. 

Voici ce que disait Kœnig : 

Je n'ajoute qu'un mot en finissant; c'est qu'il semble que 
M. de Leibnitz ait eu une théorie de l'action beaucoup plus 
étendue peut-être qu'on ne le supposeroit à l'heure qu'il est; 
car il y a une lettre de lui écrite à M. Hermann, où il parle 
ainsi : L'action n'est point ce que vous pensez, la considération 
du tems y entre, elle est comme le produit de la masse par le 
tems, ou du tems par la force vive. J'ai remarqué que, dans 
tes modifications des mouremms, elle devient ordinairement un 
MAXIMUM ou vn MINIMUM. On eu peut déduire plusieurs 
propositions de grande conséquence. Elle pourroit servir à dé- 
terminer les courbes que décrivent les corps attirés à un ou 
plusieurs centres , ... 

Il y avait peut-être là, en effet, remarque un bio- 
graphe de Maupertuis, de quoi attribuer à Leibnitz le 
principe de la moindre action, si toutefois la lettre eh 
question existait réellement 2 . Il y allait donc de son 

1. Appel au public du jugement de l'Académie royale de Berlin 
(Leyde, 1753), p. 21,22). — Acta Eruditorum (Leipzig, 1751), 
p. 176. 

2. Damiron, Mémoires pour servir à l'histoire de la philosophie du 
XVIII e siècle, t. 111, p. 72. — Nous avons cherché et l'ait chercher 



320 TENTATIVE DE FORMEY. 

honneur de prouver de la façon la plus péremptoire et la 
plus triomphante qu'il était victime d'un manège aussi 
grossier que criminel ; et il ne devait reculer devant 
rien pour perdre un téméraire qui avait osé s'attaquer 
à lui. Ses amis, entrevoyant les tracas inévitables de 
pareilles recherches, lui conseillaient de ne pas donner 
à ses adversaires (et il n'en avait que trop à Berlin 
comme à Paris) cet avantage. Formey, entre autres, fit 
tout ce qu'il put pour fléchir cette humeur indomptable. 

Me trouvant un soir seul avec lui, et croyant qu'après toute 
la confiance et l'amitié qu'il m'avoit jusqu'alors témoignées, je 
pouvois lui parler avec une liberté respectueuse sur les suites 
que je prévoyois, je le suppliai de regarder comme non-exis- 
tant une pièce ensevelie dans un journal latin, et de bien pen- 
ser qu'ayant autant d'envieux et d'ennemis qu'il en avoit on 
en prendroit occasion de là de le harceler et de lui causer du 
chagrin. Ses yeux s'enflammèrent : Quoi, dit-il, vous voulez donc 
qu'on me prenne pour un olibrius, etc. Son ton fulminant m'ef- 
fraya, et je compris que j'en avois trop dit l ... 

Maupertuis se sentait tout puissant; la majeure par- 
tie de l'Académie était composée de ses créatures, elle 
était à ses ordres, et il ne doutait pas d'avoir bon marché 
d'un adversaire sans entours et sans appuis, du moins 

partout celte précieuse lettre qui se retrouvera peut-être, mais qui 
n'est pas encore retrouvée, à l'heure qu'il est. Nous devons à la par- 
faite obligeance de M. Du Bois Raymond de connaître à cet égard le 
sentiment de l'illustre éditeur des œuvres de Leibnitz, M. Gerhardt, 
qui nous répondait par son entremise, d'Eisleben , le i décembre 
1869 : « ... Je suis parfaitement convaincu que le fragment, style et 
contenu est bien de Leibnitz en personne, ce contenu reparaissant 
très-souvent dans ses mémoires et ses lettres, surtout pour ce qui a 
rapport au principe de la continuité, et pour ce que mentionne Leib- 
nitz dans le fragment touchant les principes de la dynamique... » 
1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. I, p. 179. 



L'ACADÉMIE ÉRIGÉE EN TRIBUNAL. 321 

à Berlin. Quel parti allais il prendre et quel genre d'ac- 
tion allait-il exercer contre Kœnig? Il résolut de lui 
intenter une sorte de procès, non devant les tribunaux 
ordinaires mais devant l'Académie royale de Berlin, 
dont il était le président. L'influence considérable 
qu'il ne pouvait pas ne point avoir sur tous ses mem- 
bres eût dû suffire pour lui faire entrevoir le peu de 
convenance et même l'odieux d'un tel excès d'autorité. 
Mais la passion n'est pas en peine d'arguments pour 
justifier ses emportements et ses écarts. L'Académie, 
qui par goût n'eût sans doute pas recherché une 
pareille mission, n'eut point la fermeté de se dé- 
clarer incompétente, et se laissa transformer docile- 
ment en un tribunal d'honneur, s'estimant apte à 
décider d'une question qui n'était pas aussi complè- 
tement de son ressort qu'on pourrait le croire. Sans 
parler des deux curateurs et des deux honoraires, 
gens de marque « qu'on n'agrège aux sociétés litté- 
raires que pour en relever l'éclat », le jury était un 
composé de chimistes, de botanistes, d'anatomistes, 
d'astronomes et de lettrés, d'un mérite incontestable, 
chacun, dans les branches de connaissancesauxquelles 
il s'était voué, mais tous assez étrangers à ces matières. 
« Pour dire la chose sans détour et comme elle est, 
s'écrie l'inculpé, tous les juges auxquels on pourroit 
accorder les lumières requises, pour prononcer par 
eux-mêmes et avec connoissance de cause dans cette 
affaire se réduisent à MM. de Maupertuis et Euler 1 ... » 

t. Appel au public du jugement de l'Académie royale de Berlin 
(Leyde, 1753), p. 79, 80. Examen des droits de l'Académie et de la 
conduite de ses membres. 



322 ENQUÊTE. 

Pour partir de l'ennemi, l'observation n'en est pas 
moins fondée, car la question ne devait pas se res- 
treindre à une simple recherche de fraude; et le débat 
ne tarderait pas à prendre les proportions d'une dispute 
philosophique que tout le monde serait loin d'entendre 
également. Maupertuis et son groupe crurent, toute- 
fois, que leur tâche se bornait à convaincre de faux le 
professeur de la Haye, et ce fut à qtioi l'on s'attacha 
avec une persistance, un zèle , qui allaient dépasser 
les limites d'une enquête scientifique et se transformer 
en persécution. 

Sur la réponse de Kœnig, qui convenait ingénu- 
ment qu'il n'avait eu à sa disposition qu'une copie du 
fragment de Leibnitz, Maupertuis écrivit au marquis 
de Paulmy, notre ambassadeur en Suisse, pour le 
prier de faire rechercher à BerUe, parmi les papiers 
de Henzi, cette lettre qu'il avait toutes raisons de sup- 
poser fabriquée. Cet Henzi avait été condamné et 
exécuté pour crime de sédition dans sa patrie ! , et il 
pouvait se faire que l'on trouvât, parmiles pièces saisies 
lors de son procès, cette lettre, l'objet des mortels 
sOUcis du président. Mais ce n'était là qu'une possi- 
bilité, une probabilité, si Ton veut; et il était excessif, 
on en conviendra bien, de prétendre que cette lettre 
eût été gratuitement supposée, par la seule raison 
qu'elle ne se rencontrait pas au nombre des papiers de 
Henzi. Il est vrai que les recherches n'en demeurèrent 
pas là, et que, sur les instances personnelles de Frédéric, 

1. C'est cet Henzi. très-remarquable ligure, poète et révolution- 
naire suisse, décapité ù Berne J le l(i juillet 17-SU, que Lfcssing avait 
choisi pour le héros d'une tragédie laissée inachevée. 



RESULTAT NÉGATIF. 323 

elles furent reprises partout où Ton eut quelque espoir 
de déterrer la correspondance de Leibnitz. A Baie, parti- 
culièrement, Jean BernGiiilli se chargea de l'en- 
quête. Kœnig était aussi intéressé que Maupertuis au 
succès, et il lit de son côté toutes les démarches appa- 
rentes pour arriver à un résultat. Mais, des deux parts, 
la peine que l'on se donna fut en pure perte, et la 
lettre de Leibnitz à Ilermann ne se retrouva point, 
dénoûment annoncé à l'avance par Maupertuis et les 
siens '. 

Deux sommations, la première datée du 8 octobre, 
la seconde du 11 décembre 1751, écrites l'une et 
l'autre parForrney, au nom de l'Académie, avaient déjà 
suffisamment indiqué les proportions d'un débat qu'il 
eût mieux valu laisser vider aux deux adversaires. 
Kœnig paraît d'abord assez effrayé de l'orage qui 
gronde sur sa tête; il se confond en protestations 
d'amitié, et semble désespéré d'avoir été si mal com- 
pris 2 . Mais ces soumissions eurent un effet tout con- 
traire ta celui qu'il en attendait. En réponse à la lettre 
quelque peu entortillée qu'il adressait à Maupertuis, 
ce dernier, après lui avoir longuement démontré 
comme quoi ces poursuites étaient d'intérêt public, 
concluait superbement par ces quelques lignes, qui 
étaient presque une sentence : « Ceci, monsieur, n'est 
donc point mon affaire, je n'y suis impliqué que 



1. Mauperluis, Ol'wrc-s (Lyon, 17 68), t. II, p. 27 7, 278. Let- 
tre XI, sur ce qui s'est pa.-sé à l'occasion du principe de la moindre 
quantité d'action. 

2. Appel du jugement ou public (Leyde, 1753), p. 132-137. Lettre 
de Kœnig à Maupertuis, en date du 10 décembre 1751 . 



324 INTERVENTION D'EULER. 

comme membre de l'Académie ; c'est l'affaire de la 
compagnie, qui assurément est en droit d'exiger de 
vous de produire l'original d'une lettre qui intéresse 
ses membres, ou de juger à cet égard de votre im- 
puissance ; et elle veut bien attendre encore un mois 
cette production 1 . » Maupertuis ne voyait sa réhabili- 
tation scientifique que dans une condamnation, et il 
savait que rien n'était plus aisé que de l'obtenir. Il 
avait d'ailleurs trouvé un ami zélé et un champion des 
plus dévoués dans le célèbre Euler, qui se mit au 
service de ses ressentiments avec plus de passion que 
de prudence, et ne contribua pas peu à entraîner l'Aca- 
démie 2 . 

L'auteur de Y Essai de Cosmologie, tout en soufflant 
le feu, ne demandait pas mieux que de se donner des 
airs de générosité et de mansuétude. Le matin même de 
l'arrêt, il adressait au curateur deKeith une lettre où il 
déclarait qu'il ne désirait de Kœnig aucune réparation 
et où il priait l'Académie de s'en tenir uniquement à 
la vérification du fait 3 . Le jeudi 13 avril 1752, la 
compagnie se réunissait au nombre de vingt-deux 
membres 4 . Après lecture du rapport latin d'Euler, le 
curateur recueillit les voix qui furent unanimes contre 



1. Appel du jugement au public (Leyde, 1763) p. 140, 141. Lettre 
de Maupertuis à Kœnig; Berlin, 23 décembre 175t. 

2. Journal des Savants (mars 18G8), p. 1 4 G, 147. Euler et ses 
travaux, par J. Bertrand. 

3. Jugement de l'Académie royale des sciences et belles-lettres, 
p. 24. Lettre de Maupertuis adressée au curateur de Keilh. 

4. Ibid., p. 23. Dans le protocole de l'assemblée, l'on trouve 
vingt-quatre académiciens; mais les deux derniers étaient des élran- 



ARRÊT DE L'ACADÉMIE. 325 

le bibliothécaire delà princesse d'Orange. L'Académie 
déclarait que le passage produit par Kœnigdans les Acta 
Eraditorum de Leipsig, comme faisant partie d'une 
lettre de Leibnitz, écrite en français à M. Hermann, 
portait des caractères évidents de fausseté, et que, par 
conséquent, les conclusions que M. Euler avait tirées 
de son rapport devaient être censées justes et valables 
dans toute la force des termes où elles étaient expri- 
mées. Seulement, en considération des instances de 
son président, elle n'avait pas voulu pousser les choses 
plus loin, (( et étendre sa délibération jusqu'au pro- 
cédé de Mr. Kœnig dans cette occasion, et à la ma- 
nière dont elle seroit autorisée à agir relativement à 
ce procédé*. » 

Tout se menait et se dénouait à ces époques bénies 
avec une lenteur qu'il faut sans doute attribuer à la 
difficulté des communications et des rapports, bien 
que l'habitude d'attendre son heure et de digérer ses 
projets dût aussi y entrer pour quelque chose. Soit 
incertitude, soit flegme germanique, Kœnig avait, 
durant l'enquête provoquée contre lui parMaupertuis, 
pris son temps pour répondre et se défendre; et ce n'est 
que le 6 mai qu'il écrit à Formey pour réclamer com- 

1 . Jugement de l'Académie royale des sciences et belles-lettres, p. '2 5 , 
2G. S'il (allait en croire la parlie adversaire, non-seulement cette 
unanimité élait chimérique, mais encore la séance ne fut qu'un long 
scandale. Malgré la pression qu'on exerçait et qui paralysait toute 
idée de résistance, il y eut des protestations, et le vole fut moins 
obtenu qu'escamoté : lout cela est des plus circonslancié. On serait 
assez empêché, à l'heure qu'il est, dans ces récits divergents, de dis- 
cerner la vérité de l'exagération et du mensonge. Extrait d'une lettre 
d'un académicien de Berlin à un membre de la Société royale de 
Londres, p. 5, 6, 7. 

IV. 19 



326 RESSENTIMENT PROFOND DE K0EN1G. 

munication de l'arrêt lancé contre lui. Il est vrai qu'il 
semble, même alors, n'en avoir eu connaissance que 
par la rumeur publique. Formey lui répond qu'il 
trouve sa demande de toute justice, et qu'il ne doute 
pas que ce ne soit aussi l'avis de l'Académie ; mais, 
comme elle était en fériés, sa requête ne pouvait lui 
être soumise que le 8 juin, jour de sa première assem- 
blée ordinaire 1 . Le jugement, du reste, fut rendu 
public quelques jours après, et Kœnig en apprit le 
contenu, comme tout le monde, par l'arrêt imprimé. 
Il ne pouvait, sans déshonneur, courber le front sous 
cette sentence flétrissante ; il écrivit au secrétaire perpé- 
tuel, dans les termes les plus modérés, les moins amers 
en apparence, pour lui annoncer le renvoi de sa patente 
de membre de l'Académie de Berlin 2 . Au fond, il était 
plein du ressentiment de l'outrage qu'il venait de 
subir: c'était, lui aussi, un esprit têtu, rempli d'orgueil, 
qu'il ne fallait pas blesser, et il n'avait pas besoin 
d'être poussé dans cette voie de représailles dans la- 
quelle il s'élança en homme qui n'avait plus rien à 
ménager. Les spéculations métaphysiques et scienti- 
fiques ne transforment pas tellement ceux qui y vouent 
leur vie, qu'ils ne restent hommes au moins par la 
vanité, par un besoin inextinguible de renommée et 
de célébrité. On a fait et on ferait encore de gros vo- 
lumes des disputes qui ont été l'humiliation et le 
scandale de la philosophie et des lettres. C'est toujours 



1. Jugement de l'Académie royale des sciences et belles-lettres, 
p. 1G0, 161. Lettre de Formey à Kœnig; du l(i mai 1752. 

2. Ibid., p. 161. Lettre de Kœnig à Formey; la Haye, le 18 juin 
1752. 



DROIT DOUTEUX DE MAUPERTUIS. 321 

la recherche de la vérité qui précipite dans l'arène; 
mais Ton s'échappe vite par la tangente, et ce qui 
semblait n'être qu'une question de doctrine et de pure 
abstraction se change tout aussitôt en une question 
d'amour-propre aveugle et sauvage. 

Ce serait sans doute ici le lieu de reproduire le frag- 
ment incriminé et de rechercher jusqu'à quel point 
Maupertuis était fondé à y reconnaître une inculpation 
sournoise et perfide de plagiat 1 . Mais fort probablement 
nous saurait-on un mince gré d'insister à l'excès sur le 
détail d'une lutte dont le souvenir n'est resté vivant 
que grâce aux facéties et aux sanglantes moqueries 
du docteur AJtakia. Cette lettre de Leibnitz était-elle 
ou n'était-elle pas l'œuvre d'un faussaire? Kœnig ré- 
pond qu'il fallait bien qu'il l'eût crue réelle, puisqu'il 
l'avait citée. On exigeait de lui de fournir la pièce auto- 
graphe ; mais il ne l'avait jamais eue, et il l'avait déclaré 
ingénumentàMaupertuis, aussitôt que celui-ci s'en était 
cnquis auprès de lui. Était-on beaucoup plus fondé 
à soupçonner sa bonne foi que celle des historiens, 
antiquaires, voyageurs, physiciens, qui, Je plus sou- 
vent, seraient fort embarrassés si l'on se refusait à les 
croire sur parole? De quoi Maupertuis l'accuse-t-il? 
D'avoir essayé de lui enlever, au profit de Leibnitz, le 
mérite et le bénéfice de sa théorie? Sa réponse et sa 
défense seront aisées; non-seulement lui, Kœnig, nie 
que le fragment contienne le principe en question, 



1. Kœnig n'avait cité qu'un fragment de la lettre de Leibnitz, dans 
les Nova acta Eritditorum de Leipzick (mars 1751), p. 17G. 11 la re- 
produisit in extenso dans V Appel au public du jugement de l'Académie 
royale de Berlin, appendice, p. 42-48. 



328 LES HOSTILITÉS COMMENCENT. 

mais encore il soutient qu'il dit le contraire. Et quelle 
apparence qu'il ait voulu, dans l'unique but de donner 
un vernis de plagiat à M. Maupertuis, sacrifier la gloire 
de Leibnilz, dont on le prétend idolâtre ! ! 

Ame vivante, s'écrie-t-il dans son Appel, ne croira que sa 
sublime théorie soit un vol fait à M. de Leibnitz. La gloire lui 
en est assurée, elle passera à la postérité, jamais Leibnitz n'y 
prétendra rien. Il est vrai que ce grand homme et quelques 
autres savans illustres 2 réclameront au premier jour les deux 
seules choses qui soient vraies dans cette théorie incomparable ; 
mais le célèbre académicien aura encore de quoi se consoler à 
titre d'homme à découvertes ; la plus grande partie, tout ce 
qui est faux, lui en demeurera. 

Kœuig, s'il a contre lui les puissances, n'est pas 
pour cela isolé et réduit à ses propres forces. Il a des 
amis, il a pour lui surtout les ennemis que s'est faits 
Maupertuis, et ceux-là, par leur nombre, peuvent con- 
trebalancer les soutiens officiels de l'adversaire. Les li- 
belles, les facéties pleuvent sous toutes les formes ; et 
l'heure est proche, si elle n'a pas sonné, de l'entrée 
dans la lice d'un terrible jouteur qui, en dépit du 
masque sous lequel il se cache, se révélait aussitôt par 
l'habileté de l'attaque et la sûreté des coups. A en 
croire Voltaire, toute cette querelle lui parvint con- 
fusément, comme ces bruits qui nous viennent d'une 
rive à l'autre, 11 écrivait à sa nièce, à la date du 
22 mai : « Je ne suis pas encore bien informé des dé- 
tails de ce commencement de guerre. Je ne sors point 



1. Malebranche, S'Gravesande, Engelhard et Wolf. 

2. Appel au public du jugement île l'Académie royale de Berlin 
(2 e édit., Leyde, 1853), p. 29, 30. 



GRIEFS DE VOLTAIRE. 329 

de Potsdam. Maupertuis est à Berlin, malade, pour 
avoir bu un peu trop d'eau-de-vie, que les gens de 
son pays ne haïssent pas 1 . Il me porte cependant tous 
les coups fourrés qu'il peut, et j'ai peur qu'il ne me 
fasse plus de tort qu'à Kcenig. Un faux rapport, un 
mot jeté à propos, qui circule, qui va à l'oreille du 
roi, et qui reste dans son cœur, est une arme contre 
laquelle il n'y a souvent point de bouclier 2 . » Ces in- 
sinuations sont vagues ; Voltaire se plaint des mauvais 
procédés, des souterrains de Maupertuis, sans autres 
explications. La poste n'était rien moins que fidèle 
en Prusse comme en France, et il y eût eu de l'ingé- 
nuité à s'étendre en toute franchise sur certaines ma- 
tières et à l'endroit de certains personnages. Aussi le 
poëte avait-il pris le sage mais peu commode parti de 
n'écrire que par des voies sûres, « qui sont rares. » 
Dans une autre lettre à madame Denis, il sera moins 
sibyllin, et parlera plus clairement. « Yoici mon état : 
Maupertuis a fait discrètement courir le bruit que je 
trouvais les ouvrages du roi fort mauvais ; il m'accuse 
de conspirer contre une puissance dangereuse, qui est 
Tamour-propre ; il débite secondement que le roi 
m'ayant envoyé de ses vers à corriger, j'avais répondu : 

1 . Maupertuis, on effet, n'était que trop enclin à abuser de l'eau- 
de-vie et des liqueurs fortes. Frédéric écrivait au président de son 
Académie, vers ce même temps : « Il ne vous manque que de la santé 
pour jouir de voire gloire; un peu de rogom de moins, un peu plusde 
diète et vous guérirai... » Et, dans la lettre suivante : « Plus de ro- 
gom, plus de caffé , et avec le tems et la sobriété vous vous réta- 
blirai... « Cabinet do M. Feuillet de Conciles, Lettres originales du 
Grand Frédéric à Maupertuis, t. I, n fS 62 et G3. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 07, 98. 
Lettre de Voltaire à madame Denis: Potsdam, le 22 mai 1752. 



330 LE LINGE SALE A BLANCHIR. 

(( Ne se lassera-t-il point de m'envoyer son linge sale à 
« blanchir? » Il tient cet étrange discours à l'oreille de 
dix ou douze personnes, en leur recommandant bien à 
toutes le secret. Enfin je crois m'apercevoir que le roi 
a été à la fin dans la confidence 1 ... » 

Si l'accusation est fondée, Maupertuis jouait là le 
plus méchant rôle. Mais encore, était-ce de sa part 
diffamation ou invention pure? Franchement, cette 
saillie est trop dans Fhumeur et dans l'esprit de Vol- 
taire pour qu'elle lui ait été prêtée. Quoiqu'il dise et se 
récrie, on ne le calomnie pas. On brode, on amplifie 
tout au plus ; quant au fond, il lui appartient bien, et 
ce sera le corrollaire de Yécorce d'orange. Il reviendra 
plus d'une fois sur cette prétendue perfidie de l'illus- 
tre président : « Maupertuis eut soin de répandre à la 
cour, qu'un jour le général Manstein étant dans la 
chambre de Voltaire, où celui-ci mettait en français 
les Mémoires sur la Russie, composés par cet officier, 
le roi lui envoya une pièce de vers de sa façon à exa- 
miner, et que Voltaire dit à Manstein : « Mon ami, à 
« une autre fois. Voilà le roi qui m'envoie son linge 
a sale à blanchir; je blanchirai le votre ensuite 2 . » De- 
puis longtemps, l'on se nuisait le plus qu'on pouvait, 
n'y épargnant pas sa peine, et saisissant la moindre 
occasion qui s'offrait. Voltaire prétend aussi que Mau- 

1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 131, 132. 
Lettre de Voltaire à madame Denis; a Potsdam, le 2i juillet 175.2. 

2. Ibid. , t. XLVI1I, p. 353, 354. Commentaire historique, 
t. LV111, p. 49. Lettre de Voltaire à Formey; au château de Tour- 
nay, 3 mars 17 59. — L'ahbé Denina, La Prusse littéraire sou* Fré- 
déric Il (Berlin, 1790), t. II, p. 454. — Col Uni, Mon séjour auprès 
de Voltaire (Paris, 1807), p. 44. 



AUTRES PROPOS. 331 

pertuis, lors de la mort de La Mettrie, lui avait fait dir? 
que la charge d'athée du roi était vacante, ce Cette ca- 
lomnie ne réussit pas; mais il ajouta ensuite que je 
trouvais les vers du roi mauvais, et cela réussit 1 . » 
Ce qui ressort de ces accusations plus ou moins sé- 
rieuses, c'est qu'on se haïssait, c'est que l'on voulait se 
faire le plus de mal qu'on pourrait, c'est que tous les 
moyens paraissaient bons pour préparer et hâter la 
perte d'un rival. Il ne faut pas chercher à expliquer 
autrement l'intervention de Voltaire dans les affaires 
d'un homme contre lequel il eût dû conserver, ce 
semble, quelque levain, non pas qu'il eût eu person- 
nellement à se plaindre de lui, mais pour ses procédés 
peu louables à l'égard de madame du Châtelet. Disons, 
toutefois, qu'avant les mauvais oflices réciproques 
entre le président et l'auteur de la IIc?iriade, le 
poëte avait reçu Kœnig en ami à son arrivée à Berlin, 
(septembre 1750); et nous lui avons vu, on se le 
rappelle, faire passer à lui et à Formey des billets 
pour la représentation au château de Rome sauvée. 
Si, à certaines rumeurs sourdes, à l'empressement 
qu'on mettait à répandre les petits lardons publiés 
dans les feuilles de Leipzig et de Hambourg, Mauper- 
tuis avait été à même de se convaincre qu'il avait plus 
d'un envieux et d'un ennemi, il avait pu sans trop 
d'efforts affronter avec un flegme dédaigneux des 
attaques qui ne s'élevaient point jusqu'à son olympe. 
Mais il est arraché à cette sérénité, plus apparente que 



1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), i. XL, p. 89. Mémoi- 
res pour servir à la vie de M. de Voltaire, écrits par lui-même. 



332 RÉPONSE D'UN ACADÉMICIEN DE BERLIN. 

réelle, par une prétendue Réponse d'un académicien 
de Berlin à un académicien de Paris, petit écrit ano- 
nyme où se trouvaient condensées, en deux pages, les 
charges les plus graves, les accusations les plus sérieu- 
ses 1 . C'est uniment l'historique de ce qui s'est passé en- 
tre le président et le bibliothécaire de la princesse d'O- 
range, historique très-catégorique où sont mis en relief 
l'infériorité, la mauvaise foi, le despotisme, les menées 
odieuses de l'auteur de YEssai de Cosmologie pour 
perdre un savant modeste, dont le crime unique avait 
été de ne point partager ses idées. Là, pas la moindre 
moquerie, le moindre sarcasme. Pas une phrase, pas 
un mot de trop ; mais un ton modéré dans l'attaque qui 
donnait confiance, et une telle précision dans l'énumé- 
ration des faits, qu'il semblait aussi impossible de les 
nier que d'en atténuer la force. La Réponse d'un 
académicien de Berlin, ce premier coup porté par 
l'ennemi, un ennemi inconnu, est du 18 septembre. 
Quelques jours après, Kœnig lançait lui-même Y Appel 
au public, formidable factum, divisé en trois parties : 
d'abord l'origine de la controverse entre Maupertuis et 
lui, puis des remarques littéraires sur le fragment dont 
dernier contestait l'authenticité, et enfin l'examen 
des droits de l'Académie et de la conduite de ses 
membres. Si le professeur de la Haye avait pris son 
temps, son mémoire avait tous les mérites d'une œuvre 
mûrement rêvée et méditée; et, quelque mépris 
qu'affecteront les amis de Maupertuis, c'est un modèle 



t. Voltaire, OEuvres comptâtes (Beuchot) , t. LV1, p. 181, 1S2, 
183; à Berlin, le 18 septembre 1752. 



APPEL AU PUBLIC. 333 

de logique et d'argumentation pressée, et aussi d'ironie 
et d'amer sarcasme. Mais l'on ne s'attend guère à de la 
modération et à des procédés chevaleresques de la part 
d'un homme poussé aux extrémités, et qui n'a plus 
rien à ménager. Aussi, ne ménage-t-il personne, pas 
plus l'Académie que son président, du moins cette 
fraction de l'Académie au peu de fermeté de laquelle 
avait été arraché cet arrêt inique. 

On comprend l'effet d'une pareille bombe au sein du 
camp ennemi. Voltaire, dans sa lettre du 1 er octobre, 
à madame Denis, s'exprimait ainsi sur le pamphlet du 
professeur de La Haye: « Je vous envoie hardiment 
Y Appel au public, de Kœnig.' Vous lirez avec plaisir 
l'histoire du procédé. Cet ouvrage est parfaitement bien 
fait; l'innocence et la raison y sont victorieuses. Paris 
pensera comme l'Allemagne et la Hollande. » Nous 
n'eussions pas été fort éloigné de croire que cet Appel, 
dont il fait un si grand éloge, lui eût été antérieurement 
communiqué, et qu'il ne se fût pas borné à en dire son 
avis. Grave erreur. Voltaire s'était si peu mêlé à toutes 
ces chiffonneries, qu'il n'en savait point le premier 
mot; et il ne se fût pas imaginé, dans la naïveté 
de son cœur, après la sentence de l'Académie, que 
Maupertuis pût ne pas avoir raison. « J'ai lu, monsieur, 
mandait-il à Kœnig, le 17 novembre, votre Appel au 
public, que vous avez eu la bonté de m'envoyer, et je 
suis revenu sur le champ du préjugé que j'avais contre 
vous. Je n'avais point été du nombre de ceux qu'on 
avait constitués vos juges, ayant passé tout l'été à 
Potsdam; mais je vous avoue que, sur l'exposé de 
M. de Maupertuis, et sur le jugement prononcé en 

10. 



334 LETTRES DE MAUPERTUIS. 

conséquence, j'étais entièrement contre votre pro- 
cédé. » Qui prétendait donc que la Réponse dun 
académicien de Berlin à un académicien de Paris 
était de Voltaire, cet, exposé si net, si renseigné de la 
querelle des deux savants? Mais cet Appel lui a ouvert 
les yeux, comme au public : quiconque l'a lu a dû être 
convaincu de la parfaite innocence de son auteur et des 
infâmes procédés de Maupertuis. Toutefois encore, à 
l'égard de Maupertuis, y a-t-il lieu à certaines ré- 
serves. « J'étais plein de ma surprise, ajoute-t-il, et de 
mon indignation, ainsi que tous ceux qui ont lu votre 
Appel; mais l'une et l'autre cessent dans ce moment- 
ci. On m'apporte un volume de lettres 1 que Maupertuis 
a fait imprimer il y a un mois : je ne peux plus que le 
plaindre; il n'y a plus à se fâcher 2 . » On se doute bien 
que cette épître n'était pas de simple politesse et que 
Kœnig, au moins tacitement, était parfaitement autorisé 
à user d'elle à sa plus grande convenance. 

Maupertuis, assez gravement malade et se sentant 
complètement incapable d'aucune œuvre suivie, mais 
ne pouvant davantage rester l'esprit oisif, l'intelli- 
gence inactive, s'était avisé de composer des lettres 
sur tous les sujets, selon l'inspiration du moment, 
probablement aussi, et c'est leur excuse, dans cette 
surexcitation que donne l'ardeur de la fièvre. Le petit 
avertissement qu'il met en tète de la première n'est 



1. « On m'apporte » est une façon de dire. Dans sa lettre du 1 er 
novembre à madame Denis, dix-sept jouis auparavant, Voltaire parle 
des lettres de Maupertuis en homme qui les sait par cœur. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (l5eiic,!iot). t. LVI, p. 227. Lettre 
de Voltaire à Kœnig: le 17 novembre 17 5'2. 



ÉTRANGES IMAGINATIONS. 335 

pas rassurant : « Je m'affranchis d'une gêne à la- 
quelle je n'aurois pu me soumettre : je ne suivrai au- 
cun ordre; je parcourrai les sujets comme ils se pré- 
senteront à mon esprit; je me permettrai peut-être 
jusqu'aux contradictions; je dirai sur chaque sujet ce 
que je pense au moment où j'écris ; et quelles sont les 
choses sur lesquelles on doive toujours penser de la 
même manière 1 ! » Ces lettres, au nombre de vingt-trois , 
sont ce qu'il y a de plus étrange, de plus fou; les para- 
doxes les plus hétéroclites s'y donnent la main. Ainsi, 
il nous dira que l'âme, qui, à l'état ordinaire, voit le 
présent, pourrait dans un état plus exalté voir aussi net- 
tement l'avenir que le passé. Puis, à propos de la du- 
rée de la vie, il prétendra gravement qu'un moyen 
d'en étendre les bornes serait de ralentir la végétation 
de nos corps 2 ; il voudrait ailleurs que l'on creusât un 
trou gigantesque pour pénétrer dans l'intérieur de la 
terre; il voudrait aussi que l'on fît sauter une pyramide 
d'Egypte pour être édifié, une bonne fois, sur ce que re- 
cèlent ces prodigieuses et mystérieuses constructions : 
« L'usage de la poudre rendrait aujourd'hui facile le 
bouleversement total d'une de ces pyramides; et le 
Grand-Seigneur les abandonneroit sans peine à la 
moindre curiosité d'un roi de France. » L'on apprend 
lentement et l'on apprend mal la langue latine, cette 
langue de tous les peuples; pourquoi ne pas créer 
une ville latine, où l'on ne prêcherait, plaiderait, 

1. Maupertui», OEuvres (Lyon, 1768), t. Il, p. 221. Lellre pre- 
mière. 

2. Ibid., I. II, p. 343, 345. Lettre XIX, sur l'An de prolonger 



336 EXPÉRIENCES SUR LES CRIMINELS. 

jouerait la comédie qu'en latin? «La jeunesse qui vien- 
drait de bien des pays de l'Europe dans cette ville, y ap- 
prendroitdans un an plus de latin qu'elle n'en apprend 
en cinq ou six ans dans les collèges *. » Il y a là tout 
un article sur les médecins, qui n'était pas de nature 
à les gagner et qui ne sera pas le thème le moins fé- 
cond à la plaisanterie impitoyable de Voltaire. Mais ce 
qui dépasse toute idée, c'est ce paragraphe relatif à 
l'utilité qu'on pourrait tirer du supplice des criminels 
et aux expériences auxquelles ils devraient être soumis 
pour le grand profit de l'humanité. 

Je verrois volontiers la vie des criminels servir à ces opéra- 
tions, quelque peu qu'il y eût d'espérance d'y réussir : mais je 
croirois même qu'on pourroit sans scrupules l'exposer pour 
des connaissances d'une utilité plus éloignée. Peut-être feroit-on 
bien des découvertes sur cette merveilleuse union de l'âme et 
du corps, si l'on osoit en aller chercher les liens dans le cerveau 
d'un homme vivant. Qu'on ne se laisse point émouvoir par l'air 
de cruauté qu'on pourroit croire trouver ici ; un homme n'est 
rien, comparé à l'espèce humaine ; un criminel est encore moins 
que rien 2 . 

« Disséquer des cerveaux vivants, s'écrie avec une 
indignation trop explicable un écrivain de notre 
temps, pour prendre la pensée sur le fait, cela passe 
encore la barbarie de ces rois d'Egypte qui livraient 
au scalpel les criminels condamnés à mort, afin que la 
médecine pût mieux observer sur le vif le mouvement 
interne des organes et le jeu des nerfs 3 . Cette froide et 

1. Maupertuis, OEuvres (Lyon, 1868), t. II, p. 396, 399. Lettre 
sur le progrès des sciences. 

2. Itrid., t. II, p. 410. Même lettre. 

3. « Longe optime fecisse Herophilum et Erosistratuœ, qui nocen- 



L'ABBÉ DE SA1NT-ELLIER. 337 

cruelle folie, écrite par Maupertuis, méritait à elle 
seule la Diatribe du docteur Akakia l . » Gela a 
quelque chose en effet d'ingénument odieux, qui 
dénote une sécheresse, une dureté de cœur peu com- 
munes. Mais, à ce qu'il paraît, la curiosité et la 
cruauté étaient inhérentes au sang des Maupertuis. 
Notre président avait un frère, l'abbé de Saint-Ellier, 
naturaliste et physicien, dont il vantait les connais- 
sances et l'esprit, et qui mutilait les chats pour faire 
des expériences. La duchesse d'Aiguillon lui disait un 
jour : « Comment, vous qui aimez les chats, pouvez- 
vous avoir cette cruauté? — Madame, répondit-il, on 
a des sous-chats pour ces sortes d'épreuves 2 . » 

Si ces lettres, curieuses par cette sorte de déver- 
gondage dogmatique qui semble être le résultat d'une 
gageure, sont peu dignes par elles-mêmes d'at- 
tention, on ne saurait comprendre la plaisanterie de 
Voltaire, sa moquerie implacable, sans une rapide 
initiation à ces billevesées scientifiques. Ce que 
nous venons de dire y aidera un peu, et, nous 
en serons quitte , le cas échéant, pour joindre le 
commentaire à l'allusion. Le poëte annonçait l'ap- 
parition de ces étranges rêveries à madame Denis, à la 
date du premier octobre : a Au milieu de ces que- 
relles, Maupertuis est devenu tout à fait fou. Vous n'i- 

tes homines, a regibus ex carcere acceptos, vivos inciderint conside- 
rarinlque, eliamnum spiritu rémanente, ea quae natura ante clau- 
sisset. » Cels., lib. I. 

1. Villemain, Tableau de la littérature au XVIII e siècle (Didier, 
1852), t. II, p. 98,99. 

2. La Beaumelle , Vie de. Maupertuis (Paris, Ledoyen , 1856), 
p. 00. 



338 RAVISSEMENT DES BERLINOISES. 

gnorez pas qu'il avait été enchaîné à Montpellier, dans 
un de ses accès *, il y a une vingtaine d'années. Son 
mal lui a repris violemment ; il vient d'imprimer un 
livre où il prétend qu'on ne peut prouver l'existence 
de Dieu que par une formule d'algèbre; que chacun 
peut prédire l'avenir en exaltant son âme ; qu'il faut 
aller aux terres Australes pour y disséquer des géants 
hauts de dix pieds, si on veut connaître la nature de 
l'entendement humain. Tout le livre est dans ce goût. 
Il l'a lu aux Berlinoises qui le trouvent admirable 2 . » 
Mais les caillettes de Berlin n'étaient pas seules à 
battre des mains. Convaincu ou non, Frédéric écrivait 
à l'auteur : « J'ai lu vos lettres, qui, malgré vos cri- 
tiques sont bien faites et profondes ; je vous répète ce 
que je vous ai dit, metez votre esprit en repos, mon 
cher Maupertuis, et ne vous sousiez pas du bourdon- 
nement des insectes de l'air. Votre réputation est trop 
bien établie pour être renversée au premier vent. Vous 
n'avez à apréhender que la mauvaise santé 3 ... » L'il- 

1, Voltaire fait également allusion à un séjour forcé de Maupn luis 
à Montpellier, dans VAkakin. OEuvres complûtes (Beuchot), I. XWIX, 
p. 4 7 8. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot.), t. LVt, p. 160, 190. 
Lettre de Voltaire à madame Denis; à Potldam, ee l ,r octobre 
1752. 

:j. Cabinet de M. Feuillet de Couches. Lettres originales du grand 
Frédéric à Maupertuis, I. 1, n° G(>. Lettre du .'> novembre 1 7 52. C'est 
ici le lieu de relever une assertion erronée du dernier éditeur de 
Frédéric. « Il est, assez singulier cependant, remarque M. lVcuss, 
quti le roi n'ait pas en avec Manperlnis de correspondance \éiïlahle- 
ment amicale, familière ou littéraire; la plupart des lettres que 
nous avons lues se rapportent à l'administration de l'Académie Ou à 
d'autres affaires semblables, et n'abordent jamais les sujets qtii pour- 
raient offrir un intérêt plus général. » OEuvres de Frédéric le Grand, 
t. XVII, p. 15. Averti ssemenl de l'éditeur. 11 existe, en réalité, 



ÉTAT DÉPLORABLE DU PRÉSIDENT. 339 

lustre président était, en effet, dans le plus triste état. 
Ces assauts, auxquels rien ne l'avait préparé, l'avaient 
comme atterré. Frédéric en eut pitié. Il chercha à re- 
lever cette âme abattue du mieux qu'il pût : c'était 
l'orgueil qui avait été atteint, c'était l'orgueil qu'il fal- 
lait soulager et consoler, qu'il fallait guérir; et il s'y 
emploie avec toute l'onction d'une affection véritable. 
« Ah! mon cher Maupertuis, lui disait-ii dans une 
lettre antérieure (à la date du 18 octobre), où en sont 
réduits les gens de lettres s'ils ne peuvent descendre 
tranquilement dans leur fausse sans essuyer, tout ma- 
lades qu'ils sont, les cris de l'envie et de la haine? » 
Voltaire s'était bien gardé de mettre son attache à 
la Réponse d'un académicien de Berlin: mais l'incer- 
titude ne dura guère, et bientôt nul n'ignora de quelle 
part elle venait, et Frédéric moins que personne. Pi- 
qué au jeu, enchanté peut-être, sous le voile de l'ano- 
nyme, de dire ses vérités, et de 1 dures, à cet hôte 
remuant, l'auteur de X Anti-Machiavel, en réponse à 
récrit anonyme, se préparait, à lancer une Lettre d'un 



deux gros volumes de lettres autographes de Frédéric, à Mauperluis, 
de 1740 à 1755, où l'on rencontre toul ee que M. Preuss regrette de 
ne pas trouver, et qu'il ne faut pas confondre avec les lettres altérées, 

falsifiées par La lîeaumelle, qui ont été jointes à la Vie de Mauper- 
tuis. Ce recueil est la propriété du savant et brillant auteur des Cau- 
series d'un curieux, qui a bien voulu les mettre à notre disposition 
et nous y laisser puiser avec la même libéralité qu'il l'avait déjà 
fait pour les lettres inédites de madame du Châlelet à Saint- 
Lambert. Disons, toutefois, que La Beaumelle a enchâssé un cer- 
tain nombre de lettres de ce recueil dans la Vie de Maupertuis, même 
sans trop y toucher, mais sans se soucier des dates, qui ont pourtant 
ici une importance capitale. Le fragment que nous venons de citer 
est dans ce cas. 



340 UN PARTI GÉNÉREUX. 

académicien de Berlin à un académicien de Paris , 
qui ne devait pas médiocrement surprendre celui au- 
quel elle s'adressait. 

J'ai attendu, écrivait-il le 7 novembre, à Maupertuis, jus- 
qu'ici dans le silence pour voir ce que feroit votre académie 
et s'il ne se trouveroit personne qui répondroit aux libelles 
qu'on a fait imprimer contre vous; mais côme tout le monde 
est demeuré muet, j'ai éllevé la voix et je n'ai pas voulu qu'il 
soit dit qu'un home de mérite fût affronté impunément. Je 
crois qu'on auroit pu répondre mieux que je ne le faits, et qu'il 
y auroit beaucoup de choses à dire qui me sontéchapées ; cepen- 
dant j'ai crû que les sentimens que je fais paroître pour vous 
ne vous seroient peut-être pas désagréables. Je vous envoie mon 
manuscrit, on l'imprime actuellement. Si je suis impuissant à 
vous rendre la santé, du moins ai-je assez de pénétration pour 
connoître votre mérite et de le défandre au défaux de quelqu'un 
qui fit mieux que moy *. 

L'impression était terminée le 11, et le prince pré- 
venait tout aussitôt Maupertuis qu'il avait fait dire au 
libraire d'envoyer des exemplaires en Hollande, en 
France, dans l'Empire et partout, « affîn qu'on ne 
croye pas que les gens vertueux attaquez demeurent 
sans défenseurs 2 . » 

1. Cabinet de M. Feuillet de Couches, Lettres originales du Grand 
Frédéric à Maupertuis, 1. 1, n° 09 ; du 7 novembre 1752. 

2. lbid., t. 1, n° 70; 11 novembre 1752. — Reproduite par 
La Beaumelle dans la Vie de Maupertuis, mais sans date, p. 172. 



VIII 



DIATRIBE DU DOCTEUR AKAKIA. — BRULEE PAR LA MAIN 
DU BOURREAU. — DISGRACE DE VOLTAIRE. 

Cette réponse de Frédéric n'est pas un chef-d'œuvre. 
Elle est emphatique, elle manque de cette concision 
qu'il avait dans l'esprit et qui se rencontre dans tout 
ce qu'il écrit; et c'était avec une tout autre plume 
qu'il fallait entrer en lutte avec un tel adversaire. 

Il faul, s'écrie l'auguste anonyme, qu'il soit clair aux yeux 
de toutes les nations qu'il n'y a point parmi nous de fils assez 
dénaturé pour lever le bras contre son père, ni d'académiciens 
assez vils pour se rendre l'organe mercenaire des fureurs d'un 
envieux. Non, monsieur, nous rendons tous à notre président 
le tribut d'admiration, qu'on doit à sa science et à son caractère; 
nous osons même nous l'approprier, nous le revendiquons à la 
France. Il jouit chez nous pendant sa vie de la gloire qu'Homère 
eut longtemps après sa mort : les villes de Berlin et de Saint- 
Malo se disputent la quelle des deux est sa véritable patrie ; 
nous regardons son mérite comme le nôtre, sa science comme 
donnant la plus grande splendeur à notre académie, ses travaux 
comme des ouvrages dont toute l'utilité nous revient, sa répu- 
tation comme celle du corps, et son caractère comme le modèle 
de celui d'un honnête homme et d'un véritable philosophe. 

Maupertuis assimilé à Homère; Berlin et Saint-Malo 
faisant pour le premier ce que firent jadis pour le 



342 SERVICES DE MAUPERTUIS. 

chantre d'Achille, non pas sept, mais dix-neuf villes 
de la Grèce! Il n'y avait que Maupertuis qui pût penser 
cela de xMaupertuis. L'éloge continue, à peu près sur 
ce ton, et entre dans le détail de ce dont lui sont rede- 
vables et l'Académie et même la Prusse. Les services 
sont incontestables; Maupertuis avait rendu l'être à 
un cadavre, il avait attiré à Berlin nombre d'érudits et 
de lettrés, tous plus ou moins recommandables par 
leurs connaissances et leurs travaux. Si son despo- 
tisme était âpre, les corps savants, pas plus que les 
autres, et moins peut-être, ne peuvent vivre et durer 
sans une ferme discipline, sans une direction et une 
autorité qui imposent, sans un chef, enfin, qui tienne 
les rênes d'une main puissante. Avec ses allures de 
commandement, Maupertuis était l'homme indispen- 
sable à l'assemblée renaissante, et Frédéric le sentit 
si bien que non-seulement dans ce débat scandaleux 
il mit à sa disposition tous les moyens d'influence à 
l'étranger comme à l'intérieur, mais qu'il voulut, par 
un acte personnel, apprendre à ses ennemis qu'il fai- 
sait de la querelle de son président la sienne propre. 
N'attribuons pas à autre chose la singulière pièce que 
nous analysons ici. Voltaire se plaint de ce que Frédé- 
ric taxe les partisans du professeur de la Haye d'en- 
vieux, de sots, de malhonnêtes gens ; et il atténue plus 
qu'il n'exagère. L'auteur delà Lettre appelle un chat 
un chat, et ne mâchera pas ses expressions. Il dira de 
Voltaire spécialement : « L'un de ces misérables, sous 
le nom d'un académicien de Berlin, a fait imprimer 
un libelle infâme dans lequel il traite M. de Mauper- 
tuis comme un homme sans jugement peut parler d'un 



LETTRE D'UN ACADÉMICIEN DE BERLIN. 343 

inconnu, ou comme les imposteurs les plus effrontés 
ont coutume de calomnier la vertu. » Ce début promet, 
et on peut tout attendre sur ces prémisses. 

Notre prétendu académicien, poursuit le champion de Mau- 
pertuis, après avoir débité des mensonges aussi manifestes 
que ceux que j'ai rapportés plus haut, ne s'arrête pas en si 
beau chemin; et comme si son effronterie s'accroissait à mesure 
qu'il répand son venin, il assure que M. de Maupertuis désho- 
nore notre académie. Pour celui-là, je ne m'y attendais pas. 
Les anciens ont avec bien de la sagesse appelé les méchants 
des furieux, à cause que la méchanceté est une espèce de délire 
qui égare la raison. Ce faiseur de libelles sans génie, cet ennemi 
méprisable d'un homme d'un rare mérite, na-t-il pu trouver 
d'autre calomnie plus apparente dans la stérilité de son ima- 
gination qu'un disparate semblable? n'a-t-il pas compris qu'un 
crime utile étant révoltant, un crime inutile devient le comble 
de l'infamie? Une grossièreté aussi plate, une proposition aussi 
absurde ne mérite en vérité pas de réponse... 

Je ne plains pas notre président; il a de commun avec tous 
jes grands hommes d'avoir été envié, et d'avoir réduit ses en- 
nemis à inventer contre lui des absurdités. Mais je plains ces 
malheureux écrivains qui s'abandonnent insensiblement à leurs 
passions, et que leur méchanceté aveugle au point de trahir en 
même temps leur frivolité, leur scélératesse, leur ignorance... 

Vous voyez comme les ennemis de M. de Maupertuis se sont 
trompés. Ils ont pris l'envie pour l'émulation, leurs calomnies 
pour des vérités, le désir de perdre un homme pour sa ruine 
réelle, l'espérance de le réduire au désespoir pour la lin désas- 
treuse de sa vie, et leur folie pour la méchanceté la mieux 
ourdie. Qu'ils apprennent enfin qu'ils se sont abusés dans leur 
dessein et dans leurs conjectures, et que, s'il y a des gens assez 
lâches pour oser calomnier de grands hommes, il s'en trouve 
encore d'assez vertueux pour les défendre '. 

On ne sut pas tout d'abord quel était le coupable. 
« Les journalistes d'Allemagne, qui ne se doutaient 

1. Œuvres de Frédéric le Grand (Berlin , Prcuss.), t, XV, p. GO, 
G4. Lettre d'un académicien de Berlin ù un académicien de Paris. 



344 ATTITUDE DU POÈTE. 

guère qu'un monarque qui a gagné des batailles fût 
l'auteur d'un tel ouvrage, en ont parlé librement 
comme de l'essai d'un écolier qui ne sait pas un mot 
de la question 1 . » Mais une seconde édition ayant 
paru à Berlin, avec l'aigle de Prusse, une couronne, 
un sceptre en tête du titre, on ne put dès lors douter 
d'où partait le coup. Cela étonna bien tout le monde, 
à commencer par Voltaire, qui eut un instant de stu- 
peur. En somme, cet écrit anonyme ne faisait que répli- 
quer à un écrit anonyme ; et n'était-il pas, lui, complè- 
tement étranger à tout cela? C'est à peine si le bruit de 
cette dispute scandaleuse est arrivé jusqu'à lui. «J'ai 
d'autant plus sujet de me plaindre de lui, écrit-il à 
La Condamine en parlant de Maupertuis, le 12 octo- 
bre, que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour adoucir la 
férocité de son caractère. Je n'en suis pas venu à bout. 
Je l'abandonne à lui-même; mais, encore une fois, je 
n'entre pour rien dans les querelles qu'il se fait et 
dans les critiques qu'il essuie 2 ... » Remarquez la date 
de cette lettre, écrite guère moins d'un mois après la 
Réponse d'un académicien de Berlin à un académi- 
cien de Paris. Et ce n'est pas sa seule protestation de 
ce genre. Il veut se tenir à l'écart de ces tristes débats ; 
il est à Potsdam souffreteux, impotent, et s'inquiète 
peu de ce qui se passe à Berlin. Disons, à titre de 
palliatif, qu'il s'adressait à un ami de Maupertuis, 
également le sien, et qu'il tenait à écarter tout ce qui 

i. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 205. Lettre 
de Voltaire à madame Denis; à Potsdam, ce 15 octobre 1752. 

2. Ibid. } t. LVI, p. 200. Lettre de Voltaire à La Condamine ; le 
12 octobre 17 52. 



PLATON TOURNÉ EN RIDICULE. 345 

eût pu jeter entre eux quelque refroidissement l . Il est 
plus sincère avec sa nièce, à laquelle il ne cache point 
ces petites menées et la part qu'il a prise à ce remue- 
ménage. « Je me trouve malheureusement auteur 
aussi, et dans un parti contraire. Je n'ai point de 
sceptre, mais j'ai une plume; et j'avais, je ne sais 
comment, taillé cette plume de façon qu'elle a tourné 
un peu Platon en ridicule sur ses géants, sur ses pré- 
dictions, sur ses dissections, sur son impertinente 
querelle avec Kœnig. La raillerie est innocente; mais 
je ne savais pas alors que je tirais sur les plaisirs du 
roi. L'aventure est malheureuse. J'ai affaire àl'amour- 
propre et au pouvoir despotique, deux êtres bien dan- 
gereux ' 2 . » 

On en convient donc, on a tourné un peu Platon en 
ridicule. Cette petite débauche de plume, dont on s'ac- 
cuse, ne se borne pas à la Réponse d'un académicien 
de Berlin à un académicien de Paris; car, là, il n'est 
question ni de géants, ni de pyramides, ni de ville 
latine; et Voltaire fait sûrement allusion à un Exa- 
men des OEuvres de Maupertuis, qui venait de pa- 

1. Il n'y réussit point, et La Condamine n'hésita pas à se ranger 
du côté de son ancien confrère de l'Académie des sciences. Son juge- 
ment sur Voltaire est sévère, et nous apprend qu'il n'a que peu 
d'illusions sur le caractère du poêle. « ... Tout cela, dit-il à la (in 
d'une lettre qui doit être du 23 mars 1753 et dont nous ignorons le 
destinataire, ne diminue rien de la justice que je rendrai toujours à 
ses talens, à son esprit, à son génie. Je trouve seulement qu'il con- 
sole trop ceux qui se sentent blessés de sa supériorité ; je l'ai toujours 
reconnue avec plaisir et je n'ai regret que d'être obligé de restreindre 
mes sentimens pour lui à ceux de l'admiration. » Charavay, Cata- 
logue d'autographes, du 10 décembre 1855, p. 59, n° 542. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 20G. Leftre 
de Voltaire à madame Denis; à Polsdam, ce 15 octobre 1752. 



340 LEÏTRE D EULÈR. 

raître à Dresde dans la Bibliothèque raisonnée *, sans 
nom d'auteur, mais incontestablement de lui 2 . Cet 
article est curieux ; il annonce la Diatribe et contient 
en germe, bien que sous une forme sérieuse et ano- 
dine, toutes les plaisanteries de YAkakia. 

Cette vive sortie de Frédéric était bien faite pour 
rendre le courage à Maupertuis et aux siens. Euler 
s'arme de nouveau; et, au post-scriptum d'une lettre 
adressée à M. Mérian, une des créatures de l'illustre 
président, il se fait fort de couler à fond tout cet écha- 
faudage de faits controuvés 3 . Maupertuis, enchanté, 
dépêche aussitôt à son ami une lettre qu'il ne faut pas 
distraire du dossier et qui, en réalité, s'adressait encore 



1. Bibliothèque raisonnée, arlicle X, p. 158 ; mois de juillet, août 
et septembre 17 52. 

2. Voltaire, OEuvres complète* (iJeuclioi), t. XXXIX, p. 439 a 4 53. 
L'abbé Sepber affirme d'ailleurs que celte pièce est de Voltaire, et 
Pidansat de Mairobert l'avait jointe aux autres morceaux dont il pu- 
blia l'ensemble sous le titra de la Querelle de M. de Voltaire et de 
M. de Maupertuis, (1753); mais Beuchot est le premier éditeurqui Tait 
admise dauslesOEuvres.il faut dire, en outre, que Maupertuis, en même 
temps qu'il enrichissait l'édition de Dresde de ces étranges Ibèses, re- 
produisait la Lettre sur le progrès des sciences, dans le petit volume 
de lettres dont le poêle devait faire la fortune ; cela était a indiquer, 
et explique la maligne allusion de Voltaire, que l'on trouvera plus 
loin, sur un double emploi donl l'auteur et les libraires avaient plus 
à se louer que le lecteur, t. XXXIX, p. 47 5. La Lettre sur le pro- 
grès des sciences élait annoncée déjà dans la Gazette d'Utrechi ou 
mardi 23 mai 17 52 (n° XLVlil), suppléaient. 

8. Lettres concernant le jugement de V Académie, p. 3 à 2G. Lettre 
de M. Euler à M. Merlan; à Berlin, le 3 septembre. Nous croyons 
peu à cette date ; en tout cas, ces lettres ne devaient être rendues pu- 
bliques que plus de deux mois après, puisque Frédéric ne lança sa 
défense de Maupertuis que parce qu'aucune voix ne s'élevait en fa- 
veur de l'illustre opprimé, comme il le dit dans sa lettre du 7 no- 
vembre. 



INDIFFÉRENCE DÉDAIGNEUSE. 347 

plus au public qu'à Euler. Il avait à démentir cer- 
tains bruits qui ne lui faisaient point honneur. On pré- 
tendait qu'il avait écrit à la gouvernante des Provinces- 
Unies et à la cour de Brunswick, pour ôter au biblio- 
thécaire de la princesse tous moyens de se justifier *. 
Il s'était borné à prier S. A. R. de le mettre désormais 
à couvert des attaques de Kœnig et d'imposer silence 
à ce dernier sur ce qui pouvait le toucher 2 . C'était 
déjà trop ; et l'on a mauvaise grâce (cela soit à l'adresse 
de Voltaire comme de Maupertuis) d'user de son 
crédit pour éteindre la voix d'un homme sur la tête 
duquel on a provoqué une enquête et un arrêt. 

En somme, toutes ces attaques touchent peu Mau- 
pertuis : la lettre de Leibnitz, fut-elle aussi réelle qu'elle 
est incontestablement fabriquée, « j'aurai toujours 
l'avantage, riposte-t-il, de m'être servi plus heureuse- 
ment que lui d'un instrument qu'il avait sous la main, 
comme je L'ai déjà dit dans la préface de ma Cosmolo- 
gie. » A la bonne heure ! et notre présidant envisagerait 
tout cela comme ne le considérant point, sans une 
« accusation odieuse » qu'il n'avait pas le droit d'ac- 
cueillir par un dédaigneux silence : 

Je suis dans une assez parfaite indifférence sur la découverte 
du principe de la moindre quantité d'action, ou sur l'usage 
que j'en ai fait. Je ne suis pas plus ému des termes indécens 
dont se sert M. lioenig. Je ne serois pas si tranquille sur un 
autre article de son Appel, s'il avoit le moindre fondement. Il 

1. Lettre de M. le marquis de L*** JV*** à la marquise 4*** G'* f 
sur le procès intenté par M. de Maupertuis contre M. Kœnig (Londres, 
1752), p. 38. 

2. Lettres concernant le jugement de l'Académie, p. 28, 29. Lettre 
de M. de Maupertuis à M. Euler. 



348 ACCUSATION ODIEUSE. 

veut me faire soupçonner d'irréligion, parce que j'ai révoqué en 
cloute l'authenticité de la lettre qu'il citoit. Qu'il critique tant 
qu'il voudra mes ouvrages; je ne désire ni son approbation ni 
son estime : mais qu'il veuille conclure des règles de logique 
dont je me sers, que je manque de persuasion pour les vérités 
que la religion nous enseigne; c'est une accusation odieuse, qui 
fait voir à quoi il est réduit *. 

On sent là l'affectation, une sorte d'indignation fac- 
tice, dont l'exagération saute aux yeux ; et d'ailleurs, 
c'était torturer la phrase de Kœnig et changer l'inten- 
tion de celui-ci, qui prétendait uniquement démontrer 
qu'en repoussant étroitement toute assertion dépourvue 
de témoignages directs, l'on se condamnait, par une 
logique inflexible, à un scepticisme absolu. Voici les 
propres paroles du professeur de la Haye : « Plus de 
copies manuscrites qui puissent remplacer les origi- 
naux et rafermir la foi chancelante, dès qu'elle ne sera 
pas accompagnée de la vue. Est-ce ainsi que Mr. de 
Maupertuis a prouvé lui-même tout ce qu'il a raconté 
au public des Lapons et de la Laponie? Et si désormais 
il n'accorde sa créance aux faits historiques, qu'autant 
qu'on lui met sous les yeux, non les copies, mais les 
originaux des documens qui y servent de preuves, 
n'aura-t-on pas sujet de s'allarmer pour sa religion, 
dans l'impossibilité où l'on se trouve de lui produire 
les originaux des livres sacrés 2 ? » Cette capucinade 
avait, en outre, le tort de n'être pas sincère ; n'accusons 
pas Maupertuis d'hypocrisie. Avant tout, il fallait être 

1. Lettres concernant le jugement de l'Académie, p. 32, 33. Lettre 
de Maupertuis à Euler. 

2. Appel au public du jugement de V Académie de Berlin (seconde 
édit. Leyde, 17 53), p. 85. 



LES SENTIMENTS RELIGIEUX DE MAUPERTUIS. 340 

singulier, ne ressembler en rien au milieu dans lequel 
on se trouvait : à Paris, il avait été esprit fort; au sein 
d'incrédules et d'athées, il y avait bon air à afficher 
des sentiments religieux, une orthodoxie auxquels, du 
reste, ne se méprenaient point ceux qui vivaient dans 
son intimité. Citons les lignes suivantes de Formey; 
elles sont d'un ami peu suspect, qui sait son Maupertuis 
par cœur, et ne pouvait avoir, par état comme par 
affection, nulle raison de révoquer en doute la religion 
de l'auteur de la Vénus physique. 

M. de M. avoit été en France esprit-fort déclaré, et connu 
pour tel. Quand il fut domicilié à Berlin, il se jetta, ou parut se 
jetterdans la dévotion, à laquelle cependant plusieurs de ses 
démarches n'étoient pas fort assortissantes... Cette dévotion étoit 
probablement destinéeà prendre le contrepied du ton régnant, ce 
qui lui attiroit des sarcasmes, surtout de la part de Voltaire. Un 
jour M. parlant, à la table duroi,delapentecôte, Voltaire sesou- 
levant, comme pour lui faire la révérence, dit : Ah! mon révé- 
rend croit donc lapentecôte. Aussi M. de M. dans les entretiens 
particuliers ne s'observoit pas toujours de façon à ne laisser 
échapper aucun trait qui tînt de sa façon de penser précé- 
dente. Un jour, comme je répétois, assez fréquemment le mot 
les incrédules, M. de M, me dit d'un ton que j'ai déjà plus d'une 
fois indiqué : Et les crédules! et les crèdxdes ' / 

Les lettres d'Euler, de Mérian et de Maupertuis, du 
« triumvirat » comme dil Kœnig, devaient provoquer 
une réplique que ce dernier leur décochait sous le titre 
de Défense de l'Appel au public, et qui était de même 
encre que le factum précédent. Au même moment sur- 
gissait encore une Réponse de l'académicien de Paris, 



î. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t, I, p. 215, 
210. 

iv, 20 



350 VOLTAIRE TIENT SA VICTIME. 

à F académicien de Berlin, qui se faisait fort de démon- 
trer aux gens sans passion la criante injustice arrachée 
à la faiblesse par un despotisme aussi absolu qu'aveu- 
gle. Mais, il faut bien le dire, tout allait pâlir et s'ef- 
facer devant les drôleries, les sarcasmes, l'inimitable 
plaisanterie du bon Akakia. 

Voltaire, s'il n'est pas fou comme Maupertuis, est 
devenu monomane; il ne pense qu'à une chose, une 
seule chose l'occupe, le poursuit, ne lui laisse ni paix 
ni trêve, le livre de Maupertuis. Il en parle, il en écrit 
à tout le monde; il l'annonce, notamment, à Riche- 
lieu, avec de petits commentaires, comme ilen sait faire. 
A peine lui était-il tombé dans les mains, qu'il l'avait 
dépecé, déchiqueté, anatomisé avec une joie féroce : 
il tenait sa victime ! « Ces Lettres n'étaient pas encore 
répandues dans le public, nous dit le pauvre Maupertuis 
dans X Avertissement de sa seconde édition 1 , que la 
haine s'était déchaînée de la manière la plus indigne. 
Si Ton a lu ce fameux libelle, imprimé tout à la fois 
en plusieurs endroits, on verra qu'il est bien plus l'ait 
contre moi que contre mon ouvrage; qu'on n'y repré- 
sente qu'avec la plus grande injustice la plupart des 
choses qui se trouvent dans ces Lettres ; qu'on n'a rien 
du tout compris aux autres; que le reste n'est qu'un 
torrent d'injures. » Admettons tout cela, bien que 
nous eussions plus d'une réserve à faire sur la préten- 
due incompétence d'un railleur qui était plus au fait 
de ces matières qu'il n'était besoin pour les compren- 



1. Lettres de M. de Maupertuis (seconde édit., Berlin, 1753), 
p. iij. 



LE DOCTEUR AKÀKIA. 351 

dre et en disserter, aussi bien que sur la portée d'une 
plaisanterie excessive, impitoyable, nous en convenons, 
mais frappant juste le plus sou vent,si elle frappait fort. De 
quoi se plaint Maupertuis, en définitive? Ces Lettres ne 
sont pas d'un illustre président; elles sont d'un jeune 
homme qui a pris son nom « pour débiter des drogues 
assez singulières. » Après avoir découvert que la nature 
agit toujours par les voies les plus simples et qu'elle va 
toujours à l'épargne, quelle vraisemblance que ce grand 
homme, si éloigné du charlatanisme, eût donné au pu- 
blic des lettres écrites à personne, et fût d'ailleurs 
tombé dans certaines petites fautes qui ne sont pardon- 
nables qu'à un jeune homme; et c'est uniquement ce 
jeune homme que prend à partie le docteur Akakia, 
médecin du pape '. 

Bien que notre docteur déclare que ce n'est pas l'in- 
térêt de sa profession qui le fait parler, ses griefs et 
les griefs de tout un corps contre l'auteur des Lettres 
sont trop graves pour qu'il soit cru sur parole. Il faut 
avouer que c'était pousser un peu loin les exigences 
que de vouloir impitoyablement que les médecins gué- 
rissent leurs malades, sous peine de ne pas toucher 
d'honoraires : un médecin promet ses soins et non la 
guérison; il fait ses efforts, et on le paye. En bonne jus- 
tice, peut-on lui demander plus? 

Que dirait, je vous prie, un homme qui aurait, par exemple, 
douze cents ducats de pension pour avoir parlé de mathéma- 

1. François 1 er avait un médecin qui s'appelait Sans-Malice. Ce 
nom déplut au docteur, il le grécisa et en fit Akakia. Voltaire lit 
revivre ce nom, et supposa que celui qui le portait était médecin du 
Pape. Collini, Mon séjour auprès de Voltaire (Paris, 1307), p. 33. 



352 ARGUMENTATION SERRÉE. 

matique et de physique, pour avoir disséqué deux crapauds, 
el s'être fait peindre avec un bonnet fourré l , si le trésorier 
venait lui tenir ce langage : Monsieur, on vous retranche cent 
ducats pour avoir écrit qu'il y a des astres faits comme des 
meules de moulin ; cent autres ducats pour avoir écrit qu'une 
comète viendra voler notre lune, et porter ses attentats jus- 
qu'au soleil même ; cent autres ducats pour avoir imaginé que 
des comètes toutes d'or et de diamant tomberont sur la terre 3 . 
Vous êtes taxé à trois cents ducats pour avoir affirmé que les 
enfants se forment par attraction dans le ventre de leur mère, 
que l'œil gauche attire la jambe droite 3 , etc.? On ne peut vous 
retrancher moins de quatre cents ducats, pour avoir imaginé 
de connaître la nature de l'âme par le moyen de l'opium, et en 
disséquant des tètes de géants, etc., etc. II est clair que le 
pauvre philosophe perdrait de compte fait toute sa pension. Se- 
rait-il bien aise après cela que nous autres médecins, nous nous 
moquassions de lui, et que nous assurassions que les récompenses 
ne sont faites que pour ceux qui écrivent des choses utiles, et 
non pas pour ceux qui ne sont connus dans le monde que par 
l'envie de se faire connaître? 

Le bon Akakia perd vite de vue qu'il s'est déclaré 
affranchi de tout intérêt et de toute passion. Petit à 
petit il s'échauffe, le sang lui monte à la tête, il s'in- 
digne, il est tout à fait en colère : mais on le serait à 
moins. 

1. Par Tournière. Voir la gravure de Daullé (1755), au bas de 
laquelle l'éditeur de Maupertuis a fait assez malignement figurer le 
quatrain que Voltaire avait jadis rimé à la gloire du géomètre. 

Le globe mal connu qu'il a sçu mesurer, 
Devient un monument où sa gloire se fonde; 
Son sort est de Gxer la Bgnre du monde, 
De lui plaire et de l'éclairer. 

2. Maupertui.?, Œuvres (Lyon, 1768), t. 111, p. 2*5, 251. lettre 
sur la Comète, qui paraissait en 17 42. 

3. Comme il faut être juste avec tout le monde, nous remarque- 
rons avec Deuchot. que le docteur Akakia ne se met pas trop en 
peine ici du texte, qu'il altère sensiblement. 



HÉRÉSIES DU JEUNE AUTEUR. 353 

Notre jeune raisonneur prétend qu'il faut que les médecins 
ne soient plus qu'empiriques *, et leur conseille de bannir la 
théorie. Que diriez-vous d'un homme qui voudrait qu'on ne se 
servît plus d'architectes pour bâtir des maisons, mais seule- 
ment de maçons qui tailleraient des pierres au hasard ? 

Il donne aussi le sage conseil de négliger l'anatomie 2 . Nous 
aurons cette fois-ci les chirurgiens pour nous. Nous sommes 
seulement étonnés que l'auteur qui a eu quelques petites obli- 
gations aux chirurgiens de Montpellier, dans des maladies qui 
demandaient une grande connaissance de l'intérieur delà tête 
et de quelques autres parlies du'ressort de l'anatomie, en ait si 
peu de reconnaissance... 

Mais si notre auteur est ignorant, on est obligé d'avouer 
qu'il a en récompense une imagination singulière. Il veut, en 
qualité de physicien, que nous nous servions de la force cen- 
trifuge pour guérir une apoplexie 3 , et qu'on fasse pirouetter 
le malade. L'idée, à la vérité, n'est pas de lui ; mais il lui donne 
un air fort neuf. 

Il nous conseille 4 d'enduire un malade de poix résine, ou 
de percer sa peau avec des aiguilles. S'il exerce jamais la mé- 
decine, et qu'il propose de tels remèdes, il y a grande appa- 
rence que ses malades suivront l'avis qu'il leur donne de ne 
point payer le médecin. 

Mais ce qu'il y a d'étrange c'est que ce cruel ennemi de la 
Faculté, qui veut qu'on nous retranche notre salaire si impi- 
toyablement, propose s , pour nous adoucir, de ruiner les ma- 
lades. Il ordonne (car il est despotique) que chaque médecin 
ne traite qu'une seule infirmité : de sorte que si un homme a la 
goutte, la fièvre, le dévoîment, mal aux yeux, et mal à 
l'oreille, il lui faudra payer cinq médecins au lieu d'un; mais 
peut-être aussi que son intention est que nous n'ayons chacun 
que la cinquième partie de la rétribution ordinaire : je recon- 
nais bien là sa malice... 



1. Maupertuis OEuvres (Lyon, 17G8), t. II, p. 317. Lettre XV, 
Sur la médecine. 

2. Ibid., t. II, p. 319. Même lettre que la précédente. 

3. Ibid., t. II, p. 414. Lettre sur le progrès des sciences. 

4. Ibid., t. II. Même lettre et même page. 

5. Ibid., t. II, p. 321. Lettre XV, Sur la médecine. 

20. 



354 SON LIVRE DÉFÉRÉ A L'INQUISITION. 

Le meilleur médecin, dit-il, est celui qui raisonne le moins i . 
Il paraît être en philosophie aussi fidèle à cet axiome que le père 
Canaye l'était en théologie 2 : cependant, malgré sa haine 
contre le raisonnement, on voit qu'il a fait de profondes médi- 
tations sur l'art de prolonger la vie. Premièrement, il convient 
avec tous les gens sensés, et c'est de quoi nous le félicitons, 
que nos pères vivaient huit à neuf cents ans... 

On voit, par le compte que nous venons de rendre, que si 
ces lettres imaginaires étaientd'un présidentielles ne pourraient 
être que d'un président de Bedlam, et qu'elles sont incontes- 
tablement, comme nous l'avons dit, d'un jeune homme qui 
s'est voulu parer du nom d'un sage respecté, comme on sait, 
dans toute l'Europe, et qui a consenti d'être déclaré grand 
homme 3 ... Tout considéré, nous déférons à la sainte inquisi- 
tion le livre imputé au président, et nous nous en rapportons 
aux lumières infaillibles de ce docte tribunal, auquel on sait 
que les médecins ont tant de foi. 

Prenant acte de la dénonciation du docteur, le 
grand inquisiteur pour la foi, après avoir au préalable 
condamné et anathématisé les œuvres comprises dans 
l'in-quarto de l'inconnu, spécialement et particulière- 
ment Y Essai de Cosmologie, enjoint pour les ma- 
tières de physique, de mathématiques, de dynamique 
et de métaphysique, dont il n'entend pas le premier 

li L;i phrase de Maupertuis n'est pas complète ainsi; il dit : « Le 
meilleur médecin e>t celui qui raisonne le moins et. qui observe le 
plus. » C'est encore là une petite trahison du docteur. Mais il n'a pas 
besoin, le plus souvent, de mentir et de fausser l'idée pour être plai- 
sant. 

2. « Point de raison; c'est la vraie religion cela, point de rai- 
son. » Saint-Évremont, Œuvres mêlées (Paris, Techener, 1866), t. I, 
p. 45. Conversation du Maréchal d'Uucquincourt avec le P. Ca- 
naye. 

3. Allusion à la Lettre d'un académicien de Berlin ('i un académicien 
de Paris, où Frédéric, à trois reprises, rang» Maupertuis parmi les 
grands hommes. Mérian, dans sa Lettre à Eidcr, se contente de l'ap- 
peler « un homme illustré. » 



JUGEMENT DES PROFESSEURS DE LA SAPIENCE. 355 

mot (( selon l'usage, » aux révérends professeurs de 
philosophie du collège de la Sapience, d'examiner les 
œuvres et les lettres du jeune inconnu, et de lui en 
rendre un compte fidèle. Suivent le jugement des pro- 
fesseurs et l'examen des Lettres. Ces deux pièces, la 
dernière surtout, sont des modèles de verve, d'infa- 
tigable raillerie et de suprême insolence. On ne peut 
aller plus loin, sans sortir des extrêmes limites concé- 
dées au genre, et dire avec plus de malice, de légè- 
reté et d'à-propos, les énormités qui s'accumulent 
sous cette plume infernale. 

1° Il faut d'abord, déclarent les docteurs de la Sapience, 
que le jeune auteur apprenne que la prévoyance * n'est point 
appelée dans l'homme prévision; que ce mot prévision est uni- 
quement consacré à la connaissance par laquelle Dieu voit 
l'avenir. Il est bon qu'il sache la force des termes avant de se 
mettre à écrire. Il faut qu'il sache que l'âme ne s'aperçoit point 
elle-même : elle voit des objets et ne se voit pas; c'est là 
sa condition. Le jeune écrivain peut aisément réformer ces pe- 
tites erreurs. 

2° Il est faux que « la mémoire nous fasse plus perdre que 
gagner 2 .» Le candidat doit apprendre que la mémoire est la faculté 
de retenir des idées, et que sans cette faculté on ne pourrait pas 
seulement faire un mauvais livre, ni même presque rien con- 
naître, ni se conduire sur rien, qu'on serait absolument imbé- 
cile: il faut que ce jeune homme cultive sa mémoire. 

3° Nous sommes obligés de déclarer ridicule cette idée 3 que 
« l'âme est comme un corps qui se remet dans son état après 
avoir été agité, et qu'ainsi l'âme revient à son état de conten- 



1. Maupertuis, OEuvres (Lyon, 17G8), t. II, p. 222. Lettre II, 
Sur le souvenir et la prévision. 

2. Ibid., t. II, p. 224. Même lettre. 

3. Ibid., t. II, p. 227. Lçtlre III, Sur le bonheur. Sans vicier 
le sens du lexte, Voltaire l'abrège cl le modifie. 



356 DE L'ÉTENDUE ET DE LA PIERRE PHILOSOPHALE. 

tement ou de détresse, qui est son état naturel. » Le candidat 
s'est mal exprimé. Il voulait dire apparemment que chacun 
revient à son caractère; qu'un homme, par exemple, après 
s'être efforcé de faire le philosophe, revient aux petitesses ordi- 
naires, etc. Mais des vérités si triviales ne doivent pas être 
redites : c'est le défaut de la jeunesse de croire que des choses 
communes peuvent recevoir un caractère de nouveauté par 
des expressions obscures. 

4° Le candidat se trompe quand il dit que l'étendue n'est 
qu'une perception * de notre âme. S'il fait jamais de bonnes 
études, il verra que l'étendue n'est pas comme le son et les 
couleurs qui n'existent que dans nos sensations, comme le sait 
tout écolier. 

5° A l'égard de la nation allemande, qu'il vilipende * et qu'il 
traite d'imbécile en termes équivalents, cela nous parait ingrat 
et injuste ; ce n'est pas tout de se tromper, il faut être poli : il 
se peut faire que le candidat ait cru inventer quelque chose 
après Leibnitz ; mais nous dirons à ce jeune homme que ce 
n'est pas lui qui a inventé la poudre. 

6° Nous craignons que l'auteur n'inspire à ses camarades 
quelques petites tentations de chercher la pierre philosophale : 
« car , dit-il, sous quelque aspect qu'on la considère, on ne peut 
en prouver l'impossibilité 3 . » Il est vrai qu'il avoue qu'il y a de 
la folie à employer son bien à la chercher; mais comme, en 
parlant de la somme du bonheur, il dit qu'on ne peut démon- 
trer la religion chrétienne, et que cependant bien des gens la 
suivent, il se pourrait, à plus forte raison, que quelques per- 
sonnes se ruinassent à la recherche du grand œuvre, puisqu'il 
est possible, selon lui, de le trouver. 

7° Nous passons plusieurs choses qui fatigueraient la patience 
du lecteur et l'intelligence de M. l'inquisiteur; mais nous croyons 
qu'il sera fort surpris d'apprendre que le jeune étudiant * 
veuille absolument disséquer des cerveaux de géants hauts de 
douze pieds, et des hommes velus portant queue, pour sonder 
la nature de l'intelligence humaine; qu'avec de l'opium et des 

1. Maupertuis, OEuvres (Lyon, 1758), t. II, p. 232. Lettre IV, 
Sur la manière dont nous apercevons. 

2. Ibid. , t. II, p. 258, 259, 200. Lettre VII, Sur les systèmes, 

3. Ibid., t. II, p. 349, Lettre XX, Sur la pierre philosophale. 

4. Ibid., t. Il, p. 428. Lettre sur le progrès des sciences. 



DE LA DIVINATION. 357 

rêves il modifie l'âme; qu'il fasse naître des anguilles grosses 
d'autres anguilles, avec de la farine délayée, et des poissons 
avec des grains de blé i . Nous prenons cette occasion de di- 
vertir M. l'inquisiteur. 

8° Mais M. l'inquisiteur ne rira plus quand il verra que tout 
le monde peut devenir prophète; car l'auteur ne trouve pas 
plus de difficulté à voir l'avenir que le passé. Il avoue 2 que 
les raisons en faveur de l'astrologie judiciaire sont aussi fortes 
que les raisons contre elle. Ensuite il assure 3 que les percep- 
tions du passé, du présent et de l'avenir ne diffèrent 4 que par 
le degré d'activité de l'âme. Il espère qu'un peu plus de chaleur 
et d'exaltation dans l'imagination pourra servir à montrer l'a- 
venir, comme la mémoire montre le passé. 

Nous jugeons unanimement que sa cervelle est fort exaltée 
et qu'il va bientôt prophétiser. Nous ne savons pas encore s'il 
sera des grands ou des petits prophètes; mais nous craignons 
fort qu'il ne soit prophète de malheur, puisque dans son traité 
du bonheur même il ne parle que d'affliction : il dit surtout que 
tous les fous sont malheureux 8 . Nous faisons à tous ceux qui le 
sont un compliment de condoléance; mais si son âme exaltée 
a vu l'avenir, n'y a-t-elle pas vu un peu de ridicule? 

9° Il nous paraît avoir quelque envie d'aller aux terres Aus- 
trales 6 , quoiqu'en lisant son livre on soit tenté de croire qu'il 
en revient ; cependant il semble ignorer qu'on connaît il y 
a longtemps la terre de Frédéric-Henri, située par delà le 
quarantième degré de latitude méridionale; mais nous l'aver- 
tissons que si, au lieu d'aller aux terres Australes, il prétend 
naviguer tout droit directement sous le pôle arctique, personne 
ne s'embarquera avec lui. 

10° 11 doit encore être assuré qu'il lui sera difficile de faire, 
comme il le prétend un trou qui aille jusqu'au centre de la 
terre (où il veut apparemment se cacher de honte d'avoir 



1. Maupertuis, Œuvres (Lyon, H68), t. II, p. 313. Lettre XIV, 
Sur la génération des animaux. 

2. Ibid., t. Il, p. 332. Lettre XVIII, Sur la divination. 

3. Ibid., t. II, p. 335. Même lettre. 

4. Ibid., t. Il, p. 337. Même lettre. 

5. Ibid., t. Il, p. 228. Lettré 111, Sur le bonheur. 

(i. Ibid., I. II, p. 37 8. Lettre sur le progrès des sciences. 



338 LE PRÉSIDENT HORS DE CAUSE. 

avancé de toiles choses), Ce trou exigerait qu'on excavâtau moins 
trois ou quatre cents lieues de pays, ce qui pourrait déranger 
le système de la balance de l'Europe. On ne le suivra pas dans 
son trou, non plus que sous le pôle... 



Nous parlions de libelle, mais c'est de la critique 
très-sensée et très-autorisée, en dépit de la forme et du 
but. Est-ce que prévoijance et prévision sont syno- 
nymes? Est-ce que le docteur n'a pas bien le droit de 
relever ce qui est dit sur la mémoire, sans laquelle tout 
serait stérile en nous? Quant au reproche d'ingrati- 
tude et d'incivilité envers la nation allemande, dont 
on est l'hôte, il est sans doute aussi judicieux que le 
reste. Mais nous n'assurerions pas que l'auteur de 
ce rappel à la politesse fût aussi en droit de le formuler 
avec cette indignation, qui pourrait être plus sincère; 
car nous n'avons pas oublié son sentiment sur la langue 
allemande et les Allemands, et le peu de ménagement 
avec lequel il les traite dans sa correspondance. Toutes 
ces plaisanteries s'attaquent à un texte dont parfois 
on force un peu le sens, mais elles ont leur part de 
vérité etd'à-propos. Sans doute aussi seraient-elles plus 
qu'incongrues, si elles s'adressaient à un illustre pré- 
sident d'Académie; qu'on n'oublie point qu'elles n'ont 
en vue qu'un jeune présomptueux qui a fort à appren- 
dre, depuis la propriété des termes jusqu'aux notions 
les plus complexes de la physique, de la dynamique, 
de la métaphysique, etc., et que c'est un acte loua- 
ble, de donner sur les doigts d'une jeunesse igno- 
rante qui, avant de se mettre à disserter, devrait aller 
à l'école. Mais poursuivons. Après l'examen de cette 
succession de théorèmes erronés, de propositions témé- 



SALUTAIRES CONSEILS. 1*59 

raires, malsonnantes, quand elles ne sentent pas l'hé- 
résie, viennent naturellement les conclusions de mes- 
sieurs du collège de la Sapience; et elles ne sont pas 
moins précieuses que les prémisses. 



Pour conclusion, disent-ils, nous prions M. le docteur Aka- 
kia de lui prescrire des tisanes rafraîchissantes; nous l'exor- 
tons à étudier dans quelque université, cl à y être modeste. 

Si jamais on envoie quelque physiciens vers la Finlande pour 
vérifier, s'il se peut, par quelques mesures, ce que Newton a 
dérouvert par la sublime théorie de la gravitation et des forces 
centrifuges, s'il est nommé de ce voyage, qu'il ne cherche point 
continuellement!'! s'élever au-dessus de ses compagnons; qu'il 
ne se fasse point peindre seul aplatissant la terre, ainsi qu'on 
peint Atlas portant le ciel, comme si l'on avait changé la face 
de l'univers, pour avoir été se réjouir dans une ville où il \ a 
garnison suédoise; qu'il ne cite pas à tout propos le cercle 
polaire. 

Si quelque compagnon d'étude, vient lui proposer avec 
amitié un avis différent du sien; s'il lui fait confidence qu'il 
s'appuie sur l'autorité de Leibnitz et de plusieurs philosophes; 
s'il lui montre en particulier une lettre de Leibnitz qui contri- 
dise formellement notre candidat, (pie ledit candidat, n'aille 
pas s'imaginer sans réflexion, et crier partout qu'on a forgé 
une lettre de Leibnitz pour lui ravir la gloire d'être un original. 

Qu'il ne prenne pas l'erreur où il est tombé sur un point de 
dynamique, absolument inutile dans l'usage, pour une décou- 
verte admirable. 

Si ce camarade, après lui avoir communiqué plusieurs lois 
son ouvrage, dans lequel il le combat avec la discrétion la plus 
polie et avec éloge, l'imprime de son consentement, qu'il se 
garde bien de vouloir faire passer cet ouvrage de son adver- 
saire pour un crime de lèse-majesté académique. 

Si ce camarade lui a avoué plusieurs fois qu'il lient la lettre 
de Leibnitz, ainsi que plusieurs autres, d'un homme mort il y 
a quelques années, que le candidat n'en tire pas avantage avec 
malignité, qu'il ne se serve pas à peu près des mêmes artifices 
dont quelqu'un s'est servi contre les Mairan, les Cassini , et 
d'autres vrais philosophes; qu'il n'exige jamais, dans une dis- 



3G0 ALLUSIONS TRANSPARENTES. 

pute frivole, qu'un mort ressuscite pour rapporter la minute 
inutile d'une lettre de Leibnitz, et qu'il réserve ce miracle pour 
le temps où il prophétisera; qu'il ne compromette personne 
dans une querelle de néant que la vanité veut rendre impor- 
tante, et qu'il ne fasse point intervenir les dieux dans la guerre 
des rats et des grenouilles. Qu'il n'écrive point lettres sur 
lettres à une grande princesse, pour forcer au silence son ad- 
versaire, et pour lui lier les mains, afin de l'assassiner à loisir. 
Que, dans une misérable dispute sur la dynamique il ne fasse 
point sommer, par un exploit académique, un professeur de 
comparaître dans un mois; qu'il ne le fasse point condamner par 
contumace, comme ayant attenté à sa gloire, comme forgeur 
de lettres et faussaire, surtout quand il est évident que les 
lettres de Leibnitz sont de Leibnitz, et qu'il est prouvé que les 
lettres sous le nom d'un président n'ont pas été plus reçues fie 
ses correspondants que lues du public. 

Qu'il ne cherche point à interdire à personne la liberté 
d'une juste défense; qu'il pense qu'un homme qui a tort, et 
qui veut deshonorer celui qui a raison, se déshonore soi-même. 
Qu'il croie que tous les gens de lettres sont égaux, et il ga- 
gnera à cette égalité. 

Qu'il ne s'avise jamais de demander qu'on n'imprime rien 
sans son ordre. 

Nous finissons par l'exhorter à être docile, à faire des études 
sérieuses, et non des cabales vaines; car ce qu'un savant gagne 
en intrigues, il le perd en génie, de même que dans la méca- 
nique ce qu'on gagne en temps on le perd en forces. On n'a vu 
que trop souvent des jeunes gens qui ont commencé pardonner 
de grandes espérances et de bons ouvrages, finir enfin par 
n'écrire que des sottises, parce qu'ils ont voulu être des cour- 
tisans habiles, au lieu d'être d'habiles écrivains; parce qu'ilsont 
substitué la vanité à l'étude, et la dissipation qui affaiblit l'es- 
prit au recueillement qui le fortifie. On les a loués, et ils ont 
cessé d'être louables; on les a récompensés, et ils ont cessé 
de mériter des récompenses; ils ont voulu paraître, et ils ont 
cessé d'être : car lorsque, dans un auteur, une somme d'erreurs 
est égale à une somme de ridicules, le néant vaut son exis- 
tence '. 

1. L'auleur en question avait écrit que, supposé qu'un homme ail 
éprouvé autant de mal que de bien, le néant vaut son être. 



SORTIE IMPRUDENTE DÉ FORMEY. 361 

Ce n'était pas le tout d'avoir écrit cette satire impi- 
toyable, il fallait qu'elle fût lue, dévorée, et que le 
président fût hué à Potsdam, à Berlin, de toute l'Europe 
savante, de l'univers entier. Là était le difficile, car 
Voltaire ne devait pas espérer un privilège du roi de 
Prusse pour cet acte méritoire. Mais c'est où va se 
déployer toutsonespritd'intrigue et son machiavélisme. 
Il arrivera au but par n'importe quelle voie; et comme, 
en pareil cas, la voie directe est la moins sûre, il pren- 
dra les chemins de traverse. Formey venait de publier, 
dans la Nouvelle Bibliothèque germanique* , un extrait 
des opuscules de Zimmermann, théologien de Zurich; 
il s'était attaché de préférence à sa Dissertation sur 
r Incrédulité, et avait saisi cette occasion de frapper 
sur les incrédules aussi vigoureusement et aussi im- 
prudemment que possible ; car il ne dépendait pas de 
lui que la malignité ne voulût trouver, dans cette reli- 
gieuse philippique, des allusions à l'adresse du philoso- 
phe de Sans-Souci et de son groupe de libres penseurs. 
Un jour, à la table du roi, Voltaire et d'Argcns s'en- 
tretenaient à voix basse de ce brûlot lancé dans leur 
camp, de manière à attirer l'attention et les questions 
de Frédéric, qui ne manqua point, en effet, de leur de- 
mander de quoi ils chuchotaient entre eux. « // s'agit, 
eût répondu Voltaire, de la manière dont on ?ious 
traite, et dont V. M. n'est pas exempte*. » Là-dessus, 

1. T. XI, p. 78. 

2. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. I, p. 267. 
Nous ne relèverons pas l'incorrection de celte phrase, qui ne peut 
être que la traduction libre et trop libre d'une réponse faite à coup 
sûr en d'autres termes. Formey, malgré l'usage constant de notre lan- 
gue, ne laisse pas d'avoir de ces tournures-là, qu'il faut attribuer à 

IV. 21 



362 VOLTAIRE S'ENGAGE A LUI RÉPONDRE. 

grands développements et grands commentaires peu 
charitables. Au sentiment même de Formey, qu'il faut 
croire ici sur parole, le poëte n'avait pas autrement in- 
tention de lui attirer une affaire ; l'article du ministre 
évangélique n'était qu'un instrument qu'il allait utiliser 
pour parvenir à ses fins. Il manifesta son intention de 
riposter, et demanda aussitôt un privilège pour l'im- 
pression et la publication d'une réplique qui vaudrait 
l'attaque, ce qui lui fut accordé sans difficulté et sans 
le soupçon le plus vague de l'usage ténébreux qu'il en 
comptait faire. 

Contrairement à toute vraisemblance, l'auteur de la 
Réponse clun académicien de Berlin et celui de la 
Lettre d'un académicien vivaient comme devant, pro- 
fitant d'un incognito qui était le secret de la comédie, 
pour demeurer, en apparence du moins, dans les mêmes 
termes cordiaux et affectueux. Maupertuis se montrait 
rarement aux soupers de Frédéric; et, en ce moment 
il était cloué sur son lit de douleur, comme on l'a dit 
déjà, par une maladie sérieuse, qu'aggravaient encore 
les chagrins et les humiliations, et c'était à quoi faisait 
allusion le second académicien de Berlin, à propos du 
pamphlet de son prétendu confrère. « Mais quel temps 
pensez-vous, monsieur, que ces gens ont pris, pour 
attaquer notre président ? Vous croyez, sans doute, 
qu'en braves champions ils l'ont provoqué au combat 
pour se battre à armes égales? Non, monsieur : appre- 
nez à connaître la lâcheté et l'indignité de leur carac- 

la hâte de l'improvisation. Sa fécondité ne lui permettait iruère 
d'être correct, et Mérian, dans l'éloge qu'il lit de lui, le blâma avec 
trop de fondement d'avoir « toujours écrit à tire de plume. » 



PROJET D'OUVRAGE COLLECTIF. 363 

tère. Ils savent, et c'est un deuil pour nous, que M. de 
Maupertuis est depuis six mois attaqué de la poitrine, 
qu'il crache le sang, qu'il a de fréquentes suffocations, 
que sa faiblesse l'empêche de travailler, qu'il est plus 
près de la mort que de la vie, que les larmes d'une 
épouse qui le chérit et les regrets de tous les gens de 
bien l'attendrissent ; voilà le moment qu'ils choisissent 
pour lui plonger, selon qu'ils le croient, le poignard 
dans le cœur 1 . » Mais la présence du principal inté- 
ressé ne venant point accroître la gêne commune, on 
semblait des deux parts s'être donné le mot, pour ne 
rien savoir : et ce compromis tacite était observé avec 
une aisance telle, que les seuls initiés eussent pu pres- 
sentir l'orage plus ou moins voisin qui devait les 
séparer par un coup de foudre. Ou en a la preuve dans 
la correspondance du souverain et du poëte à cette 
époque même. Un soir, au souper du roi, l'idée 
vint d'un ouvrage collectif, rédigé par le cénacle, qui 
se fût partagé les matières. « Je crus d'abord, raconte 
Collini, que ce projet n'était qu'un badinage ingénieux 
inventé pour égayer le souper; mais Voltaire, vif et 
ardent au travail, commença dès le lendemain 2 . » 
Il troussait aussitôt un article sur Abraham, qu'il dé- 
pêchait, au roi: ce Le Père des croyants, disait-il dans 
son billet d'envoi, n'est qu'ébauché, parce que je suis 
sans livres. Mais si Yotre Majesté jette les yeux sur cet 
article, dans Bayle, elle verra que cette ébauche est 
plus pleine, plus curieuse, et plus courte. Ce livre, ho- 

1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XV, p. G3« 
Lettre d'un académicien de Berlin ù un académicien de Paris. 

2. Collini, Mon séjour auprès de Voltaire (Paris, 1807), p. 32. 



364 ARDEUR DE VOLTAIRE. 

noré de quelques articles de votre main, ferait du bien 
au monde. Chérisac coulerait à fond les saints Pères. » 
Il va de source que Chérisac n'est autre que Voltaire. Mais 
qu'est-ce qu'une esquisse tracée d'ailleurs en un tour 
de main et en absence de documents! On a vu sur-le- 
champ l'importance de l'idée, et à l'article improvisé 
était joint un mémoire détaillé où se trouvait, avec le 
projet du livre, tout un plan économique qui n'était 
sans doutel'œuvre que d'une tête chaude etd'un cerveau 
brûlé, et qu'on soumettait, en toute humilité, à l'appré- 
ciation critique du philosophe de Sans-Souci. Dans le 
cas où le roi ne voudrait pas être en nom, l'on était là 
pour accepter et endosser les responsabilités de l'entre- 
prise; c'était au prince à décider et à commander 1 . 
Mais cette besogne, qui sera le Dictionnaire philoso- 
phique, l'avait séduit, et emporté, et Frédéric recevait 
articles sur articles, tout comme si Voltaire n'eût pas 
fait autre chose, et qu'il n'y eût pas eu de Maupertuis 
au monde. 



Si vous continuez du train dont vous allez, lui répond le roi, 
le Dictionnaire sera fait en peu de temps. L'article de Y Ame que 
je reçois est bien fait; celui de Baptême y est supérieur. Il 
semble que le hasard vous fait dire ce qui pourtant est la suite 
d'une méditation. Votre Dictionnaire imprimé, je ne vous con- 
seille pas d'aller à Rome; mais qu'importe Rome, sa Sainteté, 
l'inquisition, et tous les chefs tondus des ordres religieux qui 
crieront contre vous! L'ouvrage que vous faites sera utile par 
les choses et agréable par le style; il n'en faut pas d'avantage. 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. -187, 188. 
Lettre de Voltaire a Frédéric. Cette lettre est sans date, mais elle 
doit être de fin septembre, autant que nous en pouvons conjec- 
turer. 

k 



BILLET DE FRÉDÉRIC. 365 

Si l'âme de vos nerfs demeure dans un état de quiétude, je serai 
charmé de vous voir ce soir 1 ... 

Nulle trace ici de secrète amertume. L'on sourit, Ton 
plaisante, l'on est plein de bienveillance. Et l'infati- 
gable poëte d'envoyer de nouveaux articles, de nou- 
velles esquisses philosophiques, a En qualité de théo- 
logien de Belzébut, oserai-je interrompre vos travaux 
par un mot d'édification sur Y Athéisme que je mets à 
vos pieds? j'ai choisi ce petit morceau parmi les autres, 
comme un des plus orthodoxes 2 . » Frédéric, comme 
toujours, accuse réception. Il faut citer sa réponse, où 
se mêlent, d'ailleurs, des allusions aux circonstances 
présentes, trop significatives pour échapper au moins 
attentif. 

Cet article me paraît très-beau ; il n'y a que le pari que je 
vous conseillerai de changer, à cause que vous vous êtes mo- 
qué de Pascal, qui se sert de la même figure 3 . Remarquez en- 
core, s'il vous plaît, que vous citez Épicure, Prolagoras, etc., 
qui vivaient tranquilles dans la même ville ; je crois qu'il ne 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Geuchot), t. LV , p. 075, 676. 
Lettre de Voltaire à Frédéric. Au tome III du Supplément des œu- 
vres posthumes, elle est portée à l'année 1751. Mais ces lettres de 
Voltaire et de Frédéric relatives aux articles du Dictionnaire ne 
peuvent être que de 17 52. Collini précise même l'époque où elles 
ont dû être écrites. Celui-ci, comme on le verra par la suite, n'est 
pas infaillible, lui non plus. Mais d'autres indices nous ont déter- 
miné à reporter cet échange de lettres entre le roi et le poëte, au 
commencement d'octobre 17 52. 

2. Ibid., t. LVI, p. 195, 196. Lettre de Voltaire à Frédéric. 

3. Ibid., t. XXVII, p. 172. Dictionnaire philosophique , au mot 
Athéisme. Cet article est bien de 1752 et non de 1751, comme cette 
apostrophe adressée ;i Mauperluis le démontre suffisamment : « Vous 
demandez pourquoi le serpent nuit. Et vous, pourquoi avez-vous nui 
tant de fois? Pourquoi avez-vous été persécuteur, ce qui est le plus 
grand des crimes pour un philosophe? » Ibid., p. 176. 



3H6 PARTI PRIS DE NE PAS ROMPRE. 

faudrait pas citer des gens de lettres pour vivre tranquilles 
ensemble. Remarquez que de querelles dans l'Académie des 
sciences de Paris pour Newton et Descartes, et dans celle 
d'ici pour et contre Leibnitz! Je suis sûr qu'Épicure et Pro- 
tagoras se seraient disputés s'ils avaient habité le même 
lieu; mais je crois de même que Cicéron, Lucrèce, et Horace, 
auraient soupe ensemble en bonne union. Je vous demande 
pardon des remarques que mon ignorance s'émancipe de vous 
faire. Je suis comme la servante de Molière, qui, lorsqu'elle 
ne riait pas, fesait changer ses pièces au premier auteur co- 
mique de l'univers 1 . 

Cette lettre est fine, son allusion transparente, et 
c'était à Voltaire à en faire son profit. Au demeurant 
c'était une leçon bénigne et non une sommation, qui, 
venant après la Réponse d'an académicien de Berlin, 
indiquait dans Frédéric le parti pris de ne pas rompre, 
s'il n'y était amené et contraint par les circonstances. 
Voltaire, lui aussi, ne songe pas à battre en retraite et 
enlève, pour le présent du moins, toute espérance à ses 
amis. « Je serais mort, écrivait-il à d'Argental, le 
22 novembre (huit ou dix jours après la publication 
de la réplique anonyme du roi de Prusse à la première 
attaque de Voltaire), si je ne menais pas la vie la plus 
douce et la plus retirée, n'ayant que vingt marches à 
monter, tous les soirs, pour aller entendre à souper le 
Salomon du Nord, quand il veut bien m'admettre à 
son festin des sept sages 2 . » Mais il y a beaucoup à 
rabattre d'une félicité à l'en croire si complète, et les 
témoins de cette béatitude ne prennent pas le change 

1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 077, G78. 
Lettre de Frédéric à Voltaire, 17 51 (I7. r )2). 

2. Ibid. t U LVI,ç. 232. Lettre de Voltaire à d'Argental; le 22 no- 
vembre 1 752. 



SITUATION RÉELLE DU POÈTE. 367 

sur des apparences qui ne peuvent tromper que lesnaïfs. 
M. Scheffer, qui, trois mois auparavant, disait déjà son 
mot sur la situation du poëte à Berlin, mandait de son 
côté à madame du Deffand : « Je l'ai vu de près, je puis 
vous assurer que son sort n'est pas digne d'envie. Il 
passe toute la journée seul dans sa chambre, non par 
goût mais par nécessité ; il soupe ensuite avec le roi 
de Prusse, par nécessité aussi beaucoup plus que par 
goût. Il sent bien qu'il n'est là qu'à peu près comme 
les acteurs de l'opéra à Paris, dans les temps que la 
bonne compagnie les admettait seulement pour chan- 
ter à table. Je suis fort trompé, ou il ne tiendra pas 
longtemps contre l'ennui qui le mine 1 ... » Et voilà 
qui est plus vrai que le tableau surfait que Voltaire 
dépêche à ses amis de Paris, qui, eux aussi, en savent 
déjà trop pour le croire très-sincère. 

La Diatribe du docteur Akakia n'était pas faite pour 
dormir dans les casiers discrets d'un bureau. L'exas- 
pération eût été moindre, la haine moins déchaînée, 
que la vanité d'auteur n'eût pu s'arranger d'applaudis- 
sements restreints, donnés et reçus sous le manteau, et 
à la condition que le public ne serait pas de la fête. 
On a raconté de plus d'une façon les divers incidents 
d'une rupture dont l'éclat occupa un instant les hon- 
nêtes gens de toute l'Europe. Le besoin de remplir les 
lacunes a fait substituer les conjectures à la certitude 
absente; et le choix n'est pas aisé entre ces récits con- 
tradictoires qui, chacun, mêlent un peu de vérité à beau- 

1. Madame du Deffand, Correspondance complète (Pion, 1865), 
t. I, p. Itf2. Lettre du baron Scheffer à madame du Deffand ; Stock- 
holm, 15 décembre 17 52. 



368 IMPRESSION DU LIBELLE. 

coup d'erreurs. Voltaire, comme on l'a vu plus haut, 
avait facilement obtenu un privilège pour publier la 
Défense de Bolingbroke. Il profita sournoisement de ce 
permis pour imprimer son libelle contre Maupertuis. 
L'édition de Potsdam se fit. A en croire Thiébault, le 
roi dévora le pamphlet, dont l'auteur lui avait remis 
lui-même un exemplaire, riant à se tordre à chaque 
période. Par la tournure de son esprit, personne, en 
effet, n'était plus propre que lui à goûter cette verve, 
cette malice infernale. Mais, après avoir savouré, il 
fallait arrêter. Frédéric change de thèse et de vi- 
sage, déclare à son chambellan qu'il ne pouvait tolérer 
un pareil scandale sans compromettre la dignité du 
souverain, et réclame de son amitié le sacrifice du li- 
belle. Voltaire, facile à entraîner sauf à se raviser, con- 
sent à tout. Cette promesse arrachée, le roi s'efface 
de nouveau devant le railleur, devant l'homme affolé 
d'esprit. Qu'au moins, une fois encore, ils relisent 
ensemble la diatribe du bon docteur, et puis le feu fera 
son office ! 

Voltaire lut le conte tout entier, ajoute Thiébault : à chaque 
moment il était interrompu par les applaudissements du mo- 
narque, qui trouvait que tous les traits en étaient aussi gais 
que justement appliqués; on éclatait de rire, et, à la fin de 
chaque cahier, lorsqu'il fallait le jeter au feu, on renouvelait 
les regrets. « Allons, du courage! ô Vulcainl Dieu cruel et 
vorace, voilà ta proie! » Et tandis que le cahier brûlait, on for- 
mait des danses antiques et sacrées devant le foyer. Ce fut 
ainsi qu'on lut et qu'on brûla le docteur Akakia jusqu'au bout: 
jamais peut-être ces deux hommes ne se sont permis de facétie 
plus comique ', 

1. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(Didot, 1860), t. Il, p. 343. 



SAISIE DES EXEMPLAIRES. 309 

Encore une fois, Thiébault n'était pas à Berlin lors 
de ces événements, et, s'y fût-il trouvé, pour être 
aussi particulièrement édifié, il eût fallu qu'il écoutât 
aux portes. Formey raconte également que le roi de 
Prusse reçut l'exemplaire avec bonté et pria instam- 
ment le poète d'anéantir totalement l'édition 1 . Quel- 
que piquante que soit la petite scène que nous décrit 
le premier avec une complaisance tant soit peu ver- 
beuse, nous nous voyons forcé de souffler sur tout 
cela et de substituer à cette broderie des détails moins 
plaisants mais plus exacts. Au lieu de rire, le roi devint 
furieux en apprenant (par tout autre que Voltaire) à 
quoi avait servi un privilège qu'il n'avait cru accorder 
qu'en faveur d'une réplique aux pieuses diatribes de 
Formey. Des ordres sont aussitôt donnés pour saisir 
les exemplaires. Mais Voltaire s'en était déjà nanti. 
FrédersdorfF, le maître Jacques de Frédéric, tout à la 
fois son serviteur, son intendant, son valet de cham- 
bre, son grand maître d'hôtel, son grand échan- 
son et son grand panetier 2 , chargé de l'enquête, 
se transporte chez l'imprimeur qui déclare par 
écrit que l'édition lui a été commandée par M. de 
Francheville. Puis il va chez l'auteur, s'efforce de lui 
démontrer les conséquences d'une pareille escapade 

1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. I, p. 269. 

2. « Avant d'être le favori de Frédéric, il avait été fifre (pfeifer) 
dans son régiment, quand il n'était encore que prince royal. Lorsque 
son maître était mécontent de lui, il le remettait dans son premier 
état. » (Note tirée des papiers du chevalier de La Touche.) Foissel, 
Voltaire et le président de Brosses (Didier, 1858). Supplément à la 
correspondance de Voltaire et de Frédéric, p. 21. — Baron de Biel- 
feld, Lettres familières, t. I, p. 75. 



370 VOLTAIRE NIE TOUT. 

et le presse de lui remettre le libelle ; mais il ne lui 
est répondu que par des dénégations et des faux- 
fuyants. Francheville, interrogé à son tour, convient de 
tout, et ses aveux ne font que confirmer les déclara- 
tions de l'imprimeur. C'est alors que le Salomon du 
Nord fulmine cette lettre bien connue : 

Votre efronterie m'étone après ce que vous venez de faire, 
et qui est clair côme le jour. Vous persistez au lieu de vous 
avouer coupable. Ne vous imaginez pas que vous ferez croire 
que le noir estblang : quand on ne voit pas, c'est qu'on ne veut 
pas tout voir; mais si vous poussiez l'affaire à bout, je ferai 
tout imprimer, et l'on verra que si vos ouvrages méritent qu'on 
vous élève des statues, votre conduite vous mériteroit des 
chaînes. 

L'éditeur est interrogé, il a tout déclaré '. 

Voltaire répliquait aussitôt, au bas de la lettre même, 
par un billet fort court où il protestait, en dépit de 
tout, de son innocence et où il offrait sa tête. 

Ah! mon Dieu, sire, dans l'état où je suis! je vous jure 
encor sur ma vie à laquelle je renonce sans peine, que c'est 
une calomnie affreuse. Je vous conjure de faire confronter tous 
mes gens. Quoi! Vous me jugeriez sans entendre! Je demande 
justice et la mort. 

Frédersdorff est de nouveau dépêché au poëte, qui, 
sachant l'édition en sûreté, maintient son dire. Mais 
devant la déclaration signée de Francheville, qu'on lui 
exhiba, il n'était plus possible de persister dans ce 
système de dénégations, et le coupable essaya de 

1. Foisset, Voltaire et le président de Brosses (Didier, 1858). Sup- 
plément à la correspondance de Voltaire ri de Frédéric, p. 10, 11. 



SEMONCE DU ROI. 371 

tourner la chose en plaisanterie. Ne s'agissait-il pas, 
en effet, d'une plaisanterie exquise, comme il n'en 
surgit pas deux en un siècle? Mais Frédersdorff, qui 
avait ses instructions, riposta par la menace du fiscal 
et d'une grosse amende, ce qui ne laissa pas de rem- 
brunir sensiblement le front du railleur. En somme, ce 
qu'on voulait de lui, c'était l'indication du lieu où il 
avait serré la Diatribe, et il fallut bien parler, quoique 
le coeur en saignât. Tous les exemplaires furent apportés 
et livrés aux flammes dans la chambre du roi, en pré- 
sence de Sa Majesté, par Sa Majesté, et devant Voltaire, 
qui avait été mandé, et auquel on lava la tête d'impor- 
tance. « Après bien des perquisitions et un détail assez 
ennuyeux, écrivait le surlendemain Frédéric à Mau- 
pertuis, je me suis emparé de Kaiaka (51c), que j'ai 
brûlé, et j'ai annoncé à l'auteur que sur-le-champ il fal- 
lait sortir de ma maisson ou renoncer au métier infâme 
de feseur de libele. De sorte que vous devez être tranqui- 
lisé de toutes les fassons 1 ... » La Beaumelle, qui a eu 
sur cette affaire de YAkakia tous les détails que 
Maupertuis était à même de lui fournir, bien qu'en y 
mettant du sien, selon son habitude, rapporte les divers 
incidents de cette étrange comédie avec une certaine 
exactitude relative. «Quelques jours après, poursuit-il, 
le roi honora M. de Maupertuis d'une visite 2 , et lui 

1. Cabinet de M. Feuillet de Couches, Lettres originales de Fré- 
déric le Grand à Maupertuis, t. I, n° 7 5; 29 novembre 1752. 

2. La Beaumelle se trompe. La visite que Frédéric fit au prési- 
dent de son Académie eut lieu le 2 novembre, et fut publiée dans tous 
les journaux. Hodenbeck, Die Helilcn-Gescliiclite, t. 111, p. 531. Mais 
après cette exécution en petit comilé, le roi lui dépêchait, à sa place, 
Frédersdorff pour savoir de ses nouvelles et aussi sans doute lui 



372 ÉTRANGE FORMALITÉ. 

raconta tout ce qui s'était passé. Cette insigne bonté le 
rappela des portes de la mort. Le roi lui apprit la 
circonstance la plus humiliante pour M. de Voltaire : 
c'est qu'il lui avait fait signer une promesse de ne 
jamais écrire contre la France, ni contre ses ministres, 
ni contre Maupertuis. » Tout cela est vrai en partie, 
et c'est déjà beaucoup pour La Beaumelle. Frédéric, 
en effet, envoyait à Voltaire, à la date du 27, pour qu'il 
la signât, l'étrange pièce qu'on va lire, entièrement de 
sa main royale. 

Je promets à Sa Majesté que, tant qu'elle me fera la grâce 
de me loger au chatau, je n'écrirai contre personne, soit contre 
le gouvernement de France, contre les ministres, soit contre 
d'autres souverains, ou contre des gens de lettre illustre envers 
lesquels on me trouvera rendre les égards qui leur sont dus. 
Je n'abuserai point des lettres de Sa Majesté et je me gouver- 
nerai d'une manière convenable à un home de lettre qui a 
l'honneur d'être chambelan de Sa Majesté, et qui vit avec des 
honetes gens. 

A moins qu'il ne considérât le Siècle de Louis XIV 
comme un libelle contre la France, Frédéric savait bien 
que Voltaire ne songeait d'aucune façon à s'attaquer 
aux souverains et à leurs ministres, et un engagement 
de sa part était plus qu'inutile. Ajoutons que semblable 
formalité avait un côté injurieux qu'aggravait encore 
le peu d'urgence de la mesure. Mais tout ce qui pré- 
cède et tout ce qui suit n'était mis là que pour amener 
et escorter le passage relatif aux « gens de lettres 

rendre compte de l'aventure dans tous ses détails. Voir une lettre de 
Berlin, du 9 décembre, dans \& Gazette d'Utrecht du vendredi 15 dé- 
cembre 1752 (n° C), supplément. 



APOSTILLE DE VOLTAIRE. 373 

illustres » (qu'on ne nomme pas pourtant), aux- 
quels il devait s'obliger à rendre les égards qui leur 
étaient dus. 11 n'y avait pas à se méprendre, et Voltaire 
cite en toutes lettres le nom de Maupertuis, pour mon- 
trer qu'il a bien compris. 

J'exécuteray, sire, tous les ordres de Votre Majesté, écrivait- 
il au bas de l'étrange document, et mon cœur n'aura pas de 
peine à luy obéir. Je la suplie encor une fois de considérer 
que jamais je n'ay écrit contre aucun gouvernement encor 
moins contre celuy sous lequel je suis né, et que je n'ay quitté 
que pour venir achever ma vie à vos pieds. J'ay été historiografe 
de France, et, en cette qualité, j'ay écrit l'histoire de Louis U 
et celle des campagnes de Louis 15, que j'ay envoiées à 
M r Dargenson. Ma voix et ma plume ont été consacrées à ma 
patrie, comme elles le sont à vos ordres. Je vous conjure d'avoir 
la bonté d'examiner quel est le fonds de la querelle de Mau- 
pertuis; je vous conjure de croire que j'oublie cette querelle, 
puisque vous me l'ordonnez. Je me soumets sans doute à toutes 
vos volontez. Si Votre Majesté m'avait ordonné de ne me point 
deffendre et de ne point entrer dans cette dispute littéraire, 
je luy aurais obéi avec la même soumission. Je la supplie d'é- 
pargner un vieillard accablé de maladies et de douleur, et de 
croire que je mourrai aussi attaché à elle que le jour que je 
suis arrivé à sa cour *. 

Cela fait souvenir du billet de Ninon à La Châtre. 
Mais Frédéric voulait un gage, et il eut le tort de 
s'exagérer les garanties que lui offraient de pareilles 
protestations, moins consenties sans doute qu'arra- 
chées. Il écrivait, le 10 décembre, à Maupertuis, dont 
l'état était digne de pitié, et qui, lui, n'était pas aussi 
pleinement rassuré sur les desseins de l'ennemi : 

t. Preuss, Friedrich der Gross, mit seinen Verwandten vnd Freun- 
den (Berlin, 1838), p. 188, 189; ce 27 de novembre 1752. 



374 VAINES PRÉCAUTIONS. 

Ne vous embarrassez de rien mon cher Maupertuis, l'affaire 
des libelles est finie, j'ai parlé si vray à l'home, je lui ai si fort 
lavé la tête que je crois pas qu'il y retourne... Je l'ay intimidé 
du côté de la boursse ce qui a fait tout lefet que j'en atendais. 
Je lui ai déclaré enfin nettement que ma maisson devait être un 
sanctuaire et non une retraite de brigands ou de cellerats dis- 
tillent des poissons... à présent ne pensez qu'à vos poulmons, 
et ne sortez pas de votre chambre par le froid présent ». 

Voltaire, sous le coup de la menace et de la colère 
du maître, pouvait promettre tout ce qu'on exigerait 
de lui ; mais n'était-ce pas lui demander l'impossible 
que de vouloir qu'il étouffât ces merveilleux enfants de 
sa colère qui, à l'heure même où Frédéric donnait au 
président les assurances les plus formelles, trottaient 
déjà vers la capitale de la Saxe, s'ils n'étaient pas depuis 
longtemps même arrivés à destination? Car nous 
soupçonnons (et cette hypothèse expliquerait la presque 
simultanéité des éditions de Prusse et de Dresde) que 
la remise de la copie au libraire de Potsdam n'avait pas 
dû précéder de beaucoup l'envoi fait à Luzac 2 . Quoi 
qu'il en soit, la recherche et la saisie qui en avait été 
la suite n'avaient abouti qu'à un mince résultat; et 

1. Cabinet de M. Feuillet de Conches, Lettres originales de Fré- 
déric le Grand à Maupertuis, t. 1, no 76 ; du 10 décembre 17 52. 

2. Ces lignes de Frédéric à sa sœur ne font que corroborer cette 
supposition : « ... Le voilà qui imprime son Akakia ici, à Potsdam, 
en abusant d'une permission que j'avais donnée d'imprimer la Défense 
de milord Bohngbroke. Je l'apprends, je fais saisir l'édition, la jette 
dans le feu , et lui défends sévèrement de faire imprimer ce li- 
belle ailleurs. A peine suis-je arrivé à Berlin que Y Akakia y paraît 
et s'y débite ; sur quoi je le fais brûler par les mains du bourreau... » 
OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XXV11 , p. 226, 
227. Lettre de Frédéric à la margrave de Bayreuth; Potsdam, ce 12 
avril 17 53. 



LA DIATRIBE A BERLIN. 375 

Maupertuis n'en devait pas être moins bafoué, et cet 
impitoyable pamphlet n'en allait pas moins circuler, de 
main en main, dans Berlin, à la grande stupeur des 
amis de Maupertuis et de ceux même de Yoltaire qui, 
pour sa part, brûlait bien complètement ses vaisseaux. 

Je fus, nous dit Formey, le premier qui le reçut; et je 
conserve l'exemplaire, où l'on avoit écrit à la main pour 
motto : 

Quidquicl délirant reges, plectentur Achivi. 

Je frémis à cette lecture, dont je prévoyois les suites; et 
je renfermai soigneusement mon exemplaire, sans le montrer 
à personne. Mais la poste suivante en apporta d'autres, en petit 
nombre cependant, et qui se vendirent d'abord fort cher. Le 
roi ne tarda pas à en avoir un : et c'est alors qu'il témoigna 
la plus vive indignation à V. l . 

On ne saurait rendre la sensation que fit à Berlin, à 
Potsdam, à la cour, la Diatribe du docteur Akakia. 
Maupertuis n'était pas aimé, son despotisme qu'il fai- 
sait peser sur tous lui avait conquis plus de flatteurs 
et d'instruments serviles que d'amis, et son malheur 
n'attendrit personne. Son malheur est bien le mot, car 
quel plus grand malheur pouvait frapper un esprit 
aussi hautain, aussi orgueilleux, aussi infatué de son 
mérite qu'un écrit où le ridicule lui était déversé à flots, 
où tout était attaqué en lui, l'homme, le bel esprit, le 
savant? Ce fut un véritable coup de foudre, dont il ne se 
relevajamais. Il succombait sous l'ironie et le sarcasme, 
après avoir usé et abusé de ces armes terribles ; et c'est 
ce qu'il constatait avec une sorte de candeur, dans un 

1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Derlin, 17 89), t. I, p. 2 70, 
271. 



376 PETIT DICTIONNAIRE A L'USAGE DES ROIS. 

mélancolique retour sur sa vie et ses luttes passées. 
« 11 medisoitun jour : Jeconnois à présent ce que cest 
que d'être critiqué. Lorsque je publiai mon livre sur 
la figure des astres, M. S' Gravesande en donna un 
extrait fort honnête, mais accompagné de quelques 
remarques dont je fus piqué. Aujourd'hui j'ai ap- 
pris à 71 être plus si délicat 1 . » 

Voltaire, à coup sûr, n'était pas sans inquiétude. 
Devant la récidive, que dirait, que ferait le roi de 
Prusse? C'était là une question que le poëte se devait 
poser; et, s'il faisait bonne contenance, il ne laissait 
pas d'être perplexe. Il écrivait à madame Denis, le 
18 décembre : 

Gomme je n'ai pas dans ce monde-ci cent cinquante mille 
moustaches à mon service, je ne prétends point du tout faire 
la guerre. Je ne songe qu'à déserter honnêtement, à prendre 
soin de ma santé, à vous revoir, à oublier ce rêve de trois 
années. 

Je vois bien qu'on a pressé V orange ; il faut penser à sauver 
l'écorse. Je vais me faire, pour mon instruction, un petit dic- 
tionnaire à l'usage des rois. 

M 07i ami signifie mon esclave. 

Mon cher ami veut dire vous m'êtes plus qu'indifférent. 

Entendez par je vousrendrai heureux, je vous souffrirai tant 
que j'aurai besoin de vous. 

Soupez avec moi ce soir signifie je me moquerai de vous ce 
soir. 

Le dictionnaire peut être long; c'est un article à mettre dans 
V Encyclopédie. 

... L'embarras est de sortir d'ici. Vous savez ce que je vous 
ai mandé dans ma lettre du premier novembre 2 . Je ne peux 
demander de congé qu'en considération de ma santé. Il n'y a 



1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. I, p. 184. 

2. Cette lettre ne s'est pas retrouvée. 



LE LIBELLE BRÛLÉ. 377 

pas moyen de dire : je vais à Plombières au mois de décembre. 
Il y a ici une espèce de ministre du Saint-Évangile, nommé 
Pérard l 3 né comme moi en France; il demandait permission 
d'aller à Paris pour ses affaires; le roi lui fit répondre qu'il 
connaissait mieux ses affaires que lui-même, et qu'il n'avait 
nul besoin d'aller à Paris 2 . 



Frédéric, en apprenant que le pamphlet circulait 
dans la ville, que Yoltaire, malgré ses promesses, 
n'avait pas craint de lui manquer aussi essentiellement, 
se laissa aller à la plus violente colère ; ne voulant point 
d'ailleurs avoir le dessous dans une querelle où son 
autorité semblait si ostensiblement engagée, il décida 
que le libelle serait brûlé dans les carrefours de Berlin 
par la main du bourreau, ce qui eut effectivement lieu, 
le dimanche 24 décembre, vers les trois ou quatre 
heures du soir, notamment dans le voisinage de l'au- 
teur, qui logeait alors dans la maison de M. de Fran- 
cheville, Taubenstrass, n° 20 3 . Yoltaire était venu de 
Potsdam pour prendre part aux divertissements du 
carnaval, et il assista à cet auto-da-fé, des fenêtres de 
son hôte : « Je fus témoin de cette brûlure, raconte 
Collini, sans en comprendre le sujet. J'allai sur-le- 
champ rendre compte à Yoltaire de ce que j'avais vu. 
c( Je parie, me dit-il, que c'est mon docteur qu'on vient 
« de brûler. » Yoltaire se livra-t-il aux plaisanteries et 
aux gaietés qu'on lui prête; car quel chroniqueur ne 



1. Jacques de Pérard, de l'Académie de Berlin. De 1 7 4 G à 1750, 
il travailla avec Formey à la Nouvelle Bibliothèque germanique. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV1, p. 255, 25G, 257 . 
Lettre de Voltaire à madame Denit? ; à Berlin, le 18 décembre 1752. 

3. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, .17 89), t. I, p. 271. 
OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XIV, p. 170. 



378 ENVOI DES CENDRES A MAUPERTUTS. 

se croit pas en droit d'y mettre du sien et d'apporter son 
contingent propre i ? c'est tout au moins douteux. Après 
l'exécution, le roi de Prusse se hâtait d'instruire le pré- 
sident de son Académie de ce qu'il venait de faire; dans 
l'impossibilité de supprimer cette diabolique satire qui 
courait déjà le monde et allait empoisonner l'Europe, 
il avait voulu donner au pauvre homme le seul soula- 
gement qui fût en sa puissance. Maupertuis mandait à 
Moncrif : « Dimanche passé son libelle fut brûlé par la 
main du bourreau sous la potence et dans toutes les 
places publiques. Cette exécution beaucoup plus infa- 
mante encore qu'elle n'est en France, a été faite par 
ordre exprès du roi, au grand applaudissement de 
tous les honnêtes gens, et même de la place on vit arri- 
ver de toutes parts des gens en fiacre pour se chauffer 
à ce feu... Le roi m'écrivit le soir une lettre char- 
mante et m'envoyoit pour poudre rafraîchissante les 
cendres de cette diatribe 2 ... » La feuille officielle de 
Berlin dans son plus prochain numéro faisait mention 
de cet acte de rigueur, et disait en toutes lettres que 
cet infâme libelle était attribué à l'auteur de la Hen- 
riade z . Que demander déplus? 

1 . Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(I)idot, 1800 ), t. 11, p. 344. 

2. Laverdet, Catalogue d'autographes, du 24 avril 1 8 G 2 , p. 101, 
102, n° 811. Leltre de Maupertuis ù Moncrif; Berlin, 30 décembre 
1752. 

3. Berlinische privileijirte Staals und gelehrle Zeitung (spaiere 
vossische Zeitumi) im Jahr 1 7 5 "2 . 155 Sluck Dienslag den 20 Dec. 
« dimanche, à midi, un pamphlet horrible, intitulé la Diatribe, etc., 
a été lnùlé publiquement dans différents lieux par la main du bour- 
reau. On dit que Mr. de Voltaire en est Fauteur... » — Gazette 
d'Utrecht, du mardi 2 janvier 1753 (n° 1). Supplément. De Berlin, 



SON DÉSIR DE VENGEANCE. 379 

Quelques mois après, Frédéric écrivait à son ancien 
secrétaire Barget, établi à Paris : 

Je ne m'étonne pas qu'on parle chez vous de la querelle de 
nos beaux-esprit : Voltaire est le plus méchant fou que j'aie 
connu de ma vie; il n'est bon qu'à lire. Vous ne saunez ima- 
giner toutes les duplicités, les fourberies et les infamies qu'il a 
faites ici; je suis indigné que tant d'esprit et tant de connais- 
sances ne rendent pas les hommes meilleurs. J'ai pris le parti 
de Maupertuis, parceque c'est un fort honnête homme, et. que 
l'autre avait pris à tâche de le perdre ; mais je ne me suis pas 
prêté à sa vengeance comme il l'aurait souhaité. Un peu trop 
d'amour propre l'a rendu trop sensible aux manœuvres d'un 
singe qu'il devait mépriser après qu'on l'avait fouetté , ... 

Si nous citons cette lettre on débordent le dépit et 
l'amertume , c'est qu'elle nous produit Maupertuis sous 
son vrai jour, et qu'elle nous révèle ses efforts pour 
pousser son royal protecteur dans la voie des sévérités 
implacables. Voltaire est son idée fixe, son cauchemar, 
il le voit partout, en entretient incessamment Frédéric 
qui essaye vainement de le calmer, de le rassurer, de lui 
prêcher la modération et le stoïcisme. « A vous parler 
avec franchise, mon cher Maupertuis, répond le châte- 
lain de Sans-Souci à l'une de ses missives éplorées, 
il me semble que vous vous affectez trop et pour un 
malade et pour un philosofe d'une affaire que vous 
deviez mépriser. Cornent empêcher un home d'écrire, 
et cornent l'empêcher de nyer toutes les impertinences 
qu'il a débité; si j'étois de vous, je ferois ce que je 

2G décembre 17 53. La Gazette de Hollande (2 janvier 1753) dit éga- 
lement, d'après une correspondance de Berlin, en date du 20 dé- 
cembre, qu'on croyait que M. de Voltaire était l'auteur de la brochure » 
1. Œuvres de Frédéric le Grand (Ijerlin, PreuSê.), t. XX, p. 39. 

Lettre de Frédéric à Darget; Potsdam, avril 1753. 



380 FRÉDÉRIC ESSAYE DE LE CALMER. 

pourrois pour me bien porter et ce seroit le tour le plus 
sanglantque vous pourriez lui jouer 1 ... » Plus tard il lui 
faudra apaiser de nouvelles craintes et lui prêcher sans 
grand succès la résignation sur ce qu'on ne saurait ni 
prévenir ni empêcher. « J'ai fait des perquisitions pour 
savoir s'il y avoit quelques nouvelles satires vendues à 
Berlin mais je n'en ai rien apris. Ainsi je crois que vous 
pouvez être tranquile sur ce sujet. Quant à ce qui se 
vend à Paris 2 , vous comprenez bien que je ne suis pas 
chargé de la police de cete vile et que je n'en suis pas 
le maître. Yoltere vous traite plus doucement que ne 
me traitent les gazetiers de Cologne et de Lubec, et 
cependant je ne m'en embarrasse aucunement 3 ... » 
Au moins, pour le présent, Maupertuis tenait sa 
vengeance, et l'amitié du souverain eût dû le dédom- 
mager amplement des blessures et des morsures de la 
haine. Cette exécution de YAkakia impressionna Vol- 
taire plus qu'il ne voulait le laisser croire. Mais la 
première panique passée (car il eut peur), il fut 
tout au ressentiment de l'outrage. Bien qu'en 
somme, cet auto-da-fé ne l'eût pas plus déshonoré 
que semblables exécutions ne déshonoraient en France, 
c'était au moins une marque éclatante de mécon- 
tentement et de disgrâce ; et l'auteur de la Diatribe 

1. Cabinet de M. Feuillet de Conches , Lettres originales de Fré- 
déric le Grand à Maupertuis, t. Il, n° 2 ; 11 février 1753. 

2. Maupertuis était bien renseigné. « Voulez-vous une autre anec- 
dote, écrivait Voltaire à Formcy, à la date du 17 janvier 17 53, on 
a vendu à Paris six mille Âkakia en un jour, et le plus orgueilleux de 
tous les hommes est le plus bafoué... » Voltaire, OEuvres complètes 
(Bouchot), t. LVI, p. 271. 

3. Cabinet de M. Feuillet de Conches, Lettres originales de Fré- 
déric le Grand à Maupertuis, t. II, n° 5 ; le 8 mars 1753. 



COMMÉRAGES RIDICULES. 38i 

pouvait s'attendre à tous les grands et petits désagré- 
ments de la défaveur, en un lieu où l'on n'osait pen- 
ser, parler et agir que sous le bon plaisir du maître. 
Son parti fut bientôt pris. Tout cela ne faisait en dé- 
finitive qu'amener un dénoûmcnt inévitable et faci- 
liter une retraite qui eût été, différemment, assez ardue 
à effectuer. « J'ai renvoyé, mandait-il à sa nièce à la 
date du 13 janvier, au Salomon du Nord, pour ses 
étrennes, les grelots et la marotte qu'il m'avait donnés 
et que vous m'avez tant reprochés. Je lui ai écrit une 
lettre très-respectueuse, car je lui ai demandé un 
congé. Savez-vous ce qu'il a fait? 11 m'a envoyé son 
grand factotum de Fédersdorlf, qui m'a rapporté mes 
brimborions; il m'a écrit qu'il aimait mieux vivre avec 
moi qu'avec iMaupertuis. Ce qui est bien certain, c'est 
que je ne veux vivre ni avec l'un ni avec l'autre. » 

Que de commérages n'ont pas été répétés sur cette 
démarche finale de Voltaire ! Duvernet raconte qu'à la 
suite d'un entretien orageux entre le prince et son 
favori, Voltaire dit à son domestique, dans l'anticham- 
bre même du roi, à Potsdam : « Débarrasse-moi, mon 
ami, de ces marques honteuses de la servitude. » En- 
tendez par les grelots, les brimborions, les marques 
de servitude, sa croix et la clef de chambellan. « Quel- 
ques-uns, ajoute l'abbé, ont prétendu qu'en se reti- 
rant tout en colère, il les avait suspendus à la clef de 
la porte de la chambre du roi ! . » Collini fait justice de 
ces absurdités. Lorsque le poëte allait chez Frédéric, 
il n'avait pas de domestique à sa suite. Était-il croya- 

1. Duvernet, la Vie de Voltaire (Genève, 1786), p. 157. 



382 UN QUATRAIN. 

ble d'ailleurs qu'on pût se promener dans les appar- 
tements du château avec des serviteurs étrangers et 
commettre un acte aussi indécent sans qu'il y eût là 
quelqu'un pour s'y opposer * ? N'acceptons davantage 
que sous bénéfice d'inventaire ce que nous dit Vol- 
taire, qui écrivait moins à sa nièce qu'en vue des sa- 
lons de Paris. Loin de vouloir casser les vitres, il 
tenait à donner à son attitude tous les dehors du cha- 
grin et du respect. Il écrivit au roi une lettre tendre, 
soumise, désespérée même 2 , et fit de ces insignes qui 
ne convenaient pas à un courtisan disgracié, un pa- 
quet sur l'enveloppe duquel il traçait de sa main le 
quatrain si connu : 

Je les reçus avec tendresse, 
Je vous les rends avec douleur; 
C'est ainsi qu'un amant, dans son extrême ardeur 3 , 
Rend le portrait de sa maîtresse. 

Le jeune Francheville alla porter ce paquet à Fré- 
dersdorff, que l'on priait par un billet de vouloir bien 

1. Collini, Mon séjour auprès de Voltaire (Paris, 1807), p. 4!), 50. 

2. Foissel, Voltaire et le président de Brosses (Didier, 1858), 
supplément à la correspondance de Voltaire avec Frédéric, p. 15, 
16, 17. Lettre de Voltaire à Frédéric; le r janvier 1753, et non le 3, 
comme semble l'indiquer Collini. 

3. « Ce troisième \ers, nous dit Collini, dans une note, a été 
changé par Voltaire dans le Commentaire historique : il s'y trouve 
ainsi : 

Comme un amant jaloux, dans sa mauvaise humeur... 

Je l'ai laissé ici tel que je le vis sur le paquet envoyé à Frédéric. » 
Denis sa mauvaise humeur était déji trop accentué pour que Voltaire 
dût se permettre celle expression en l'adressant directement au roi et 
à deux pas du roi. 11 le sentit, et le corrigea. Thiébault donne le\ers 
encore [dus prononcé : « Comme un amant dans sa fureur... » Celle 
version devait encore moins rester que la précédente. 



LE CHEVALIER DE LA TOUCHE. 383 

s'en charger près du Roi. Cela avait lieu, le 1 er janvier, 
à trois heures et demie. Dès quatre heures, un fiacre 
s'arrêta devant la porte : c'était Frédersdorff, venant 
de la part de Sa Majesté rendre au poëte la croix et la 
clef de chambellan. « Il y eut entre eux une longue 
conférence, nous dit Collini : j'étais dans la pièce 
voisine, et je compris à quelques exclamations que ce 
ne fut qu'après un débat très-vif que Voltaire se dé- 
termina à reprendre les présens qu'il avait renvoyés. » 
Ce dernier, sentant plus que jamais l'importance de 
se faire des appuis dans cette patrie qu'il était impa- 
tient de rejoindre, s'était empressé de nouer des rap- 
ports affectueux avec le nouvel envoyé de France, le 
chevalier de La Touche, établi à Berlin depuis la fin de 
juillet â . Dans le complet isolement oùdevaitle plonger la 
disgrâce royale, il n'était pas indifférent d'intéresser à sa 
cause un personnage officiel, qui pût au besoin prendre 
sa défense à Potsdam, et édifier son gouvernement,chose 
non moins utile pour Voltaire, dont la conduite et les 
dernières démarches ne manqueraient pas d'être in- 
terprétées à Paris de plus d'une façon. L'auteur de 
Merope s'était jeté tout aussitôt dans les bras du che- 
valier; il n'allait rien décider, rien faire sans ses avis 
et son octroi. Il lui rendait effectivement compte, 
le lendemain, de ce qui s'était passé et le suppliait 
de venir à son aide. « Il m'a envoyé Federsdorfï 
à 4 heures me dire qu'il réparerait tout, et que je lui 



\. Et non fin de septembre, comme le suppose M. Koisset. « De 
Berlin, le 27 juillet. Le chevalier de La Touche, minisire de France, 
qui arriva ici hier de Hanovre, doit avoir incessamment audience du 
roi... » Gazette d'Utrecht, du vendredi 4 août 17 52 (u° LXU). 



384 INVITATION A SOUPER. 

écrivisse une autre lettre. Je lui ai écrit 1 , mais sans 
démentir la première, et je ne prendrai aucune résolu- 
tion sans vos bontés et vos conseils 2 . Comme j'ai eu 
l'honneur de vous prendre à témoin de mes sentiments 
dans une première lettre, et que le Roy sait que, selon 
mon devoir, je vous ai confié mes démarches, ce sera 
à vous à être arbitre : vous êtes actuellement un mi- 
nistre de paix; on la propose, dictez les conditions. Je 
ne peux sortir, je ne peux que vous renouveler ma res- 
pectueuse reconnaissance. On parle de souper; je ne 
peux être assez hardi, si vous n'y êtes pour me secon- 
der. Moy souper 3 ! » Voltaire ne savait trop que faire. 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 2GG, 2G7. 
Lettre de Voltaire à Frédéric. « ... M. Federsdorlï, qui venait me 
consoler dans la disgrâce, m'a fait espérer que Votre Majesté dai- 
gnerait écouter envers moi la bonté de son caractère, cl qu'elle 
pourrait réparer par sa bienveillance, s'il est possible, l'opprobre dont 
elle m'a comblé... » 

2. « ... Le lendemain, 2 janvier, lisons-nous dans une note ma- 
nuscrite trouvée dans les papiers de M. de La Touche, destinée sans 
doute aux journeaux, le roi lui écrivait une lettre pleine de bonté, et 
M. de Voltaire, pénétré de respect et de reconnaissance, a persisté à 
supplier Sa Majesté de vouloir bien accepter sa démission entière et 
de lui conserver l'honneur de sa protection et de sa bienveillance , 
qu'il préférait à tous les biens et à tous les litres, lui alléguant que 
désormais il était inutile à S. M. On ignore encore si le roi de Prusse 
a accepté sa démission, »> Foisset, Voltaire et le président de Brosses. 
Supplément à la correspondance de Voltaire et de Frédéric, p. 22» 
Cette note, que nous n'avons retrouvée, en ces termes du moins, 
dans aucunes Gazettes, semblait poser une question, à laquelle allait 
répondre la note que le poële envoyait à Valther et que l'on ren- 
contrera plus bas. 

3. « Ce qui paraîtra encore plus singulier que la conduite de 
Voltaire, c'est que non-seulement le roi de Prusse n'a point voulu 
reprendre ses bienfaits , ni donner permission à Voltaire de s'en 
aller, mais qu'il lui a même fait dire qu'il vouloit lui parler et qu'il 
vînt souper avec lui. On pourroit croire qu'il n'y a plus rien d'ex- 



PRÉTEXTES. 385 

La confiance était perdue, il ne cherchait qu'à prendre 
ses sûretés et à s'entourer de garanties. Après tout, 
n'était-il pas français, sujet et officier du roi Très-Chré- 
tien? « Je ne puis vous dire, monsieur, écrivait-il deux 
ou trois jours après à l'envoyé de France, à quel 
point je suis pénétré de vos bontés ; je vous prie in- 
stamment d'y mettre le comble, en disant à M. de Po- 
devils l'intérêt que vous daignez prendre à moy en 
général, en me regardant comme un officier de la 
maison du Roy, notre maître, qui est icy avec 
un passeport du Roy et avec une recommanda- 
tion à tous ses ministres, et enfin comme un homme 
qui vous est particulièrement attaché ! . » Quant à ce 
souper, dont il repousse jusqu'à la pensée, il allégua 
pour ne pas s'y rendre son état de santé, et demeura 
blotti dans sa chambre, comme cela ressort de sa cor- 
respondance avec le chevalier. « La fièvre, monsieur, 
m'a empêché de vous faire ma cour. Je ne doute pas 
qu'on ne dise à Potsdam que cette fièvre est de com- 
mande ; il faudra que je meure pour me justifier... » 
Et cet autre billet : « Yous sentez quel besoin j'ai 
d'avoir l'honneur de vous parler et de vous ouvrir 
mon cœur. Je ne peux sortir : le roy de Prusse ne 

traordinaire dans celte affaire; ce n'est pas tout cependant. La ré- 
ponse de Voltaire au message du roi de Prusse met le comble a la 
singularité; il a fait dire au roi de Prusse qu'il ne pouvoit pas aller 
souper avec lui (je suppose que le mot d'honneur n'a pas été ou- 
blié), qu'ils seroient trop embarrassés vis-à-vis l'un de l'autre. On 
ne sait point encore ce qui en arrivera. » Duc de Luynes, Mémoires, 
t. XII, p. 3 «3, 344, du vendredi 9 février 1753. 

I. Foisset, Voltaire et le président de Brosses (Didier, 1858). Sup- 
plément à la correspondance de Voltaire et de Frédéric. Lettre de 
Voltaire; 5 janvier 1753. 

IV. 22 



386 DÉMENTIS DANS LES GAZETTES. 

manquerait pas de dire que j'ay assez de santé pour 
aller chez vous, et que je n'en ay pas assez pour aller 
chez luy. » 

A la demande de Frédéric, le poëte faisait insé- 
rer, le 18 janvier, dans la Gazette de Spener, une 
déclaration par laquelle il se défendait d'avoir eu la 
moindre participation aux publications dont Berlin 
avait été tout réceimnent inondé, aussi bien qu'aux 
doctes disputes éditées par Mindener *. Cela n'é- 
tait que pure question de forme et ne pouvait trom- 
per personne. Il publiait de sa pleine initiative une 
semblable protestation d'innocence dans un jour- 
nal qui ne relevait pas aussi directement que celui de 
Berlin de Sa Majesté prussienne ; mais il le faisait à sa 
façon, non sans y glisser une leçon de convenance cà 
l'adresse de ceux qui se méprennent si étrangement sur 
leurs droits et leurs devoirs. « M. de Voltaire, mandait- 
on à la Gazette dUtrecht, proteste n'avoir jamais fait 
de libelle diffamatoire contre M. de Maupertuis, et 
pense que des disputes entre gens de lettres, sur des 
expériences de physique singulières , ne peuvent 
être traitées ni comme des affaires d'État, ni des 
affaires criminelles 2 ... » On ne lui en demandait pas 
autant à Berlin et, sans doute, trouva-t-on que cette 
dernière réflexion était de trop, bien que la maxime 
n'eût en soi rien que de très-judicieux et de très- 
licite . 



1. Venedey, Friedrich der Gross und Voltaire (Leipzig, 1859), 
p. 132. — Gazette de Berlin (1753), n u VIII. 

2. Gazette d'Ulreclit, du mardi 20 février 1153 (n" XV), supplc- 
ment. De Berlin, le 13 février. 



RENVOI DU CORDON ET DE LA CLEF D'OR. 387 

Frédéric n'y tenait plus; il avait faim, il avait soif 
de Voltaire, et son impatience s'augmentait des pré- 
textes que prenait celui-ci pour ne pas sortir de chez 
lui. Il invite enfin le coupable pardonné à retourner 
à Potsdam avec lui, le 30 janvier, jour de son départ 
de Berlin. Le procédé était trop significatif pour n'être 
pas divulgué, et l'auteur de la Henriade n'aura garde 
de ne point l'apprendre à. toute la terre. « Si vous écrivez 
à Paris et à Versailles, insinue-t-il au chevalier de la 
Touche, le 27 du même mois, je vous prie de vouloir 
bien mander cette nouvelle pour détruire les faux 
bruits qui y courent.... » Il ne négligera pas pour sa 
part de raconter fort au long à ses amis de France les 
moindres incidents de ce retour de faveur. Il l'an- 
nonce à madame Denis; mais madame Denis est sa 
nièce. Il l'annonce au marquis de Thibouville, une . 
des trompettes de sa gloire à Paris ! ; il l'annonce à 
M. de La Virotte. « Je lui ai renvoyé, mande-t-il à ce- 
lui-ci, son cordon, sa clef d'or, ornements très-peu 
convenables à un philosophe, et que je ne porte pres- 
que jamais. Je lui ai remis tout ce qu'il me doit de 
mes pensions. 11 a eu la bonté de me rendre tout, et 
de m'inviter à le suivre à Potsdam, où il me donne 
dans sa maison le même appartement que j'ai tou- 
jours occupé. J'ignore si ma santé, qui est plus dé- 
plorable que mon aventure, me permettra de suivre Sa 
Majesté 2 . » Mais cela ne lui suffit pas; c'est là une 



1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 272, 27 3. 
Lellre de Voltaire au marquis de Thibouville; ce 28 (janvier 1753). 

2. Ibid., t. LVI, p. 275. Lettre de Voltaire à M. de La Virotte; 
Berlin, le 28 janvier 17 53. 



388 LETTRE A WALTHER. 

publicité trop restreinte. Aussi dépêche-t-il au li- 
braire Walther, son éditeur, l'avertissement suivant 
qu'il le prie de faire insérer dans toutes les ga- 
zettes. 

On apprend par plusieurs lettres de Berlin que M. de Vol- 
taire, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi de France, 
ayant remis à Sa Majesté prussienne son cordon, sa clef de 
chambellan et tout ce qui lui est dû de ses pensions, non-seu- 
lement Sa Majesté prussienne lui a tout rendu, mais a voulu 
qu'il eût l'honneur de le suivre à Potsdam et d'y occuper son 
appartement ordinaire dans le palais *. 

Mais l'idée fixe de Voltaire, c'était de fuir. Dans la 
lettre même où était inclus l'avertissement qu'on vient 
de lire, il s'informait auprès de Walther s'il pourrait 
trouver à Dresde ou à Leipzig un appartement com- 
mode pour lui, un secrétaire et deux domestiques. 
«Je l'aimerais encore mieux, lui dit-il, àLeipzick qu'à 
Dresde, parce que j'y travaillerais plus à mon aise. 
Mais il faudrait que cela fût très-secret. Vous n'auriez 
qu'à me mander : il faudra s'adresser à Leipzick 
chez... Je m'y rendrais dans quinze jours ou trois se- 
maines, et alors je vous serais plus utile. Au reste, 
dans la maison où je serai, il faudra absolument que 
je fasse ma cuisine. Ma mauvaise santé ne me permet 
pas de vivre à l'auberge. » 

Cette lettre est datée de Berlin, le 1 er février; il eût 
dû être alors à Potsdam, où le roi de Prusse l'avait 



1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 276. Lettre 
de Voltaire à M. G.-C. Walther; Berlin, 1" février 17 53. — Gazette 
d'Utrecht, du mardi G février 17 53 (n°Xl). De Berlin, le 30 janvier. 



ENVOI DE QUINQUINA. 389 

invité à venir pour le 30 janvier. Mais sa santé ne le 
lui avait pas permis, a J'ai voulu me vaincre et venir à 
Potsdam; mais je suis retombé, la veille de mon dé- 
part, dans un état où il n'y a pas d'apparence que je 
relève. Mon érysipèle est rentré. La dyssenterie est sur- 
venue, j'ai souvent la fièvre; il y a quatorze jours 
que je suis dans mon lit '. » 11 en dit autant dans un 
billet au chevalier de la Touche, sans date mais in- 
contestablement de cette époque, « Yous vous doutez 
bien, monsieur, que je n'ay pas suivi le Roy de Prusse 
à Potsdam malgré ses bontés touchantes; l'état où je 
suis ne me laissera pas probablement la liberté de lui 
faire ma cour; mais je voudrais bien vous faire la 
mienne 2 . » Toujours les mêmes excuses, les mêmes 
prétextes, et dans les mêmes termes. Il temporise, 
mais ces délais ne sauraient avoir qu'un temps, et il 
faudra bien s'exécuter. Ce durant , le roi lui envoie 
de l'extrait de quinquina pour hâter la guérison. « Ce 
n'est pas cela qu'il me faut s'écrie le poëte ; c'est mon 
congé. » 11 allait mieux, Frédéric voulait qu'il retour- 
nât à Potsdam ; l'auteur de la Henriade reprend alors 
son premier refrain des eaux de Plombières et com- 
mence ses préparatifs de départ. Il prévient Franche- 
ville qu'il ne peut emmener son fils, qu'une telle dé- 
marche déplairait à coup sur au roi. Mais à ce motif 
très-spécieux se mêlait la crainte assez fondée qu'on 



1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot) t. LV1, p. 27 9. Lettre 
de Voltaire à d'Argens; Berlin, le 16 février 17 53. 

2. Foisset, Voltaire et le président de Brosses (Didier, 1858). 
Supplément à la correspondance de Voltaire et de Frédéric, p. 28. 
Lettre de Voltaire au chevalier de la Touche. 

22. 



390 VOLTAIRE AU BELVÉDÈRE. 

ne fît de ce jeune homme un surveillant et un espion 
apposé près de lui pour rendre compte de ses faits et 
gestes. En résulta-t-il quelque aigreur entre Yoltaire 
et l'éditeur du Siècle de Louis XIV, et fut-ce là ce qui 
décida le premier à chercher un autre gîte ? Ce qu'il 
y a de certain, c'est qu'il quittait aussitôt (5 mars) 
la demeure de l'académicien pour aller s'étabir dans 
la maison d'un gros marchand appelé Schweigger, si- 
tuée au faubourg de Stralow et qu'il désigne sous le 
nom du Belvédère 1 . 

1. Cette maison a été morcelée depuis, et forme à présenties 
n°« 56, 57, 58 et 59 de la Hohmarkhtrasse . OEuvres de Frédéric le 
Grand { Berlin, Preuss.), t. XXII, p. 30G. — Voltaire, OEuvres com- 
plètes (Beuehot), t. LV1, p. 228. Lettre de Voltaire à Frédéric; à 
Berlin, au Belvédère, le 12 mars 1753. 



IX 



FROIDS ADIEUX. — VOLTAIRE A LEIPZIG. — GOTHA ET 
CASSEL. — ARRIVÉE A FRANCFORT. 



Le nouveau ménage (car jusque-là Voltaire avait été 
défrayé par le roi) se composait de quatre personne*, du 
maître, d'une cuisinière, d'un domestique, et de Collini, 
tout à la fois secrétaire, économe et ministre dirigeant. 
Mais, quelque éloigné qu'il fût du centre de Berlin, le 
poëte ne laissait pas d'être relancé par nombreuse 
compagnie. La comtesse de Bentinck, entre autres, re- 
connaissante des services passés, venait souvent le 
voir. Son médecin, le docteur Coste, lui était resté 
fidèle et se montrait fort assidu. Il avait héroïquement 
conseillé les eaux de Plombières, tout en sachant que 
ce n'était pas faire sa cour au roi de Prusse, dont 
la réponse n'arrivait point 1 . Voltaire, très-disposé 
d'ailleurs à se créer des fantômes, augurait mal de ce 
silence prolongé; il s'indignait, se révoltait de cette 
tyrannie qui ne tenait nul compte des exigences de sa 
santé perdue et qui voulait le garder quand même. 

1. Il s'élait déjà fait délivrer une consultation par Bajieu, chirur- 
gien- major des gendarmes de la garde du roi de France, qui pres- 
crivait les eaux de Plombières. Voir la lettre de Voltaire à celui-ci, 
datée de Berlin, le 19 décembre 1752, t. LVI, p. 201, 262. 



392 PLAISANTE IMAGINATION. 

Son imagination s'exaltait tous les jours davantage : 
il rêvait, combinait, machinait les plans d'évasion les 
plus extravagants. 

J'allais, raconte Collini, quelquefois promener avec lui dans 
un grand jardin dépendant de la maison. Lorsqu'il désirait 
être seul, il me disait : «A présent, laissez-moi un peu rêvasser.» 
C'était son expression, et il continuait sa promenade. Un soir, 
dans ce jardin, après avoir causé ensemble sur sa situation, 
il me demanda si je saurais conduire un chariot attelé de deux 
chevaux. Je le fixai un moment, et comme je savais qu'il ne 
fallait pas contrarier sur le champ ses idées, je lui répondis 
affirmativement. « Écoulez, me dit-il, j'ai imaginé un moyen 
de sortir de ce pays. Vous pourriez acheter deux chevaux, il 
ne paraîtra pas étrange que l'on fasse une provision de foin. 
— Eh bien, monsieur, lui dis-je, que ferons-nous du chariot, 
des chevaux et du foin? — Le Voici : nous emplirons le chariot 
de foin ; au milieu du foin nous mettrons tout notre bagage. Je 
me placerai déguisé, sur le foin, et me donnerai pour un curé 
réformé qui va voir une de ses filles mariée dans le bourg voi- 
sin. Vous serez mon voiturier. Nous suivrons la route la plus 
courte pour gagner les frontières de Saxe, où nous vendrons 
chariot, chevaux et foin -, après quoi, nous prendrons la poste 
pour nous rendre à Leipsig. » Il ne pouvait s'empêcher de rire 
en me communiquant ce projet, et il accompagnait son récit de 
mille réflexions gaies et singulières. Je lui répondis que je ferais 
ce qu'il voudrait et que j'étais disposé à lui donner toutes les 
preuves de dévouement qui dépendraient de moi; mais que ne 
sachant pas l'allemand, je ne pourrais répondre aux questions 
qui me seraient adressées. Que, d'ailleurs, ne sachant pas très- 
bien conduire, je ne pouvais répondre de ne pas verser mon 
pasteur dans quelque fossé, ce qui m'affligerait beaucoup. Nous 
finîmes par rire ensemble de ce projet. Il ne tenait pas beau- 
coup à le réaliser, mais il aimait à imaginer des moyens de 
sortir d'un pays où il se regardait comme prisonnier. « Mon 
ami, me dit il, si la permission d'aller aux eaux ne vient sous 
peu de tems, je saurai de manière ou d'autre sortir de l'île 
d'Alcine*. 

1. Collini, Mon séjour auprès de Voltaire (Paris, 1807), p. 53, 54, 55. 



FRÉDÉRIC SE FACHE. 393 

Enfin arriva un mot du roi. « Je vous donne en cent 
à deviner sa réponse. Il m'a fait écrire par son facto- 
tum qu'il y avait des eaux excellentes à Glatz, vers la 
Moravie. Voilà qui est horriblement vandale et bien peu 
Salomon; c'est comme si on envoyait prendre les 
eaux en Sibérie. Que voulez-vous que je fasse? Il faut 
bien aller à Potsdam; alors il ne pourra me refuser 
mon congé *. » Mais pour habituer son monde à cette 
idée de départ et n'autoriser aucune espérance, il ne 
laissait échapper une occasion de rappeler sa volonté 
bien formelle d'aller à Plombières. Cela fit perdre pa- 
tience au peu endurant philosophe de Sans-Souci, qui 
lui décochait le poulet peu tendre qu'on va lire. 

Il n'étoit pas nécessaire que vous prissiez le prétexte du 
besoin que vous me dites avoir des eaux de Plombières, pour 
me demander votre congé. Vous pouvez quitter mon service 
quand vous voudrez ; maisavant départir, faites moi remettre le 
contrat de votre engagement, la ciel", la croix et le volume de poé- 
sie que je vous ai confié. Je souhaiterais que mes ouvrages 
eussent été seuls exposés à vos traits et à ceux de Kœnig. Je 
les sacrifie de bon cœur à ceux qui croient augmenter leur 
réputation en diminuant celle des autres; je n'ai ni la folie ni 
la vanité de certains auteurs. Les cabales des gens de lettres me 
paroissent l'opprobre de la littérature. Je n'en estime cepen- 
dant pas moins les honnêtes gens qui les cultivent. Les chefs 
de cabale sont seuls avilis à mes yeux 2 . 

1. Voltaire, Œuvres complètes (Beucliol), t. LV1, p. 289, 290. 
Lettre de Voltaire à madame Denis; à Berlin, le 15 mars 1753. Cette 
opiniâtreté de Frédéric était bien connue à Paris, où du reste Vol- 
taite s'y prenait de façon à ce qu'on n'ignorât rien de ce qui avait 
rapport à lui ; d'Argenson écrivait à cette époque dans son curieux 
journal: « Le roi de Prusse ne veut absolument pas laisser sortir le 
poêle Voltaire de ses États. Voltaire lui a écrit qu'il lui demandait 
la liberté ou la mort... » Marquis d'Argenson. Mémoires (Jannet), 
t. IV, p. 127. 

2. Iteuchol, qui ignorait la date de cette lettre, l'a pourtant 



304 BRUSQUE DÉTERMINATION. 

Cela était dur, tant soit peu brutal dans le fond 
comme dans la forme, et tout autre que Voltaire ne se 
fût pas relevé d'un tel coup de massue. Mais ce n'était 
pas en disgracié qu'il voulait partir; il charge l'abbé 
de lui ménager une entrevue et annonce son arrivée 
à Potsdam. 



Cher abbé, votre style ne m'a pas paru doux. Vous êtes un 
franc secrétaire d'État; mais je vous avertis qu'il faut que je 
vous embrasse avant mon départ. Je ne pourrai vous baiser, 
car j'ai les lèvres trop enflées de mon diable de mal. Vous vous 
passerez bien de mes baisers, mais ne vous passez point, je 
vous en prie, de ma vive et sincère amitié. Je vous avoue que 
je suis désespéré de vous quitter et de quitter le roi; mais 
c'est une chose indispensable. Voyez avec le cher marquis 1 , 



classée à sa vraie place, et l'argumentation ingénieuse de M. Fois- 
set, qui veut qu'elle soit du 20 ou du 30 décembre 17 52, porte à faux, 
ce qui ne nous est que trop facile a démontrer, les preuves en main; 
car ce billet peu gracieux, comme cela sera dit plus loin, fut inséré, 
par les soins mêmes du roi, dans les Gazettes de Hollanie et d'U- 
trecht, avec la date du 16 mars. Ajoutons que l'on a retrouvé aux 
Archives du cabinet de Berlin, à la date aussi du 16 mars, le projet de 
cette môme lettre qu'il est assez piquant de comparer au billet rédigé 
par l'abbé de Prades. Le voici : a Qu'il peut quitter ce service quand 
il lui plaira ; qu'il n'a pas besoin d'employer le prétexte des eaux de 
Plombières, mais qu'il aura la bonté, avant que de partir, de me 
remettre le contrat de son engagement, la clef, la croix et le volume de 
poësie que je lui ai contié; que je voudrois que lui et Keenig n'eus- 
sent attaqué que mes ouvrages, (pie je les sacrifie de bon cœur à ceux 
qui ont envie de dénigrer la réputation des autres ; que je n'ai point 
la folie et la vanité des auteurs, et que les cabales des gens de lettres 
me paroissent le comble de l'avilissement. » OEuvres de Frédéric le 
Grand (Berlin, Preuss.), t. XXII, p. 308, 300. 

1. D'Argens. Nous avons vu Voltaire, après son procès avec Hirgch, 
s'établir un instant au Marquisat, pendant l'absence de l'auteur des 
Lettres juives. Mais depuis longtemps celui-ci avail repris son poste 
auprès du roi. « De Berlin, 31 août... Le marquis d'Argens, cham- 
bellan du roi, qui a fait un voyage en Italie, et qui s'est arrêté 



L'ABBÉ DE PRADES. 395 

avec Fredersdorff, pardieu avec le roi lui-même, comment 
vous pourrez faire pour que j'aie la consolation de le voir avant 
mon départ. Je le veux absolument; je veux embrasser de mes 
deux bras l'abbé et le marquis. Le marquis ne sera pas plus 
baisé que vous; le roi non plus. Mais je m'attendrirai; je suis 
faible, je suis une poule mouillée. Je ferai un sot personnage; 
n'importe ! je veux encore une fois prendre congé de vous deux. 
Si je ne me jette pas aux pieds du roi, les eaux de Plombières 
me tueront. J'attends votre réponse pour quitter ce pays-ci 
en homme heureux ou en infortuné l . 

Ces tendresses h l'abbé s'expliquent. Prades était 
à fierlin la créature de Voltaire, à qui il devait sa si- 
tuation. Il avait bien fallu prendre le large après la con- 
damnation de la fameuse thèse 2 , et il s'était d'abord 
sauvé en Hollande. D'Àlembert, qui ne pouvait man- 
quer de prendre sous sa protection un abbé qui avait 
d'aussi louables idées sur l'essence de l'âme, sur le 
bien et le mal moral, sur la loi naturelle et la religion 
révélée, et sur les miracles, avait prié madame Denis 
d'écrire à l'oncle en sa faveur 3 . Voltaire, à la réception 
de la lettre, se met aussitôt en campagne et s'emploie, 
tout d'abord, à gagner cTArgens à la cause de celui- 
ci. « Ou je me trompe, mon cher Jsaac, ou M. de 
Prades , que je ne veux plus nommer abbé , est 

quelque tems à Monaco, en est do retour à Potsdam depuis le 26 du 
mois dernier. » Gazette d'Utrecht, du mardi 7 septembre 1751 
(n° LXX1I). Supplément. 

1 . Œuvres de Frédéric le Grand (Berlin, l'reuss.), t. XXII, p. 308. 
Lettre de Voltaire à l'abbé de Prades: Berlin, au Belvédère, 15 mars. 
Ce ne doit pas être le 15, mais le' 17 mars, car celte lettre est 
bien évidemment une réponse à la lettre de Frédéric, qui est du l(i. 

2. L'abbé de Prades, Apoloijie (1752, 3 parties, in-8°). — Voltaire, 
OEuvres complètes (Beucbot), 1. XXXIX, p. .>:)0-5iS. 

3. Ibid., t. LVI, p. 150. Lettre de d'Alembert à Voltaire; à 
Paris, le 2-i août 17 52. 



390 LECTEUR ET SECRÉTAIRE DU ROI. 

l'homme qu'il faut au roi et à vous : naïf, gai, instruit 
et capable de s'instruire en peu de temps, intrépide 
dans la philosophie, dans la probité et dans le mépris 
pour les fanatiques et les fripons ; voilà ce que j'ai pu 
juger à première vue *. » Le marquis eût trahi son 
passé s'il eût refusé son appui à cette victime du fana- 
tisme et de l'intolérance. « L'abbé de Prades est enfin 
arrivé à Potsdam, du fond de la Hollande où il s'était 
réfugié. Nous l'avons bien servi, le marquis d'Argens 
et moi, en préparant les voies. C'est, je crois, la seule 
fois que j'ai été habile; je me remercie d'avoir servi 
un pareil mécréant. C'est, je vous le jure, le plus 
drôle d'hérésiarque qui ait jamais été excommunié. Je 
crois qu'il sera lecteur du roi de Prusse et qu'il succé- 
dera dans ce grave poste au grave La Métrie. En at- 
tendant, je le loge comme je peux 2 . » Frédéric, auquel 
la tournure d'esprit de l'abbé ne déplut pas, fit de ce 
souteneur de thèses son lecteur et son secrétaire, avec 
une pension à laquelle vinrent bientôt se joindre deux 
canonicats, l'un à Oppeln, l'autre à Glogau 3 . Recon- 
naissant ou non, Prades, tenant la plume du roi dont 
il formulait les ordres, n'avait sans doute pas le choix 
des idées, si on le laissait parfois modifier les termes ; 
et il fallait bien dire des duretés même à ses amis et à 
ses bienfaiteurs, quand le philosophe de Sans-Souci 
n'était pas de bonne humeur. Mais c'est ce que sent et 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV1, p. 150. Lettre 
de Voltaire à d'Argens; Potsdam, août 17 52. 

2. Ibid., t. LVl, p. 151, 152. Lettre de Voltaire h madame 
Denis; Postdam, 19 août 17 52. 

3. Ibid. Lettre de Voltaire à Richelieu; à Potsdam, le 25 novem- 
bre 17 52. 



ENTREVUE DU ROI ET DU POÈTE. 397 

comprend le poëte tout en trouvant que l'abbé était 
devenu un vrai « secrétaire d'Etat, » et que son style 
ne péchait pas par l'excès de douceur, comme il le lui 
dit en effleurant, au commencemement de sa lettre. 
Probablement la permission ne se fit pas attendre, car 
Voltaire, le 18 mars, après un stage de treize jours * 
dans la maison du faubourg de Stralow, partait de Ber- 
lin et arrivait à sept heures du soir à Potsdam où il 
reprenait au château son ancien appartement. 

Le lendemain, après dîner, il se rendit dans le cabi- 
net du roi, et ils demeurèrent deux bonnes heures en- 
fermés ensemble. On eût voulu assistera cette entrevue, 
et recueillir toutes les assurances charmantes d'affec- 
tion que se donnèrent ces deux grandes coquettes, 
avec une égale sincérité. Voltaire reparut, le visage 
rayonnant. Vraisemblablement, rien n'avait été épar- 
gné pour lui faire oublier le passé, et le faire renoncer 
à ses projets de départ. «En effet, nous dit Collini, j'ap- 
pris de lui que Frédéric était entièrement revenu à la con- 
fiance et à l'amitié, et Maupertuis lui-même avait été 
dans quelques saillies immolé à leur réconciliation' 2 . » 



t. Collini accuse onze jours. Mais comme Voltaire s'était établi chez 
Schweigger, le 5 mars, en quittant ce refuge le 18, ce n'est point 
onze jours, mais treize jours qu'il y demeura. 

2. Collini, Mon séjour auprès de Voltaire. (Paris, 1807), p. M, 
Si cela était vrai, il pourrait bien se faire que ce fût de cette 
entrevue qu'il est parlé dans une lellre en latin de Voltaire ;i 
Goltscbed. a Régi de fielilia et insulsa contra Maupert. locutus sum 
et mecum risit. Dixi illi M. polilicum magnum centum thaleros (lare 
magno Merian ut scribat, et ego dixi sine stipendio contra Mauper- 
tuisium. « Astulior le est, dixit rex. — Etiam, respondi , etglorior 
nullam as tut ia m adhibere... — Durus est, addit rex, et mecum ssepe 
acerbus. — Recte, dixi, recte tecum aceibus es!, et mecum fuisti ; 

23 



398 JEU DOUBLE. 

L'auteur de la Hcnriade demeura six jours à Pots- 
dam, fêté, choyé par Frédéric. Mais la confiance était 
envolée, et ces soupers charmants gâtés par une ar- 
rière-pensée importune. Il ne leur manquait, en effet, 
pour qu'ils fussent délicieux, qu'une sécurité que rien 
ne pouvait rendre. Aussi Voltaire les appelait-il les 
soupers de Damoclès, mot dur, trop justifié pourtant. 
En dépit des caresses, le poëte avaitinsistésurl'urgence 
pour sa santé, et sa vie peut-être, d'aller aux eaux de 
Plombières, et force fut bien de le laisser partir. Ce 
fut, durant les huit jours qu'il passa près du roi, un 
jeu double des plus savants, une succession de ma- 
nœuvres habiles, mais qui ne devaient avoir aucun 
effet sur une détermination immuable. Frédéric, tout 
en n'ayant conservé aucun sentiment affectueux, tout 
en éprouvant au contraire quelque chose de pareil à la 
haine, ne pouvait se résoudre à se séparer de cet es- 
prit incomparable dont les étincelles l'éblouissaient, 
et qu'il admirait en dépit de son irritation et de ses 
colères ; et, malgré son avarice, les sacrifices ne lui 
eussent pas coûté. Mais Voltaire, sur lequel du reste 
il opérait cette sorte de fascination, n'avait par par- 
donné ; la blessure était toujours béante et saignante; 
Berlin, Potsdam, la cour, le roi, tout lui était égale- 
ment odieux. 

Ce fut le 26, au matin, qu'eut lieu la dernière 

irridel tuos subtlilos , acadeniiam opprimit , maximis viris insullal, 
et lu in ejus favorcm aoripsisli , et sine stipendio! » Henri Démine , 
Voltaire an collège (Amyot, 17G7), p. 33, 34, G avril 1753. L'ori- 
ginal de celle lettre se trouve à la bibliothèque de l'Université de 
Leipzig. 



ADIEUX. 399 

entrevue du 80-uverain et du poëte. Collini prétend 
qu'elle fut des plus amicales. Thiébault, sur le récit qui 
lui en avait été fait, raconte un peu différemment leurs 
adieux. 

Le roi était à la parade lorsqu'on lui dit : « Sire, voilà M. de 
Voltaire qui vient recevoir les ordres de Votre Majesté. » Le 
roi se tourna de son côté en lui disant : « Eh bien, M. de Vol- 
taire, vous voulez donc absolument partir? — Sire, des affaires 
indispensables, et surtout ma santé m'y obligent. — Monsieur, 
je vous souhaite un bon voyage. » Le dialogue ne fut pas plus 
long; Voltaire se retira, et il fut évident qu'ils ne devaient 
jamais se revoir, et que leur dernière entrevue, si cordiale et 
si gaie, n'avait été qu'une scène parfaitement bien jouée l . 

Tous les préparatifs étaient faits à l'avance, et Vol- 
taire avait si grande hâte de s'éloigner et une si grande 
appréhension qu'on ne se ravisât, qu'il partit aussitôt 
après cette audience en plein air, sans prendre congé 
de personne et y suppléant par des billets affectueux 
où il s'excusait sur l'incivilité du procédé 2 . Collini 
nous donne des détails assez particuliers sur la ma- 
nière de voyager du poëte, qui ne cheminait pas pré- 
cisément en poète crotté. C'était dans un vaste carrosse, 
bien compris, bien commode, plein de poches et de 
lieux de réserve. Sur le banc se tenaient deux domes- 
tiques, dont un était employé à la copie des manuscrits. 



1 . Dkudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin 
(bidot, 1 800), t. II, p. 348. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot) , t. LVI, p. 295. Lettre 
de Voltaire à d'Argens. — Foisset, Voltaire et le président de Brosses 
(Didier, 1858). Supplément à la correspondance de Voltaire et de 
Frédéric, p. 30, 31. Lettre de Voltaire au chevalier de la Touche; 
Polsdam, 26 murs 17 53. 



400 ARRIVÉE A LEIPZIG. 

L'attelage variait de quatre à six chevaux, selon le plus 
ou moins mauvais état des routes. Voilà pour le dehors. 
L'intérieur renfermait Voltaire, ses manuscrits, ses cas- 
settes, ses lettres de change, ses effets les plus précieux, 
et Collini, qui était là pour l'utile et l'agréable. L'illus- 
tre voyageur arriva sans aventures, le lendemain soir 
27, à Leipzig, sur les six heures. Il entrait, et pour 
causes, dans ses projets d'y séjourner un temps plus 
ou moins long; aussi ne demeura-t-il pas à l'auberge 
et alla-t-il se loger dans un appartement de la rue 
Neumarkstran, peut-être retenu d'avance à sa prière par 
les soins de Walther, bien que Collini n'en dise rien. 
Maupertuis s'imagina que l'ennemi ne s'était arrêté 
à Leipzig qu'à cause de lui. Il s'y était arrêté en vue 
d'un autre encore, de La Beaumelle; mais l'auteur de 
1' 'Essai de Cosmologie avait, en somme, flairé assez 
juste. Voltaire voulait infecter l'Europe à'Akakia, 
il voulait tuer le natif de Saint-Malo sous le ridicule ; 
il n'avait pas tout dit, et il éprouvait le besoin d'ajou- 
ter un chapitre ou deux à la Diatribe. Le Traité de 
paix, qui devait suivre, ne le cédait en rien à ses aînés, 
s'il ne les dépassait point. Le sujet était le même : c'é- 
taient d'inépuisables variations sur un même thème, 
rajeunies par la forme, le pétillant et l'acéré d'une plai- 
santerie sans cesse renouvelée. Il s'agissait de mettre lin 
à une guerre de plume qui menaçait, si l'on n'essayait 
de séparer les combattants, de n'avoir pas une dorée 
moindre que la guerre de Troie. L'illustre président 
finit par se laisser fléchir; il s'humanise, il consentira 
désormais à ce qu'on puisse écrire contre son senti- 
ment « sans être imputé malhonnête homme. » Il de- 



LOUABLES CONCESSIONS. 401 

mande pardon à Dieu d'avoir prétendu qu'il n'y a de 
preuves de son existence que dans A plus B divisé 
par Z. Tous les malades auront dorénavant la faculté 
de payer leurs médecins, et ceux-ci ne seront pas con- 
traints de se renfermer inexorablement dans une seule 
maladie. 



Si jamais nous traitons de l'accouplement et du fœtus, nous 
promettons d'étudier auparavant l'anatomie, de ne plus recom- 
mander l'ignorance aux médecins, de ne plus envier le sort 
des colimaçons, et de ne plus leur dire ces douces paroles : 
« Innocents colimaçons, recevez et rendez mille fois les coups 
de ces dards dont la nature vous a armés. Ceux qu'elle a ré- 
servés pour nous sont des soins et des regards 1 ; » attendu que 
cette phrase est fort mauvaise, et qu'un soin réservé n'est 
pas un dard, et que ces expressions ne sont point académiques. 

Nous ne porterons plus envie aux crapauds, et nous n'en 
parlerons plus en style de bergerie, vu que Fontenelle, que nous 
avons cru imiter, n'a point chanté les crapauds dans ses 
églogues. * 

Nous laissons à Dieu le soin de créer des hommes comme 
bon lui semble, sans jamais nous en mêler; et chacun sera 
libre de ne pas croire que dans l'utérus l'orteil droit attire 
l'orteil gauche, ni que la main se mette au bout du bras par 
attraction. 

Si nous allons aux terres Australes, nous promettons à l'Aca- 
démie de lui amener quatre géants hauts de douze pieds, et 
quatre hommes velus avec de longues queues; nous les ferons 
disséquer tout vivants, sans prétendre pour cela connaître 
mieux la nature de l'âme que nous ne la connaissons aujour- 
d'hui; mais il est toujours bon, pour le progrès des sciences, 
d'avoir de grands hommes à disséquer... 

A l'égard du trou que nous voulions percer jusqu'au noyau 
de la terre, nous nous désistons formellement de cette entre- 
prise; car, quoique la vérité soit au fond d'un puits, ce puits 



1. M.uipertuis, Œuvres (Lyon, 17G8), t. II, p. 59. Vernis phy- 
sique. 



402 VOLTAIRE COMPRIS DANS LE TRAITÉ. 

serait trop difficile à faire. Les ouvriers de la tour de Babel 
sont morts, aucun souverain ne veut se charger de noire trou, 
parce que l'ouverture serait un peu trop grande, et qu'il fau- 
drait excaver au moins toute l'Allemagne, ce qui porterait un 
notable préjudice à la balance de l'Europe. Ainsi, nous lais- 
serons la face du monde telle qu'elle est ; nous nous défierons 
de nous-même toutes les fois que nous voudrons creuser, et 
nous nous arrêterons constamment à la superficie des choses... 
Nous trouverons toujours bon qu'on vive huit à neuf cents 
ans, en se bouchant les pores et les conduits de la respiration; 
mais nous ne ferons cette expérience sur personne, de peur 
que le patient ne parvienne tout d'un coup à l'âge de maturité, 
qui est la mort. 

Notre président ne s'arrête pas en si beau chemin, 
il veut bien avouer que les Copernio, les Wolf, les 
Haller, les Gottschedne sont pas san3 capacités, parti- 
culièrement le second, son grand émule, dont il prend 
l'engagement d'étudier la logique, « d'autant qu'au 
régiment où nous servions en France dans notre jeu- 
nesse, nous n'avons point eu d'occasion d'entendre 
parler de ces choses-là. » Le dix-neuvième et dernier 
article aura été sûrement celui auquel on se sera rési- 
gné avec le plus d'efforts et, par conséquent, démérite : 
on devine qui il doit avoir en vue. 

Enfin, pour donner la plus grande preuve possible du désir 
sincère que nous avons de rendre le repos à l'Europe littéraire, 
nous consentons que notre ennemi capital, M. de Voltaire, 
soit compris dans le présent traité de paix, nonobstant les puis- 
santes raisons que nous avions pour l'en excepter. Pourvu 
donc qu'il s'engage de ne plus nous mettre dans sa prose ni 
dans ses vers, nous promettons de ne plus cabaler contre lui ; 
de ne plus nous servir de l'exécuteur de la haute justice pour 
nous venger de ses plaisanteries; de ne plus le menacer de 
noire bras plutôt que de notre esprit; de ne plus prétendre 
qu'il tremble tant qu'il n'aura pas la fièvre, et enfin d'aban- 
donner La Beaumelle à la justice. 



ACQUIESCEMENT DE KOENIG. 403 

Le professeur de la Hnye ne pouvait manquer de 
suivre un si bel exemple, et ce fut un assaut de généro- 
sité et de grandeur d'âme. L'on conçoit que l'acquies- 
cement de Kœnig ne devait être qu'une continuation 
et un complément du même persiflage. 

Ce beau et sage discours fini, M. le secrétaire perpétuel lut 
à haute voix la déclaration de M. le professeur Koenig, laquelle 
contenait en substance : 

1° Qu'ayant travaillé toute sa vie à soumettre son imagina- 
tion à l'empire de la raison, il se confessait incapable de con- 
cevoir des idées aussi brillantes que l'étaient celles que le génie 
do M. le président avait enfantées dans ses lettres; qu'il lui 
cédait la palme, et qu'il se reconnaîtrait toujours son inférieur 
à cet égard. 

2° Mais que pour épargner dorénavant à M. le président des 
soupçons dé-agréables, il serait plus circonspect dans ses cita- 
tations; qu'il n'avancerait aucun fait relatif aux sciences, sans 
pouvoir le prouver par la signature d'un notaire juré et quatre 
témoins, gens de bonne \ie; que dans les dissertations sur ïe 
minimum de l'action, il ne rapporterait plus de fragments de 
lettres sans en avoir en main les originaux ; qu'aussi, pour faci- 
liter le présent accommodement, il passerait à M. le président 
le principe qu'un écrit dont on ne peut pas produire l'original 
est un écrit forgé, sans le soupçonner pour cela de manquer de 
foi aux Livres de notre sainte religion. 

3° Que pour le bien de la paix, et comme un équivalent de 
l'honneur d'être de l'Académie de Berlin (auquel ce professeur 
s'était obligé do renoncer), il accepterait une profession de phi- 
losophie dans la ville latine que M. le président voulait fonder, 
dès qu'il saurait qu'on y aurait commencé à prêcher, à plaider 
et à jouer la comédie en latin; et qu'en ce cas, il s'applique- 
rait de toutes ses forces à parler et à écrire dans le style des 
Epistolœ obscur orum virorum, afin d'y établir autant qu'il sera 
possible une latinité que M. le président puisse entendre. 

4° Qu'en attendant, il mettrait une monade ou être simple à 
côté de chaque géant que M. le président apporterait à l'Aca- 
démie; qu'on disséquerait les uns et les autres pour voir si 



404 LE PRÉSIDENT SE RAVISE. 

c'est dans ceux-ci ou dans celles-là que l'on peut découvrir le 
plus facilement la nature de l'âme. 

o° Qu'au surplus, il consentait de grand cœur que tout le 
reste fût déclaré comme non avenu; que les combattants des 
deux parties, sans exception, avouassent de bonne foi que 
chacun a été trop loin des deux côtés, et qu'ils auraient dû 
commencer par où le public finit, c'est-à-dire par rire. 

L'Académie no se sentait pas d'aise, le sanctuaire 
de la science n'allait donc plus retentir de clameurs et 
d'imprécations ! On s'apprêtait à entonner un Te Deum 
et à chanter une messe d'actions de grâces, dite par 
un jésuite assisté d'un diacre calviniste et d'un sous- 
diacre janséniste, quand M. le président se ravisa. 
«... Sur le point de signer et d'en remplir tous les ar- 
ticles, sa mélancolie et sa philocratie redoublèrent avec 
des symptômes violents. Il s'emporta contre son bon 
médecin Akakia, qui était alors malade lui-même dans 
la cité de Leipsick en Germanie, et lui écrivit une lettre 
fulminante, par laquelle il le menaçait de venir le tuer. » 
Jusqu'ici la plaisanterie, tout extrême qu'elle fût, avait 
gardé un certain niveau ; c'était en somme de la cri- 
tique scientifique, philosophique, littéraire, voire gram- 
maticale. Nous allons tomber dans la bouffonnerie et la 
charge, la bouffonnerie de M. de Pourceaitgnac et du 
Bourgeois Gentilhomme. Maupertuis s'attirera par la 
plus ridicule jactance ces dernières gaietés, qui n'a- 
vaient nulle raison d'être, s'il se fût tenu en repos. Mais, 
comme on l'a dit plus haut, il soupçonnait qu'en s'ar- 
rêtant à Leipzig le poëte avait plus d'un projet en tête 
et, sans amour-propre exagéré , il croyait entrer pour 
une part dans ses machinations. Les renseignements 
qui lui venaient de ce côté-là ne faisaient d'ailleurs que 



LETTRE DE MAUPERTUIS A VOLTAIRE. 405 

confirmer ses appréhensions, et il ne douta plus des 
intentions de son impitoyable adversaire. A l'idée de 
voir poursuivre la terrible plaisanterie dont il avait été 
le seul à ne pas rire, il perdit toute judiciaire; il se 
souvint qu'il avait été officier de dragons, que son 
grand sabre devait être pendu à quelque endroit, et se 
dit qu'il y avait des moyens de réprimer et châtier les 
insolents. Il eût eu un ami véritable, que cet ami se 
fût opposé à l'acte de démence qu'il allait commettre. 
Mais Maupertuis n'avait que des obligés serviles, qui 
s'inclinaient devant sa volonté, et se fussent bien gar- 
dés de lui donner un conseil en contradiction avec la 
passion du moment. Il put donc écrire tout à son aise, 
et sans rencontrer le moindre obstacle, la lettre furi- 
bonde que nous allons reproduire, et qui est datée 
du 3 avril. 

Les gazettes disent que vous êtes demeuré malade à Leipzig 1 ; 
les nouvelles particulières assurent que vous n'y séjournez que 
pour faire imprimer de nouveaux libelles. Pour moi, je veux 
vous faire savoir des nouvelles certaines de mon état et de 
mes intentions. 

Je n'ay jamais rien fait contre vous, rien écrit, rien dit ; j'ay 
trouvé même indigne de moi de répondre un mot à toute les im- 
pertinences quejusqu'ici vous avez répandues, et j'ay mieux 
aimé laisser courir des histoires de M. de La Baumelle, dont javois 
le désaveu de lui par écrit et cent autres faussetés que vous 
avez débitées pour tâcher de colorer votre conduite à mou 
égard, que de soutenir une guerre aussi indécente; la justice 
que m'a faite le roy de vos papiers écrits, ma maladie et le 
peu de casque je fais de mes ouvrages, ont pu jusqu'ici jus- 
tifier mon indolence. 



1. Notamment la Gazette d'Vtreclu drs 3 et G avril 1753 (n os XXVH, 
XXVIII), et ieipziger Zeitiuu/en, du 28 mars 1753, p. 204. 

23. 



40B REQUÊTE DU DOCTEUR AKAKIA. 

Mais s'il est vray que votre dessein soit de m'attaquer encore 
et de m'attaquer, comme vous l'avez déjà fait, par des person- 
nalités, je vous déclare qu'au lieu de vous répondre par des 
écrits, ma santé est assez bonne pour vous trouver partout où 
vous serez et pour tirer de vous la vengeance la plus complète. 

Rendez grâce au respect et à l'obéissance qui ont jusqu'icy 
retenu mon bras, et qui vous ont sauvé de la plus malheureuse 
aventure qui vous soit encore arrivée. 

Voltaire, qui a reproduit, dans le recueil de X Akakia y 
une partie de ce dernier paragraphe, en a retranché le 
dernier membre de phrase, qui semblait rappeler des 
aventures dont le souvenir n'avait en effet pour lui 
rien de souriant. Il termine, en revanche, le fragment 
par un : « Tremblez ! » de son invention ; ce qu'il est 
de stricte loyauté de signaler, bien que l'on regrette 
que ce ne soitqu'un apport étranger, tantce « tremblez! » 
finit heureusement cette ridicule fanfaronnade, Qu'es- 
pérait Maupertuis? Voltaire passait pour poltron, et la 
perspective d'une affaire eût pu brider sa verve, quel- 
que quinze ans plus tôt ; mais à cinquante-neuf ang 
qu'il avait, y avait-il apparence de l'attirer sur le pré? 
Ces menaces de rodomont ne pouvaient avoir d'autre 
effet que de mettre en gaieté le malin vieillard, et de 
provoquer une succession de plaisanteries qui , pour 
n'être pas des plus attiques, n'en atteignirent pas 
moins leur but. Le bon docteur, dans son épouvante, 
implore aide et soutien de l'Université de Leipzig, 
par une requête qui rappelle les causes grasses de nos 
vieux tribunaux, et quil faut bien joindre au reste. 

Le docteur Akakia, réfugié dans l'Université de Leipsick, 
où il a cherché un asile contre les attentats d'un Lapon natif 
de Saint-Malo, qui veut absolument, le venir assassiner dans 



DÉCRET CONTRE LE NATIF DE SAINT-MALO. 407 

les bras de la dite Université, supplie instamment messieurs les 
docteurs et écoliers de s'armer contre ce barbare de leurs écri- 
toires et canifs. Il s'adresse particulièrememt à ses confrères; 
il espère qu'ils purgeront ledit sauvage dès qu'il paraîtra, qu'ils 
évacueront toutes ses humeurs peccantes, et qu'ils conserveront 
par leur art ce qui peut rester de raison à ce cruel Lapon, et 
de vie à leur confrère le bon Akakia, qui se recommande à 
leurs soins. Il prie messieurs les apothicaires de ne le pas oublier 
en cette occasion. 

Une requête de cette urgence ne pouvait manquer 
d'être prise en haute considération. Intervint aussitôt 
un décret dont suit la teneur, ordonnant d'arrêter aux 
portes de la ville ledit natif de Saint-Malo, « lorsqu'il 
viendrait pour exécuter son dessein parricide contre 
le bon Akakia qui lui avait servi de père. » 

Un quidam ayant écrit une lettre à un habitant de Leipsick, 
par laquelle il menace ledit habitant de l'assassiner, et les as- 
sassinats étant visiblement contraires aux privilèges de la Foire» 
on prie tous et chacun de donner connaissance dudit quidam, 
quand il se présentera aux portos de Leipsick. C'est un philo- 
sophe qui marche en raison composée de l'air distrait et de 
l'air précipité, l'œil rond et petit et la perruque de même, le 
nez écrasé, la physionomie mauvaise; ayant le visage plein et 
l'esprit plein de lui-même, portant toujours scapel en poche 
pour disséquer les gens de haute taille. Ceux qui en donneront 
connaissance auront mille ducats de récompense assignés sur 
les fonds de la ville Latine que ledit quidam fait bâtir, ou sur 
la première comète d'or et de diamant qui doit tomber inces- 
samment sur la terre, selon les prédictions dudit quidam phi- 
losophe et assassin l . 

Ces mesures prises, comme toute lettre mérite ré- 
ponse, voici celle du docteur au natif de Saint-Malo. 
Kl le couronne l'œuvre. 

1. Extrait du journal de Leipzig, intitulé Der Hofmeister. 



408 RÉPONSE D'AKAKIA AU PRÉSIDENT. 

M. le président, 

J'ai reçu la lettre dont vous m'honorez. Vous m'apprenez que 
vous vous portez bien, que vos forces sont entièrement revenues, 
et vous me menacez de venir m'assassiner si je publie la lettre 
de La Beaumelle. Quelle ingratitude envers votre pauvre mé- 
decin Akakia! Vous ne vous contentez pas d'ordonner qu'on 
ne paie point son médecin, vous voulez le tuer! Ce procédé 
n'est ni d'un président d'Académie ni d'un bon chrétien, tel que 
vous êtes. Je vous fais mon compliment sur votre bonne santé; 
mais je n'ai pas tant de force que vous. Je suis au lit depuis 
quinze jours et je vous prie de différer la petite expérience de 
physique que vous voulez faire. Vous voulez peut-être me dis- 
séquer? mais songez que je ne suis pas un géant des terres 
Australes, et que mon cerveau est si petit, que la découverte 
de ses fibres ne vous donnera aucune notion de l'âme, De plus, 
si vous me tuez, ayez la bonté de vous souvenir que M. de La 
Beaumelle m'a promis de me poursuivre jusqu'aux enfers; il 
ne manquera pas de m'y aller chercher : quoique le trou qu'on 
doit creuser par votre ordre jusqu'au centre de la terre et qui 
doit mener tout droit en enfer, ne soit pas encore commencé, 
il y a d'autres moyens d'y aller, et il se trouvera que je serai 
malmené dans l'autre monde, comme vous m'avez persécuté 
dans celui-ci. Voudriez-vous, monsieur, pousser l'animosité si 
loin? 

Ayez encore la bonté de faire une petite attention : pour peu 
que vous vouliez exalter votre âme pour voir clairement l'a- 
venir, vous verrez que si vous venez m'assassiner à Leipsick, où 
vous n'êtes pas plus aimé qu'ailleurs et où votre lettre est dépo- 
sée, vous courez quelque risque d'être pendu, ce qui avancerait 
trop le moment de votre maturité et serait peu convenable à 
un président d'académie. Je vous conseille de faire d'abord 
déclarer la lettre de La Beaumelle forgée et attentatoire à votre 
gloire, dans une de vos assemblées; après quoi il ne vous sera 
plus permis, peut-être, de me tuer comme perturbateur de 
votre amour-propre. 

Au reste, je suis encore bien faible, vous me trouverez au 
lit, et je ne pourrai que vous jeter à la tète ma seringue et mon 
pot de chambre; mais dès que j'aurai un peu de force, je ferai 
charger mes pistolets cum pulvere pyrio; et en multipliant la 
masse par le carré de la vitesse jusqu'à ce que l'action et vous 



LETTRE DU DOCTEUR AU SECRÉTAIRE ÉTERNEL. 409 

soyez réduits à zéro, je vous mettrai du plomb dans la cervelle ; 
elle paraît en avoir besoin. 

Il sera triste pour vous que les Allemands que vous avez tant 
vilipandés aient inventé la poudre, comme vous devez vous 
plaindre qu'ils aient inventé l'imprimerie. 

Adieu, mon cher président. 

AKAKIA. 

A Leipsick, le 10 avril, 1753. 

P. S. Comme il y a ici cinquante à soixante personnes qui 
ont pris la liberté de se moquer prodigieusement de vous, elles 
demandent quel jour vous prétendez les assassiner. 

Le docteur Akakia adressait en même temps au se- 
crétaire éternel de l'Académie dudit Malouin cette au- 
tre lettre roulant perpétuellement sur la même plai- 
santerie, perpétuellement rajeunie par le tour et une 
verve intarissable. Ce secrétaire éternel était Formey, 
qui, tout en blâmant dans l'intimité les violences où 
un amour-propre aveugle avait poussé Maupertuis, 
avait dû intervenir officiellement dans ces tristes et 
ridicules débats. 

M. le secrétaire éternel, 

Je vous envoie l'arrêt de mort que le président a prononcé 
contre moi, avec mon appel au public, et les témoignages de 
protection que m'ont donnés tous les médecins et tous les apo- 
thicaires de Leipsick. Vous voyez que M. le président ne se 
borne pas aux expériences qu'il projette dans les terres Aus- 
trales, et qu'il veut absolument séparer dans le Nord mon âme 
d'avec mon corps. C'est la première fois qu'un président a 
voulu tuer un de ses conseillers. Est-ce là « le principe de la 
moindre action? » Quel terrible homme que ce président ! Il 
déclare faussaire à gauche, il assassine à droite, et il prouve 
Dieu par A plus B divisé par Z; franchement, on n'a rien vu 
de pareil. J'ai fait, monsieur, une petite réflexion; c'est que 
quand le président m'aura tué, disséqué et enterré., il faudra 



410 GOTTSCHED. 

faire mon éloge ù l'Académie, selon la louable coutume. Si 
c'est lui qui s'en charge, il ne sera pas peu embarrassé. On 
sait comme il l'a été avec feu M. le maréchal Schmettau, auquel 
il avait fait quelque peine pendant sa vie 1 . Si c'est vous, mon- 
sieur, qui faites mon oraison funèbre, vous y serez tout aussi 
empêché qu'un autre. Vous êtes prêtre, et je suis profane ; 
vous êtes calviniste et je suis papiste ; vous êtes auteur et je 
le suis aussi ; vous vous portez bien et je suis médecin. Ainsi, 
monsieur, pour esquiver l'oraison funèbre et pour mettre tout 
le monde à son aise, laissez-moi mourir de la main cruelle du 
président, et rayez-moi du nombre de vos élus. Vous sentez 
bien d'ailleurs qu'étant condamné à mort par son arrêt, je dois 
être préalablement dégradé. Retranchez-moi donc, monsieur, 
de votre liste ; mettez-moi avec le faussaire Kœnig, qui a eu 
le malheur d'avoir raison. J'attendrai patiemment la mort avec 
ce coupable... 

Voltaire avait remis cette dernière partie de YAka- 
kia au libraire Breitkopf . Il existe deux billets du poëte, 
durant son séjour à Leipzig, adressés à Gottsched, 
dans lesquels il prie le savant professeur d'user de son 
influence auprès de l'éditeur pour l'empêcher d'en- 
voyer des Ahakia àBerlin avantlaFoire. «Ilsy seraient 
infailliblement saisis, » lui marquait-il. Il s'était lié 
avec Gottsched, auprès duquel c'était une recomman- 
dation d'être l'ennemi de Maupertuis. Gottsched est 

1. Ce n'est pas là une accusation en l'air. L'abbé Denina, qui 
exècre Voltaire, dit au sujet de Maupertuis, dont il fait l'éloge : « On 
lui reproche un amour-propre trop sensible , et quelque chose d'ar- 
dent, de sombre, d'impérieux, de tranchant dans le caractère. Il 
somble à la vérité avoir donné lieu à ces reproches par la manière 
dont il avoit traité M. de Cassini, dans sa dispute sur la figure de la 
lorre, par quelques différents qu'il eut avec le maréchal Schmellau, 
par la manière dont il traita quelquefois Kœnip, par le ton qu'il prit 
une fois avec M. de La Lande; enfin, pour avoir renvoyé de l'Aca- 
démie un M. Passavent. » Denina, la Prusse littéraire sons Fré- 
déric II (Berlin, 1700), t. 111, p. 26, 27. 



IMPERTINENCE DU PÈRE BOUHOURB. 4H 

connu. Sa femme, elle aussi, s'était fait une réputa- 
tion par son esprit, son érudition, son goût. Elle ne 
nous aimait point; elle avait ou croyait avoir ses mo- 
tifs de rancune contre nous. Rien pourtant n'était 
moins équitable, et son ressentiment eût dû se coi> 
centrer sur le père Bouhours, qui faisait dire à Eu- 
gène, dans un de ses Entretiens, le quatrième : «C'est 
une chose singulière qu'un bel esprit Allemand ou 
Moscovite. » L'exclamation est assurément des plus 
impertinentes; mais ce que l'on n'a pas vu et ce qu'il 
eût fallu remarquer pour être juste, c'est qu'Ariste, 
l'interlocuteur d'Eugène, répond à cet insolent que 
l'esprit n'est étranger nulle part; et qu'Ariste, c'est le 
père Bouhours. Madame Gottsched s'était mise peu en 
peine de suivre jusqu'au bout la pensée de l'auteur, 
et, sur ce sot propos, relevé cependant un peu plus 
ba6, elle avait voué à tous les Français une antipathie 
qu'elle ne cachait point. « Cette dame a résolu de leur 
faire porter la punition qu'a méritée leur compatriote 
et de ne faire grâce à aucun. » Si son aversion s'éten- 
dait à tous, on conçoit que oe ne fût pas pour tous 
avec la même intensité. De ceux qui représentaient l'é- 
lément français à Berlin, Maupertuis était celui qui 
avait trouvé le moins grâoe devant elle. « Elle en 
veut surtout à l'illustre M. de Maupertuis, qu'elle met 
au-dessous de Régis et de Rohaut, deux simples compU 
lateurs, ou plutôt abréviateurs des écrits de M. Des- 
cartes. Il semble qu'elle ne connaisse d'autre mérite h 
M. de Maupertuis que celui de savoir supporter le 
froid. Elle trouve très -mauvais que M. de Voltaire ait 
loué ce grand homme dans un fort mauvais poème, 



412 AMABILITÉ DE VOLTAIRE POU H GOTTSCHED. 

dit-elle l ... » C'est d'Argens, qui écrit cela et qui exa- 
gère probablement cette animadversion d'une femme 
d'esprit, qui, toute rancune tenante, aura traduit beau- 
coup d'ouvrages français, les Réflexions sur les fem- 
mes, de la marquise de Lambert, et la Zaïre, de Vol- 
taire, entre autres. En tous cas, ce dernier avait par- 
ticulièrement droit à sa bienveillance, et parce qu'il 
lui donnait dans le Supplément au Siècle de Louis XI V 
(qui s'imprimait à l'heure même à Dresde), pleine satis- 
faction sur ses anciens griefs, en maltraitant le père 
Bouhours 2 , et parce qu'il était l'auteur de YAkakia et 
qu'il associait galamment, dans le Traité de paix, son 
docte mari aux Copernic, aux Wolff, aux Haller.Mais 
madame Gottsched n'était pas alors à Leipzig, et il partit 
sans lui avoir été présenté, comme cela résulte d'une 
lettre adressée de Gotha à son époux : « Je devrais y 
retourner pour vous remercier et pour avoir l'honneur 
de voir madame Gottsched, que je ne connais que par 
sa grande réputation 3 . 

Frédéric, qui ne laissait pas d'être préoccupé de ce 
que pouvait faire son ancien chambellan, ne le perdait 

1 . Nouveaux Mémoires pour servir à l'histoire de l'esprit et du 
cœur, par le marquis d'Argens et mademoiselle Cochois (la Haye, 
17 45), t. I, p. 218. Quel est ce mauvais poëme, dont il est ici ques- 
tion? Nous penchons à croire que madame Gottsched entend parler 
du quatrième Discours sur l'homme, où Maupertuis est, en effet, 
exalté, ainsi que ses aventureux compagnons. Voir la première ver- 
sion, celle de 17 37; car la version définitive, on s'en doute, a dû 
notablement changer de ton. Voltaire. OEuvres complètes (Beuchol), 
t. LXÏI, p. 78. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. XX, p. 547, 548. 
Supplément au Siècle de Louis XIV, part. il. 

3. Henri Beaune , Voltaire au collège (Amyot, 1867), p. 36, 37. 
Lettre de Voltaire à Gottsched ; à Gotha, 25 avril 17 53. 



PROJET DE FREDERIC. 413 

pas de vue, et se faisait renseigner sur ses moindres 
démarches. «... 11 est à Leipzig, écrit-il à la margrave 
de Bayreuth, où il distille ses nouveaux poisons, et où 
il se dit malade pour corriger un ouvrage terrible qu'il 
y compose. Vous voyez donc que, loin de vouloir jamais 
revoir ce malheureux, il ne s'agit que de rompre en- 
tièrement avec lui. Si vous me permettez donc de 
vous dire librement mon sentiment, ma chère sœur, 
je ne serais pas fâché qu'il allât à Bayreuth ; car, 
si vous y consentez, j'y enverrais quelqu'un pour 
lui redemander la clef et la croix qu'il a encore, et sur- 
tout une édition de mes vers qu'il a envoyée à Franc- 
fort-sur-le-Mein, et que je ne veux absolument pas lui 
laisser, vu le mauvais usage qu'il est capable d'en 
faire 1 ... » Frédéric se croyait plus d'un grief contre 
l'auteur de la Henriade, duquel il disait, dans cette 
lettre même : « On roue bien des coupables qui ne le 
méritent pas autant que lui; » mais ce qu'il lui par- 
donnait le moins, c'était sa désertion. 11 ne semble 
pas trop rassuré sur ses desseins ; il le supposait, 
non sans vraisemblance, profondément ulcéré, et 
s'attendait, pour sa part, bien qu'il ne dise pas toute sa 
pensée, à quelques éclaboussures. Maupertuis, dont 
les appréhensions n'étaientque trop fondées, animait le 
feu et s'efforçait de confondre la cause du roi avec la 
sienne. La circonstance était propice; l'on avait rap- 
porté au Salomon du Nord que le Virgile français ne se 
faisait pas scrupule de montrer leur correspondance 

1. Œuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XXV11 , 
p. 227. Letlre de Frédéric à la margrave de Bayreuth; Polsdam, 
ce 12 avril 17 53. 



414 LE COEUR ET L'ESPRIT. 

comme témoignage et justification de sa conduite; 
etc'eûtété là plus qu'une indiscrétion. Frédéric, indi- 
gné, pour rendre vaine une pareille manœuvre, deux 
jours après celle qu'il écrivait à sa sœur, dictait à l'abbé 
de Prades, la lettre suivante à l'adresse du président 
de son Académie. 

Le roi m'a ordonné, monsieur, de vous envoyer la copie 
d'une lettre qu'il écrivit à M. de Voltaire lors de l'affaire de la 
diatribe. S. M. laisse à votre prudence le choix des instants où 
il sera à propos de la montrer. Il a été informé que M. de Vol- 
taire abusoit des lettres remplies de bonté dont" S. M. l'a honoré 
quelquefois et elle n'a pas été peu surprise qu'il voulût s'en 
servir pour justifier sa conduite. Vous scavez, monsieur, que le 
roi amateur comme il est des talens n'a fait que sacrifier, pour 
ainsi dire, à ceux de M. de Voltaire dans ces sortes de lettres, 
ayant toujours été obligé, quoique à regret, mais forcé par les 
fréquents écarts de M. de Voltaire de distinguer son cœur de 
son esprit. S'il fait parade des lettres écrites à son esprit, vous 
montrerez celle-cy que le roi écrivoit à son cœur. On pourra 
vous en envoyer quelque autre dans ce goût-là K 

Suivait la copie de la lettre, qui n'était autre que la 
virulente épîlre débutant par ces amères paroles : « 11 
n'était pas besoin que vous prissiez le prétexte du be- 
soin, que vous dites avoir, des eaux de Plombières... » 
Cette distinction de l'esprit et du cœur est subtile; 
mais elle n'est pas plus honorable pour le roi que pour 
le poôte; et quoique Frédéric la reproduise en cent en- 
droits, elle n'en choque pas moins comme une énor- 
mité. Toute sa vie nous le verrons raisonner de la sorte 
et agir en conséquence d'une telle logique, sacrifiant 

1. Cabinet de M. Feuillet de Couches. lettres originales du Grand 
Frédéric à Mauperluis , l. Il, n° 6. Letlro de l'abbé de IVados à 
Mauperluis ; à Potsdam , le 14 avril 17 53. 



DÉPART ANNONCE A L'AVANCE. 415 

le caractère à l'esprit, ne demandant à ceux dont il 
s'entourait que d'être propres à toutes fins et de l'amu- 
ser, quelles que fussent d'ailleurs leurs mœurs et leur 
probité 1 . Des lieux communs de morale débités * 11 
passant ou lorsqu'on est colère, ne sauraient, en 
aucun cas, tenir la place de principes exacts et d'une 
ligne de conduite arrêtée et inflexible. 

Non-seulement Maupertuis était autorisé à faire de 
la lettre du roi tout l'emploi qui lui conviendrait, niais 
il entrait dans les plans de Frédéric que sa très-peu 
aimable épître courût le monde; et comme, quelle que 
fût la bonne volonté de l'illustre président, elle eût fait 
trop lentement son chemin par son canal, il s'y prit 
de manière à lui procurer une tout autre publicité. 
Pour que l'on ne conçut le moindre espoir de le retenir, 
le poëte, n'avait trouvé rien de mieux que d'entretenir 
le public de ses projets de départ. Un jour, c'était un 
correspondant de Berlin, qui écrivait à la Gazette 
dTftrecht : « On confirme que M. de Voltaire sollicite 
la permission de se retirer de cette cour 2 . » Une autre 
fois, l'on s'étendait sur les instances réitérées de 
l'auteur de la Heiiriade, qui avait finalement remis a 
Sa Majesté la croix de son ordre, le brevet de sa charge 

1. Frédéric écrivait à la margrave, dans une autre circonstance : 
« Si vous êtes curieuse do nouvelles, je vous apprendrai que Voltaire 
s'est conduit comme un méchant fou, qu'il a attaqué cruellement 
Maupertuis, et qu'il a fait tant de friponneries que, san* son esprit, 
qui me séduit encore, j'aurai» en honneur été ohligé de le mettre 
dehors. » OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XXVU, 
p. 204, 206. Lettre de Frédéric à la margrave; ce 29. M. Preuss 
indique le mois de décemhre 1751. C'est 17 52 qu'il faut lire. 

2. Gazette d'Utrecht, du mardi 27 mars 1763 (n° XXV), de Ber- 
lin, le 20 mars. 



416 AIGRE DÉMENTI. 

et l'arriéré de ses pensions 1 . L'intention n'était que 
trop transparente, et n'avait rien qui dût flatter infini- 
ment le philosophe de Sans-Souci. Il est vrai que ces 
nouvelles étaient publiées assez tardivement et en un 
moment où elles n'avaient plus guère d'utilité, puisque 
Voltaire, quand la feuille d'Utrecht s'avisa de les insé- 
rer, était déjà à Leipzig depuis quelques jours. Quoi 
qu'il en soit, le roi de Prusse, particulièrement cho- 
qué de la dernière note, saisissait avec empressement 
ce prétexte pour faire reproduire tout au long salettre, 
dans la même gazette, avec un démenti aigre et cassant 
qu'on avait voulu le plus désagréable possible. 

On a élé surpris ici de voir dans la Gazette d'Utrecht, du 
3 avril, sous la date de Berlin, du '27 mars, un article (que 
l'on a requis l'auteur d'y insérer) et dans lequel il étoit dit que, 
la santé de M. de Voltaire étant fort dérangée, il avoit renou- 
velle ses instances au roi, pour en obtenir la permission de se 
retirer; qu'il avoit remis à S. M. sa clef et la croix d'or, en 
renonçant à ce qui pouvoit lui être dû de ses pensions; mais 
qu'il n'avoit pu encore obtenir son congé. Il est clair qu'en 
engageant l'auteur de la même gazette à publier pareille chose, 
on lui en a imposé, surtout par rapport au dernier article, 
puisque M. de Voltaire a reçu l'argent de ses pensions jusqu'au 
jour de son départ. Le 16 mars, le roi fit la réponse suivante 
à une lettre qui lui avoit été remise de sa part, etdans laquelle 
ce poëte l'avertissoit entre autres que M. Kœnig avoit dessein 
d'écrire contre S. M. 2 . 

Venait alors la copie de la terrible lettre ; mais avant 
de s'adresser à la Gazette d'Utrecht, on avait déjà 
frappé à la porte de la Gazette de Hollande, qui n'avait 

1. Gazette d'Utrecht, du mardi 3 avril 1753 (n° XXVII) ; de 
Berlin» 27 mars. 

2. Ibicl., du vendredi 20 avril 1753 (n° XXXII). Extrait 
d'une lettre particulière de Berlin, du 10 avril. 



VOLTAIRE DÉFEND KOENIG. 417 

pas fait difficulté de publier et la rectification et l'épître 
dont on l'avait escortée. La note finissait, dans le re- 
cueil d'Amsterdam, par une remarque dont le but trop 
visible, n'était pas précisément d'assurer la concorde 
et l'union dans le camp ennemi. « On sait ici que le 
roi ne parle des critiques de M. Kœnig, contre ses ou- 
vrages, que parce que M. de Voltaire dans sa lettre, à 
laquelle celle-ci sert de réponse, avertissoit le roi que 
M. Kœnig vouloit écrire contre les ouvrages de Sa 
Majesté 1 . » On nous semble avancer là un fait peu 
exact, et que dément la correspondance du poète ; car 
nous ne connaissons pas de lettre où il mette en garde 
le prince contre les intentions hostiles du professeur 
de la Haye. Ces intentions, Frédéric pouvait y croire ; 
il en avait parlé même à Voltaire , qui sur-le-champ 
avait répondu : « Je suis ami de Kœnig, il est vrai ; 
mais assurément, je suis plus attaché à Votre Majesté 
qu'à lui ; et, s'il était capable de manquer le moins du 
monde à ce qu'il vous doit, je romprais pour jamais 
avec lui 2 . » Voilà qui est bien différent; Voltaire, non- 
seulement n'a pu dire que Kœnig se disposait à écrire 
contre Sa Majesté, mais encore il repousse de toutes 
ses forces de pareilles calomnies. Le roi n'en démor- 
dra point ; et malgré les protestations de l'auteur de Ja^ 
Henriade, il fera allusion à ce prétendu complot, 
dans cette lettre du 16 mars qu'il tenait à faire lire à 
toute l'Europe. Voltaire, quelle que fût au fond sa con- 

1. Gazette de Hollande, du 17 avril 1752 (n°XXXI), Extrait d'une 
lettre de Berlin. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beucliot), t, LVI, p. 289. Lettre 
de Voltaire à Frédéric; à Berlin, au Belvédère, le 12 mars 1753. 



418 LETTRE RESPECTUEUSE. 

viction, ne paraît pas se douter que le coup vint 
directement du roi. Sous l'impression de surprise et 
d'indignation qu'a dû lui causer une noirceur de 
cette nature, il écrit au Salomon du Nord une épître 
des plus respectueuses, comme s'il eût été toujours 
à Berlin ou à Potsdam. « Sire, ce que j'ai vu dans les 
gazettes est-il croyable ? On abuse du nom de Votre 
Majesté pour empoisonner les derniers jours d'une vie 
que je vous ai consacrée. Quoi ! on m'accuse d'avoir 
avancé que Koenig écrivait contre vos ouvrages? Ah! 
sire^ il en est aussi incapable que moi'... » Cette lettre 
on s'attend qu'il la fera insérer dans les feuilles mêmes 
d'où était partie l!attaque$ c'était son droit, peut-être 
même son devoir. Il n'en fit rien; il se contenta de 
l'adressera la margrave de Bayreuth, aux bons soins de 
laquelle il s'en remettait pour la faire parvenir au 
roi. Mais quand elle venait aux mains du terrible phi- 
losophe de Sans-Souci, qu'elle eût peut-être apaisé, 
depuis quelques jours déjà courait sur la route de 
Leipzig une épître où le fiel et l'invective affluaient. 
Frédéric était persuadé que Voltaire avait les plus 
mauvais desseins : on avait vendu dans Berlin la Dé- 
fense de Maupertuis, les Eloges de Jordan et de La 
Mettrie, auxquels avait été ajouté un quatrain de ses 
vers parodiés, et il croyait avoir les meilleures raisons 
de ne pas douter que le trait ne partît de son ancien 
chambellan. La même accusation est répétée, deux 



1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 299. Leftre 
de Voltaire à Frédéric. Cette lettre, qui ne put être écrite avant' 
20 avril, dut donc l'être de la cour de Gotha, où nous allons voir e 
poète s'arrêter près d'un mois. 



DÉBORDEMENT DE BÎLE. 41 U 

mois plus tard, dans une lettre écrite par l'abbé de 
Prades à madame Denis, mais qu'avait dictée Frédéric ' . 
Tout cela explique le peu de mesure, disons mieux, 
la violence de cette sorte de factum, resté inédit jus- 
qu'à ces derniers temps, et publié pour la première 
fois dans la Vie de Mauperhds , de La Beaumelle. 
Mais nous avons trouvé ce curieux document ailleurs 
encore, et nous allons en reproduire les parties les 
plus saillantes, non sur la copie que nous en donne 
l'auteur des Mémoires de madame de AJaintenon , 
mais sur celle du duc de Luynes, qui offre quelques 
différences, moins considérables toutefois qu'on pou- 
vait s'y attendre. 

J'étois informé, comme vous écrivîtes à Potsdam, que votre 
dessein éloit d'aller à Leipzig pour faire imprimer de nouvelles 
injures contre le genre humain; mais comme je suis un grand 
admirateur de voire adresse, je voulus me donner le spectacle 
de vos artifices, et je m'amusai de vous voir débiter avec gra- 
vité la nécessité de votre voyage fabuleux aux eaux de Plom- 
bières. En vérité, nos médecins se sont avisés bien tard de les 
recommander à leurs malades; je plains le chirurgien du roi 
de France 2 et votre nièce qui vous attendent vainement à ces 
bains fameux; je ne doute pas que vous ne soyez rétabli; il y 
a apparence que les imprimeurs de cetle ville vous ont purgé 
d'une surabondance de fiel... Je ne sais si vous regrettez Pots- 
dam ou si vous ne le regrettez pas, mais si j'en dois juger par 
l'impatience que vous avez marquée d'en sortir, je devrois 
croire que vous aviez de bonnes raisons pour vous en éloigner. 
Je ne veux point les examiner, et j'en appelle à votre conscience, 
si vous en avez une. J'ai vu la lettre que Maupertuis vous a 



1. OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XXII, p. 212 . 
Lettre de l'abbé de Prudes à madame Denis; 18 juin 17 53. 

2. C'est de Hajicu. le chirurgien-major de la garde du roi de 
France, que Frédéric entend parler. 



420 PREMIER MINISTRE DE RORGIA. 

écrite, et je vous avoue que votre lettre m'a fait admirer la 
subtilité et l'adresse de votre esprit. Oh! l'homme éloquent! 
iMaupertuis dit qu'il saura vous trouver si vous continuez à 
publier des libelles contre lui, et vous, le Gicéron de votre siè- 
cle, quoique vous ne soyez ni consul, ni père de la patrie, vous 
vous plaignez à tout le monde que Maupertuis veut vous assas- 
siner. Avouez-moi que vous étiez né pour devenir le premier 
ministre de César Borgia. Vous faites déposer sa lettre à Leip- 
zig, tronquée apparemment , devant les magistrats de la ville. 
Que Machiavel auroit applaudi à ces stralagèmes! Y avez-vous 
aussi déposé les libelles que vous avez faits contre lui? Jus- 
qu'à présent vous aviez été brouillé avec la justice, mais par 
une adresse singulière vous trouvez moyen de vous la rendre 
utile; c'est ce qui s'appelle faire servir 'ses ennemis à ses des- 
seins 1 ... 



On voit tout ce qui préoccupe et irrite Frédéric. Ce 
départ pour Plombières n'était qu'un prétexte, dont 
il n'a pas été dupe. Il a lu dans le jeu de cet homme si 
lin, de cet expert en fraudes et en artifices, et ça n'a 
pas été pour lui un mince divertissement que ces 
efforts moins heureux que ne le pensait leur auteur 
pour lui donner le change et lui faire croire à cette 
fable grossière. Tour Frédéric, tout est là; c'est le 
seul tort, le seul méfait qu'il ne se sent pas d'humeur 
à pardonner; et c'est aussi le secret de toute cette 
amertume, de tout ce fiel débordant. A part l'acrimo- 
nie, à part le ton qui est étrange, il y a dans cette 
lettre des révélations piquantes. Ces menaces de Mau- 
pertuis, Yoltaire s'en était-il réellement alarmé ? avait-il 
pu craindre d'être relancé par le belliqueux président 

1. La Beaumelle, Vie de Maupertuis (Lecloyen, 1856), p. 186 à 
188. — Duc de Lu\nes, Mémoires, t. XII, p. 466, 467. Copie de la 
leltrc du roi de Prusse à Voltaire; du 19 avril 1753. Communiquée 
à M. de Mi repoix par ordre du roi. 



VOLTAIRE AVAIT-IL EU PEUR? 421 

armé de toutes pièces? Et cette plainte, qui pour nous 
est la plaisanterie à sa dernière puissance, n'avait-elle 
été, au point de départ, en un premier moment d'émoi, 
qu'une mesure conservatrice tendant à se prémunir 
contre les atteintes d'un tel adversaire ? A coup sûr, 
cet effroi ne fut pas durable, et Voltaire, embastillé 
dans sa faiblesse et ses infirmités, ne tardait pas à se 
dire qu'il était invulnérable et que Maupertuis n'avait 
réussi par ses rodomontades qu'à fournir à sa verve une 
occasion de plus de le bafouer à toute outrance. Mais, 
si fugitive qu'eût été cette panique , elle ne serait pas 
l'incident le moins piquant de cette comédie qui fit rire 
nos aïeux à se tordre, et qui est restée la bouffonnerie 
la plus réjouissante qui soit au monde. Quant au roi, 
quant à Maupertuis, ils avaient pris la démarche au 
sérieux. Ce dernier s'était décidé à imprimer sa fa- 
meuse lettre, et telles étaient les raisons qu'il en faisait 
donner : « On se trouve obligé de publier cette lettre 
(qui, selon le cours ordinaire des choses, auroit dû 
demeurer secrète) parce que M. de Voltaire en a fait 
courir des morceaux tronqués et altérés. M. de Vol- 
taire a écrit qu'il avoit déposé cette lettre entre les 
mains des magistrats de Leipzig. On doit être surpris 
que, dans cette affaire, ce poëte ait osé s'adresser aux 
magistrats, dont la présence doit être toujours redou- 
table aux faiseurs de libelles 1 . » Ainsi, cette dénon- 
ciation de Voltaire, cet appui qu'il sollicite, n'étaient 
pas et badinage et facétie, et le roi de Prusse était 

1. Preuss, Friedrich der Gross mit seinen Vordwondten imd Frenn- 
den (Berlin, 1838), p. 398. De Berlin, le 3 avril. Au bas de la note 
se trouvait le visa et l'approbation de Frédéric. 



422 PÉRORAISON VALANT L'EXORDE. 

si bien convaincu qu'il ne plaisantait point, qu'il par- 
tait de là pour le transformer en fourbe de haut 
vol, et accoler un peu étrangement son nom à 
ceux de Machiavel et de César Borgia. Laissons là ces 
exagérations puériles, qui choquent dans cet esprit 
si judicieux et si exact lorsqu'il se possède, et arri- 
vons à la fin de Fépître, qui ne brille pas plus que 
l'exorde par l'aménité et l'excès d'atticisme. « Pour 
moi, qui ne suis qu'un bon Allemand et qui ne rougis 
point de porter le caractère de candeur attaché à cette 
nation, je ne vous écris point moi-même, parce que je 
n'ai pas assez de finesse pour composer une lettre 
dont on ne puisse pas faire mauvais usage... Tous ces 
grands talents qui me sont connus dans votre per- 
sonne m'obligent à quelque circonspection, et vous ne 
devez pas vous étonner si par la main de mon secré- 
taire je vous recommande à la sainte garde de Dieu, 
quand vous êtes abandonné des hommes *« » 

Voltaire n'avait pas été le seul mis en cause dans la 
note agressive de la feuille d'Amsterdam. Kœnig, qui 
y était assez perfidement cité, ne crut pas pouvoir la 
laisser passer sans donner le plus formel démenti aux 
inculpations odieuses dont il était l'objet; il insérait, en 
conséquence, dans la Gazette dUtrecht quelques lignes 
d'une parfaite convenance et qui lui firent honneur. 

1. Dans la copie de La Beaumelle se trouve le posi-scriptum que 
voici : « Vous pouvez faire imprimer cette lettre à côté de celles du 
pape, des cardinaux de Fleuri et d'Alberoni; mais ne sovez pas 
assez maladroit pour y changer quelque chose, parce que nous en 
avons un vidimus en justice. » Cela manque complètement dans la 
copie du duc de Luynes et donne fort à penser que ce ne soit là 
un apport do l'auteur des Mémoires de madame de Mainlenon, 



PROTESTATION DE KOËNIG. 423 

M. Kœnig aïant lu, avec beaucoup d'étonnement, Y extrait 
d'une lettre de Berlin, que plusieurs gazettes de ce païs ont 
publié, et dans lequel il est fait mention de lui, a jugé néces- 
saire d'avertir le public qu'il connoît trop le respect que tout 
particulier doit aux grands princes, pour avoir pu s'oublier à 
un tel point que de former le projet insolent d'attaquer les 
écrits de S. M. le roi de Prusse. Il proteste que j'amais l'idée 
ne lui en est venue, et il ne croit pas que jamais il lui soit 
échappé un seul mot qui puisse justifier pareille imputation. 11 
déclare que les écrits de ce grand prince sont sacrés pour 
lui: qu'il n'a jamais eu l'audace d'y porter les yeux pour en 
faire l'objet de sa critique et de ses traits, et que,, quand môme 
il y auroit trouvé quelque chose qui lui fit de la peine, il auroit 
toujours mis respectueusement le doigt sur la bouche; ti es— 
persuadé, que le tems, la vérité, ainsi que l'amour de la jus- 
tice, qui est propre aux grands hommes, plaideront mieux sa 
cause que tous les écrits qu'il pourroit composer dans cette 
intention. Il déclare aussi n'avoir aucune part aux écrits ano- 
nymes qui peuvent avoir paru à l'occasion de la dispute litté- 
raire qu'il a avec le président de l'Académie royale des sciences 
de Berlin, et il espère, que le publio aura la justice de ne lui 
en point imputer le contenu. L' Appel au public, et la Défense 
de cet Appel sont jusqu'à présent les deux seuls écrits qu'il ait 
publiés relativement à cette dispute 1 . 

Les vingt-deux ou vingt-trois jours que Voltaire 
habita Leipzig furent employés à arranger ses pa- 
piers et ses livres qu'il chargea un négociant d'expé- 
dier pour Strasbourg, à corriger ses épreuves, rendre 
visite aux professeurs de la célèbre Université, et à écrire 
lettres sur lettres à ses amis de Paris. Il dut partir lo 
18 avril 2 , et se dirigea vers Gotha. A peine avait-il 

1. Gazette d'Utrecht, du mardi 24 avril 17 53 (n° XXXIII). De 
Haye, le 22 avril. 

2. Collini ne donne pas l'époque fixe do leur départ de Leipzig. 
Il n'y a pas d'ailleurs trop à compter sur son exactitude. Il est pro- 
bable pourtant qu'ils s'éloignèrent de celle ville, comme Voltaire 



424 VOLTAIRE A GOTHA. 

posé le pied dans l'auberge des Hallebardes, qu'il rece- 
vait un message du duc et de la duchesse de Saxe- 
Gotha, qui le pressaient d'occuper un appartement au 
château où il demeura trente-trois jours, choyé, fêté, 
adulé, lisant sa Pucelle à toutes ces oreilles éveillées et 
médiocrement prudes, qu'elle ravissait sans le plus 
léger mélange d'embarras 1 . Aussi Voltaire, recon- 
naissant pour lui et pour cet étrange monde de son 
imagination, écrivait-il à madame de Buchwald, grande 
maîtresse de Gotha : « Quels jours j'ai passés auprès 
de vous, madame! et je vous ai envié cette certitude 
où vous êtes de vivre toujours auprès de madame la 
duchesse! Dunois, Chandos, La Trimouille et le père 
Grisbourdon auraient tout quitté pour une cour telle 
que Gotha 2 . » La princesse Louise-Dorothée de Saxe- 
Meinungen était une des femmes les plus charmantes 
et les plus éclairées de son temps, la plus douce, la plus 
sage, la plus égale « et qui, Dieu merci, ne faisait 



l'annonce dans un billet à M. de la Touche, à la date du 18. « Je 
pars de Leipzick en ce moment, et je seray à ses ordres toutte ma 
vie. » Foisset, Voltaire et le président de Brosses (Didier, 1858), Sup- 
plément à la correspondance de Voltaire avec Frédéric, p. 34. 

1. La Gazette de Leipzig (Leipziger Zeitungen), du 3 mai, insé- 
rait les lignes suivantes, dépêchées de Gotha, à la date du 30 avril : 
« M. de Voltaire, qui étoit en chemin pour se rendre aux eaux de 
Plomhières, étant arrivé ici, s'y est trouvé si mal, que le duc, notre 
souverain, l'a fait transporter dans le château, et a chargé son pre- 
mier médecin d'avoir soin de lui, d'autant plus que sa maladie paraît 
dangereuse. » Rien de tout cela n'était sérieux, et il est fort à sup- 
poser que cette note venait de Voltaire, qui tenait à ce qu'on le crut 
à l'agonie. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 306. Lettre 
de Voltaire à madame de Buchwald; à Warbern , près de Cassel, 
28 mai 17 53. 



RECONNAISSANCE DU POÈTE. 425 

point de vers 1 , » une princesse infiniment aimable, 
chez qui on faisait meilleure chère que chez la du- 
chesse du Maine. « On vit dans sa cour avec une li- 
berté beaucoup plus grande qu'à Sceaux; mais mal- 
heureusement le climat est horrible, et je n'aime à 
présent que le soleil 2 . » Pour reconnaître cette hospi- 
talité raffinée 3 , Voltaire lui dédia son poëme de la 
Religion naturelle, composé l'année précédente à 
Potsdam et d'abord offert à Frédéric. Il fit plus : sur 
le désir de la princesse, il s'engagea h écrire pour elle 
un abrégé de l'histoire de l'Allemagne, dont il puisa 
les premiers matériaux dans la belle et opulente bi- 
bliothèque du palais. Cette résolution était d'autant 
plus méritoire qu'il s'attelait à cette besogne avec plus 
que de la répugnance. « C'est ainsi, nous dit Collini, 
que la république des lettres dut à une femme les 
Annales de l'Empire, l'ouvrage le plus méthodique et 
le plus pénible que Voltaire ait jamais fait 4 . » Et le 
plus faible, devait-il ajouter; car l'on n'y sent que trop 
l'ennui et le dégoût qu'éprouve l'auteur en écrivant 
ce livre incolore, aride, où ne se retrouvent que de 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot) , t. XL, p. 92. Mémoires 
pour servir à la vie de Voltaire, écrits par lui-même. 

2. Ibid., t. LVI p. 442. Lettre de Voltaire à madame du DetTand ; 
Colmar, le 23 avril 17 54. 

3. Nous lisons ces lignes ambiguës, mais qui ne peuvent avoir 
rapport qu'à la duchesse, dans le pamphlet de La Beaumelle: « 11 
se rendit (Voltaire) à Golha, où il trouva une bonne dame qui éloit 
entichée de son esprit poétique , et qu'il trouva le secret de persua- 
der, pour une couple de vers, de lui faire présent d'un aiguière d'ar- 
gent et de certaine quantité de médailles, qu'on estime ensemble à 
la somme de 1100 à 1200 écus d'empire. Le Siècle politique de 
Louis XIV (à Siéclopolis, 17 53), p. 390. Lettre de M***. 

4. Collini, Mon séjour auprès de Voltaire (Paris, 1807), p. G5, 00. 

24. 



426 CHANGEMENT D'ITINERAIRE. 

loin en loin et comme à regret les qualités brillantes 
de l'historien de Charles XII et de Louis X1Y. 

Voltaire prenait congé le 25 mai, se dirigeant vers 
Strasbourg par Francfort-sur-le-Meii]. Il avait eu un 
instant, nous le savons, l'idée d'aller à Bayreuth, mais 
il s'était refroidi sur ce projet. Il était redevenu son 
maître, il avait réussi à échapper à un hôte dont il 
n'était pas facile de se séparer; se rendre à Bayreuth, 
n'était-ce pas, pour ainsi dire, se livrer à lui de nou- 
veau et rentrer ou retomber en son pouvoir? Si ce ne 
fut pas là le motif de son changement d'itinéraire, le 
hasard lui tint lieu de prévision; car, quelque répu- 
gnance qu'en eût ressenti la pauvre margrave, elle 
n'eût pu empêcher les recherches peu obligeantes qui 
attendaient infailliblement celui-ci à Bayreuth. Mais, 
sans enlever encore toute espérance, Voltaire avait déjà 
laissé entrevoir ses hésitations sur la marche qu'il devait 
suivre. « J'ai vu aujourd'hui une lettre de Voltaire, 
écrit Wilhelmine à son frère, le 24 avril. Il va à Gotha, 
où sa nièce va le trouver. Je doute qu'il vienne ici. Il 
mande cependant qu'il écrira encore de Gotha. Je 
suppose que peut-être il a dessein de s'établir ici a\ec 
sa nièce, ce que je tâcherai d'éluder. Les lettres qu'il a 
écrites à ses amis ici ' (qui sont écrites sans défiance, 
et qu'on ne m'a montrées qu'après de fortes instances) 
sont fort respectueuses sur votre sujet. Il vous donne 
le juste titre de grand homme. 11 se plaint de la préfé- 
rence que vous avez donnée à Maupertuis et de la 

1. Le marquis de Montperni , chambellan de la margrave, proba- 
blement; car le marquis d'Adhémar n'élail pas encore à Havivuili où 
on l'altendait de jour en joui'. Superville peut-rire encore. 



WARBEN. 42Î 

prévention que vous avez contre lui. Il raille fort pi- 
quamment sur le sujet de ce dernier, et je vous avoue, 
mon cher frère, que je n'ai pu m'empêcher de rire en 
lisant l'article, car il est tourné si comiquement qu'on 
ne saurait garder son sérieux 1 . » On sent là tout le 
faible de la margrave pour ce poëte selon son cœur, 
qu'elle n'eût pas sacrifié à Maupertuis, et dont elle s'ef- 
forcera, quoique avec une excessive réserve, d'atténuer 
les torts. Mais, en lui manquant de parole, Voltaire la 
tirait de peine, quelque plaisir qu'elle eût eu à le rece- 
voir; et elle se trouvait réduite à souhaiter un chan- 
gement de direction qui sauverait, à elle comme à lui, 
des désagréments inévitables. 11 est vrai que l'auteur 
de Mahomet ne devait y gagner d'aucune sorte, car 
nulle des violences et des brutalités de Francfort ne 
se fût produite à Bayreuth. 

Le 26 mai, vers le soir, Voltaire arrivait ô Cassel. Le 
Landgrave, qui était alors à Warbern, le fit prier à son 
tour par le prince héréditaire de venir le voir, et le 
lendemain, à midi, l'illustre voyageur se rendit près 
de Guillaume VIII qui, les deux jours qu'il passa au 
château, ne le quitta pas un instant, ainsi que son fils, 
celui que Voltaire, dans la 6uite, ne désignera que sous 
l'appellation flatteuse du juste et bienfaisant land- 
grave de Hesse. Durant cela, le poëte apprenait avec 
un certain étonnement que Pollnitz se trouvait, comme 
lui, dans cette capitale. Il le rencontra môme; mai» à 

1. OEuvres de Frédéric le. Grand (Berlin, Preuss.) , t. XXVII , 
p, 220, Lettre de la margrave de Bayreuth à rïédmc; le 24 avril 
1753. La lettre de Voltaire à laquelle il est fait allusion ne figure pas 
panai celles qu'on a publiée! en 1805, du poêle à la margrave. 



428 POLLNTTZ A CASSEL. 

peine échangèrent-ils quelques phrases. Cette circon- 
stance, tout insignifiante qu'elle dût paraître, ne laissa 
pas de frapper l'auteur de la Henriade qui, plusieurs 
fois, dit entre ses dents : «Que fait donc Pollnitz à Cas- 
sel?» En effet, lorsque Voltaire s'éloigna dePotsdam, le 
baron était près de Frédéric, qu'on ne quittait pas sans 
un congé toujours donné, on le sait de reste, avec 
humeur. Était-ce donc le roi qui l'envoyait à Cassel, et 
alors dans quel but l'y avait-il dépêché? L'abbé Duver- 
net hasarde, à cet égard, une anecdote qui, pour être 
acceptée, aurait besoin de s'appuyer sur quelque chose 
de plus solide qu'une simple assertion. Il raconte qu'à 
son retour de Silésie, le roi, se trouvant avec le baron 
et l'abbé de Prades, se prit à dire avec une sensible 
amertume qui tenait de la peur et du regret, que 
Yoltaire, désormais hors d'atteinte à Leipzig, était 
homme à l'accabler de libelles et à le diffamer de cent 
façons; et il paraissait visiblement affecté de cette 
idée. Pollnitz se serait alors écrié : « Sire, ordonnez, et 
je vais le poignarder au sortir de cette ville. » Cette 
histoire, qui semble renouvelée de Henri 11 et de 
Thomas Becket, fort heureusement a un dénoûment 
tout autre. L'indignation de ses deux interlocuteurs 
prouva au baron qu'il avait fait fausse route, et, à la 
manière dont la proposition fut reçue, il dut voir qu'il 
n'y avait pas lieu d'insister. Duvernet déclare tenir 
l'anecdote d'un homme qui la tenait de l'abbé de 
Prades, alors captif à Magdebourg. 

Cela est tout simplement absurde. Pollnitz, très-roué, 
très-délié courtisan, vieilli d'ailleurs dans l'intimité de 
Frédéric, savait bien que de pareilles offres ne pouvaient 



DANS QUEL BUT. 429 

faire fortune, Ce qui n'est pas douteux, c'est la pré- 
occupation tenace du philosophe de Sans-Souci à 
l'égard de Voltaire; c'est sa volonté de se faire rendre, 
avec les insignes de chambellan, la croix du Mérite, le 
contrat de ses pensions et le volume de poésies que 
l'auteur de Mérope emportait avec lui. Pollnitz 
partit-il de Potsdam chargé de la mission secrète 
de surveiller son ancien confrère et de rendre bon 
compte de ses démarches à leur commun maître? 
Ce qui ôterait de la vraisemblance à une supposition de 
cette nature, ce n'est pas la moralité du personnage 
qui passait dans Berlin pour l'espion de Frédéric, et 
qui, malheureusement, avait tout fait pour mériter sa 
réputation *. Mais alors, pourquoi Pollnitz n'eût-il pas 
poussé jusqu'à Francfort, quand ce n'eût été que pour 
venir en aide à de braves gens auxquels ses lumières 
eussent été d'un grand secours 2 ? 

S'il faut en croire Voltaire, Pollnitz n'eût pas été le 
seul habitant de Berlin qui se fût égaré sous ces lati- 
tudes, k J'ai appris, en passant par Cassel, écrit-il à 
d'Argental, que Maupertuis y avait séjourné quatre 
jours, sous le nom deMorel 3 , et qu'il y avait fait 

1. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1 789) , t. I, p. 152 , 
153. — Journal de l'Institut historique (in e année, août 1835), t. V, 
p. 29. Tableau de la cour de Berlin. (Addition du chevalier de ia 
Touche.) 

2. Le but avoué de l'absence du baron était des plus innocents. 
« Le chambellan baron de Pollnitz, écrivait-on de Berlin à la date 
du premier mai , a obtenu la permission d'aller prendre les bains 
ù'Ems, et le roi lui a t'ait présent d'une belle tabatière d'or émail- 
lée et enrichie de diamans d'un prix considérable. » Gazttie de 
Hollande, du 8 may 1753 (n« XXXVIII). — Gazette d'Utrecht, du 
mardi 17 juillet 17 53 (n° LVII). 

3. Voltaire écrit ou on lui fait écrire Bonnel , dans sa lettre à 



430 MAUPERTUIS SOUS LE NOM DE MOREL. 

imprimer un libelle de La Beaumelle, sous le titre de 
Francfort, revu et corrigé par lui. Vous remarquerez 
qu'il imprimait cet ouvrage au mois de mai, sous le 
nom de La Beaumelle, dans le temps que ce La Beau- 
melle était à la Bastille dès le mois d'avril. C'est bien 
mal calculer pour un géomètre. Il l'a envoyé à M. le 
duc de Saxe-Gotha, lorsque j'étais chez ce prince. CVst 
encore un mauvais calcul ; cela ne fait que redoubler 
les bontés que M. le duc de Saxe-Gotha et toute sa 
maison avaient pour moi 1 . » Ce libelle était la Lettre 
sur mes démêlés avec M. de Voltaire, suivie du Mémoire 
apostille par La Beaumelle, auxquels nous avons 
précédemment emprunté tout ce qui pouvait avoir trait 
à la biographie des deux adversaires. Voltaire, qui 
tient à prouver la complicité de l'illustre président, 
commence par démontrer l'impossibilité où était l'au- 
teur de veiller à la publication de son pamphlet, « La 
Beaumelle, remarque- t-il, était à la Bastille dès le 
22 avril 2 , pour avoir insulté des citoyens et des souve- 



madame de Buchwald : « J'ai su à Ca^sel que Maupertuis y avait été 
quatre jours incognito, sous le nom de Bonnel, à l'hôtel de Stockholm, 
et que là il avait fait imprimer ce mémoire de La Beaumelle... » 
T. LVI, p. 30G. Mais il l'appelle encore Morel dans sa lettre à kumig : 
« Ne sail-on pas dans quelle \ille il resta les quatre premiers jours 
du mois de mai dernier, sous le nom de Morel, pour faire imprimer 
ce libelle? » lbid. , t. LVI, p. 312. C'est encore le nom de Morel 
qui reparaît dans la Lettre de MauperiuisapostilléeparM, de Voltaire, 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 309. Leliro 
de Voltaire à d'Argental ; à Francfoii-sur-le-Mein, au Lion-d'Or, le 
4 juin 17 53. 

2. L'ordre du roi était du 22; il ne, fut exécuté que le mardi 2'i. 
J. Belort , Histoire de la détention des philosophes et des gem de 
lettres à la Bastille et à Vincennes (Paris, 18 20), t. H, p. 235 à 2-iS. 
Proces-verbal de perquisition chez le sieur Angliviel de La Beaumelle. 



LA BEAUMELLE A LA BASTILLE. 431 

raine dans deux mauvais livres; il ne pouvait par 
conséquent alors envoyer à Gotha, et dans d'autres 
cours d'Allemagne, ce mémoire ridicule, imprimé sous 
son nom'. » La Beaumelle, qui n'était pas obligé de 
dire la vérité, répond qu'il ne sait pas qui s'est chargé 
de faire imprimer la brochure. Il ajoute, pour disculper 
l'auteur de Y Essai de Cosmologie : « M. de Maupertuis 
ne publie guère les ouvrages des autres 2 . » Une fois 
n'est pas coutume, et, lorsqu'on est aussi intéressé au 
débat, l'on peut bien déroger à ses habitudes et venir 
en aide à un ami fort empêché de vaquer à ses affaire!. 
Dans ces luttes à outrance, tous les moyens sont 
bons quand on arrive au but, qui est de frapper 
l'ennemi. Si la Beaumelle était à la Bastille, Voltaire 
n'y avait pas nui, bien qu'il aille jusqu'à se reprocher 
de lui avoir répondu avec une sévérité trop bien mé- 
ritée : « On dit qu'il est à la Bastille ; le voilà malheu- 
reux, et ce n'est pas contre les malheureux qu'il faut 
écrire 3 . » En réalité, l'auteur du Siècle de Louis XIV, 
exaspéré par la gratuité de l'attaque, voulant écrasera 
tout prix un adversaire qui lui avait voué une haine im- 
placable, avait dépêché sa nièce aux puissances pour 
implorer la punition d'un misérable qui ne respectait 
rien. Madame Denis alla demander vengeance au comte 
d'Argenson. Sabatier, qui l'affirme, ajoute que La 
Beaumelle fut informé de la démarche par l'abbé 

1. Voltaire, Œuvre s complètes (Beuchol), t. LVI , p. 113. Lettre 
de Voltaire à Kœnig; Francfort, juin 17 53. 

2. Réponse uu Supplément du Siècle de Louis XIV (à Colmar, 
1 "7 54), p. 118. Avertissement de la Lettre sur Mes démêlés. 

3. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LVI , p. 302. Lettre 
de Voltaire à M. Roques; à Gotha, 18 mai 17 53. 



432 CAUSES DE SA CAPTIVITÉ. 

Sallier qui se trouvait là lorsqu'elle se présenta chez le 
ministre *. Sabatier, que Voltaire appelait Sabotier, ne 
serait pas une autorité; mais nous rencontronsla con- 
firmation du fait dans les mémoires du frère même du 
ministre 2 . Le Régenî était fort mal traité dans les 
notes de cette édition du Siècle, et le bruit courait 
que La Beaumelle avait été arrêté et mis à la Bastille, 
à la requête du duc d'Orléans 3 , qui s'en défendit par 
suite, et déclara dans tous les cas qu'il ne s'opposait 
point à ce que l'on élargît le coupable. « Le ministère 
répond que c'est pour autre chose qu'il est détenu. 11 y 
a apparence que c'est pour les prêtres, pour ces prê- 
tres cruels, inquisiteurs et bourreaux, qui font tant de 
mal aujourd'hui, La Beaumelle ayant écrit quelque 
chose contre la superstition dans sa défense du prési- 
dent de Montesquieu 4 . » Nous pensons, en effet, que 
si La Beaumelle n'eût écrit que contre Voltaire, son 
audace n'eût pas été châtiée avec cette rigueur, et 
qu'il ne fut l'objet de cette sévérité que pour s'être 
attaqué à d'autres ennemis. La démarche de celui-ci 

subsiste toujours, et l'on est fâché, quels que soient 
ses griefs, de le voir recourir à de tels moyens et à de 

telles armes. Mais, encore un coup, il nous faut le 

prendre tel qu'il est, et nous résigner sur une sensibilité 

1. Sabatier, Tableau philosophique de l'esprit de M. de Voltaire 
(Genève, 1772), p. G4. 

2. Marquis d'Argenson, Mémoires (Jannet), t. IV, p. 134 ; 27 avril 
1753. 

3. M. de Luyncs dit aussi que La Beaumelle fut arrêté à la de- 
mande du duc d'Orléans. Mémoires, t. XII, p. 464 ; du mardi Z juin 
1753. 

4. Marquis dWrgcnîon, Mémoires, I. IV, p. 140. 27 mai 1753. 



SUPPRESSION DES FEUILLES DE FRÉRON. 433 

qui dans ses conséquences n'est guère moins terrible 
pour lui que pour ses victimes ; car elle compromet à 
tout instant, avec sa dignité, le repos et le bonheur de 
sa vie. Déjà, l'année précédente, madame Denis, dépê- 
chée par son oncle, était allée demander vengeance des 
attaques de Fréron qui avait hasardé, dans ses Lettres 
sur quelques écrits de ce tems , un portrait de Vol- 
taire qu'il ne nommait pas, il est vrai, portrait peu 
flatté, comme on se le figure, où il était fait allusion 
aux travers de son esprit et aux vices de son cœur f . 
« La critique est bonne, dit le marquis d'Argenson à 
ce propos, mais l'invective est de trop. » Ce fut l'avis 
du directeur de la librairie, qui supprima la feuille de 
Fréron. L'auteur de la Henriade se vante d'avoir im- 
ploré la grâce du journaliste auprès de M. de Males- 
herbes 2 . Mieux eût valu, à coup sûr, mépriser l'in- 
sulte, et cette magnanimité eût été beaucoup plus 
grande que celle qu'il s'attribue, sans que nous y 
croyions fort. Six mois après, Fréron eut, en effet, la 
liberté de reprendre ses Lettres. Mais il est probable 
qu'il le dut moins à l'adversaire hargneux et rancu- 
nier auquel il s'était attaqué qu'à son auguste protec- 
teur, le bon roi de Pologne. 

Voltaire reprit sa route le 30 avril, au matin, et 
arriva le soir à Marbourg, où l'on coucha et d'où l'on 
repartit le lendemain. A peine était-il à une lieue de 
la ville, qu'il s'apercevait qu'il avait oublié sa tabatière. 

1. Lettres sur quelques écrits de ce tems (Dudiesnc, 1752), t. VI, 
p. 34. Lettre I ; Paris, ce 25 mars 17 52. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 129. Lettre 
de Voltaire à d'Argental; Potsdam, le 22 juillet 17 52. — Charles 
Nisard, Les Ennemis de Voltaire (Amyot, 1853), p. 201, 202, 203. 

IV. 25 



434 ARRIVÉE A FRANCFORT. 

Collini rebrousse chemin et arrive hors d'haleine dans 
la chambre que le poëte avait occupée; l'on en fut 
quitte pour l'émoi : la boîte était restée sur la table 
de nuit. Ce petit incident avait nécessité une halte 
assez longue ; Voltaire se remit en chemin, et, après 
avoir successivement traversé Giessen, Butzbach et 
Friedberg, dont il inspecta les salines, il franchis- 
sait les portes de Francfort-sur-le-Mein, vers les huit 
heures du soir, bien éloigné de soupçonner ce qui se 
tramait dans l'ombre contre sa liberté et son repos. 

Cette aventure de Francfort est le grand drame de 
la vie du poëte, l'épisode le plus curieux, le plus 
émouvant de cette très-longue existence. Voltaire ne 
s'y est jamais reporté par la pensée, quelle que fût la 
somme des années qui l'en séparât, sans que le 
sang lui montât au visage et que se ravivassent tous 
ses ressentiments contre les auteurs et les acteurs d'un 
tel guet-apens qu'il ne pardonnera jamais, malgré 
un replâtrage, des politesses et presque des retours de 
tendresse. Dans de pareilles dispositions, et avec son 
tempérament impétueux, il était bien impossible qu'il 
racontât sa propre mésaventure sans altérer ou exagé- 
rer les circonstances, au grand profit de sa haine. 11 
fallait, pourtant, le croire sur parole; et comme, en 
définitive, il avait été victime de la plus révoltante, de 
la plus odieuse violence, l'on ne fit pas difficulté 
d'ajouter foi à ses dires. S'il chargeait les portraits, s'il 
rembrunissait le tableau, restait cette injustifiable cap- 
tivité qu'il n'avait pas inventée, qui n'avait été que trop 
réelle, et dont la conscience publique avait été à bon 
droit indignée. Convenons que la vengeance ne s'était 



NOUVEAUX DOCUMENTS. 435 

pas fait attendre et que, quels qu'eussent été les torts du 
Prussien Freytag, il les avait bien expiés par l'odieux et 
le ridicule écrasant qui n'ont cessé de peser sur lui jus- 
qu'à ce jour. Il n'avait pas protesté, il ne s'était point dé- 
fendu. Que pouvait dire et faire, il est vrai, un Freytag, 
quand un Maupertuis n'avait pas trouvé de riposte con- 
tre ce terrible adversaire ? Mais voilà qu'il a parlé ou que 
Ton a parlé en son nom, quoique sur le tard, et que 
les archives prussiennes se sont ouvertes, dans ces der- 
nières années, à l'investigation historique. La vérité 
va jaillir de ces documents, quelque divergents qu'ils 
soient, à la condition que toute question de nationa- 
lité et de parti soit écartée, à la condition que l'on se 
résolve à oublier que te poëte est Français et Frédéric 
un roi et un roi allemand. Mais est-ce déjà si com- 
mode? et l'exemple de M. Varnhagen d'Ense, auquel 
nous sommes redevable de ces trouvailles, est-il de 
nature à nous rassurer ou à nous mettre en défiance? 
De l'autre côté du Rhin, les écrivains de toutes les 
nuances et de toutes les écoles s'entendent pour immo- 
ler l'auteur du Siècle de Louis XIV à l'auteur des 
Mémoires sur la maison de Brandebourg . Assurément 
cela est patriotique, mais infiniment moins équitable 
et moins philosophique. Essayons, pour notre compte, 
d'écarter toute prévention, de nous désintéresser de 
toute affection; donnons-nous, comme l'a dit excel- 
lemment un écrivain distingué, à propos même de- 
cette affaire de Francfort, le mâle plaisir de l'impar- 
tialité ( . 

1. Revue des Deux- Mondes (15 avril 1865), t. LV1, p. 8 45- Vol- 
taire à Francfort, par Saint-René Taillandier. 



436 DEUX RÉCITS. 

Voltaire, pour sa part, a fait deux récits de son ar- 
restation et de sa captivité: le premier, très-sérieux, 
très-motivé, était vraisemblablement à l'adresse du 
comte de Stadion, ministre de l'empereur ; le second, 
écrit bien des années après les événements, pour satis- 
faire à une rancune plus tenace que le temps qui ne 
put rien sur elle. C'est ce dernier que nous allons 
reproduire, et parce qu'il est le plus célèbre, qu'il fit 
rire, même après YAkakia, et qu'aussi il nous va falloir 
faire la part du vrai comme du faux et réhabiliter quel- 
que peu le résident, qui n'était en réalité qu'un pau- 
vre homme auquel Voltaire fait traîner assez gratuite- 
ment la brouette. Mais laissons la parole au poëte, il a 
acheté et payé assez chèrement le droit d'être furi- 
bond, emporté, et même calomniateur. 

Voici comme cette belle aventure s'est passée. Il y avait à 
Francfort un nommé Freytag, banni de Dresde, après y avoir 
été mis au carcan et condamné à la brouette, devenu depuis 
dans Francfort agent du roi de Prusse, qui se servait volontiers 
de tels ministres, parce qu'ils n'avaient de gages que ce qu'ils 
pouvaient attraper aux passants. 

Cet ambassadeur et un marchand nommé Smith , con- 
damné ci-devant à l'amende pour fausse monnaie, me] signi- 
fièrent, delà part de Sa Majesté le roi de Prusse, quej'eusseà 
ne point sortir de Francfort, jusqu'à ce que j'eusse rendu les 
effets précieux que j'emportais à sa Majesté. Hélas! Messieurs, 
je n'emporte rien de ce pays-là, je vous jure, pas même les 
moindres regrets. Quels sont donc les joyaux de la couronne 
brandebourgeoise que vous redemandez? Cette, monsir, ré- 
pondit Freytag, l'œuvre de poéshie du roi mon gracieux maître. 
Oh! je lui rendrai sa prose et ses vers de tout mon cœur, lui 
répliquai-je, quoique après tout j'aie plus d'un droit à cet ou- 
vrage. Il m'a fait présent d'un bel exemplaire imprimé a ses 
dépens. Malheureusement cet exemplaire est à Leipsick avec 
mes autres effets. Alors Freytag me proposa de restera Franc- 



L'OEUVRE DE POESHIE. 437 

fort jusqu'à ce que le trésor qui était à Leipsick fût arrivé; 
et il me signa ce beau billet. 

« Monsir, sitôt le gros ballot de Leipsick sera ici, où est 
l'œuvre de poêshie du roi mon maître, que Sa Majesté demande, 
et l'œuvre de poêshie rendu à moi, vous pourrez partir ou vous 
paraîtra bon. A Francfort, l er dejuin!753. FRAYTAG, résident 
du roi mon maître. » J'écrivis au bas du billet, Bon pour l 'œuvre 
de poêshie du roi votre maître : de quoi le résident fut très- 
satisfait. 

Le M de juin arriva le grand ballot de poêshie. Je remis ûdè- 
lement ce sacré dépôt, et je crus pouvoir m'en aller sans 
manquer à aucune tête couronnée : mais, dans l'instant que je 
partais, on m'arrête, moi, mon secrétaire et mes gens; on 
arrête ma nièce; quatre soldats la traînent au milieu des boues 
chez le marchand Smith, qui avait je ne sais quel titre de 
conseiller privé du roi de Prusse. Ce marchand de Francfort se 
croyait alors un général prussien : il commandait douze 
soldats de la ville dans cette grande affaire, avec toute l'im- 
portance et la grandeur convenables. Ma nièce avait un passe- 
port du roi de France, et, de plus, elle n'avait jamais corrigé 
les vers du roi de Prusse. On respecte d'ordinaire les dames 
dans les horreurs de la guerre; mais le conseiller Smith et 
le résident Freytag, en agissant pour Frédéric, croyaient lui 
faire leur cour en traînant le pauvre beau sexe dans les boues. 

On nous fourra tous dans une espèce d'hôtellerie, à la porte 
de laquelle furent postés douze soldats: on en mit quatre autres 
dans ma chambre, quatre dans un galetas ouvert à tous les 
vents, où l'on fit coucher mon secrétaire sur de la paille. Ma 
nièce avait, à la vérité, un petit lit; mais ses quatre soldats, 
avec la baïonnette au bout du fusil, lui tenaient lieu de rideaux 
et de femmes de chambre. 

Nous avions beau dire que nous en appelions à César, que 
l'empereur avait été élu dans Francfort , que mon secrétaire 
était Florentin et sujet de Sa Majesté impériale, que ma nièce et 
moi nous étions sujets du roi Très-Chrétien, et que nous n'avions 
rien à démêler avec le margrave de Brandebourg : on nous ré- 
pondit que le margrave avait plus de crédit dans Francfort que 
l'empereur. Nous fûmes douze jours prisonniers de guerre, et 
il nous fallut payer cent quarante écus par jour. 

Le marchand Smith s'était emparé de tous mes effets, qui 
me furent rendus plus légers de moitié. On ne pouvait payer 



438 UNE ANCIENNE CONNAISSANCE. 

plus chèrement Yœuvre de poëshie du roi de Prusse. Je perdis 
environ la somme qu'il avait dépensée pour me faire venir 
chez lui, et pour prendre de mes leçons. Partant nous fumes 
quittes. 

Pour rendre l'aventure complète, un certain Van Duren, 
libraire à la Haye, fripon de profession et banqueroutier par 
habitude, était alors retiré à Francfort. C'était le même homme 
à qui j'avais fait présent, treize ans auparavant, du manuscrit 
de V Anti-Machiavel de Frédéric. On retrouve ses amis dans 
l'occasion. Il prétendit que Sa Majesté lui redevait une vingtaine 
de ducats, et que j'en étais responsable. Il compta l'intérêt et 
l'intérêt de l'intérêt. Le sieur Fichard, bourgmestre de Franc- 
fort, qui était même le bourgmestre régnant, comme cela se 
dit, trouva, en qualité de bourgmestre, le compte très-juste, 
et, en qualité de régnant, il me fit débourser trente ducats, 
en prit vingt-six pour lui, et en donna quatre au fripon de li- 
braire. 

Toute cette affaire d'Ostrogoths et de Vandales étant finie, 
j'embrassai mes hôtes, et je les remerciai de leur douce ré- 
ception *. 

Peut-on décrire mieux, mieux peindre, donner aux 
moindres incidents un mouvement, une vie, une cou- 
leur, un comique, une réalité plus palpables? Qui 
doute, qui saurait douter que cela ne se soit passé 
absolument comme on le raconte? Ce Freytag et ce 
Schmid ne paraît-il pas qu'on les reconnaîtrait entre 
mille? Et comment ne ressembleraient-ils point, com- 
mentin venter de pareilles choses? «V œuvre de poëshie» 
surtout, cela ne s'imagine point. Disons, pourtant, 
qu'il y a à retrancher et à modifier à ce récit plus plai- 
sant que sincère dans toutes ses parties, qu'il y aura 
même à y ajouter. Voltaire, d'ailleurs, ne sut pas tout, 
etc'està regretter, car il eut embelli de plus d'un traitée 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. XL, p. 93 à OG. Mé- 
moires pour servir à la vie de M. de Voltaire, écrits par lui-même. 



ORDRE DE FRÉDÉRIC. 439 

tableau déjàsiparlantetd'uneffetsiburlesque. Entrons, 
sans plus tarder, dans le détail de l'aventure, en nous ap- 
puyant sur des documents qui manquaient au poëte, et 
dont l'ensemble suffira pour faire à chacun sa bonne et 
légitime part. Nous savons que Frédéric n'était pas sans 
inquiétudes sur l'usage que Voltaire pouvait faire de 
sa correspondance et notamment d'un volume de ses 
œuvres, dont la communication, indiscrète ou perfide, 
pouvait lui susciter plus d'un ennui. Il lui eût été des 
plus aisé de se faire restituer et lettres et poésies, si 
l'auteur de la Henriade n'eût quitté Leipzig que pour 
se diriger vers Bayreuth; mais rien n'était moins po- 
sitif que cet itinéraire, et, dans le doute, c'était à lui 
de prendre ses mesures pour qu'il ne lui échappât 
point, de quelque côté qu'il allât. Aussi, la veille même 
du jour où il révélait à la margrave ses projets, dans 
l'hypothèse d'une visite de Voltaire, il faisait écrire, par 
FrédersdorfF, l'ordre suivant à l'adresse de Freytag. 

Sa Majesté, notre gracieux maître, fait connaître par la pré- 
sente à son résident et conseiller de guerre de Freytag, que le 
nommé de Voltaire passera au plus tôt par Francfort-sur-le- 
Mein; le bon plaisir de Sa Majesté est qu'il se rende chez lui 
en s'adjoignant le conseiller Aulique y-demeurant, et qu'il 
réclame à Voltaire, au nom de Sa Majesté, la clef de chambellan, 
ainsi que la croix et le ruban du Mérite; et comme de Voltaire 
adresse à Francfort ses paquets et emballages partant d'ici, 
parmi lesquels se trouveront beaucoup de lettres et écritures 
de la propre main de Sa Majesté, doivent les paquets et embal- 
lages mentionnés, ainsi que les cassettes qu'il aura avec lui, 
être ouverts en votre présence ; et tout ce qui est écriture être 
saisi, de même qu'un livre spécifié dans la note ci-incluse. 
Mais comme de Voltaire est très-intrigant, vous avez à prendre, 
l'un et l'autre, toutes les précautions pour qu'il ne vous cache 
et ne vous soustraie rien. Après que tout aura été bien visité, 



440 FREYTAG. 

et que tout aura été recouvré, il faudra l'emballer avec soin et 
me l'expédier à Potsdam. En cas où il ferait difficulté de se des- 
saisir des dits objets à l'amiable, il sera menacé d'arrestation, 
et si cela ne suffisait pas, il devra être arrêté effectivement, 
et l'on devra s'emparer de tout sans complément, mais le laisser 
passer ensuite. 

Potsdam, le H avril 1753. 



Ce ne fut que le 19 que cet ordre parvint à Freytag, 
qu'il jeta dans un trouble notable. 11 ne pouvait être 
douteux que Sa Majesté n'attachât une importance 
considérable au bon succès d'une mission qui semblait 
hérissée de difficultés et d'écueils. Le résident allait 
avoir à faire à rude partie ; on le prévenait de l'habileté, 
de la rouerie du poëte, et il était perdu s'il se laissait 
duper par ce fin renard. Il avait, tout aussitôt, com- 
muniqué les ordres du roi à celui qui était destiné à 
l'aider dans cette très-délicate aventure et aussi à en 
assumer sa part de responsabilité. Il n'y avait pas de 
temps à perdre; un mémoire, écrit par Freytag et 
adressé au conseiller Schmid, donnera la mesure de la 
haute prévoyance,, de l'imagination féconde, et des 
étonnantes ressources de l'honnête résident. Ainsi, des 
instructions devaient être envoyées aux commis de la 
porte de la Toussaint et de celle de Friedberg, afin de 
surveiller l'approche de l'ennemi. Ceux-ci ne devaient 
passe bornera s'enquérir du lieu où il allait descendre, 
ils auraient encore à dépêcher un exempt derrière la 
voiture pour s'assurer s'il était réellement descendu à 
l'hôtel indiqué. Un exempt spécial, auquel le commis 
de l'octroi promettrait vingt kreutzer, serait détaché 
pourprévenir,en toute diligence, le conseiller aulique; 



IL A TOUT PRÉVU. 441 

promesse encore d'an ducat à ce dernier, pro discré- 
tions Les questions pourraient mettre Voltaire en dé- 
fiance: il fallait donc, ajoute Freytag en habile homme, 
trouver un prétexte pour les motiver ; tel, par exemple, 
qu'un paquet à lui remettre. Le commis de l'octroi ne 
négligerait pas davantage de fournir la liste de tous 
les Français débarquant avec un certain équipage, 
précaution indispensable, dans la supposition où le 
poëte se fût avisé de changer de nom. Ces mesures n'é- 
taient sans doute applicables que pour Francfort; le 
résident Freytag, qui songeait à tout, jugea qu'il serait 
bon que le conseiller Schmid envoyât à Friedberg un 
homme de confiance, qui s'installerait à la maison de 
poste, jusqu'à l'arrivée de Voltaire, et dont on rémuné- 
rerait les services, un thaler par jour, « comme je vais 
en faire autant pour Hanau. » Ces savantes et habiles 
instructions se terminaient par les recommandations 
suivantes. 

Il y aurait à envoyer tous les jours, de mon côté et du 
vôtre, quelques espions dans les principaux hôtels demandant 
un certain gentilhomme français nommé Maynvillar ; on leur 
répondra, à coup sûr, négativement; et Ion ajoutera : nous 
avons bien un Français, mais il se nomme Voltaire; et de cette 
manière nous l'apprendrons sans le demander. 

Je vais secrètement donner l'instruction à mon porteur de 
lettres, qui m'est très-dévoué, de faire bien attention si des 
lettres à sa destination sont déjà arrivées, et chez qui elles ont 
été adressées, etc. 

M. le conseiller voudra bien ajouter ses propres idées à ce 
mémoire et me le retourner. Mon homme pour Hanau part 
aujourd'hui. 

Mais qu'ajouter? Tout n'est-il pas prévu, combiné, 
machiné de façon à ce que, malgré son astuce, l'objet 

25. 



442 INSTRUCTIONS INSUFFISANTES. 

d'un tel complot n'en réchappe point? Ce fut l'avis de 
Schmid , qui rie trouva qu'à applaudir. Mais s'ils 
croyaient leur proie assurée, ils n'étaient pas aussi 
certains d'exécuter, à l'entière satisfaction du prince et 
dans tous leurs détails, des instructions qui eussent 
gagné à être moins ambiguës et plus complètes : Fré- 
dersdorfF annonçait une note qu'il avait négligé de 
joindre à l'ordre et dont l'absence ne laissait pas de les 
embarrasser l'un et l'autre. Aussi, Freytag, dans sa 
réponse datée du 21 avril, d'insister particulièrement 
sur l'envoi de cette pièce oubliée, sans détriment des 
autres explications que l'on jugerait convenable de 
lui donner. 

Les lettres très-gracieuses de Votre Majesté, datées du 1 1 
courant, et concernant les affaires de Voltaire ont été 
mises entre nos mains avant hier. Dans ce moment de grande 
foire où à tout instant des étrangers arrivent, nous avons pris 
de telles mesures (le mot est en français) que nous pouvons 
espérer de ne pas le manquer. En attendant, nous venons par 
la présente vous demander avec la plus grande soumission, si, 
dans le cas où il alléguerait qu'il a expédié ses bagages devant 
lui, l'on devrait le retenir prisonnier jusqu'à ce qu'il les eût 
fait revenir. Comment, en outre, les mots : « De même un livre 
spécifié dans la note ci-incluse)) doivent-ils être compris, 
attendu que l'on n'a pas trouvé de notes jointes aux lettres 
très-gracieuses de Votre Majesté? 

On dit ici que Voltaire est réellement alité et qu'il ne passera 
pas par Francfort avant la fin de la foire de Leipzig. Nous res- 
tons dans la dévotion la plus fidèle. 

Un nouvel ordre du cabinet, en date du 29 avril, ve- 
nait confirmer, sans les compléter, les premières instruc- 
tions. Si les bagages avaient déjà dépassé Francfort, 
Voltaire devrait être gardé à vue, jusqu'à ce qu'il les 



PROBABILITÉS. 443 

eût fait revenir et leur eût remis en mains propres « les 
manuscrits royaux. » Et Ton ajoutait: « Le livre qui 
doit principalement être retourné est intitulé Œuvres 
de poésie. » Qu'on ait affaire à des gens maladroits ou 
à d'habiles gens, il n'est encore tel que d'être clair et 
précis, et c'est ce dont Frédersdorff ne se préoccupe 
pas assez en formulant les ordres de son maître. Les 
« lettres et écritures » du premier ordre se sont trans- 
formées dans le second en « manuscrits royaux ; » 
cela n'est pas tout à fait synonyme, et l'on comprend 
qu'il y ait là de quoi rendre perplexe ce bon Allemand 
que la moindre bévue pouvait mener à Spandau. 
Quant au livre de poésie, Schmid, qui est plus tran- 
chant, n'hésite pas sur sa nature : c'est, à coup sûr, un 
recueil manuscrit-, autrement, comment expliquer tout 
ce mouvement et tout cet émoi au sujet d'un ouvrage 
imprimé, que tout le monde, pour son argent, était à 
même de se procurer chez le libraire? Cela était d'une 
logique rigoureuse, et il serait peu équitable de les 
rendre l'un et l'autre responsables d'une interprétation 
erronée mais plausible, et qui fait, au contraire, grand 
honneur à la judiciaire du conseiller aulique Schmid. 
Par malheur, ce dernier tombe malade et ne pourra 
sortir de quelque temps. Comme Voltaire n'avait pas 
quitté Leipzig et qu'il y était arrêté encore pour quel- 
ques jours, au dire des gens chargés de surveiller ses 
moindres actes, cette indisposition avait moins de 
gravité; mais, à peine relevé, Schmid prévenait Frey- 
tag, qu'il était obligé de se trouver, le 28 mai,àEmden, 
à l'assemblée générale de la Société prussienne du com- 
merce asiatique; et il lui proposait, en ses lieu et place, 



444 PERPLEXITÉS DE FREYTAG. 

le sénateur Rucker parfaitement apte à le représenter 
durant son absence. Convenait-il, toutefois, d'admet- 
tre dans le secret et l'exécution de cette délicate mis- 
sion, sans autorisation préalable, un troisième confi- 
dent, quelque honorable et expérimenté qu'il fût? 
Freytag écrit en toute hâte (22 mai), demande ce qu'il 
faut faire, qui il doit s'adjoindre, et s'il ne serait pas 
préférable de se servir de son secrétaire Dorn, que ses 
fonctions mettaient à la dévotion de Sa Majesté. Sept 
jours après (29 mai), Frédersdoff lui répondait qu'il se 
tranquillisât et ne changeât rien aux premiers arran- 
gements; Yoltaire était à Gotha, où il devait s'attarder 
quelque temps; le conseiller Schmid serait vraisembla- 
blement de retour, lorsque le poëte songerait à traver- 
ser Francfort : en tous cas, la volonté du roi était de 
ne pas appeler de nouveaux coopérateurs. Mais cette 
réponse ne devait pas arriver assez tôt pour être prise 
en considération, et le fer était plus qu'engagé, quand 
elle parvint aux mains du résident prussien. En effel, 
comme on l'a vu, Yoltaire débarquait, le 31 mai, et s'in- 
stallait au Lion d'Or y dans les appartements qu'il avait 
fait retenir d'avance et où il passa une nuit fort pai- 
sible que ne troubla le plus léger pressentiment. 



X 



VOLTAIRE AU LION D'OR. — FREYTAG ET SCHMID. 
ARRIVÉE DE MADAME DENIS. — AVANIE DE FRANCFORT, 



Tout ce qui précède n'est que le prologue de la pièce ; 
nous allons entrer en pleine action. Si le poëte dormit 
du sommeil de l'innocence, il est à croire qu'il n'en 
fut pas tout à fait ainsi deFreytag, qui sentait et s'exa- 
gérait la gravité de la moindre bévue. Schmid avait 
insisté pour qu'il s'adjoignît le sénateur Rucker; la 
réponse de Frédersdorff ne venant bas, il dut se résou- 
dre, malgré ses répugnances, à accepter son concours, 
et ce fut avec lui et un officier prussien recruteur, sur 
lequel on comptait dans le cas d'une résistance 1 , que 
Ton se dirigea, le premier de juin, au matin, chez 
l'auteur de la Henriade, qui ne s'attendait guère à 
pareille visite. Citons le rapport, aussi curieux par la 
forme que par le fond. 



I. « Quant à l'officier, qui ne parle pas un mot de français, je me 
le suis adjoint pour ma sûreté aussi bien que pour me donner de 
l'autorité auprès de Voltaire, afin de n'être point obligé de recourir à 
une arrestation publique. )> (5 juin.) Réponse de Freytag à la lettre 
de Frédersdorff du 29 mai. 



W RAPPORT DU RÉSIDENT. 

Très-illustre, très-puissant roi, 
Très-gracieux roi et seigneur! 

Le conseiller Schmid , partant pour Emden , m'a proposé 
un conseiller (Rathsherr) nommé Rucker qui se montre assez 
prussien à l'égard des affaires de l'église réformée, le même à 
qui l'on est redevable de la collecte générale pour les infor- 
tunés habitants de Breslau ; et il se Test substitué près de moi, 
avec mon consentement, jusqu'à ordre royal ultérieur. Mais, 
comme M. de Voltaire est arrivé hier, je me suis rendu chez 
lui avec le sénateur susdit Rucker et le lieutenant de Brettwitz 
du régiment-Alleman, qui se trouve ici à titre d'officier recru- 
teur. Après les politesses d'usage, je lui fis part de la décision 
très-gracieuse de Votre Majesté. Il en fut consterné, ferma les 
yeux et se renversa sur son siège. Je ne lui avais encore parlé 
que des papiers. Lorsqu'il se fut remis, il rappela son « ami » 
Collini (Freytag écrit Goligny) que j'avais eu soin d'éloigner, et 
m'ouvrit deux coffres, une grande cassette et deux portefeuilles. 
Il fit mille contestationes de sa « fidélité » à Votre Majesté, puis 
se trouva mal de nouveau. 11 a d'ailleurs tout l'air d'un sque- 
lette. Dans le premier cotfre, se trouvait tout d'abord le pa- 
quet ci-joint enveloppé et étiqueté sub A, que j'ai remis en 
garde à l'officier sans l'ouvrir. Le reste de là visite a duré de 
neuf heures du matin jusqu'à cinq heures de l'après-midi, et 
je n'ai trouvé qu'un « poëme » qu'il ne voulait pas m'aban- 
donner et que j'ai mis dans le même paquet. Je fis ensuite 
cacheter ce paquet sub A, par le sénateur, et j'y apposai égale- 
ment mon cachet. Je lui demandai sur son honneur s'il n'avait 
pas autre chose; il protesta alors de la manière la plus sacrée 
quod non. Nous en vînmes alors au livre des Œuvres de poésie; 
il dit qu'il l'avait placé dans une grande caisse, mais qu'il ne 
savait pas si cette boîte était à Leipzig ou à Hambourg. Je lui 
notifiai alors que je ne pouvais le laisser poursuivre sa route 
sans avoir cette caisse. Il se retourna décent façons pour qu'on 
ne s'opposât point à son départ. Il dit qu'il fallait qu'il prît 
les eaux, il y allait de son existence. Ne voulant pas que l'af- 
faire fût portée devant le conseil de la ville, parce qu'il se donne 
le titre de «gentilhomme de chambre» de France, et qu'en pareil 
cas les magistrats font beaucoup de difficultés pour autoriser 
une arrestation, je suis à la fois convenu avec lui qu'il reste- 



VOLTAIRE SE SOUMET A TOUT. 447 

rait prisonnier dans la maison où il était présentement jusqu'à 
l'arrivée du ballot de Hambourg ou de Leipzig, qu'il me don- 
nerait pour ma garantie deux paquets de ses papiers tels qu'ils 
se trouvaient sur la table après les avoir fermés et scellés, et 
qu'il me signerait la décharge (revers) ci jointe sub A B. J'ai 
pris des mesures avec le propriétaire nommé Hoppe, qui a un 
frère lieutenant au service de Votre Majesté, pour qu'il ne 
puisse s'évader, ni expédier ses bagages. Lors même que j'eusse 
songé à lui donner pour garde quelque grenadier, j'en eusse été 
empêché par l'organisation militaire d'ici qui est si défectueuse 
que je me fie moins à la surveillance d'un factionnaire qu'à la 
parole du propriétaire qui l'a confirmée par serment. Comme 
Voltaire se trouve très-faible et très-souffrant, je l'ai confié aux 
soins du premier médecin de la ville. Je lui ai offert aussi 
d'aller me promener avec lui en voiture dans les jardins et j'ai 
mis à son service tout ce que contiennent ma cave et ma 
maison. Sur quoi, je l'ai laissé assez tranquille et consolé, 
après qu'il m'eut remis la clef et la décoration avec le ruban. 

Le soir, à sept heures, il m'envoya son brevet de chambellan 
sub C ; et, ce matin, un manuscrit de la main du roi sub D, 
qu'il dit avoir trouvé sous la table. Je ne peux savoir combien 
il a encore de malles; et comme j'ignore la nature et la quan- 
tité, petite ou grande, des papiers que j'ai à rechercher, le 
plus convenable serait de dépêcher ici un secrétaire du roi pour 
faire une perquisition minutieuse, et cela d'autant plus que je 
ne connais aucunement l'écriture de Votre Majesté. Voltaire a 
écrit enfin devant moi à son commissionnaire à Leipzig de 
m'expédier le ballot, et il m'a dit d'écrire au conseiller intime 
de Votre Majesté de Fredersdoff pour obtenir qu'on ne le retînt 
pas ici d'avantage. 11 désirait même que j'envoyasse cette lettre 
par une estafette; mais comme on a déjà perdu trois louis d'or 
en faux frais, je me suis servi de la poste ordinaire... 

Je lui ai délivré un reçu des deux paquets d'écritures qu'il a 
déposés en mes mains; je lui ai également, à son instante de- 
mande, remis un billet qu'il a l'intention d'envoyer à sa nièce 
pour la consoler, et dans lequel je lui ai promis qu'après l'ar- 
rivée du ballot de Leipzig, il ne sera pas retenu plus longtemps 1 . 



1. Varnhagen von Ensb, Dciilivurdighciten und vermhchte Schrfflen 
(Leipzig, 1859), t. Vfîl, p. 180 h 192. 



448 UNE ÉCONOMIE INOPPORTUNE. 

Tout était au mieux ; l'on avait su tempérer la sévé- 
rité des ordres par une politesse, un peu lourde sans 
doute, mais qu'il faut bien reconnaître. On avait offert sa 
voiture pour la promenade, on était allé jusqu'à mettre sa 
cave et toute sa maison à la disposition du prisonnier; 
ces procédés n'étaient pas trop d'un homme qui avait 
tiré la brouette. Il est vrai que Freytag devait se faire une 
haute idée d'un personnage dont les démarches préoc- 
cupaient à ce point sa cour; et il voulut prouver son 
savoir-vivre à ce courtisan en disgrâce, tout en exécutant 
sa consigne. Il voulut encore prouver à son maître 
qu'il n'était pas d'humeur à gaspiller les fonds de l'État. 
Malgré sa courtoisie, il n'avait pas cru devoir se ren- 
dre aux vœux du poëte : la poste irait un peu moins vite 
qu'une estafette , mais elle ne laisserait pas d'arriver, 
et tout vient à point à qui sait attendre. Le mal, c'est 
qu'il avait affaire à une nature de salpêtre, à laquelle 
manquaient parfaitement la longanimité, le flegme ger- 
maniques, et qu'allait irriter, exalter jusqu'au trans- 
port cette halte forcée, qu'au moins on eût dû s'em- 
ployer par tous les moyens à rendre la plus brève 
possible. Mais le résident prussien s'était déjà décou- 
vert de trois louis en faux frais, et il était bien temps 
de s'arrêter. 

Quant à Voltaire, il faut admirer sa modération , sinon 
son calme , et lui tenir compte de sabonne tenue, de sa ré- 
serve et de sa patience dans une situation violente, im- 
prévue autant qu'odieuse, pour appeler les choses par 
leur nom. Que les écrivains allemands trouvent ce qui se 
passe très-naturel et fort licite, nous n'y pouvons rien ; 
mais, cependant, les actes sautent aux yeux. Où donc 



CONSIDÉRATIONS D'ÉQUITÉ. 449 

a lieu cette petite scène du bon plaisir?Est-ce à Potsdam, 
à Berlin, dans une ville quelconque du royaume? Non, 
ce n'est ni à Berlin, ni en Prusse, mais dans un État 
indépendant (peu importe son étendue et sa force; s'il 
est faible, la violence, la transgression du droit n'en 
seront que plus révoltantes), dans une ville libre, où 
le roi de Prusse n'a d'autre privilège que de s'y faire 
représenter, comme tout souverain, par un chargé 
d'affaires, un résident, dont la tâche unique est de 
veiller aux intérêts, à la sûreté de ses nationaux. Vol- 
taire était sans défiance, et se croyait à l'abri de toute 
atteinte dans cette cité de Francfort qui, si elle eût 
cessé d'être à elle, appartenait bien plus à l'empereur 
qu'au marquis de Brandebourg; c'était un tort, et il 
manquait de mémoire, lui qui jadis avait corrigé le 
brouillon du manifeste de Frédéric, lors de son inva- 
sion dans les microscopiques Etats de l'évoque de Liège. 
En se soumettant aux dures conditions qu'on lui 
dictait, Voltaire supposait que son internement à l'hôtel 
du Lion d'Or ne serait que de courte durée, et ne se 
prolongerait pas au delà du temps nécessaire à l'arri- 
vée du ballot qui contenait l'œuvre de poésie. Mieux 
valait donc en passer par ces fourches Caudines. Mais 
aussi pourquoi emportait-il les lettres, et les insignes 
de l'Ordre, et l'œuvre de poésie? Puisqu'il tenait à 
tout cela au point de ne reculer devant un tel éclat pour 
les recouvrer, pourquoi, de son côté, Frédéric avait-il 
laissé partir l'auteur de la Henriade sans lui rafraî- 
chir de nouveau la mémoire, sans exiger qu'il lui rendît 
ces dépouilles avant de sortir de Potsdam? N'y avait-il 
d'ailleurs que le moyen violent auquel le prince avait 



450 INUTILITÉ DE CES VIOLENCES. 

recours, et n'eût-il pas suffi de dépêcher une personne 
de confiance auprès du poëte qui, ne voulant à aucun 
prix paraître brouillé avec son ami couronné, se fût 
exécuté, nous n'en doutons point? Quelque courtoisie 
qu'y eût mise le négociateur, le fait seul de sa démarche 
eût parlé assez haut pour que Voltaire n'eût pas osé ré- 
pondre, en eût-il été tenté, par une fin denon-recevoir. 
Mais Ton accumulera violences et maladresses. L'arbi- 
traire était déjà de trop; on voudra qu'il soit aussi 
brutal qu'inepte ; du moins nulle mesure ne sera prise 
pour qu'on ne se permette rien au delà de l'indispen- 
sable. Et les historiens de Frédéric de s'indigner de la 
conduite de Voltaire, de sa duplicité, de ses petites 
ruses, de ses tentatives d'évasion ! Cela est au moins 
naïf, et c'est le lieu d'admirer jusqu'où peut aller l'in- 
fatuation du patriotisme, dans des questions où le pa- 
triotisme n'a que faire. Qu'importe à la gloire du vain- 
queur de Friedberg l'épisode de Francfort? En sera-t-il 
moins grand général? Et, Voltaire assumât-il tous les 
torts de cette étrange aventure, l'auteur de Y Anti- 
Machiavel en serait-il moins un politique sans droiture 
comme sans scrupules, sans autre moralité que son inté- 
rêtpropre? «L'ambition, l'intérêt, le désir de faire parler 
de moi l'emportèrent, et la guerre fut résolue. » N'est-ce 
pas l'aveu qu'il fait de ses mobiles au début de son 
Histoire? « La satisfaction de voir mon nom dans les ga- 
zettes, et ensuite dans l'histoire... » écrit-il également 
à Jordan 1 . N'exigeons pas que les grands hommes 

1. OEuvres de Frédéric le Grand, t. XVII, p. 91. Letlre de Fré- 
déric à Jordan; ;\ un village dont j'ignore la fleure et le nom, 
3 mars 17 41. 



RELATIONS DE VOLTAIRE ET DE COLLINI. 451 

soient de grands saints ; ne les condamnons pas à nos 
vertus bourgeoises ; le droit commun ne leur est pas 
applicable, soit. Mais entendons-le ainsi pour tous, 
pour Voltaire aussi bien que pour Frédéric. 

La relation du poëte nous devait être suspecte, et 
c'était à nous de nous tenir en défiance. Celle de son 
secrétaire, moins passionnée, plus sobre, semblait in- 
spirer plus de confiance. Mais Collini lui-même, quelque 
honnête homme qu'il soit-, était trop intéressé dans 
tout ce qui s'était passé pour ne pas présenter les faits 
sous un jour peu favorable à Freytag et aux autres. 
Nous n'avons pas oublié ce désopilant billet du résident 
qui transmettra son nom plus sûrement à la postérité 
que ne l'eût fait une épopée : « Moisir, sitôt le gros 
ballot de Leipzick sera ici, où est l'œuvre de poëshie 
du roi mon maître... » Avait-il été revu et corrigé par 
Voltaire, qui, après avoir lavé le linge sale du souve- 
rain, pouvait bien s'être donné cette peine en faveur 
de son représentant à Francfort? Jusqu'à l'apparition 
des mémoires de Collini, l'on avait été en droit de conce- 
voir des doutes; mais ceux-ci reproduisaient, en 1807, 
le même billet, mot pour mot, et venaient apporter à la 
citation un cachet de vraisemblance, sinon de parfaite 
certitude, à laquelle il n'y avait qu'à se rendre '.Après 
tout, ce Freytag était trop divertissant ainsi, et l'on 
trouvait trop son compte dans la légende pour que 
personne se crût intéressé à ce que ce billet si curieux 
ne fût qu'une invention diabolique de ce diabolique 
génie. Freytag parle de deux billets ; un seul a reparu, 

1. Collini, Mon séjour auprès de Voltaire (Paris, 1807), p. 1G. 



452 INEXACTITUDES DU NARRATEUR. 

celui qui donnait acte à Voltaire de la remise des deux 
paquets de manuscrits, mais il suffit à nous édifier 
sur le plus ou moins d'habileté du résident à manier 
notre langue 1 . Convenons- en de bonne grâce : il en 
sait assez pour écrire « monsieur» et non « monsir^ » 
et a poésie » comme tout le monde; et nous avons 
vainement cherché dans ce chiffon une faute d'or- 
thographe. Autre inexactitude de Voltaire. Il nous dit 
qu'il mit au bas du fameux billet : « Bon pour l'œuvre 
de poëshie du roi votre maître ; » il se contenta, en 
réalité, d'écrire sur le dos, d'une grande écriture soi- 
gnée, selon l'expression de M. Varnhagen : « Promesse 
de M. de Freytag. » Que si l'on nous pressait davan- 
tage, nous irions jusqu'à soutenir que M. Freytag 
était un véritable lettré, connaissant ses classiques, 
les nôtres s'entend, et possédant son Molière qu'il ne 
dédaigne pas de citera l'occasion. 

La journée avait été rude. Cette enquête, ces per- 
quisitions avaient duré de neuf heures du matin à 
cinq heures du soir, pas moins de huit heures, pen- 
dant lesquelles le poëte avait dû se contenir, réprimer 
ses élans furibonds, se condamner à un flegme bien 
peu dans ses habitudes et sa nature. Ces efforts, ces 

1. Du reste, il est très-vraisemblable que Voltaire a reproduit in- 
tégralement, et sans y rien changer, ce billet si grotesquement tra- 
vesti clans ses Mémoires, dans le Journal de ce qui s'est passé à 
Francfort-sur-le-Mein , qu'il adressait, on le présume, au comte de 
Sladion. OEuvres complètes (Beuebot) , t. LVI, p. 336. Voir aussi la 
Requête du sieur de Voltaire au roi de France, recommandée à mon- 
seigneur le comle d'Argenson, minisire de la guerre, où le billet de 
décharge de Freytag est reproduit comme dans le journal. Ibid., 
1. 1, p. 407. Voir également la lettre de madame Denis, à l'abbé de 
Prades, du 18 juin. Varnhagen, t. VIII, p. 222, 223. 



LA GRANDE FORCE DE VOLTAIRE. 453 

combats intérieurs avaient été trop violents pour qu'il 
n'y eût pas lieu de s'attendre, le résident parti, à une 
surexcitation, à des transports frénétiques. Eh bien, 
point. La porte était à peine -fermée, que Voltaire sem- 
blait avoir tout oublié. Il écrivait dès le soir même à 
madame Denis, qui était à Strasbourg, et se mit à ses 
maussades Annales de l'Empire, comme si rien ne 
s'était passé. C'est là sa force. Dans les plus terribles 
bourrasques, au milieu des inquiétudes et des agita- 
tions qui font sa vie, un pied dans la tombe, il ne perd 
pas de vue que l'étude est un préservatif aussi bien 
qu'un devoir, et se trouve toujours dispos devant son 
bureau de travail. Il nous le dira lui-même, dans un 
de ses Discours sur V homme, au sujet précisément de 
cet abominable guet-apens de Francfort. 

Quand sur les bords du Mein deux écumeurs barbares, 
Des lois des nations violateurs avares, 
Deux fripons à brevet, brigands accrédités, 
Épuisaient contre moi leurs lâches cruautés, 
Le travail occupait ma fermeté tranquille; 
Des arts qu'ils ignoraient leur antre fut l'asile '. 

Un jour ou deux s'écoulèrent sans autre événement. 
L'on avait jécrit à Leipzig, il fallait bien que Voltaire 
donnât aux œuvres de poésie le temps d'arriver. Mais 
il n'était ni prudent ni sûr de soumettre cette patience, 
cette longanimité à une épreuve trop prolongée. Sa 
présence à Francfort avait transpiré ; des bruits vagues 
de séquestration avaient surexcité la curiosité, on vou- 

1 . Voltaire, OEuvres complètes (Reuchot), f. XII, p. 85 à 87. Dis- 
cours en vers sur l'homme, v e discours : sur la nature du plaisir. 



4o4 UN MAITRE SOUFFLET. 

lait le voir. De nombreux visiteurs se succédèrent dans 
son modeste cantonnement du Lion cT Or, parmi les- 
quels il s'en trouva un qu'à coup sûr Voltaire n'atten- 
dait pas et souhaitait encore moins. Il n'a garde d'ou- 
blier le personnage dans le petit récit que nous avons 
reproduit. Pourtant il ne dit pas tout. Il se promenait 
avec son secrétaire dans le jardin de l'hôtel; on an- 
nonce le libraire Van Duren. Voltaire, à distance des 
événements, plaisante agréablement sur l'éditeur de la 
Haye et le bourgmestre de Francfort; mais, en ce 
moment, le brigandage de ce Van Duren lui semblait 
moins plaisant. À peine l'aperçoit-il, qu'il entre en fu- 
reur, court sur lui avec la rapidité de la foudre et lui 
applique un maître soufflet. Collini essaya d'apaiser et 
de consoler la victime ; il la pria de considérer que le 
souffletvenant d'un grand homme, c'était là une de ces 
chances heureuses qui n'arrivaient pas atout le monde. 
L'argument avait sa valeur, peut-être moins que les 
ducats de Voltaire, que se partagèrent, s'il faut en 
croire ce dernier, quoique d'une façon inégale, le 
bourgmestre « régnant » et le brave éditeur de Y Anti- 
Machiavel. Tout cela et d'autres incidents encore de- 
vaient sortir le prisonnier de son calme et le précipiter 
dans la voie de la résistance et de la révolte ; et c'est ce 
que Freytag laisse pressentir dans une nouvelle lettre à 
Frédersdorff, datée du 5 juin, quatre jours après leur 
première entrevue. 

Cette mission de confiance flatte moins celui-ci 
qu'elle ne l'inquiète. Il en prévoit toutes les difficultés 
et tous les périls, et ne demanderait qu'à en être re- 
levé. « Il commence déjà à se faire de bons amis, qui 



EXALTATION DE VOLTAIRE. 455 

Je leurrent peut-être de l'espoir d'obtenir l'appui du 
Conseil de la ville. Lorsque je retournai chez lui, il fut 
assez insolent. 11 demanda à se loger ailleurs. 11 voulut 
faire sa cour au duc de Meinungen. Mais je dus le lui 
refuser, quoique avec politesse. Alors il s'écria: Com- 
ment !• votre roi me veut arrêter ici, dans une ville 
impériale? pourquoi ne Fa-t-il pas fait dans ses 
États? Vous êtes un homme sans miséricorde, vous 
me donnez la mort, et vous tous serez sûrement dans 
la disgrâce du roi. Après lui avoir répondu assez sè- 
chement, je me retirai. » Freytag finissait en avertis- 
sant Frédersdorff qu'il aurait besoin d'un ordre exprès 
et même d'une requête à l'autorité locale pour arrêter 
le chambellan disgracié dans toutes les formes. 

Cette défense de sortir, qui le rappelait brutalement 
au sentiment d'une captivité que le travail lui faisait 
oublier, suffit pour jeter le poëte dans des transports 
de fureur. Dès ce moment il fut résolu à tout tenter 
pour échapper à sa prison et à ses geôliers, et Freytag 
n'avait pas franchi le seuil du Lion dOr, que l'auteur 
de la Henriade se mettait à l'œuvre, trop troublé, 
trop irrité, trop hors de lui, pour se rendre bien compte 
de la portée de la démarche qu'il allait hasarder. L'idée 
lui était venue aussitôt de s'adresser à l'empereur, 
d'invoquer sa protection, de le supplier de s'interposer 
entre lui et ses persécuteurs. Il ne s'agissait pas de 
lever des armées et de le disputer à la pointe de l'épée 
au résident de Prusse. Ce qu'il demandait, ce qu'il 
espérait de la magnanimité impériale , c'était quel- 
que parole glissée à l'oreille du bourgmestre de Franc- 
fort, qui sans doute aurait son effet. Après avoir 



436 ETRANGE EXPÉDIENT. 

tracé le piteux tableau de ses misères, les violences 
dont il avait été l'objet, celles encore qu'il avait à redou- 
ter des bandits au pouvoir desquels il était, il ajoutait : 
« C'est dans ce cruel état qu'un malade mourant se 
jette aux pieds de votre sacrée Majesté, pour la conju- 
rer de daigner ordonner, avec la bonté et le secret 
qu'une telle situation me force d'implorer, qu'on ne 
fasse rien contre les lois, à mon égard, dans sa ville 
impériale de Francfort. Elle peut ordonner à son mi- 
nistre en cette ville de me prendre sous sa protection ; 
elle peut me faire recommander à quelque magistrat 
attaché à son auguste personne. Sa Majesté a mille 
moyens de protéger les lois de l'empire et ûe Franc- 
fort; et je ne pense pas que nous vivions dans un 
temps si malheureux que M. Frcytag puisse impuné- 
ment se rendre maître de la personne et de la vie d'un 
étranger dans la ville où sa sacrée Majesté a été cou- 
ronnée l . » 

Voltaire avait soin de rappeler les anciennes bontés 
qu'avait eues pour lui la mère même de l'empereur, 
la duchesse de Lorraine , la sœur du Régent. Très- 
certainement François eût fait dire officieusement au 
bourgmestre régnant qu'il le croyait incapable de rien 
permettre contre la justice et les franchises de la ville, 
qu'il n'en fallait pas plus pour faire échouer les démar- 
ches de Freytag, qui, n'obtenant pas l'autorisation 
d'arrêter Voltaire, n'eût point passé outre sans des 
ordres positifs qu'on ne lui eût pas donnés. Lé poëte, 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 332. Lcllre 
de Vollaire à François I er , empereur d'Allemagne; à Francfort, le 
5 juin 17 53. 



VOLTAIRE A RECOURS A L'EMPEREUR. 457 

dans sa lettre au comte de Stadion 1 , en lui envoyant 
sa supplique à l'empereur, laissait à entendre que son 
voyage à Vienne pourrait n'être pas sans utilité; et il 
le priait d'assurer Leurs Majestés que, s'il pouvait avoir 
l'honneur de leur être présenté, il leur dirait des cho- 
ses qui les concernaient 2 . Il n'est guère possible d'in- 
terpréter cela de deux façons. Non-seulement il se 
considérait comme dégagé envers Frédéric qui avait 
repris tout ce qu'il avait donné, mais il voulait redeve- 
nir libre au plus tôt et à tout prix. Il était seul contre 
un roi; on abusait du droit du plus fort pour le rete- 
nir prisonnier dans une ville où l'on n'avait aucune 
autorité légitime; il userait du droit du plus faible, 
qui n'a pas le choix des moyens. Et, si ces moyens 
n'étaient ni des plus licites, ni des plus louables, 
«'était moins sa faute que la faute de ceux qui le pous- 
saient à ces extrémités. Disons, pour être juste envers 
Voltaire, qu'il était dans cet état d'exaltation où les 
idées les plus folles, les plus chimériques, sont celles 
auxquelles on fait fête, et il ne devait pas s'arrêter à 
cette première démarche. Il écrivait, deux jours après, 
au comte de Stadion : « Ce matin , le résident de 
Mayence m'est venu avertir que la plus grande vio- 
lence était à craindre, et qu'il n'y a qu'un seul moyen 
de la prévenir; c'est de paraître appartenir à sa sacrée 
Majesté impériale. Ce moyen serait efficace, et ne 

1. Le comte de Stadion é"tait conseiller inlimc effectif de l'empe- 
reur, grand-maître de la cour et ministre d'État du prince électeur 
de Mayence. 

2. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 319, Lettre 
de Voltaire à M. M***; à Francfort-sur le-Mein, au Lion d'Or, le 
5 juin (secrèle). 

IV. 26 



458 MESSAGE EXTRAVAGANT. 

compromettrait personne; il ne s'agirait que d'avoir 
la bonté de m'écrire une lettre par laquelle il fût dit 
que j'appartiens à Sa Majesté, et que le dessus de la 
lettre portât le titre qui serait ma sauvegarde ; par 
exemple : hM.de..., chambellan de Sa Sacrée Majesté, 
et on me manderait dans le corps de la lettre que je 
dois aller à "Vienne sitôt que ma santé le permettra l . » 
Ce second message était encore plus fou que l'autre. 
Demander à un ministre de l'empereur de lui donner, 
dans une lettre écrite ad hoc, un titre qu'il n'avait 
point et qui fût venu trop tard, lors même qu'on l'eût 
obtenu, s'il avait fallu en attendre l'expédition, c'était 
là une de ces énormités comme n'en peut enfanter 
qu'une tête en ébullition, un cerveau détraqué et vé- 
ritablement malade. Et pourtant, par une de ces in- 
croyables réactions qui lui sont ordinaires, au moment 
où l'on doit se le figurer le plus emporté, le plus exas- 
péré, il a retrouvé tout son calme. 11 entretient ses 
amis de son aventure avec ce flegme , cette philo- 
sophie, que l'on n'a communément qu'en face du 
malheur d'autrui. C'est, sans qu'il y songe, de la 
résignation chrétienne, belle et bonne, ce Mon cher 
ange, il faut savoir souffrir, s'écrie-t-il ; l'homme est 
né en partie pour cela 2 . » Au moins, une consolation 
lui venait- elle à ce moment même (9 mai), et allait-il 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot) , t. LVI, p. 323, 32i. 
Lellre de Voltaire à M***; à Francfort, au Lion d'Or, 7 juin 17 53. 

2. lbid., t. LVI, p. 325. Lettre de Voltaire à d'Argental. Cette 
lettre doit être antérieure au 9 juin, puisqu'il y est dit que madame 
Denis est encore à Slrasbourg. L'adresse qu'il donne est : « A Pranc- 
f'ort-sur-le-Mein, sous l'enveloppe de M. James de la Cour, ou, si vous 
voulez, à Moi cliétif, au Lion d'Or. » 



ARRIVÉE DE MADAME DENIS. 459 

trouver un appui de plus, un appui purement moral, 
il est vrai, dans la présence de madame Denis, qui, au 
fait de tout par sa lettre et redoutant une captivité 
illimitée, était accourue pour partager ses peines et sa 
prison. 

Cet auxiliaire ranima le vieillard. Ils seraient trois 
pour combattre ; et madame Denis, par cela seul 
qu'elle était femme, ne laisserait pas d'embarrasser l'en- 
nemi. Aussitôt informée de ce qui se passait, elle avait 
écrit à l'envoyé de Prusse en France, lord Keitb, pour 
implorer ses bons offices. Tant qu'il était resté à Berlin, 
le ci-devant grand maréchal d'Ecosse, avait été des 
soupers de Sans-Souci, et, comme il ne partit qu'à la 
fin d'août 1751 , il avait eu tout le loisir, une année du- 
rant, de connaître et d'apprécier le poëte ; et lorsqu'il 
prit congé, ce dernier l'avait chargé d'un paquet pour sa 
nièce 1 . Voltaire nous a donné, si on ne l'a pas oublié, 
des détails curieux sur les habitudes et les mœurs du 
bon Écossais. Lord Maréchal va nous dire, de son côté, 
ce qu'il pense de l'auteur de la Ilenriade. Il est vrai 
que son indépendance n'est pas complète. Des instruc- 
tions formelles étaient venues de Berlin à Paris; il 
fallait à tout prix récupérer le livre de poésies, ainsi 
que le titre des pensions du chambellan démission- 
naire, et notre diplomate avait déjà fait entendre à ma- 
dame Denis qu'il n'y avait pour son oncle de sûreté 
que dans une absolue soumission. La lettre qui suit 
sent son paysan du Danube, son homme d'esprit, avec 

1. Voltaire, OEnvres complètes (Beucholj, t. LV, p. G39. Lettre 
de Voltaire à madame Denis; à Potsdam, le 24 août 17 51. 



460 SA LETTRE A MILORD MARÉCHAL. 

une petite teinte de cynisme. Il y a là des traits nou- 
veaux et inédits qui contrarient légèrement le portrait 
idéal de Jean-Jacques; le personnage de Plutarque 
se combine avec l'homme de son temps, un philoso- 
phe un peu désenchanté, qui, après avoir lutté et s'être 
sacrifié, a pris sa mesure dans son fauteuil, et sou- 
haite finir paisiblement une vie traversée par les per- 
sécutions, la détresse, toutes les incertitudes de la 
proscription et de l'exil. 

J'espère, madame, que vous aurez vu votre oncle pour votre 
satisfaction et son profit. Votre bon sens et douceur le calme- 
ront et le remettront, je me flatte, à la raison, doubliez pas sur- 
tout le contrat. J'ai répondu au roi mon maître de votre hon- 
nêteté, je ne m'en repents pas ; mais je suis embarrassé du 
retardement, et si je ne l'ai pas bientôt, je ne saurais que dire. 
Il y a aussi certains écrits ou poésies qu'il me faut; je compte 
sur votre bon esprit, et permettez-moi de vous représenter 
encore que votre oncle, s'il se conduit sagement, non-seule- 
ment évitera le blâme de tout le monde, mais qu'en homme 
sensé il le doit par intérêt ; les rois ont les bras longs. 

Voyons les pays (et ceci sans vous offenser) où M. de Vol- 
taire ne s'est pas fait quelque affaire ou beaucoup d'ennemis. 
Tout pays d'inquisition lui doit être suspect; il y entrerait tôt 
ou tard. Les musulmans doivent être aussi peu contents de 
son Mahomet que l'ont été les bons chrétiens. Il est trop vieux 
pour aller à la Chine et devenir mandarin, en un mot, s'il est 
sage, il n'y a que la France qui lui convienne. Il y a des amis, 
vous l'aurez avec vous pour le reste de ses jours, ne permettez 
pas qu'il s'exclue delà douceur d'y revenir, et vous sentez bien, 
s il lâchait des discours et des épigrammes offensantes envers 
le roi mon maître, un mot qu'il m'ordonnerait de dire à la cour 
de France suffirait pour empêcher M. de Voltaire de revenir, et 
il s'en repentirait quand il serait trop tard. Genus irritahile 
vatum, votre oncle ne dément pas le proverbe; modérez-le, 
ce n'est pas assez de lui faire entendre raison, forcez-le de la 
suivre. Horace, me semble, dit quelque part que les vieillards 
sont babillards; sur son autorité je vais vous faire un conte. 



CARAVAJAL. 461 

Quand la discorde se mit parmi les Espagnols conquérants du 
Pérou, il y avait à Gusco une dame (je voudrais que ce fût 
plutôt un poêle pour mon histoire) qui se déchaînait contre 
Pizarro. Un certain Caravajal, partisan de Pizarro et ami de 
la dame, vint lui conseiller de se modérer dans ses discours; 
elle se déchaîna encore plus. Caravajal, après avoir tâché inuti- 
lement de l'appaiser, lui dit : « Comadre, vio que para hazer 
callaruna muger es menesler apretar la garganta >» (ma com- 
mère, je vois que pour faire taire une femme il faut lui serrer 
le gosier), et il la fit dans le même moment pendre au balcon. 
Le roi mon maître n'a jamais fait de méchancetés, je défie ses 
ennemis d'en dire une seule ; mais si quelque grand et fort 
preisser, offensé des discours de votre oncle lui donnait un coup 
de poing sur la tète, il l'écraserait. Je me flatte que quand 
vous aurez pensé à ce queje vous écris, vous serez convaincue 
que le meilleur ami de votre oncle lui conseillerait comme je 
fais, et que c'est par vraie amitié et sincère attachement pour 
vous que je vous parle si franchement; je voudrais vous servir, 
je voudrais adoucir le roi. Empêchez votre oncle de faire des 
folies, il les fait aussi bien que des vers, et qu'il ne détruise pas 
ce que je pourrais faire pour vous à qui je suis fidèlement 
dévoué. Bon soir; ne montrez pas ma lettre à votre oncle, 
brûlez-la, mais dites-lui en bien la substance comme de vous 
même '. 



Cette lettre est spirituelle, mais son apparente bon- 
homie ne nous en impose pas, et la plaisanterie nous 
y semble aussi déplacée que cruelle. Sans doute, Vol- 
taire eût couru quelque péril à s'aventurer dans un 
pays d'inquisition, et l'on a dit que la peur du Saint- 
Office était ce qui l'avait constamment empêché de 
visiter l'Italie. Mais ce n'est pas toujours par des crimes 
que Ton se ferme l'accès de la patrie, et il y avait uu 



1 . Varnhagen von Ense, Detikwilrdigkeiten und vermisclite Schriften 
Leipsig, 1859), t. VIII, p. 212, 213, 2 H. Lettre de milord Maré- 
chal à madame Denis. 

2G. 



462 LE COUP DE POING SUR LÀ TÊTE. 

lieu au monde où l'ancien maréchal d'Kcosse, pour sa 
part, n'eût pu risquer le pied sans jouer sa tête. Tout 
cela frappe donc un peu à faux. Pour le conte de Ca- 
ravajal et de la dame, il a une bien autre portée : ou 
l'apologue ne veut rien dire ou il en dit trop, et beau- 
coup trop. Quoi ! Si Yoltaire qu'on opprime ne se tait 
pas, s'il demande justice, s'il s'irrite de ne pas l'obtenir, 
qu'il prenne garde qu'un « coup de poing sur la tête» 
donné par quelque « grand et fort preisser » ne vienne 
le guérir à jamais de ses velléités de plaintes et de ré- 
sistance ! L'intention de cette lettre n'est pas équivo- 
que ; il s'agissait d'effrayer u n homme facile à s'alarmer; 
et quand lord Maréchal prie madame Denis de ne pas 
montrer la lettre à son oncle et de la brûler, il compte 
bien n'être pas obéi. Qu'on s'imagine alors quel effet 
elle dut produire sur cet esprit déjà frappé. Ce ce preis- 
ser, » qui ne fait jamais défaut, qui comprend à demi 
et devance les ordres, mais il était trouvé ! C'était le 
résident prussien, c'était Freytag ! Cette idée-là vint- 
elle à Yoltaire, et eut-elle quelque action sur ses dé- 
marches ? C'est ce que nous ne voulons pas affirmer. 
Dans tous les cas , le ton de la lettre de lord Maré- 
chal n'en est pas moins peu convenable. L'enseigne- 
ment qui se cache sous son persiflage est sinistre. Il 
est offensant pour le prince, il le compromet ; car de 
tels excès de zèle ne se produisent qu'autant que celui 
qui les commet est sûr de n'être désapprouvé que 
pour la forme. 

La réponse de madame Denis est datée de Franc- 
fort, où elle était depuis deux jours; elle est soumise. 
. et a l'accent d'accablement que leur situation com- 



RÉPONSE DE LA NIÈCE. 403 

mime ne rend que trop sincère. Elle est arrivée ma- 
lade, elle a trouvé son oncle clans le plus triste état, 
séquestré dans une auberge abominable. Ce contrat 
qu'on réclame, ils l'ont vainement cherché et ne sa- 
vent trop ce qu'il est devenu. « Il est très-vrai qu'il 
n'a point le contrat dont il est question, il est très-vrai 
qu'il a cru me l'avoir envoyé : en effet, il se peut faire 
qu'il soit perdu dans une lettre qui ne me sera point 
parvenue comme bien d'autres; peut-être aussi sera- 
t-il dans cette caisse qui est en chemin pour revenir, 
ou dans ses papiers à Paris. Pour obviera tous ces in- 
convénients, n'ayant pas la force d'écrire, il vient de 
dicter à un homme sûr un écrit qui non-seulement 
le justifie, mais annule à jamais ce contrat, et qui doit 
assurément désarmer Sa Majesté. » Si madame Denis 
tient la plume, c'est son oncle qui parle. Et, sous ce 
rapport, la présence de sa nièce lui sera précieuse, car 
il lui fera dire tout ce qu'il n'eût pu ou voulu dire. Le 
jour même, en effet, elle adressait sous son inspiration 
au roi de Prusse une lettre pathétique où elle invoquait 
concurremment et sa clémence et sa justice. 



Votre Majesté, écrivait-elle, lui redemande votre livre im- 
primé de poésie dont elle l'avait gratifié. Sire, il esl assuré* 
ment prêt à le rendre, il me l'a juré. Il ne l'emportait qu'a\ec 
votre permission, il le fait revenir avec ses papiers dans une 
caisse à l'adresse de votre ministre; il a demandé lui-même 
qu'on visite tout, qu'on prenne tout ce qui peut concerner 
Votre Majesté. Tant de bonne foi la désarmera sans doute. Vos 
lettres sont des bienfaits, notre famille rendra tout ce que nous 
trouverons à Paris. 

Votre Majesté m'a fait redemander par son ministre le con- 
trat d'engagement. Je lui jure que nous le rendrons dès qu'il 



464 PROMESSES SACRÉES. 

sera retrouvé 1 . Mon oncle croit qu'il est à Paris, peut-être est-il 
dans la caisse de Hambourg. Mais, pour satisfaire Votre Majesté 
plus promptement, mon oncle vient de dicter un écrit (car il 
n'est pas en état d'écrire) que nous avons signé tous deux; il 
vient d'être envoyé à milord Maréchal qui doit en rendre 
compte à Votre Majesté. Sire, ayez pitié de mon état et de ma 
douleur. Je n'ai de consolation que dans vos promesses sacrées 
et dans ces paroles si dignes de vous : Je serais au désespoir 
d'être cause du malheur de mon ennemi, comment pourrais-je 
Vètre du malheur de mon ami? Ces mots, Sire, tracés de votre 
main, qui a écrit tant de belles choses, font ma plus chère 
espérance. Rendez à mon oncle une vie qu'il vous avait dé- 
vouée, et dont vous rendez la fin si infortunée; et soutenez la 
mienne; je la passerai comme lui à vous bénir. 

La péroraison, quelque respectueuse qu'elle fût 
dans la forme, était un rappel significatif aux pro- 
messes de Frédéric, à ses protestations chaleureuses 
d'amitié, d'estime, presque de respect opposées aux 
appréhensions outrageantes de la nièce; car c'était 
pour neutraliser l'impression fâcheuse produite par 
une lettre de madame Denis que le prince avait écrit 
cette épître tendre, caressante, où se trouvait en effet 

1. On s'étonne de l'importance qu'attache Frédéric à ravoir cette 
pièce. « Cet écrit, dit Voltaire dans sa déclaration, qui n'était pas 
un contrat, mais un pur effet de la bonté du roi ne tirant à aucune 
conséquence, était sur un papier de la moitié plus petit que celui-ci, 
que Darget porta de ma chambre à l'appartement du roi à Potsdam ; 
il ne contenait autre chose qu'un remerciaient de ma part de la pen- 
sion dont S. M. le roi de Prusse me gratifiait avec la permission du 
roi mon maître, et de celle qu'il accordait à ma nièce après ma mort 
et de la croix et de la clef de chambellan. Le roi de Prusse avait 
daigné mettre au bas de ce billet, autant qu'il m'en souvient : Je 
signe de grand cœur ce marché que j'avais envie de faire il y a quinze 
ans. » Duc de Luynes, Mémoires, t. XII, p. 492. Déclaration de 
M. de Voltaire au roi de Prusse, remise par lui au ministre de S. M. 
prussienne ù Francfort... juin 1753. 



CITATION EMBARRASSANTE. 465 

la phrase qu'elle intercalait dans sa prose, en la sou- 
lignant. Elle eût pu en citer une autre, qui contrastait 
plus énergiquement encore avec la situation du poète 
et ne confirmait que trop des prévisions qu'on s'était 
efforcé de combattre par les arguments les plus déci- 
sifs : c( Quel esclavage, quel malheur, quel change- 
ment, quelle inconstance de fortune y a-t-il à craindre 
dans un pays où l'on vous estime autant que dans 
votre patrie, et chez un ami qui a un cœur reconnais- 
sant?... Quoi! parce que vous vous retirez dans ma 
maison, il sera dit que cette maison devient une pri- 
son pour vous ! Quoi ! parce que je suis votre ami, je 
serais votre tyran ! Je vous avoue que je n'entends pas 
cette logique-là 1 ... » Les événements étaient venus 
donner le démenti le plus brutal à ce mouvement 
d'éloquence que nous devons croire sincère, et il 
n'eût dépendu que de madame Denis de triompher 
tout à son aise. Mais le peu de mots qu'elle avait ha- 
sardés suffisaient pour rappeler au Salomon du Nord 
des engagements sacrés, et c'eût été faire preuve d'une 
médiocre prudence que d'appuyer davantage. 

Une troisième lettre, plus explicite, était adressée 
au comte d'Argenson, qu'il était bon d'initier soi- 
même à des incidents qui ne pouvaient manquer de 
faire rumeur en France et dans toute l'Europe. « J'ai 
été d'autant plus frappée d'un tel coup (c'est toujours 
madame Denis qui parle), que je portais avec moi, 
pour ma consolation et pour mon assurance, la copie 



1. Voltaire, OEavres complètes (Beuchot), t. LV, p. 455, 45G. 
Lettre de Frédéric à Voltaire; 23 août 1750. 



466 ACTIVITÉ DE MADAME DENIS. 

de la lettre que le roi de Prusse ordonna à mon oncle 
de m'envoyer en 1750, pour nous rassurer dans nos 
alarmes quand il le fit rester àson service... Mon oncle 
a travaillé assiduement pendant deux ans à perfec- 
tionner les talents du roi 5 il l'a servi avec un zèle dont 
il n'y a pas d'exemples. La récompense qu'il reçoit 
est cruelle. J'ai pris la liberté d'écrire à ce prince une 
lettre trempée de nos larmes. Je dicte ce mémoire à un 
homme sûr (Collini), ne pouvant écrire, ayant été sai- 
gnée deux fois, et mon oncle étant dans son lit, sans 
secours 1 . » Cette double saignée n'eût donc été prati- 
quée qu'après les lettres écrites à milord Maréchal et 
au roi de Prusse. Peut-être madame Denis exagère- 
t-elle ses souffrances pour attirer l'intérêt du ministre. 
Il n'est pas probable, toutefois, que le poëte eût eu 
recours, en pareil cas, à son secrétaire, si sa nièce 
n'eût pas été tout à fait empêchée de tenir la plume. 
Voltaire était prisonnier; avant tout, il lui fallait se 
débarrasser de ses liens. Une fois libre, il n'était pas 
homme à garder le silence sur l'outrage et l'arbitraire 
d'une claustration qui criait vengeance ; mais, jusque- 
là, il saurait se contenir, dissimuler, tlalter même ses 

1. Marquis d'Argenson, Mémoires (Jannet), t. V, p. 51, 52. Lettre 
de madame Denis au comte d'Argenson; Francfort- sur-le-Mein , 
11 juin 1753. Sauf quelques modifications, la même lettre se trouve 
reproduite, à la date du 20 juin et à l'adresse de madame de Pompa- 
dour, dans Voltaire ù Ferneij (Didier, 18G0), p. 88, 89, 90. Au 
moins la date est-elle fautive. Sans doute Voltaire sentit l'importance 
d'édifier également la favorite sur l'étrange abus de pouvoir dont il 
était la victime. Comme le ministre et la marquise n'étaient pas en- 
semble aux confidences, peut-être jugea-t-il qu'il n'y avait pas d'in- 
convénient à leur adresser à tous deux la même lettre. Sa situation 
présente rendait d'ailleurs plus qu'excusable cette petite licence. 



ARRIVÉE DU BALLOT DE LEIPZIG. 467 

geôliers. Schmid était de retour d'Emden et avait re- 
pris son poste à côté de Freytag. Ayant été instruit 
que l'auteur de Mérope venait de recevoir un paquet 
par la poste, il lui fit demander, mais avec courtoisie, 
s'il ne contenait pas quelque chose concernant leur 
affaire. Le poète répondît, de sa propre main, par un 
petit billet qu'on a retrouvé : « Ce ballot est un paquet 
de mes œuvres, que je voulais faire corriger et relier 
pour en faire un prosent à M. Schmid et à M. de Frey- 
tag. » M. Yarnhagen caractérise avec sévérité cette 
duplicité de Voltaire ; car, remarque-t-il, il leur aurait 
voulu des présents tout autres. Nous aussi, nous sou- 
haiterions plus de sincérité et de dignité souvent à cet 
homme étrange, à cette nature de caméléon, dont la 
face varie à toutes les minutes. Mais nous lui objecte- 
rons encore que la responsabilité de ces défaillances 
regrettables retombe de tout son poids sur celui qui 
avait iniquement ordonné ces violences. Il n'y a pas 
l'étoffe d'un martyr dans Voltaire : c'est le roseau qui 
plie sous la tourmente, quitte à se redresser lorsqu'elle 
a disparu. 

Enfin,, le lundi 18 juin, arrive le fameux ballot de 
Leipzig attendu avec toute la fièvre de l'impatience 
par Voltaire. Ce ballot, c'était le salut, c'était la liberté 
de partir de Francfort à l'heure même, etl'on pouvait 
compter qu'il n'y demeurerait que le temps nécessaire 
pour atteler et charger ses malles. L'auteur de la Hen- 
riade, qui fut aussitôt informé de sa venue, envoya 
sur-le-champ chez le résident pour presser l'ouverture 
de la caisse où se trouvait l'œuvre de poëshie, et en 
finir avec le roi de Prusse. Mais Freytag avait demandé 



468 IMPATIENCE DE VOLTAIRE. 

à son gouvernement des instructions qu'il attendait le 
jour même, et il lui fallut entasser prétextes sur pré- 
textes pour faire patienter le prisonnier jusqu'à onze 
heures, l'heure du courrier. « Je ne croyais pas alors 
que ce ballot viendrait de Hambourg plus tôt que la dé- 
cision suprême du roi. Ce ballot arriva contre toute 
prévision chez moi, le lundi 18. Voltaire l'apprit au 
moment même et envoya, dans l'espace d'une heure, 
à différentes reprises avec « importunité » pour le 
faire ouvrir. Je lui conseillai la patience, vu que c'est 
le lundi qu'arrivent les lettres de Berlin... » La poste 
apportait effectivement une lettre de Frédersdorff, qui 
mandait à Freytag que, le roi devant être de retour 
sous peu de jours 1 , il ne prît point de détermination 
avant les ordres qu'il recevrait sûrement par l'ordi- 
naire prochain. « Vous n'avez à tenir aucun compte 
de ce que l'impatience de M. de Voltaire peut lui faire 
dire, vous avez à continuer comme vous avez com- 
mencé, en conséquence des ordres suprêmes que 
vous avez reçus. » Cela n'a pas besoin de commen- 
taires. Freytag connaissait assez Voltaire pour savoir 
que le compliment serait mal accueilli, et que cet 
ajournement de trois jours, quand tous les préparatifs 
étaient faits pour s'éloigner à l'heure même, ne pou- 
vait qu'exalter jusqu'à la fureur un homme qu'un 
rien suffisait à mettre hors de lui. Que faire? Schmid 
fut d'avis d'ouvrir la caisse. Mais le résident prussien, 

1. Quand cette lettre parvenait à Francfort, Frédéric était de re- 
tour depuis quatre jours. « De Berlin, le 1G juin. Le roi arri\a 
de Prusse avant-hier, sur les G heures du malin. » Gazette de 
Hollande, du vendredi 22 juin 1753 (n° L). 



RENVOYÉ A LA POSTE PROCHAINE. 409 

à qui la peur de se compromettre et d'être blâmé don- 
nait le vertige, ne voulut point consentir à s'écarter de 
ses instructions et décida que l'on attendrait de nou- 
veaux ordres. Restait à faire goûter ces arrangements. 
La besogne ne laissa pas d'être ardue, et de plus ha- 
biles que Freytag eussent échoué. 



Monsieur, écrivait-il à Voltaire, par un ordre précis que je 
viens de recevoir à ce moment, j'ai l'honneur de vous dire, 
Monsieur, que l'intention du roi est, que tout reste dans l'état 
ouest l'affaire aprésent; sans fouiller et sans dépaqueter le 
ballot en question, sans renvoyer la croix et la clef, et sans 
innover la moindre chose , jusqu'à la première poste qui arri- 
vera jeudi qui vient. J'espère que les ordres de cette nature 
sont les suites de mon rapport du 5 de ce mois, dans lequel je 
ne pouvais pas assez louer et admirer votre résignation dans 
la volonté du roi, voire obéissance de rester dans la maison où 
vous êtes, malgré votre infirmité, — et vos contestations sincè- 
res de votre fidélité envers Sa Majesté. Si je mérite avec tout 
cela, monsieur, votre amitié et votre bienveillance, je serai 
charmé de me pouvoir nommer votre très-humble, etc. 



Que l'on se mette aux lieu et place de Voltaire. Quoi ! 
malgré les assurances du résident prussien, malgré les 
ordres formels du roi qui, en le faisant arrêter, ne 
prétendait qu'à rentrer en possession de la clef de 
chambellan, delà croix de son ordre et de ses poésies, 
on s'opposait à ce qu'il partît, on le retenait jusqu'à de 
nouvelles instructions, comme si désormais il restaiià 
Frédéric le moindre prétexte de prolonger cet étaV 
d'inquiétude et d'angoisses! Qu'entendait-on faire de 
lui? que lui était-il réservé? Avec une imagination 
alerte, impétueuse comme la sienne, l'on ne s'arrête 
pas à mi-chemin, les choses revêtent en un instant les 

IV. 27 



470 ENGAGEMENT PRO FORMA. 

proportions et les couleurs les plus sombres et lesplus 
tragiques : n'avait-il pas tout à redouter ? Il rappela 
alors à Freytag ses promesses formulées dans les deux 
billets qu'il lui avait écrits. M. Varnhagen, sur l'affir- 
mation de l'honnête résident, nous fait, il est vrai, 
observer que ces billets avaient été subtilisés par 
Voltaire, qui ne les avait obtenus que pour les envoyer 
à madame Denis. Cet écrivain, qui ne se trouve point 
embarrassé pour apprécier assez durement et assez 
injustement même parfois la conduite de Voltaire, ne 
semble pas supposer que Freytag puisse accommoder 
quelque peu les choses à sa convenance. Tout ce 
que dit et écrit Freytag est pour lui une base sûre et 
solide de critique. Nous faisons bon marché des ré- 
criminations furibondes du poëte français et nous vou- 
lons bien ne pas douter de l'honnêteté du baron de Frey- 
tag. Mais est-il supposable qu'un personnage officiel, 
d'ailleurs aussi réservé, aussi pusillanime, prenne sur 
lui d'exposer sa responsabilité par un engagement 
« pro forma » et de pure complaisance ? S'il s'y déter- 
mine, c'est qu'il n'y voit pas d'inconvénient, c'est 
qu'il est convaincu que ce qu'il promet pourra et de- 
vra se réaliser sans l'ombre d'un obstacle. La minute 
d'après, le repentir sera venu avec la réflexion, et 
l'on se sera mis à couvert par cette interprétation 
équivoque *. 

Voltaire, ce qui n'a pas trop lieu de surprendre, 
s'exalte, fait tapage, et chasse avec emportement le 



1. Varnhagen von Ense, Dcnkvjurdiykeitcn and vcrmischte Schriftén 
(Leipzig, 1859), l. VIII, p. 192, 228, 229. 



DÉTRESSE DU POÈTE. 471 

messager de Freytag. Le résident a recours alors aux 
menaces et réussit à effrayer le vieillard, que son iso- 
lement, son dénûment condamnaient à la résigna- 
tion et à la dissimulation. La situation du prisonnier 
était affreuse, car il ne pouvait plus compter sur la 
parole de ses gardiens, qui ne savaient pas plus que 
lui le sort qui lui était réservé. Il fallait pourtant sortir 
de cette incertitude et de ces anxiétés. Madame Denis 
prend de nouveau la plume et adresse, le jour même, 
une lettre des plus émouvantes, non à Frédéric, 
mais à un de ses familiers, que M. Yarnhagen suppose 
être avec d'autant plus de vraisemblance l'abbé de 
Prudes, que ce dernier devuit, comme on le suit, à son 
oncle su situution près du roi de Prusse. 

... M. de Voltaire a satisfait à tous ses engagements, et ce- 
pendant on le retient encor prisonnier. On ne lui rend ni sa 
caisse, ni ses deux paquets, ni sa liberté, que M. de Freytag 
lui avait promise au nom du roi en présence de M. Rucker, 
avocat. Je ne sais, Monsieur, si Sa Majesté redemandée présent 
le contrat annullé dont milord Maréchal m'a parlé à Paris; il 
est encore malheureusement égaré, s'il ne se trouve pas dans 
la caisse qui est entre les mains de M. Freytag. Nous le cher- 
chons, mon oncle et moi, sans cesse depuis deux mois. Je don- 
nerais quatre pintes de mon sang pour qu'il fut retrouvé... 
J'attends de vous quelque consolation dans mon état déplo- 
rable, car, pour mon oncle, il n'est plus en état d'en recevoir, 
el vous apprendrez bientôt peut-être sa fin déplorable... Je ne 
m'attendais pas, il y a trois ans, que ce serait le roi de Prusse 
qui lui causerait la mort. Pardonnez à ma douleur ! 

Muis, pur une de ces souduines résolutions qui se 
réulisent aussitôt conçues, Voltuire u décidé qu'il ne 
devrait sa liberté qu'à lui. Son plan est tout tracé. Il 
abandonnera la caisse à la discrétion de Freytag, ma- 



"472 DÉTERMINATION DÉSESPÉRÉE. 

dame Denis demeurera à Francfort avec les malles et 
attendra à l'hôtel du Lion d'Or l'issue d'une entreprise 
très-légitime, quoi qu'on dise, l'inexécution des pro- 
messes qui lui avaient été faites le déliant d'une parole 
qu'il n'avait entendu donner, lui au moins, que jus- 
qu'à l'arrivée du ballot de Leipzig'. Collini était chargé 
d'arrêter une voiture et de disposer tout pour la 
' uite. 

Le début fut heureux : ils purent se glisser hors de 
l'hôtel sans être aperçus (ils le croyaient du moins), et 
parvenir jusqu'au carrosse de louage, suivis d'un do- 
mestique chargé de leur mince bagage, qui se compo- 
sait de valises et d'une cassette où étaient logés les 
manuscrits et l'argent du poëte. 

Ce fut vers trois heures de l'après-midi, dit Freytag dans son 
rapport, le mercredi 20 courant, que l'espion posté par moi au 
Lion d'Or, le logement de Voltaire, m'apporta hors d'haleine la 
nouvelle qu'il s'était enfui. Par malheur, ni mon secrétaire ni 
aucun domestique ne se trouvaient là. Dans cette extrémité, 
j'eus recours à tout mon voisinage, j'envoyai per posto des mes- 
sagers sur les trois routes principales de Hanau, de Friedberg 
et de Mayence ; je m'habillai à la hâte, et je m'élançai comme 
un coureur au Lion d'Or; j'appris là que Voltaire, vêtu d'un 
costume de velours noir, s'était dirigé vers l'hôtel de la Cou- 
ronne de l'Empire, et y avait arrêté une chaise de retour de 
Mayence, dans laquelle il était parti. Le chancelier électoral de 

1. « Le 20 (juin), le sieur de Voltaire , en vertu des conventions 
veut aller aux bains de Visbad, n'ayant pas la force de se transporter 
si loin que Plombières. Il laisse tous ses effets à Francfort, et sa nièce 
doit les faire emballer et le suivre. » Œuvres complètes (Beuchot), 
t. LVI, p. 336. Journal de ce qui s'est passé à Franc jort-sur-le-Mein. 
Les eaux de Wisbaden sont également indiquées comme cause ou pré- 
texte du départ de Voltaire dans la Gazelle d'Utrecht, du mardi 
3 juillet 17 53 (n° LUI). Supplément. 



VOLTAIRE ATTEINT A LA BARRIÈRE. 473 

Trêves à Worms, baron Munch , fut assez complaisant pour 
mettre à ma disposition in hoc flagranti son carrosse d'état à six 
glaces stationnant devant le Lion. J'envoyai en avant une 
estaffette vers la porte de Mayence pour y retenir Voltaire 
jusqu'à mon arrivée. Je me transportai aussitôt chez mon assis- 
tant, M. le conseiller aulique Schmid, que, par surcroit de gui- 
gnon, je ne trouvai pas au logis. Il était à une demi-lieue de 
la ville, dans sa « maison de campagne 1 . » L'un de ses com- 
mis de commerce s'y rendit à cheval en dix minutes, et se di- 
rigea ensuite chez le bourgmestre régnant, des démarches du- 
quel je parlerai plus tard. 

Moi, le conseiller de guerre, j'atteignis Voltaire et son secré- 
taire italien, dans une chaise à trois deniers, juste sous l'arbre 
de barrage. Il avait perdu son carnet en traversant la ville et 
s'était attardé quatre minutes environ à sa recherche; sans 
cela je ne l'aurais plus trouvé sur le territoire de Francfort. 
Mon caractère imposa assez au sous-officier pour qu'il arrêtât 
sur-le-champ Voltaire, et là seulement je vis ce que sont ces 
deux gens-là. Les pires bandits n'auraient pu faire de tels 
« mouvements » pour se dégager. Il me dit. entre autres choses, 
en face, que je lui avais fait demander 1000 thalers pour le 
laisser aller. Il nia ses engagements, et il m'a dit même qu'il 
avait été plusieurs fois chez moi. Le jeune secrétaire, qui, 
en définitive, parait avoir beaucoup « d'esprit, » confirma tout 
cela avec une « effronterie » comme je n'en avais pas encore 
vu au monde. Je les abandonnai à la garde du sous-officier qui 
commandait à six hommes, et je volai à la grande garde, et de 
là chez le bourgmestre... 

Celui-ci me fit d'abord beaucoup de difficultés, et parce que 
la requête royale faisait défaut, et parce que M. de Voltaire se 
trouvait au service du roi de France. Mais ma « présence » et 
la requête ci-jointe sub G (qui ne fut toutefois expédiée et signée 
par nous deux que le lendemain) firent, malgré toutes les me- 
nées de Voltaire, que le bourgmestre confirma l'arrestation et 
promit l'extradition contre les « reversâtes » ordinaires. Cette 
ordonnance provisoire du bourgmestre fut confirmée, jeudi 
matin, par une décision du conseil in pleno et à moi transmise 



1. En français dans le texte, comme les deux ou trois autres moU 
guillemetés. 



474 LE CARROSSE D'ÉTAT A SIX PLACES. 

par un secrétaire de la ville avec l'assurance de la déférence la 
plus invariable et la plus soumise envers Sa Majesté. 

Si je devais rapporter toutes les «menées » vraiment inima- 
ginables de Voltaire pendant son arrestation, il me faudrait 
quelques feuilles. Je ne puis toutefois passer ceci sous silence. 
De retour à la barrière avec l'ordre du bourgmestre, j'appris 
que Voltaire avait utilisé le temps à détruire une partie de ses 
papiers. Je lui proposai de le prendre chez moi, où il garderait 
les arrêts jusqu'au lendemain. Il se plaça alors dans le car- 
rosse d'état à six places avec lequel j'étais allé et venu, et il 
me remit toutes ses richesses, à ce qu'il disait. Il avait en effet 
une petite caisse que mon domestique pouvait à peine soulever. 
Cependant, lorsqu'il s'agit de partir, il déclara qu'il préférait 
être ouvertement prisonnier que séquestré dans ma maison. Je 
fis donc marcher quelques hommes autour du carrosse, et 
j'allai, moi, comme ce prisonnier, dans une voiture quasi ou- 
verte, à travers la ville où Tafïluence devint alors excessive- 
ment grande. 



Celte description ne vaut-elle pas son pesant d'or? 
ne semble-t-il pas qu'on le voie d'ici, ce bon et lourd 
conseiller de guerre, d'abord effaré, mais se remet- 
tant , se trémoussant, donnant ses ordres, éparpil- 
lant son monde et croyant, après être rentré en 
possession de sa proie, avoir sauvé la patrie? Comme 
il a bien conscience de sa mission et de son person- 
nage ! Et ne senr-on pas quelle abnégation il fait de sa 
dignité, en se résignant à monter dans le carrosse à 
six glaces près de son prisonnier, à la vue de tout ce 
peuple qui pouvait prendre le change sur son vérita- 
ble rôle ! Mais il lui en sera tenu compte en haut lieu, et 
cette pensée le console d'une humiliation volontaire 
dont, cela va sans dire, le poète et son secrétaire se 
garderont bien d'apprécier le mérite. « Oubliant qu'il 
représente le roi son maître, il monte avec nous, s'é- 



ARRESTATION DE MADAME DENIS. 475 

crie Collini, et, comme un exempt de police, nous 
conduit ainsi à travers la ville et au milieu de la popu- 
lace attroupée *. » 

Mais nous ne sommes pas au bout, et nous laisse- 
rons Freytag poursuivre son curieux rapport. 

Le propriétaire du Lion d'Or ne voulant plus avoir Voltaire 
dans sa maison à cause de son incroyable parcimonie, je le dé- 
posai chez M. le conseiller aulique Schmid , résolu à ne rien 
décider sans ses bons conseils et son acquiescement au 
mode de captivité qui serait désormais appliqué au prisonnier. 
De retour en ville, M. le conseiller aulique s'était aussitôt rendu 
chez ie bourgmestre, non-seulement pour le bien disposer, 
mais encore pour lui donner sa caution par rapport à la réqui- 
sition royale. 11 y rencontra la prétendue nièce de Voltaire, 
mais que je considère comme un tout autre personnage, car hier 
est arrivée une lettre à sa destination portant l'adresse «madame 
de Voltaire. » Comme cette drôlesse effrontée (Weisbsmensch) 
s'en allait dans la ville étourdir les magistrats, le bourgmestre 
la fit mettre aux arrêts avec le secrétaire 2 ; et comme Voltaire, 
dans la maison de Schmid , avait tenté de s'échapper une se- 
conde fois, on le fit conduire à l'hôtel du Bovkhom (de la Corne 
de Bouc), et on donna une garde à chaque prisonnier, que nous 
avons réduite à deux soldats après réception de votre dernière 
lettre. 

t. Collini, Mon séjour auprès de Voltaire (Paris, 1807), p. 81, 82. 

2. Freytaçr, plus lard, donne avec une ingénuité vraiment plai- 
sante les motifs dé l'arreslalion de madame Denis. « 11 faut encore 
que nous louchions deux mots des inventions dont la Denis a obsédé 
Sa Majesté. On peut voir, par notre mémoire antérieur, que nous 
n'avions d'autre ordre que d'arrêter Voltaire; mais, comme le con- 
seiller aulique Schmid et moi nous trouvâmes la Denis susdite en 
pleine plainte auprès du bourgmestre, et qr'elle était h in procinclu » 
de courir chez tous les conseillers de la ville, j'ai demandé de l'arrê- 
ter pour ne pas gâter notre affaire. » Pour ne pas gâter notre affaire, 
est d'un comique exquis. Que madame Denis ne demeurait-elle en 
repos, et que ne laissait-elle opérer en paix ces braves gens! il faut 
convenir qu'elle mérite bien la colère et toutes les épithètes inju- 
rieuses dont on l'accable. 



470 VOLTAIRE CHEZ LE CONSEILLER AULIQUE. 

Ce passage est à noter. Il prouve au moins que, si 
M. le résident prussien est incapable de mentir sciem- 
ment, il entrevoit les choses sous un aspect fantasti- 
que et que ses verres ne sont pas nets. Ce n'est pas 
madame Denis qui a rejoint Voltaire, c'est une drô- 
lesse effrontée, qui importune les magistrats et que 
M. le bourgmestre a consignée dans sa chambre. 
Freytag passe rapidement sur cette captivité de ma- 
dame Denis et du Florentin Collini; nous n'y perdrons 
rien, toutefois, et les détails abonderont de l'autre 
bord. Mais si cette femme, qui n'est pas madame 
Denis (parce qu'elle a reçu une lettre sous le nom de 
madame de Yoltaire), n'est pas la nièce de son oncle, que 
lui est-elle donc, et que suppose M. le résident? L'âge, 
l'état maladif, cette apparence de squelette qui l'a 
frappé et qu'il signale tout d'abord, ne sont pas de 
suffisantes sauvegardes contre les étranges et peu cha- 
ritables imaginations de M. de Freytag ? Eh bien, dans 
toute cette affaire, notre homme, que l'appréhension 
de donner à gauche, de ne remplir qu'imparfaitement 
ses instructions rend fou de peur, n'aura pas d'autre op- 
tique. Pour faire assez, il fera trop, et nous allons voir 
comment il interprétera les ordres les plus formels. 

Nous avons laissé le poète chez le conseiller auli- 
que. On amène les deux fugitifs près du comptoir ; un 
cercle de valets et de servantes les entoure. Madame 
Schmid n'a garde de ne pas se trouver là, elle toise 
Yoltaire avec un dédain superbe, et vient assister au 
récit de l'expédition que leur fait Freytag, « de l'air 
d'un matamore, » nous dit Collini. La cassette, leurs 
effets sont mis sous séquestre. On leur prend leur ar- 



MADAME SCHMID. 477 

gent, on s'empare de la montre et des quelques bijoux 
de l'auteur de la Henriade qui réclame un reçu. 
« Comptez cet argent, dit Schmid à ses commis, ce 
sont des drôles capables de soutenir qu'il y en avait 
une fois autant. » Collini proteste contre son arresta- 
tion ; on le menace de le jeter dans un corps de garde. 
Voltaire réclame sa tabatière, dont il ne peut se passer; 
il lui est répliqué que l'usage est de s'emparer de tout. 
On comprend sa rage, qui devait s'accroître encore du 
sentiment de son impuissance. Ses yeux effarés sem- 
blaient implorer un conseil du pauvre Collini tout aussi 
empêché que lui. Il aperçoit une porte ouverte ; il s'é- 
lance et disparaît comme un trait. Madame Schmid, qui 
avait pris un rôle dans la comédie, court à sa pour- 
suite avec ses commis et ses trois servantes. Voltaire 
ne fut pas difficile à rejoindre. « Ne puis-je donc pas, 
leur dit-il, pourvoir aux besoins de la nature?» Au 
moins ce cri fut entendu; on se borna à se ranger au- 
tour de lui pour qu'il n'échappât point. Son secré- 
taire, averti, vola à son aide. « Je le trouve dans un 
coin de la cour, entouré de personnes qui l'observaient 
de crainte qu'il ne prît la fuite, et je le vois courbé, 
se mettant les doigts dans la bouche et faisant des 
efforts pour vomir. Je m'écrie, effrayé : « Vous trouvez- 
vous donc mal? » 11 me regarde, des larmes sortaient 
de ses yeux; il me dit à voix basse : «Fingo..., fingo...» 
(Je fais semblant.) Ces mots me rassurèrent; je fis 
semblant de croire qu'il n'était pas bien, et je lui don- 
nai le bras pour rentrer dans le comptoir. Il croyait, 
par ce stratagème, apaiser la fureur de cette canaille 
et la porter à le traiter avec plus de modération. » En 

27. 



47S DORN. 

le voyant revenir, Schmid, qui ignorait les circon- 
stances atténuantes de sa disparition, s'écrie furieux : 
« Malheureux! vous serez traité sans pitié et sans mé- 
nagement. » Et Yoltaire, hors de lui, de reprendre le 
même chemin, et son cortège de courir de nouveau à 
sa poursuite et de le ramener devant ses juges. Tout 
cela est à peindre. 

Tant d'émotions, de péripéties et de fatigues avaient 
altéré ces braves gens. Schmid fait apporter du vin, 
et l'on boit à la santé de « Son Excellence monseigneur 
Freytag. » Mais nous allons assister à l'entrée en 
scène d'un nouveau personnage, acteur secondaire, 
dont le nom pourtant passera à la postérité la plus 
reculée aussi bien que celui de son chef d'emploi. 
C'était, à ce qu'assure Yoltaire, un ci-devant notaire 
de Francfort, cassé par sentence de la ville, et dont le 
résident prussien avait fait son copiste. Les étranges 
accusations que le poëte fait peser sur les têtes de 
Freytag et de Schmid nous rendent défiants à l'endroit 
de la sincérité et de la ressemblance de ses portraits. 
Admettons que Dorn n'ait pas plus été cassé par sen- 
tence de la ville que Freytag n a traîné la brouette, et 
ne nous arrêtons qu'au rôle qu'il joue dans cette tra- 
gique et non moins comique aventure. 

Sur ces entrefaites arriva un nommé Dorn, espèce de fan- 
faron que Ton avait envoyé sur une charrette à notre poursuite. 
Apprenant aux portes de la ville que Voltaire venait d'être ar- 
rêté, il rebrousse chemin, arrive au comptoir et s'écrie: « Si 
je l'avais attrapé en route, je lui aurais brûlé la cervelle! » 
On verra bientôt qu'il craignait plus pour la sienne qu'il n'était 
redoutable pour celle des autres *. 

t. Collini, Mon séjour auprès de Voltaire (Paris, 18*7), p. 9%. 



EXCÈS DE ZÈLE DU RÉSIDENT. 479 

ïl se peut aussi que Collini ait fait confusion. Lors- 
que ce dernier s'était réclamé de l'empereur d'Alle- 
magne dont il était le sujet, il lui avait été répondu 
qu'on ne connaissait point l'empereur à Francfort. 
« Et Freytag présent dit au sieur de Voltaire et au 
sieur Cosimo que, s'ils avaient osé mettre le pied sur 
les terres de Mayence pour se mettre en sûreté, il leur 
aurait fait tirer un coup de pistolet dans la tête sur les 
terres de Mayence ! . » Cela était sans doute plus ac- 
centué qu'il ne convenait à un personnage diplomati- 
que, et l'on serait fondé à révoquer en doute une 
saillie tant soit peu brutale qui semble mal cadrer avec 
le flegme habituel du résident, si celui-ci ne confir- 
mait lui-même le récit de Voltaire. « Nous eus- 
sions risqué notre vie, s'écrie-t-il, plutôt que de le 
laisser partir. Et si, moi, le conseiller de guerre, je ne 
l'eusse pas trouvé à la barrière mais en rase campa- 
gne, et qu'il se fût refusé à rétrograder, je ne sais pas 
si je ne lui eusse point rais une balle dans la tête. 
C'est à ce degré que j'avais à cœur les lettres et les 
écritures royales ' 2 . » Voltaire n'en impose donc pas 
toujours. Revenons au moment présent. 

Deux heures s'écoulent ainsi. Enfin les portefeuilles 
et la cassette du poëte furent logés dans une malle 
vide que l'on ferma au cadenas et sur laquelle on ap- 
posa les armes de Voltaire et le chiffre de Schmid. Il 
fut question ensuite d'emmener les captifs. Ce fut 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 330. Jour- 
val de ce qui s'est passé à FrancJ'ortsur-Mein. 

2. Varnhagen von Ense, Dcukwurdigueiicnnnd vermischte Schrifien 
(Leipaiiï, 185!)), t. VIII, p. 207. Rapport do Frevlap, du (i juillet. 



480 LA CORNE DE BOUC. 

Dorn qui fut chargé de ce soin. Ils furent conduits à 
la Corne de Bouc, un hôtel, dit Freytag, une mauvaise 
gargotte, dit Collini, en tous cas une prison, où ils 
étaient attendus par un bas officier à la tête de douze 
soldats. Voltaire fut interné dans une chambre en 
compagnie de trois soldats, la baïonnette au bout du 
fusil. Collini, qui lui fut ôté , fut gardé de même. 
M. Yarnhagen, s'en reposant invariablement sur le 
récit du Prussien Freytag, fait remarquer, à propos 
du récit du secrétaire italien, que l'entraînement du 
narrateur a sensiblement grossi le nombre des sol- 
dats 1 . Qu'on les réduise au chiffre avoué par M. le 
conseiller de guerre, il ne laissera pas d'être encore 
fort honnête : le rapport officiel en retranche un sur 
trois, restent deux factionnaires pour Voltaire, deux 
factionnaires pour Collini ! Donnons à M. Varnhagen 
acte de la différence, et gardons notre sérieux, si nous 
pouvons. Le cri d'indignation de Collini, trop en si- 
tuation ici pour n'avoir pas son éloquence, nous y 
aidera. 



Et c'est à Francfort, dans une ville qualifiée libre, que l'on 
insulta Voltaire, que l'on viola le droit sacré des gens, que 
l'on oublia des formalités qui eussent été observées à l'égard 
d'un voleur de grands chemins. Cette ville permit que l'on 
m'arrêtât, moi étranger à cette affaire, contre qui il n'existait 
aucun ordre, que l'on me volât mon argent, et que je fusse 
gardé a vue comme un malfaiteur. Dussé-je vivre des siècles 
je n'oublierai jamais ces atrocités 2 . 



1 . Varnhagen von Ense, Denkwurdigkeiten und vermischte Schriften 
(Leipzig, 1859), t. VIII, p. 238. 

2. CoWhù, Mon séjour auprès do Voltaire (Paris, 1807), p. 83, 



LES VILLES LIBRES D'ALLEMAGNE. 481 

Mais tel était le sort de ces villes libres, sans force, 
sans indépendance véritable, n'ayant de réel que 
leurs franchises commerciales, et qui sentaient que le 
moindre conflit pouvait décider de leur existence. 
L'exemple de Tévêque de Trêves parlait assez haut 
pour que l'on se montrât d'une extrême condescen- 
dance envers les requêtes d'un prince habituée à tout 
se permettre et à tout oser. L'on gardait les apparen- 
ces, l'on ne cédait pas à une injonction mais à une 
supplique gracieuse ; et, dans tout cela, il n'y avait 
qu'un poëte de sacrifié aux exigences et aux caprices 
de l'arbitraire. Madame Denis ne pouvait donc rien 
gagner à démontrer au bourgmestre l'iniquité d'une 
telle violence, et il était tout naturel que, pour se dé- 
barrasser de son argumentation pressante, il la clouât 
dans une chambre de l'hôtel où elle était descendue ; 
et c'est ce qui explique pourquoi elle n'était pas ac- 
courue auprès de son oncle. Cette mesure, du reste, 
n'était que provisoire, et l'on trouva plus commode de 
les tenir tous trois sous la même clef. Dorn, le redou- 
table Dorn, se transporte à l'auberge du Lion d'Or 
avec sa troupe qu'il laisse au bas de l'escalier, pénè- 
tre chez madame Denis, à laquelle il dit qu'il vient la 
chercher pour la mener près de son oncle, et lui offre 
le bras jusqu'à la porte de l'auberge, où, à son grand 
effroi, elle se voit livrée à trois soldats qui l'entourent 
et l'entraînent, cà travers la foule, à l'hôtel du Bouc. 
Au moins espérait-elle retrouver Voltaire. Mais sans 
doute jugea-t-on peu sûr de réunir ces dangereux 
conspirateurs, et elle fut reléguée dans un galetas 
meublé d'un petit lit où « ses quatre soldats, avec la 



482 UNE TERRIBLE NUIT. 

baïonnette au bout du fusil, lui tenaient lien de ri- 
deaux et de femmes de chambre *. » Dornse fît appor- 
ter à souper, sans plus de cérémonies, sans autrement 
s'inquiéter de l'état affreux où devait se trouver sa pri- 
sonnière, et se mit à manger et à vider « bouteille sur 
bouteille. » Voltaire, qui en mettra plutôt du sien que 
de passer le moindre incident, ajoute que le Dorn, appa- 
remment échauffé par de copieuses rasades, eut l'in- 
soleuce de vouloir « abuser d'elle. » Mais il se hâte 
de dire que les cris de sa nièce suffirent pour l'inti- 
mider et lui faire lâcher prise 2 . 

Le lendemain de cette dramatique journée, Freytag 
recevait de Frédersdorû la lettre suivante, à la date 
du 16 juin. Le roi de Prusse était rentré à Potsdam, il 
avait pu prendre connaissance de ce qui se passait, et 
c'étaient ses derniers ordres qu'il faisait parvenir à 
son résident de Francfort. 

Après son heureux retour de Prusse, Sa Majesté a très-gra- 
cieusement approuvé ce que, selon ses ordres, vous avez fait 
à l'égard de M. de Voltaire. Mais, pour ne pas mettre plus 
longtemps obstacle à son voyage projeté de Plombières, elle 
permet qu'il le puisse continuer, à la condition qu'il vous dé- 
livrera la promesse en forme de renvoyer fidèlement in originali 
le livre qui appartient à Sa Majesté dans un délai bref que l'on 
déterminera, sans en prendre ou en laisser prendre copie, et cela 
sur sa parole d'honnête homme, et avec la clause dans le cas 
où il y manquerait, de se reconnaître d'avance son prisonnier, 
dans quelque pays qu'il se trouvât. 

Qu'il vous plaise, en conséquence, de lui présenter cette 

1. Voltaire, OEnvres complètes (Beuchot), t. XL, p. 95. Mémoires 
pour servir t\ la vie de Voltaire, écrits par lui-même. 

2. Ibid., t. LVI, p. 337. Journal de ce qui s'est passé à Francfort- 
sur-Mein. 



ORDRE DE RELACHER VOLTAIRE, 483 

promesse ainsi conçue, et lorsqu'il l'aura écrite et signée, de 
le laisser partir en paix et avec politesse. Vous voudrez bien 
encore m'informer du résultat par le prochain courrier... 

P. S. Il est indispensable que M. de Voltaire écrive entière- 
ment de sa main, signe et cacheté la formule d'engagement 
que vous lui présenterez *, 

Ainsi l'on avait fait passer le nerveux poëte par 
toutes les agonies, on l'avait traité comme un ban- 
dit, on venait en dernier lieu de faire subir non- 
seulement à lui, mais encore à sa nièce (une 
femme qui n'avait rien pris au roi de Prusse), des ou- 
trages qui demeureraient excessifs, lors même que 
nous en retrancherions tout ce que M. Yarnhagen 
déclare un peu arbitrairement de pure invention! 
Tout cela s'était accompli au nom du roi, qui n'avait 
que trop accusé l'importance qu'il attachait à recou- 
vrer les divers objets emportés par son chambellan. 
Et voilà qu'au retour, bien qu'en ratifiant ce qui a été 
fait, il permettra, avec une facilité que les actes pré- 
cédents rendent inexplicable, que Voltaire s'en aille, 
même avant que le livre de poésie se soit retrouvé, et 
sur une simple promesse de le restituer dans le délai 
le plus bref! Mais alors, pourquoi cette prison de seize 
jours? Et la confiance qu'on lui témoigne (un peu tar- 
divement, on en conviendra) ne pouvait-on pas la lui 
témoigner plus tôt, et lui épargner une série d'oppro- 
bres qu'il n'oubliera ni ne pardonnera jamais? Il y a 
là quelque chose d'illogique, d'inconséquent et d'in- 



1. Varnhagcn von Ense, Denkwurdigkeiten undvcrmischte Schrifien 
(Leipzig, 18. r >9), t. Vlîl, p. 238. Lettre de Fréâersdorff h Freyfag: 

pMl.-.lam. le t (i juin 17. r >3. 



484 CIRCONSTANCES D'EXCEPTION. 

cohérent qui saute aux yeux. Est-ce peur ou repentir? 
Sans doute Frédéric est au-dessus des représailles ; 
mais est-il au-dessus de l'opinion? Quelque peu cha- 
touilleux qu'il soit à cet égard, nous voulons croire 
que l'appréciation de toute l'Europe sur ces bien inu- 
tiles affronts infligés à un homme longtemps son ami, 
et qu'il avait par tous les moyens attiré à sa cour, fut 
pour beaucoup dans cet adoucissement à des mesures 
inqualifiables. Mais qu'importe ! la captivité de Vol- 
taire va finir, il va être libre, il l'est déjà : le temps 
d'amener les chevaux, de charger les malles, et nous 
allons nous éloigner avec lui de cette ville funeste. 
L'ordre du maître est formel; quelle circonstance dé- 
sormais se pourrait opposer à son départ? 

Mais nous sommes loin de compte, et les choses se 
passeront bien autrement. La gracieuse lettre de Sa 
Majesté prussienne fût venue le 19, jour qui précéda 
leur fugue avortée, que Freytag n'eût songé qu'à 
obéir et à donner la clef des champs à ses prisonniers. 
Mais cette tentative odieuse, cet exécrable attentat 
changeait du tout au tout la face des choses. Entre 
l'homme de la veille et l'homme du lendemain il y 
avait un acte punissable et qu'il fallait punir. Certes, 
les instructions du roi sont précises; mais le roi ne 
pouvait deviner que Voltaire pousserait l'infamie jus- 
qu'à vouloir mettre fin de son fait à une captivité dont 
il n'entrevoyait point le terme ; et, dans ces circon- 
stances d'exception, c'était à eux, le conseiller de 
guerre et le conseiller aulique, d'aviser avec une pru- 
dence et une retenue telles, qu'ils ne laissassent le 
moindre prétexte au plus léger reproche. Aux yeux de 



ÉTRANGE EXPLICATION DE MACAULAY. 485 

Freytag, Voltaire est si coupable, qu'il ne suppose pas 
qu'après avoir pris connaissance des derniers événe- 
ments le roi n'abjure point tous sentiments de clé- 
mence. Aussi, demande-t-il de nouvelles instructions 
en prévision de sévérités trop justifiées. « Si cet 
homme avait attendu un peu, s'écrie le baron de 
Freytag, nous aurions pu l'élargir; mais maintenant 
nous devons attendre en toute révérence la requête 
et les dispositions ultérieures très - gracieuses du 
roi. » 

Il est plus que temps de spécifier quel était ce livre 
de poésie, l'objet d'une poursuite si opiniâtre, et pour- 
quoi cet homme de lettres couronné, qui ne repoussait 
pas la publicité et allait au-devant d'elle non moins 
ardemment que ses confrères en Apollon, la redoutait 
si fort pour cet enfant de sa muse. « Voltaire, dit 
Macaulay, avait entre les mains un volume de poésie 
du roi, et il oublie de le rendre. Ce n'était, croyons- 
nous, qu'une de ces négligences que l'on commet 
souvent, quand on se met en voyage. On ne saurait 
supposer que Voltaire ait médité un plagiat. Il n'au- 
rait pas consenti, nous l'affirmons avec confiance, au 
prix de la moitié du royaume de Frédéric, à assumer 
la paternité des vers de Frédéric. Cependant le roi, qui 
estimait fort au-dessus de leur valeur ses propres 
écrits, et qui était disposé à envisager sous le jour le 
plus défavorable toutes les actions de Voltaire, fut in- 
digné de penser que ses compositions favorites étaient 
dans les mains d'un ennemiaussi voleur qu'une corneille 
et aussi malfaisant qu'un singe. Dans sa colère il ou- 
blia toute raison et toute décence, et résolut d'infliger 



48G LE PALLADION. 

à Voltaire un outrage à la fois ridicule et odieux 1 . » 
Rien n'est moins exact, rien n'est moins sérieux que 
ce passage d'une étude d'ailleurs très-vraie dans son 
ensemble, quoique sévère, l'œuvre d'un écrivain que 
les actions d'éclat, les brillants faits d'armes n'éblouis- 
sent pas au point de tenir lieu à ses yeux de moralité 
et de justice. Frédéric n'avait pas peur que l'auteur de 
la Henriade s'appropriât ses vers, et en cette circon- 
stance moins qu'en aucune autre, puisqu'il s'agissait 
non d'un manuscrit mais d'un livre imprimé, tiré à 
fort peu d'exemplaires sans doute, mais à un nombre 
suffisant pour rendre impossible une pareille idée, si 
elle eût pu venir à Voltaire. Ce qui effrayait le philo- 
sophe de Sans-Souci, c'est le parti que le poëte tire- 
rait contre lui de son ouvrage. Maintenant on sait ce 
que contenait le « livre de poëshies du roi » imprimé 
secrètement en 1751, dans une chambre du château 
de Potsdam. La pièce capitale était un poëme à pré- 
tentions macaroniques, burlesque sans gaieté, dont le 
sujet était l'enlèvement de Darget par un parti de pan- 
dours qui comptait, on l'a vu, faire une tout autre prise 2 . 
« Savez- vous bien, écrivait Voltaire à sa nièce, que 
le roi de Prusse a fait un poëme dans le goût de cette 
Pucelle, intitulé le Palladium. Il s'y moque de plus 
d'une sorte de gens 3 ... » 

L'apparition de Y Anti- Machiavel avait fort étonné 

1. Lord Macaulay, Essais historiques et biographiques , traduction 
de Guillaume Guizot (Lévy, 18G2), deuxième série, p. 334. 

2. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchol) , l LV, p. 295. Lellre 
de Frédéric à Voltaire; à Sans-Souci, le 25 juillet 1749. 

3. Ibid., t. LV, p. 537. Lettre de Voltaire à madame Denis; à 
Berlin, le 3 janvier 17 51. 



RÉSERVE MOTIVÉE. 487 

déjà un monde officiel habitué à plus de réserve de la 
part des têtes couronnées; au moins était-ce de l'histoire 
et de la science politique. Le Palladion n'avait pas 
cette excuse. Il s'attaquait gratuitement, et par le seul 
plaisir d'être malin, à tous gens dont la rancune 
n'était pas chose indifférente ; et c'eût été payer très 
et trop cher une plaisanterie d'une lecture laborieuse. 
A un certain moment (nous l'avons raconté), Frédéric, 
pour forcer l'auteur de la Henriade à se réfugier en 
Prusse, par une félonie que rien ne saurait justifier, 
avait fait remettre sous main au théatin Boyer des 
lettres et des vers où Voltaire s'exprimait sur le 
compte de l'ancien évoque de Mirepoix avec plus que 
de l'amertume. Probablement se dit-il que ce qu'il 
avait fait jadis, Voltaire pouvait se le permettre pour 
assouvir de profonds ressentiments. Mais une sim- 
ple indiscrétion , dont nous reconnaissons le poëte 
fort capable , eût amené le même résultat ; et le 
roi de Prusse, alarmé sur les conséquences, ne recula 
point, pour assurer son repos, devant le plus grand 
crime sans doute que puisse commettre le chef d'un 
peuple civilisé, la violation du droit des gens '. 

1. On savait l'existence de ce poëme singulier à la cour de France, 
et ce mystère même surexcita à un tel degré la curiosité de madame 
de Pompadour et de son royal amant, que le marquis de Puysieulx 
eut ordre d'écrire à Valori dans le but d'obtenir pour Louis XV un 
exemplaire du Palladion. « Le roi a toujours une extrême envie 
d'avoir le poëme dont vous nous parlez. Sa Majesté est supérieure 
aux impressions que pourrait faire tout ouvrage libre dans les ma- 
tières sérieuses. » (Versailles, 7 mars 17 50). Mais Frédéric ne se 
laissa pas ébranler par les démarches les plus pressantes ; il fut aussi 
poli que possible, mais refusa net. Marquis de Valori, Mémoires, 
(Paris, 1820), t. Il, p. 309, 314. 



488 VOLTAIRE S'ADRESSE A SOEUR GUILLEMETTE. 

Quoi qu'il en soit, Voltaire, que l'inquiétude, le dé- 
sespoir surexcitent, ne se sent pas d'humeur à atten- 
dre du temps, ce dispensateur souvent attardé de dé- 
noûments, la fin de sa grotesque et non moins 
cruelle aventure : il se fût adressé à tous les saints du 
paradis, si leur intervention eût dû le sortir de peine. 
Mais il a des amis encore, en la protection desquels 
il a foi, et, le soir même de cette rude journée, il pre- 
nait la plume et écrivait une lettre pathétique à 
« sœur Guillemette, » cette compatissante margrave, 
le meilleur avocat qu'il pût avoir auprès de l'étrange 
philosophe de Sans-Souci. C'est toujours le même 
récit de son arrestation et de celle de sa nièce, des vio- 
lences dont ils ont été l'objet l'un et l'autre, sans rai- 
son, sans excuses, puisque l'œuvre de poésie était désor- 
mais entre les mains du conseiller de guerre Freytag. 

Le livre en question arriva le 17 au soir 1 . J'ai voulu partir 
aujourd'hui 20, ayant satisfait à tous mes engagements. On a 
arrêté mon secrétaire, ma nièce et moi. Nous avons douze sol- 
dats aux portes de nos chambres. Ma nièce, à l'heure que 
j'écris, est dans les convulsions. Nous sommes persuadés que 
le roi n'approuve pas cette terrible violence. 

Daignez, Madame, lui envoyer cette lettre. Daignez l'assurer 
qu'au milieu d'un malheur si inouï je mourrai plein de la même 
vénération et du même attachement pour sa personne. Je lui 
demande encore très-hurnblement pardon de mes fautes. J'avais 
toujours pensé qu'il daignerait permettre que je tâchasse de me 
défendre contre Maupertuis. Mais si cela lui déplaît, il n'en sera 
plus jamais question. Encore une fois, Madame, jamais mon 
cœur n'a manqué, ni ne manquera au roi, et il sera toujours 
rempli pour Votre Altesse royale du respect le plus profond et 
le plus tendre. 

Hélas! c'était autrefois frère Voltaire. 

t. Le 18 au matin. 



INTERVENTION DE LA MARGRAVE. 4SI) 

Voltaire faisait bien de compter sur le patronage de 
la margrave de Bayreuth. Celle-ci écrivait à son frère 
pour lui annoncer les démarches du poëte et de sa 
nièce auprès d'elle, et plaidait de son mieux la cause 
du disgracié, non sans jeter une partie du charge- 
ment à la mer pour sauver l'autre. L'adroite princesse 
connaissait trop bien son frère pour ne pas savoir le 
péril de le heurter de front et de lui rompre en vi- 
sière. Il avait à coup sûr raison contre l'auteur de la 
Henriade, et celui-là ne pouvait manquer d'avoir de 
grands torts; mais son sort n'était-il pas assez déplo- 
rable, et ne fallait-il pas se montrer miséricordieux ? 

Je lo considère comme le plus indigne et méprisable des 
hommes, s'il a manqué de respect envers vous dans ses écrits 
ou dans ses paroles; une telle conduite ne peut que lui atti- 
rer le mépris des honnêtes gens. Un homme vif et bilieux 
comme lui entasse sottise sur sottise lorsqu'il a une fois com- 
mencé à en faire. Son âge, ses infirmités et sa réputation, qui 
est flétrie par cette catastrophe, m'inspirent cependant quelque 
compassion pour lui. Un homme réduit au désespoir est ca- 
pable de tout. Vous trouverez peut-être, mon très-cher frère, 
que j'ai encore trop de support pour lui en faveur de son esprit ; 
mais vous ne désapprouverez pas que j'aie pour lui la pitié 
qu'on doit même aux coupables dès qu'ils sont malheureux, et 
lors même qu'on est obligé de les punir. Son sort est pareil à 
celui au Tasse et de Milton. Ils finirent leurs jours dans l'obs- 
curité; il pourrait bien finir de même... 

On s'étonne que Voltaire ne tende pas les bras vers 
Frédéric, qu'il ne crie pas merci, dans sa détresse. 
Mais il est outré et, pour le moment, s'il le faut, il 
préférera s'humilier devant un Freytag. Cependant 
les pieds lui brûlent, son imagination ne diminue pas 
ce que sa situation a de critique, et il sent comme 



4i)0 SIGNIFICATION D£ FREYTAG. 

sa nièce la nécessité d'en sortir à tout prix. Aussi, dès 
le lendemain matin, madame Denis adressait au roi 
la supplique qu'on va lire, bien entendu sous la dic- 
tée de son oncle, qui vide son cœur et son sac avec toute 
la surabondance du ressentiment le plus amer. Elle 
terminait par ces détails qui eussent été forts de 
choses, comme le disait La Motte de ses vers, si les 
faits n'eussent pas été un peu grossis. 

Aujourd'hui 21, le sieur Freytag vient nous signifier que 
notre emprisonnement doit nous coûter 128 écuset 40 creutzers 
par jour 1 , et il apporte à mon oncle un écrit à signer par lequel 
mon oncle doit se taire sur tout ce qui est arrivé (ce sont ses 
propres mots) et avouer que les billets du sieur Freytag n'é- 
taient que des billets de consolation et d'amitié qui ne tiraient 
pas à conséquence. 

Il nous fait espérer qu'il nous ôtera notre garde. Voilà l'état 
où nous sommes le 21 juin, à deux heures de l'après midi. 

Si madame Denis écrivait cela au roi de Prusse , 
Voltaire, auquel la peur faisait perdre tout sang-froid, 
adressait à son geôlier l'étrange lettre qu'on va lire. 
Elle est d'un suppliant bien humble; et nous ne la 
reproduisons pas sans ce serrement de cœur qui prend 
tout âme généreuse en présence d'une de ces défail- 
lances dont les esprits supérieurs, à ce qu'il paraît, 
ne sont pas plus exempts que le commun des hommes. 

1. « Elle évalue les frais, dit Freytag, à 122 lhalers par jour, 
landis qu'ils ne montent, comme je l'ai déjà mentionné, qu'à 190 flo- 
rins. » Ce sera, en tous cas, Voltaire qui payera les frais de son sé- 
jour forcé à Francfort, tout comme si son caprice et son plaisir l'y 
eussent seuls retenu tout ce temps. Mais Frédéric l'entendra Lien 
ainsi; s'il ordonne de restituer au poëte ce qui lui appartient, c'est 
après défalcation des dépenses auxquelles aura donné lieu sa captivité. 



DÉFAILLANCES. 491 

Je vous conjure, Monsieur, écrivait-il à Freytag, d'avoir 
pitié d'une femme qui a fait deux cents lieues pour essuyer 
d'aussi terribles malheurs. 

Nous sommes ici très-mal à notre aise, sans domestiques, 
sans secours, entourés de soldats. Nous vous conjurons de vou- 
loir bien adoucir notre sort, vous avez eu la bonté de nous pro 
mettre de nous ôter cette nombreuse garde l . 

Souffrez que nous retournions au Lion d'Or, sous notre ser- 
ment de n'en partir que quand Sa Majesté le roi de Prusse le 
permettra. Il y a là un petit jardin nécessaire pour ma santé, 
où je prenais des eaux de Schwalbach. Tous nos meubles y 
sont encore, nous payons à la fois deux hôtelleries; nous espé- 
rons que vous daignerez entrer dans ces considérations... Enfin, 
Monsieur, je vous prie d'excuser les fausses terreurs qu'on 
m'avait données. Soyez persuadé que ni ma nicce, ni mon- 
sieur Collini, ni moi nous ne sortirons que quand il plaira à Sa 
Majesté. Nous n'avons ici aucun secours, môme pour écrire une 
lettre. Pardonnez, je vous en prie, et ne nous accablez pas. 

Madame Denis a vomi toute la nuit, elle se meurt. Nous 
vous demandons la vie. 

Et cette lettre n'est pas la seule marque de faiblesse 
que nous ayons à constater. Dorn , le redoutable 
Dorn , avait insinué que semblables démarches pou- 
vaient avoir le meilleur résultat. « Le lendemain, ra- 
conte Collini, Dorn parut et dit qu'il fallait présenter 
une supplique à Son Excellence monseigneur de Frey- 
tag, et l'adresser en même tems à M. de Schmith. « Je 
« suis persuadé qu'ils feront tout ce que vous désirez, 
« ajouta-t-il ; croyez-moi, M.Freytng est un gracieux 
« seigneur. » Madame Denis n'en voulut rien faire. 
Ce misérable faisait l'officieux pour qu'on lui donnât 
quelque argent. Un louis le rendit le plus humble des 

1. Elle était donc nombreuse, quoi qu'on en dise; autrement Vol- 
taire, parlant à Frejtag qu'il voulait attendrir, ne se tût pas exprimé 
de la sorte. 



402 LE LAQUAIS DE FREYTAG. 

hommes, et l'excès de ses remerciemens nous prouva 
que dans d'autres occasions il ne vendait pas fort cher 
ses services 1 . » A merveille! mais Voltaire se laissa 
persuader, et, toute honte bue, fit suivre son premier 
billet d'une lettre collective à l'adresse de « M. le ba- 
ron de Freytag, ministre de Sa Majesté prussienne » et 
de M. Schmid, « son conseiller. » Dans cette supplique 
encore, il demande qu'on le délivre des deux soldats 
qu'on lui avait laissés pour le garder; il est malade, 
il a besoin d'air et d'espace. Du reste, s'il retrouve ja- 
mais quelques lettres de Sa Majesté, il les lui retour- 
nera avec le dernier scrupule 2 . 

Mais, lorsque Voltaire a moins peur, il s'irrite contre 
sa propre lâcheté, et, dans ces moments-là, il oublie 
ces sacrifices de sa dignité qu'il va rendre stériles, et 
cède à des accès de fureur qui ne peuvent que lui 
aliéner ceux desquels il ne dépend que trop. Madame 
Denis, elle-même, n'a pas toujours, etcela se conçoit 
de reste, la longanimité, le flegme désirables; l'oncle 
et la nièce, un jour, maltraiteront un domestique de 
Freytag qui leur avait été dépêché par le conseiller de 
guerre, outrage que celui-ci manifestera ressentir asse 
vivement pour que ses prisonniers se croient daus 
l'obligation de l'apaiser par les plus humbles soumis- 
sions. Tout cela n'avait été qu'un malentendu et pas 
autre chose. « J'apprends, monsieur, que vous êtes 
en colère contre moi, sur ce que votre laquais vous a 



1. Collini, Mon séjour auprès de Voltaire (Paris, 1807), p. 89, 5)0. 

2. Varnhagen von Ense, Denkwurdigkeitcn nndvermischteSchrificn 
(Leipzig, 1859), t. V1I1, p. 248, 2i9; Francfort, 21 juin 1753. 



DUFFENBACH. 493 

rapporté. Je vous supplie de considérer que je n'en- 
tends pas l'allemand, que je lui ai dit dans les termes 
qu'on m'a fournis que madame Denis était dans les 
convulsions qui me font craindre pour sa vie. » Ma- 
dame Denis, le cas étant pressant, malgré ses convul- 
sions, joint sa supplique à celle de Voltaire. « Je suis 
désespérée, monsieur, de ce que vous me faites dire 
par le petit garçon. Au nom de Dieu, n'envenimez pas 
une affaire lorsque mon oncle est prêt de faire tout 
ce que vous voudrez... » Cette dernière assertion était 
au moins hasardée. Voltaire pouvait courber le dos 
devant une nécessité inexorable ; mais il faisait men- 
talement ses réserves, et il était d'ailleurs trop mau- 
vais chrétien pour se sentir disposé à oublier, encore 
moins à pardonner, cette succession d'avanies dont il 
n'entrevoyait pas le terme. 

Cependant, le 2o juin, Freytag recevait une lettre 
de cabinet écrite par Frédersdorff et signée par le roi, 
qui était un ordre formel de laisser partir Voltaire. 
Malheureusement, ce n'était pas une réponse au dernier 
rapport, et l'honnête résident ne savait quoi résoudre. 
Schmid, consulté, était d'avis de retenir Voltaire; on 
renverrait la garde, après avoir antérieurement exigé 
de lui l'engagement écrit de ne pas sortir de sa cham- 
bre, et l'on attendrait la décision de Potsdam. Le 
poète, qui ignorait le contenu de la dépêche et ne 
pouvait envisager dans cet arrangement qu'un adou- 
cissement à sa situation, était tout disposé à en passer 
par ces conditions, quand le greffier (actuarius) du 
bourgmestre, appelé Duffenbach, se fit annoncer de 
sa part. La démarche était de bon augure, et Voltaire 

IV. 28 



494 REVIREMENT DE L'OPINION. 

remit à signer après avoir donné audience à l'envoyé du 
premier magistrat de Francfort. Cette entrevue le re- 
tourna complètement. Toutes ces maladresses, toutes 
ces violences avaient fini par révolter les bons habitants 
de la ville; le sentiment public était contre ces abus 
d'autorité qui étaient un outrage à leur souveraineté. 
Les amis du poëte, et il en avait de chauds, se re- 
muaient aussi et ne se gênaient point pour témoigner 
l'intérêt qu'il leur inspirait. C'était plus qu'il n'en 
fallait pour faire changer d'avis à Fauteur de la H en- 
riade, qui ne voulut plus avoir affaire qu'au magistrat 
seul, comme se trouvant sous sa juridiction naturelle. 
L'on devine dans quelles angoisses ces complications 
durent jeter le pauvre Freytag, dont le rapport est 
un morceau trop curieux pour n'être pas joint au 
dossier. 

Bien que nous fussions dans la plus grande irrésolution si 
nous devions élargir Voltaire ou non, — vu qu'un serviteurpro 
re nata peut bien arrêter quelqu'un, mais qu'il ne lui est pas 
permis de l'élargir sans avoir préalablement pris l'ordre su- 
prême, surtout si ce quelqu'un s'est enfui contre la foi et la 
parole donnée, car cela témoigne d'une mauvaise action qu'on 
a commise ou qu'on veut encore commettre, ou même, si cela 
n'était pas, il ne peut pas être commis un plus grand crime en- 
vers son maître que d'échapper aux arrêts infligés, — nous lui 
avons néanmoins fait entendre de nous remettre un écrit por- 
tant sur les quatre points suivants par suite de l'ordre su- 
prême de Votre Majesté arrivé hier, qui, quoique sans date, 
dit clairement de laisser partir Voltaire : 

\° Envoyer immédiate, à Votre Majesté toutes les écritures 
royales qui pourraient encore se trouver; 

2 n Déclarer n'avoir pris copie du livre « Œuvres de poésies » 
ni en totalité ni per pièce; 

3° Se soumettre à la prison, en quelque pays qu'il se trouve, 
en cas qu'il eût agi contrairement à cet engagement; 



REVANCHK A PRENDRE. 405 

A° Payer conformément, à la justice tous les frais auxquels 
ont donné lieu sa faite et ses arrêts. 

Le secrétaire Dorn lui avait proposé ces points vers dix 
heures, et il était in prociwto d'y acquiescer; mais comme, 
sur ces entrefaites, l'actuarius (le greffier) du bourgmestre vint 
chez lui, il congédia le Dorn susdit, en lui marquant de reve- 
nir dans une demi-heure. Au retour de Dorn , sa réponse fut 
celle-ci : Que le bourgmestre avait envoyé chez lui, qu'il vou- 
lait maintenant terminer ses affaires lui-môme et ne rien avoir 
à démêler avec nous... Les gentilshommes de Meinungen sont 
toute la journée avec lui, qui lui montent la tête ; certains alchi- 
mistes en renom ici l'entourent, des imprimeurs et des libraires 
vont et viennent chez Ici... D'après ce qu'on dit, il a loué un 
appartement pour six mois et ne pense à rien moins qu'à aller 
à Plombières. 

Dans ce rapport, que nous avons un peu abrégé, 
Freytag disait que Schmid et lui sauraient déjouer les 
comédies quelconques qu'ils s'attendaient à lui voir 
jouer auprès du bourgmestre. A la réception de la lettre 
du roi de Prusse, ils avaient retiré les deux sentinelles 
et avaient fait remettre au poëte les deux paquets 
qu'il avait laissés en dépôt chez le résident, lui annon- 
çant leur visite pour régler le surplus. Mais Voltaire 
avait flairé l'embarras de ses gardiens, il avait senti 
que la position devenait meilleure, et ce retour de for- 
tune, en lui rendant courage, lui avait inspiré l'envie 
de prendre sa revanche. Il ne s'était pas endormi 
et avait présenté un mémoire au bourgmestre de 
Francfort pour le faire passer directement au prince, 
dans le cas où ses plaintes, comme il n'avait que trop 
sujet de le craindre, ne parviendraient pas jusqu'à Sa 
Majesté par le fait des ennemis qu'il avait près d'elle; 
« ce qui, chose inouïe, s'écrie Freytag, aura réelle- 
ment lieu, à ce que j'apprends. Mais nous vivons dans 



49G ATTITUDE MENAÇANTE DU POÈTE. 

l'espoir que Sa Majesté ressentira de la manière la 
plus énergique cette audace municipale et ne nous 
jugera pas sans nous entendre ! » Yoltaire, toujours 
d'après Freytag, était soutenu et épaulé par un soi- 
disant gentilhomme de Meinungen et un conseiller de 
ville, nommé Senckenberg, « homme abominable qui 
contrecarre toutes les affaires prussiennes , qui , en 
méchanceté, en impiété, n'a évidemment pas son égal 
dans ce pays-ci. » 

Comme Freytag et Schmid se disposaient à se ren- 
dre chez le poëte, ils apprenaient par le bourgmestre 
que ce dernier avait remis un nouveau mémoire et 
requérait contre eux une commission. Us se firent 
annoncer, mais il leur fut répondu que M. de Yoltaire 
était souffrant, et qu'il ne pouvait leur donner au- 
dience. « En présence de ces impolitesses, » ils char- 
gèrent le magistrat de lui renvoyer son épée et de le 
prévenir qu'il pouvait faire chercher le peu d'argent 
déposé chez le conseiller Schmid, défalcation faite des 
frais montant au total de 190 florins, 11 kreuzer 1 . 
Mais ce n'était pas le compte de Voltaire, qui eût acheté 
un bien autre prix la faculté de faire peser sur la tête 
de ses ennemis une accusation flétrissante. Il refusa 
de rien enlever et manda un notaire devant lequel il 
protesta solennellement contre les violences et les vexa- 
tions dont il avait été l'objet. Collini, lui aussi, rédi- 
gea sa protestation, et l'on se disposa dès lors au 
départ. Ce refus du poëte chiffonnait Freytag et 
Schmid, qui se décidèrent à lui faire remettre son 

1 . Varnliagen von Ense, Denkwurdigkeiten und vermischte Schriften 
(Leipzig, 1859), t. VIII, p. 267 à 270. 



VOLTAIRE VEUT TUER DORN. 497 

argent par Dorn contre quittance. « Mais, au lieu de le 
recevoir, rapporte le résident prussien, il arrive avec 
un pistolet, l'arme et veut le tuer. Le secrétaire de 
Voltaire lui arrête le bras en s'écriant : « Mon Dieu ! 
« monsieur! » et le force de passer dans une autre 
pièce. » Le poète, il est vrai, raconte les choses tout 
différemment. Ce Dorn, le redoutable Dorn, n'était au 
fond qu'un poltron fort alerte à s'effrayer, et que la vue 
d'un pistolet détraqué suffisait pour mettre en déroute. 

Le 7 au matin , le nommé Dorn ose revenir chez la dame 
Denis et le sieur de Voltaire , feignant de rapporter une partie 
de l'argent que le sieur Schmid avait volé dans les poches du 
sieur de Voltaire et du sieur Collini ; puis il va au conseil de la 
ville faire rapport qu'il a vu passer le sieur de Voltaire avec 
un pistolet, et prendre ce prétexte pour que Schmid et lui gar- 
dent l'argent. Deux notaires jurés, qui étaient présents, ont 
beau déposer sous serment que ce pistolet n'avait ni poudre, 
ni plomb, ni pierre, qu'on le portait pour le faire raccommoder; 
en vain trois témoins déposent la même chose. Le sieur de 
Voltaire est forcé de sortir de Francfort avec sa nièce et le 
sieur Collini, tous trois volés et accablés de frais, obligés d'em- 
prunter de l'argent pour continuer leur route. On a volé au 
sieur de Voltaire papiers, bagues, un sac de carolins, un sac 
de louis d'or, et jusqu'à une paire de ciseaux d'or et des bou- 
cles de souliers *. 

Est-ce assez circonstancié, et la méprise de ce co- 
quin subalterne ne semble-t-elle pas aussi évidente 
qu'elle est plaisante? Malheureusement, Collini con- 
vient de tout ce que nie Voltaire, et il ressort de son 
récit même que Dorn n'avait pas eu si grand tort de 
détaler au plus vite. 

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 338. Journal 
de ce qui s'est passé à Francfort-sur-Mein. 

28» 



498 APPORT DU SECRÉTAIRE. 

Peu s'en fallut, dit-il, qu'un moment de vivacité de Voltaire 
ne nous retînt encore à Francfort et ne nous replongeât dans 
de nouveaux malheurs. Le matin, avant de partir, je chargeai 
deux pistolets que nous avions ordinairement dans la voiture. 
En ce moment, Dorn passa doucement dans le corridor et dans 
la chambre, dont la porte était ouverte. Voltaire l'aperçut dans 
l'attitude d'un homme qui espionne. Le souvenir du passé 
alluma sa colère; il se saisit d'un pistolet et se précipita vers 
Dorn. Je n'eus que le tems de m'écrier et de l'arrêter. Le 
brave, effrayé, prit la fuite, et peu s'en fallut qu'il ne se pré- 
cipitât du haut en bas de l'escalier. 

Il n'y avait sans doute pas grand mal à tout cela, 
même pour l'estimable Dorn, qui, sans avoir reçu la 
moindre égratignure, se crut en droit de déposer une 
plainte contre cette tentative d'assassinat dont il 
comptait bien tirer quelque profit. On lisait, en effet, 
à la fin du rapport de Freytag, du 6 juillet, cette 
phrase écrite, nous est-il dit, de la main de l'honnête 
secrétaire : « Il a (Voltaire) laissé son peu d'argent 
chez moi et le conseiller aulique Schmid, argent 
qui peut servir de satisfaction au secrétaire Dorn, 
attendu que cet attentat a retenti immédiatement dans 
toute la ville avec toute espèce de commentaires, de 
façon que sa femme et son enfant ont été plongés 
dans la plus grande frayeur, et sont présentement 
malades et alités. » Ajoutons que cette insinuation ne 
rencontrera pas tout l'accueil qu'en attendait son au- 
teur, et que Frédéric, qui avait plus d'une affaire en 
tête, ne semble pas s'être préoccupé outre mesure de 
récompenser et d'indemniser ce galant homme. 

Quant à Freytag, il ne sait plus où il en est, quoi 
penser, quoi résoudre. Il supposait avoir bien mérité 
du prince, s'être acquitté d'une mission plus qu'ardue 



SURPRISE DE FRÉDÉRIC. 409 

avec autant d'énergie que de prudence, et il se voyait 
incompris et presque désavoué ! Les lettres qui lui 
arrivent de Potsdam, loin de confirmer les mesures qu'il 
a cru devoir prendre, témoignent d'une surprise qui 
équivaut à un blâme. « Je ne vous avais rien ordonné 
de tout cela, disait Frédéric, le 26 juin. Il ne faut ja- 
mais faire plus de bruit qu'une (chose?) ne le mérite. 
Je voulais que Voltaire vous remît la clef, la croix et 
le volume de poêles que je lui avais confiées; dès que 
tout cela vous a été remis, je ne vois pas de raison qui 
ait pu vous engager à faire ce coup d'éclat... » Et cette 
fuite, sire ! cette criminelle et exécrable fuite ! Cet 
attentat abominable contre votre autorité !... 

Le 2 juillet, autre billet de Frédersdorff recomman- 
dant à Freytag de remettre Voltaire en liberté et de 
« ne faire la moindre allusion à sa fuite. » Enfin, 
le 9, une dernière injonction de Frédéric, qui s'é- 
tonne d'entendre encore parler de Voltaire et de sa 
détention. «Vous devez avoir reçu les ordres que je 
vous ai donnés de le laisser aller où bon lui semblera, 
ainsi que sa nièce. » Voltaire était loin alors, et la re- 
commandation inutile ; mais tout cela laissait appré- 
hender que l'on n'eût pas rendu, en haut lieu, 
pleine justice au mal que s'étaient donné ces braves 
gens pour accomplir une mission au-devant de la- 
quelle ils n'étaient pas allés et qui les avait moins 
flattés qu'effrayés. Et c'est ce que le pauvre résident 
ne peut s'empêcher de témoigner dans son rapport 
du G juillet. 

Eu somme, ils avaient été pleins de zèle, sinon d'in- 
telligence. Les ordres éplorés qu'ils avaient reçus 



oOO LETTRE RASSURANTE DE FRÉDERSDORFF. 

avaient pu leur faire croire qu'ils auraient, comme ils 
le disent d'ailleurs, à expérimenter contre un criminel 
d'Etat au premier chef. Et, convenons-en, ils avaient 
plutôt été déroutés que guidés par les prescriptions 
ambiguës qui leur avaient été adressées, durant l'ab- 
sence du roi. Frédersdorff, auquel ils eussent pu s'en 
prendre à bon droit, loin de les charger auprès du 
maître, ce qui n'est que le procédé trop ordinaire 
aux chefs d'emploi, eut la loyauté de défendre leur 
conduite. Il écrivait à Freytag, en date du 14 juillet, 
une lettre qui devait non-seulement lui rendre la tran- 
quillité mais l'indemniser de tous ces soucis. 

Vous pouvez, lui disait-il, mettre complètement de côté 
« l'inquiétude » que manifeste votre dernière. Vous n'avez rien 
fait que sur ordre royal, et vous l'avez exécuté de façon à ce 
que Sa Majesté en soit satisfaite. Vous n'avez rien à redouter 
du magistrat de la ville, puisque vous avez agi d'après les 
instructions de votre souverain et comme personnage ayant 
caractère royal , et c'est ce que vous pouvez lui déclarer 
« hautement. » Quant au Voltaire, qui est un homme sans hon- 
neur, Sa Majesté ne veut en aucune manière se commettre avec 
lui; et maintenant qu'il a livré les objets, qu'il aille où il vou- 
dra. S'il était encore là, laissez-le crier à son aise, et n'entrez 
pas plus en explication avec lui qu'avec le magistrat de votre 
conduite. Mais vous pouvez lui dire en face qu'il n'a pas à se 
prévaloir de son prétendu caractère de gentilhomme de la 
chambre du roi de France; que, s'il l'osait, à Paris la Bastille 
serait sa récompense. Au reste, je vous assure encore une fois 
que vous pouvez être complètement tranquille. Vous avez agi 
comme fidèle serviteur du roi et d'après son ordre, et les 
mensonges et les calomnies de Voltaire ne trouvent créance ni 
ici ni ailleurs 1 . 



1 . Varnhagen von Ense, Denkwurdigkeiten and vermischte Schriflen 
Leipzig, 1859), t. VIII, p. 275, 276. 



CONSÉQUENCES. 501 

Cette lettre du factotum, du maître Jacques de Fré- 
déric, était à citer ; elle a une terrible signification et 
porte son accusation avec elle, « II est absurde, 
s'écrie Macaulay, de dire que le roi ne fut pas l'au- 
teur de cet outrage. Fit-il punir quelqu'un, quel- 
qu'un eut-il à en répondre 1 ?» Punir! tout au con- 
traire, il rassure, il fait rassurer ses agents que le zèle 
a emportés, que la peur de mal faire a rendus fréné- 
tiques. En tout état de cause, un souverain absolu est 
pleinement responsable des ordres qu'il donne ou que 
l'on donne en son nom. Mais Frédéric, nous dira-t-on, 
n'était pas là pour surveiller des serviteurs ineptes qui 
avaient pris ses ordres à rebours et cru flairer, dans un 
poëte en disgrâce, un criminel d'État digne de toute 
leur surveillance et de toutes leurs rigueurs. Nous sa- 
vons qu'il était parti de Berlin le 1 er mai pour la Silésie, 
et qu'il n'était de retour que le 15; qu'il repartait de 
sa capitale, le 1 er juin, pour la Prusse, d'où il ne 
revenait que le 15 du même mois 2 , et que, durant 
cette absence, il fut peu à portée de connaître par 
le menu ce qui se passait à Francfort. Cela ne suffit 
point à le justifier. Lorsqu'on s'en repose du soin 
de ses affaires sur la fidélité et l'habileté de ses offi- 
ciers, ne doit-on pas être sûr de leur tact et de leur in- 
telligence? Mais, si Frédéric exigeait une fidélité sans 
bornes, c'était tout ce qu'il demandait: l'intelligence, 
l'habileté étaient de trop. Les gens habiles l'eussent 

t. Lord Macaulay, Essais historiques et biographiques , traduction 
de Guillaume Guizot (Lévy, 1862), deuxième série, p. 335. 

2. Gazette de Hollande, des 8 et 15 mai, 2 et 22 juin 1753 
(n°s XXXV11I, XLI, XLVI, L). 



302 SCEPTICISME OUTRAGEANT DE FRÉDÉRIC. 

gêné, alarmé. Ses affaires, les petites comme les gran- 
des, il prétendait les faire lui même. Il entrait dans 
tous les détails, dépouillait sa correspondance et n'en- 
tendait se décharger sur personne du moindre soin. 
De prime abord, on s'étonne, l'on admire qu'un 
homme suffise à tout. Puis, à la réflexion, on se dit 
que cette tâche est au-dessus des forces d'un seul 
homme, s'appelât-il Frédéric; et l'on est. obligé de 
convenir du vice d'un pareil système. Était-ce zèle ou 
défiance, chez Frédéric? C'était l'un et l'autre; car, s'il 
ne reculait pas devant le travail le plus ingrat et le 
plus aride, son peu d'estime de l'humanité le faisait 
incliner vers un scepticisme outrageant et injuste à 
l'égard de ceux auxquels il eût pu se livrer avec le plus 
de sûreté. Les subalternes l'inquiétaient moins, et il 
s'en reposa sur eux de préférence à des personnages 
mieux préparés, ce semble, à se tirer des grandes 
affaires avec honneur. Bielfeld nous vante, dès 1739, 
la politesse, la finesse, la souplesse de Frédersdorff 
auquel il prédit une haute fortune '. Un simple fifre 
de régiment n'arrive pas sans réunir quelques-unes de 
ces qualités. Mais, répétons-le, dans toute cette aven- 
ture de Francfort, ce fut encore lui qui commit le plus 
de fautes; et Freytag et Schmid, mieux édifiés, mieux 
renseignés, n'eussent pas amoncelé maladresses sur 
maladresses. Qu'importe, après tout? Voltaire aura 
été victime d'un malentendu; il est relâché, il est' 
parti, Dieu le conduise! Oui, il est parti, le cœur 



1. Baron de lîielfed, Lettres particulières (la Haye, 17G3), 1. I, 
p. 75. Lettre VIII: à Rhinsberg, le 30 d'oelohre 1739. 



LA CARTE A PAYER. 503 

plein d'un ressentiment implacable. Il a été, il se 
dit volé, et s'adresse au roi pour obtenir satis- 
faction; et Frédéric de faire écrire à Freytag par 
l'abbé de Prades : « J'ai encore reçu une lettre de 
Voltaire dans laquelle il me demande que je lui fasse 
rendre les effets qu'on lui retint lorsqu'on l'arrêta. Je 
vous ai déjà donné mes ordres là-dessus, et quant 
aux frais qu'il ne veut peut-être pas payer, il n'est 
pas nécessaire pour cela de lui retenir le tout; ne gar- 
dez que ce qu'il faudra pour les payer et rendez-lui le 
reste (Potsdam, 31 juillet). » Ainsi la magnanimité de 
Frédéric allait jusqu'à ordonner de restituer, les frais 
prélevés, ce qui pouvait appartenir à son ancien cham- 
bellan ! Tout cela est presque naïf et frise la comédie. 
Mais laissons de côté les instruments, ne voyons 
que les deux acteurs principaux, Voltaire et Frédéric. 
Soyons impartial, soyons juste, osons dire la vérité 
sur l'un et l'autre, car tout e.^t déplorable et navrant 
dans ce triste épisode. Voltaire manque de dignité, 
il use des armes du plus faible, qui sont la ruse, le 
mensonge, l'humilité parfois; il ne sait pas souffrir 
avec noblesse, il s'emporte et s'exalte comme un fu- 
rieux, il s'apaise comme un enfant. Son attitude est 
rarement celle qu'on lui souhaiterait. Mais, encore un 
coup, il n'est tout cela que parce que, abusant de sa 
force, un grand roi qui se dit et se croit philosophe, et 
qu'on appelle le Salomon du Nord, non pour sauve- 
garder les intérêts du pays (devant ceux-là tout peut 
paraître licite), mais pour se tranquilliser sur certai- 
nes indiscrétions qu'il redoute, n'a pas reculé devant 
la violation la plus flagrante du droit des gens chez un 



504 ! OU SONT LES TORTS. 

petit peuple dont il n'était d'aucune façon le maître, 
qui se régissait par ses lois propres et ne relevait, 
comme la Prusse elle-même, que de cet ensemble 
d'États qui se nomme l'Empire. 

L'on alla au delà de ses ordres; mais ses ordres 
n'eussent pas été dépassés, qu'ils seraient encore inex- 
cusables. Quel était d'ailleurs l'objet de ses violences? 
Un poëte illustre, un écrivain célèbre, qu'on avait tout 
fait pour s'acquérir, au point de commettre, comme 
nous l'avons rappelé plus haut, une de ces machina- 
tions que rien ne pallie, même la longanimité de celui 
qu'elle vise à perdre. Voltaire a eu des torts; mais, 
s'il part de Prusse, s'il s'en éloigne comme on s'éloi- 
gnait de Syracuse du temps de Denis, c'est que le roi n'a 
pas su demeurer roi, c'est que le roi, pour mieux dire, 
n'a pas su oublier qu'il l'était, au moment où il se 
faisait homme de lettres pour soutenir de sa plume 
comme de son sceptre une mauvaise et ridicule cause. 
Même les juges eurent honte de leur arrêt, et, en de- 
hors de l'Académie, il n'y avait eu qu'une voix pour 
condamner un savant qui, dans une discussion pure- 
ment scientifique, ne rougissait point d'écraser l'ad- 
versaire, non de ses arguments mais de son crédit'. La 
dispute était restée indécise, elle ne l'est plus; et si ce 
fragment de Leibnitz ne s'est pas retrouvé, si Kœnig 
s'est mépris en supposant cette lettre adressée à 



1. Fréron, Année littéraire, 17G0, t. V, p. 108, 109.— D'Alem- 
bert, OEiivres complètes (Belin), t. V, p. 27, 28. Lettre de d'Àlembcrt 
à madame du Detîand; Paris, 4 décembre 17 5'2. — Varnhagen von 
Ense, Denkwurdigkcitcn und vermisclite Schriften (Leipzig, 1859 ), 
t. VIII, p. 177. 



LE PREMIER FAUTEUR DE L'AKAKIA. 505 

Hermanu, Leibnitz n'en demeure pas moins incontes- 
tablement l'auteur aux yeux de tous les leibnizogra- 
plies. Ainsi, Frédéric ne se sera entremis, dans une 
question où le roi n'avait rien à voir, que pour donner 
à ces débats philosophiques les proportions et le ca- 
ractère d'un scandale public. S'il ne s'était pas senti 
appuyé, est-il supposable que Maupertuis eût songé 
à ériger l'Académie en tribunal? Et ses confrères, s'ils 
n'y eussent été contraints, se fussent-ils prêtés de 
gaieté de cœur à être ses complaisants et ses com- 
plices? L'on peut dire que tout le mal vint de cette 
partialité du prince, et qu'il fut, en somme, le pre- 
mier fauteur deYAkakia. Que fa fameuse Diatribe soit 
bien plus une œuvre plaisante qu'une bonne œuvre, 
qui le nie? Voltaire traitait Maupertuis comme il avait 
traité Jean-Baptiste, comme il devait traiter Le Franc 
de Pompignan, et il obéissait en cela à sa nature ran- 
cunière et passionnée. Mais que ne laissait-on tous ces 
gens se démêler entre eux à leur guise, sans attiser le 
feu par une intervention maladroite! Cette Diatribe, 
après tout, ne stigmatisait que l'esprit, le bon sens, 
la science du président, et c'était bien étrangement 
rigoureux de la déférer aux flammes, en un pays où 
l'on se piquait d'accorder à la pensée toute son indé- 
pendance. 

Toutefois, on s'est revu, l'on s'est pardonné, l'on 
semble au mieux; et Voltaire n'avait qu'à demeurer 
à Potsdam pour recouvrer les bonnes grâces et la 
faveur du philosophe de Sans-Souci. Mais il est souf- 
frant, il a besoin des eaux de Plombières; tranchons 
le mot, les pieds lui brûlent, il se meurt d'impatience 

IV. 29 



506 SERVICES INCONTESTABLES. 

de fuir, de respirer en liberté. Il demande qu'on le 
laisse partir, s'engageant plus ou moins sincèrement 
à revenir, et tout change aussitôt d'aspect aux yeux 
de Frédéric qui. jusqu'au dernier moment, aura à se 
roidir contre cette démangeaison de le quitter, la ma- 
ladie de son entourage. S'il n'ose pas s'opposer à sa 
retraite, il n'a pas non plus la force de dissimuler son 
dépit, sa rancune profonde; et nuls doutes que ces 
dispositions hostiles n'aient dicté les ordres rigoureux 
que le résident de Francfort devait d'ailleurs entendre 
et exécuter à sa façon. Était-ce donc ainsi que de- 
vaient finir leurs relations? Et n'était-ce pas un 
étrange dénoûment à cette tendresse passionnée que 
l'on prétendait inaltérable ? 

Tout roi qu'il fût et quelque magnifique qu'il crût 
avoir été, il restait le débiteur du poëte, il demeurait 
son obligé. « Otez, a dit quelqu'un, de la vie de Fré- 
déric le Grand la circonstance de ses liaisons avec 
Voltaire, et la renommée de Frédéric en sera dimi- 
nuée ! . » Avec Voltaire, en effet, disparaîtrait toute 
une face de cette remarquable figure. Qui pourrait 
nier qu'en jetant le nom du Gustave-Adolphe de la 
Prusse à tous les échos, en chantant son génie sur 
tous les modes, l'auteur de la Henriade n'ait puissam- 
ment aidé à l'expansion de cette gloire naissante? Mais 
il avait encore façonné l'écrivan, il avait appris à ce 
poëte inexpérimenté à manier cette langue française, 
la seule qu'il voulût parler, il avait corrigé sa prose 



1. Senac deMeilhan, le Gouvernement, les mœurs et les conditions 
en France avant la Révolution (Poule t-Maï assis), p. 57 i. 



ÉTAPE IMPRODUCTIVE. 507 

et ses vers, et plus que payé en services la royale hos- 
pitalité de Berlin et de Sans-Souci. Des caresses, des 
satisfactions d'amour- propre, quelques sourires dts 
reines, puis des chiffon neries, un procès scandaleux 
(qu'on s'attirait, il est \rai, par sa faute), des duretés 
suivies de retours de tendresse, des rivalités, une 
guerre de pamphlets qui venait iinir sur la place pu- 
blique, tels furent pour Voltaire les uniques profits de ce 
séjour auprès du Salomon du Nord, qui s'était changé 
en Denis de Syracuse. Ces années passées à Potsdam 
et à Sans-Souci avaient été pour cette existence si 
fébrilement laborieuse, une sorte d'étape improduc- 
tive. Les œuvres sont vite comptées. Le Siècle de 
Louis XIV paraît à Berlin; mais les matériaux en 
étaient rassemblés longtemps à l'avance, et la presque 
totalité du livre était ébauchée avant son installation en 
Prusse. Après avoir cité le poème sur la Religion na- 
turelle, qui est de 1752, quelques vers refaits à Rome 
sauvée, on a tout dit. Comparez cette stérilité avec 
l'activité de sa vie antérieure, avec les quinze années 
de Cirey et les enfantements futurs de Ferney. Sous 
tous les rapports, le poëte avait fait un métier de dupe, 
il s'était déconsidéré, il s'était amoindri : en endossant 
la livrée du courtisan, il s'en était assimilé des vices. 
Une fois son maître, il secouera toutes ses faiblesses et 
toutes ses misères; la cour l'avait perverti, il redevien- 
dra meilleur, quand il sera libre : il n'attendait que 
cela pour être philosophe. Et nous allons, en effet, le 
voir répudier, autant qu'il sera en lui, l'homme d'au- 
trefois; et, dansle voisinage de cette admirable Suisse, 
au sein de cette nature grandiose, ce qu'il a de cœur, 



508 AFFRANCHISSEMENT DU POÈTE. 

(et il en a, quoi qu'on dise) se réveillera, s'épanouira 
aux idées de justice, de générosité et d'humanité. 
Viennent les circonstances, il fera mieux que des li- 
vres. Ne le plaignons donc pas trop, en définitive ; et 
ne voyons, nous aussi, que ce que nous eussions 
perdu, si Voltaire eût vécu, vieilli et fini à Potsdam, 
près de l'auteur de Y Anti-Machiavel, qui n'allait pas 
devenir commode avec les années. En somme, Fré- 
déric seul perdait à cette séparation, et il le sentait 
bien. 

11 sentait aussi quel ami bruyant il s'aliénait et quel 
redoutable ennemi il s'attirait. Ses louanges ne seraient 
plus le thème ressassé de la correspondance, des épî- 
tres, des grands et petits vers du « Virgile de la 
France. » L'on serait toujours le roi conquérant et 
civilisateur, et Voltaire n'y pouvait rien. Mais n'am- 
bitionnait-on pas d'autres palmes? Mais n'avait-on 
pas rêvé la renommée de l'écrivain et du poëte, et 
était-il si indifférent, avec de telles visées, d'être en 
guerre ouverte avec celui que l'on appelait son maître 
naguère encore, et qui Tétait bien véritablement? 
Sans doute, extérieurement, on s'applaudira d'une 
rupture qui débarrassait d'un méchant génie capable 
de mettre le feu aux quatre coins du globe. Mais, à 
la réflexion, quand on envisagera les choses plus froi- 
dement, que l'on en convienne ou non, l'on déplorera 
une persécution stérile. Ces deux hommes peuvent se 
détester, une chaîne secrète ne les en unit pas moins 
à tout jamais l'un à l'autre ; et, tôt ou tard, en dépit 
des ressentiments, des outrages passés et de la disposi- 
tion présente, une sorte d'aimant les appellera, les 



DÉSAVEU DU MAITRE ET DU VALET. 509 

attirera, les rapprochera fatalement, et nous assiste- 
rons au plus bizarre, au plus étrange spectacle. 

A l'heure qu'il est, le philosophe de Sans-Souci, 
plus inquiet qu'il n'en a l'air, attend avec un apparent 
stoïcisme, l'eifet des vengeances qu'il a provoquées. 
« Je ne suis pas sensible, écrit-il à sa sœur, au mal 
qu'il voudrait me faire, mais je l'ai empêché de m'en 
faire davantage et, par cette raison, je lui ai fait rendre 
mes vers et toutes les lettres que je lui ai écrites \ » 
Mais la lin légitime-t-elle inexorablement les moyens, 
et, encore un coup, n'y a-t-ii qu'à louer à tout cela? 
Madame Denis, que son oncle avait laissée derrière 
lui, probablement pour régler ses comptes à Francfort 
et qui reprenait, le lendemain, le chemin de sa chère 
rue Traversière, écrivait à Voltaire alors à Stras- 
bourg : 

il n'y a personne en France, je dis personne, sans exception, 
qui n'ait condamné cette violence mêlée de tant de ridicule et 
de cruauté. Elle donne des impressions plus grandes que vous 
ne croyez. Milord Maréchal s'est tué de désavouer, à Versailles 
et dans toutes les maisons, tout ce qui s'est passé à Francfort. 
Il a assuré, de la part de son maître, qu'il n'y avait point do 
part. Mais voici que le sieur Frédersdorlf m'écrit de Potsdani , 
le 12 de ce mois : « Je déclare que j'ai toujours honoré M. do 
Voltaire comme un père, toujours prêt à lui servir. Tout co 
qui vous est arrivé à Francfort a été fait par ordre du rui. 
Finalement, je souhaite que vous jouissiez toujours d'une pros- 
périté sans pareille, étant avec respect, etc. 

Ceux qui ont vu cette lettre ont été confondus. Tout le monde 
dit que vous n'avez de parti à prendre que celui que vous pre- 
nez d'opposer de la philosophie à des choses si peu philosu- 

J. OEuvres de Frédéric le Grand (Beilin, Preuss.), t. XXVII, 
p. 235. Lettre Frédéric à la margrave Ue JJu^reuth, Ce 7 (juiUi 

175a). 



510 DÉMARCHE PRÉVUE PAR VOLTAIRE. 

plies. Le public juge les hommes sans considérer leur état, et 
vous gagnez votre cause à ce tribunal. Nous ferons très-bien 
de nous taire, le public parle assez f . 

Ainsi Frédéric se lavait les mains de tout ce qui s'é- 
tait passé, et son chargé d'affâres à Paris avait mis- 
sion de répéter « dans toutes les maisons » qu'il n'y 
était pour quoi que ce fût, tandis que son aller 
ego rejetait sur le maître la responsabilité et l'ini- 
tiative des violences sauvages commises à Francfort. 
Voltaire s'attendait à ce résultat. « ... Mais que fera- 
t il, écrivait-il de Mayence, à madame Denis, pour ré- 
parer l'outrage abominable qu'on vous a fait en son 
nom? Milord Maréchal sera sans doute chargé de vous 
faire oublier, s'il est possible, les horreurs où un 
Freytag vous a plongée 2 . » Milord Maréchal recevait, 
en effet, en juillet, une lettre du roi, où se trouvaient 
ses regrets d'une violence aussi brutale qu'inutile 3 . On 
comprenait, en définitive, que de pareils actes font 
médiocrement honneur et ont, en tous cas, besoin de 
trouver leur raison d'être dans l'inexorabilité des cir- 
constances qui les ont provoqu îs. 

1. Voltaire, OEuvrcs complètes (Beuchot), 1. LVJ, p. 34 5. Lellre 
de madame Denis à Voltaire ; à Paris, le 2G août 17 53. 

2. Ibid.j 1. LV1 , p. 333. Lettre de Voltaire à madame Denis* à 
Mayence, le 9 juillet 17 53. 

3. La Beaumelle, Vie de Maupertuis (Paris, Ledoyen, I85C). Lettre 
do Frédéric a lord Maréchal; juillet 1753. 



FIN DE VOLTAIRE ET FRF.DEIUC 



TABLE 



— L'intimité du roi de Prusse. — Le marquis d'Argens. — La 
Mettrie. — Petit noyau de libres penseurs. — La France à Pols- 
dam et à Sans-Souci. — Frédéric ne parle pas allemand. — La 
langue française en honneur. — D'Argens. — Son enfance. — 
S'éprend d'une comédienne. — Départ pour Conslantinople. — 
M. d'Andrezel. — Aventure à Alger. — Retour en France. t — 
D'Argens avocat. — Sa passion pour l'étude et la science. — La 
roulette de l'hôtel de Gèvres. — Séjour à Rome. — Isinesina. — 
Étranges spadassins. — D'Argens obtient une lieutenance. — Sa 
carrière brisée. — 11 se fait homme de lettres. — Lat monnaie 
avec ses livres. — Lettres juives. — Origine de ses relations avec 
Frédéric. — Anecdotes controuvées. — D'Argens attaché à la cour 
de Wurtemberg. — La duchesse et le marquis à Berlin. — Que- 
relles d'amants. — D'Argens obtient la permission de venir en 
Prusse. — Le chapitre des appointements. — Mesquineries de 
Frédéric. — Les amours à bon marché. — Frédéric donne à son 
chambellan une maison de campagne près de Sans-Souci. — Arle- 
quinades. — Faiblesses et superstitions d'un sceptique. — Lapierre. 

— Le préjugé du vendredi. — Espièglerie du prince Guillaume. — 
Muuperluis dit ses patenôtres. — Retours pénibles. — Mademoi- 
selle Cochois. — Un intérieur de comédiens. — Babet. — Intérêt 
qu'elle inspire à d'Argens. — Babel philosophe. — Leur mariage. 

— On néglige de demander l'agrément du roi. — Emportement 
de Frédéric. — li finit par s'apaiser. — Heureux ménage. — 
Manies dé d'Argens. — Ëpîlre au lit du marquis. — D'Argens 
procède de Bayle. — Olîray de La Mettrie. — D'abord janséniste. 

— Devient médecin. — Ses griefs ejntre Astruc. — Médecin des 
gardes. — Reçu à coups de fourche. — La Politique du médecin 
de Machiavel. — La Faculté vengée. — Un médecin petit-maître. 

— Chat-huant. — L'Homme machine. — Petraite précipitée. — 

29* 



512 TABLE. 

Une dédicace. — L'Homme plus que machine de Luzac. — Haller. 

— Son désaveu. — Étranges thèses qu'on lui fait lenir. — Son indi- 
gnation. — Il s'adresse à Maupertuis. — Doris. — Réponse de 
Mauperluis. — Portrait de La Mettrie. — Cause de la sympathie 
que lui témoigne Frédéric. — Parfait sans-gêne de l'auteur de 
Y Homme machine. — Indispensable au roi , . Page 1. 

II. — Le chevalier de Ciiasot. — Darget. — George Keith. — 
Lord Tyrconnel. — Pollnitz. — Chasot a l'armée du Rhin. — 
Tue en duel un parent du duc de Boufflers. — Obligé de s'ex- 
patrier. — Bonne fortune inattendue. — Bien accueilli du prince 
royal. — Une chevalerie mystérieuse. — Amitié de Frédéric. — 
Un nouveau règne. — Bataille de Molwitz. — Héroïsme de Chasot. 

— Sauve la vie au roi. — Brillants états de service. — Le major 
Bronickouski. — Combat à outrance. — Le chevalier à Spandau. 

— Frédéric le rappelle. — Chasot fait la partie de flûte du roi. 

— Concerts de Frédéric. — Parfait exécutant. — Voltaire à la 
garde de Chasot. — Singulier débat entre le roi et le chevalier. 
*— Les lavements au savon. — Darget secrétaire du marquis de 
Valori. — Enlevé par un parti de hussards. — Son dévouement 
pour son maître. — Frédéric le prend à son service, — Influence 
de Darget. — Très-lié avec Voltaire qui le ménage. — Algarolti. 

— Son portrait. — Sa douceur et son aménité. — Mot de Mau- 
pertuis. — Il Newtonianismo per le donne. — Afféterie de ces dia- 
logues. — Ce qu'en pensent Voltaire et madame du Châlelet. — 
Algarotti songe à faire partie de l'expédition en Laponie. — Il se 
ravise et ne part pas. — Tendresse de Frédéric pour lui. — Dort 
sur son épaule. — Il le nomme son chambellan. — George Keith. 
Envoyé du roi de Prusse en France, — La jolie Turque. — Lord 
Tyrconnel. — Son portrait. — Pollnitz. — Bon accueil que lui 
fait la duchesse d'Orléans. — Il est présenté à Louis XIV. — Im- 
pression favorable. — Offres brillantes du duc de Duras. — Re- 
poussées avec indignation. — Pollnitz a la jaunisse. — L'abbé 
d'Asfeld le décide à se faire catholique. — Ce qu'on en pense de 
l'autre côté du Rhin. — ïl va à Rome. — Songe à se marier. — 
Catastrophe qui renverse ses espérances. — La rue Quincampoix. — 
Halte à l'auberge d'Étampes. — Un convive de bonnes façons. — 
Franchise de Cartouche. — Deuxième abjuration. — La tabagie de 
Frédéric-Guillaume. — Frédéric garde le baron près de lui. — 
Durs moments. — Le marchand Martini, — Despotisme de Frédéric. 
— Troisième abjuration. — Infamie perdue. — Les inutiles de 
cour. — Plaisanterie d'un goût douteux. — Sceptisme et cynisme 
du roi Prusse. — Jugement de Rousseau Page 51. 



TABLE. 513 

III. — Voltaire a l'apogée de sa faveur. — Sans-Souci. — Les bons 
Saxons. — Abraham Hirsch. — Voltaire courtisan. — Les deux 
reines. — L&Pucelle présentée comme une satire des abus de l'église 
romaine. — Elisabeth-Christine. — Les soupers deSchœnhausen. — 
Part de la maréchale de Schmeltau. — Un sénat improvisé. — 
Vivacités comiques de l'auteur de Rome sauvée. — La comédie chez 
les princes. — Tous acteurs agréables. — Sans-Souci. — Origine 
de ce nom. — Description du château. — La chambre du roi. — 
La petite pendule de Frédéric. — Le cabinet et la bibliothèque. — 
Tous livres français. — Le jardin et les parterres. — Léger. — 
Éclat entre le roi et celui-ci. — Frédéric est son propre 
architecte. — Chambre de Voltaire. — Enchantement du poëte. 

— Comment se passent ses journées. — Les soupers de Frédéric. 

— Ce qu'en raconte Zimmermann. — M. de Balby. — Facétie 
de Voltaire. — Réticences. — Côtés menaçants. — Voltaire corrige 
les manuscrits du roi. — Singulier débat. — Les épines sous les 
roses. — Maupertuis n'a pas les ressorts liants. — Altitude de 
Voltaire. — Les plus grands seigneurs le courtisent. — La partie 
d'échecs. — On lui laisse gagner les pisloles des enjeux. — Un 
deuil de cour. — L'habit de Fromery. — Anecdote diversement 
racontée. — Le rost du roi. — Plaintes de Voltaire. — On n'en 
tient pas compte. — Singulier expédient. — Pente glissante. — 
La Steuer. — Stipulations du traité de Dresde. — Agiotage à toute 
outrance. — Ordonnance de Frédéric pour le faire cesser. — 
Abraham Hirsch. — Ses rapports avec le poëte. — Démarche 
d Éphiaïm. — Révocation des lettres de change. — Retour et 
lamentations de Hirsch. — Exposé du procès. i~ Moralité de 
l'Israélite. — Cliasot pris pour arbitre. — La violence de Voltaire 
le détermine à se retirer. — Froideur qui en résulte entre eux. 
Voltaire dépose sa plainte. — Le juif décrété. — Colère du roi. 

— Mouvement que se donne Voltaire. — Le président de Jariges. 

— Hirscli à l'amende. — Pièce falsifiée. — Vente surfaite des 
hijoux. — Hypothèse. — Embarras des juges. — Motifs de l'arrêt. 

— Condamnation du juif. — Propos absurdes. — Lettre du grand 
chancelier. — Frère Voltaire en pénitence. — Le Code de Fré- 
déric. — Petits commérages. — Indulgence de la margrave de 
Bayreulh. — Acte de contrition Page 95. 

IV. — Lessing. — Voltaire au marquisat. — Madame Denis. — 
Débuts de Lekain. — Mort de La Mettrie. — Manèges de Hirsch. 

— Voltaire cède sur tous les points. — Arrangement définitif. — * 
Aigres reproches. — Fréron et d'Arnaud acrifiés à Voltaire. — 
M. Gross. — Madame de Bentinck. — Soumissions de Voltaire. — 



51 4 TABLE. 

Tantale en procès. — A tort attribué au roi de Prusse. — L'opi- 
nion peu favorable au poète. — Voltaire enfant de la Régence. 

— La langue allemande bonne pour les soldats et les chevaux. — 
Nécessité d'un traducteur. — Lessing chez Voltaire. — Emport- 
le Siècle de Louis XIV. — Anxiété de Voltaire. — Richier ooma 
promis. — Réponse de Lessing à celui-ci. — Son ton cavalier. — 
Motifs de crainte très-légitimes. — Voltaire se décide à écrire lui- 
même. — Sa lettre à Lessing. — Profond ressentiment de ce dernier. 
■ — Se traduit en épigrammes, en attendant mieux. — Les petites 
causes. — Conséquences de cette aventure pour la littérature alle- 
mande. — Équité de Richier. — Quatre maladies mortelles. — 
Besoin d'isolement et de recueillement. — Voltaire demande qu'on 
lui retranche sa pension. — Le Marquisat. — Baptême de six 
jumeaux. — Séductions de Potsdam. — Sages représentations de 
d'Argental. — Jugement sévère d'un étranger. — Madame Denis 
charge Cideville de chercher à son oncle une maison dans son 
voisinage. — M. d'Hamon. — Loge chez elle quelque temps. — 
Les poulardes de Paris. — Répartie de Frédéric. — Dona Nisa. 

— D'Arnaud amoureux de madame Denis. — Billets tendres. — 
Échantillon poétique. — Le marquis de Ximenès. — Mot de 
M. d'Autrep. — Bruits de mariage. — Retour de faveur. — 
D'Alembert substitué à Crébillon. — Ne fait pas attendre son ap- 
probation. — Reprise de Mahomet. — Lekain joue Seïde. — Ses 
débuts à la comédie. — Opinion de Collé sur son compte. — 
Essais d'intimidation. — Voltaire s'obstine. — Échange de ma- 
drigaux. — La Mettrie a aussi le mal du pays. — Voltaire s'en- 
tremet en sa faveur auprès de Richelieu. — L'écorce d'orange. — 
La Metlrie chez Tyrconnel. — Indigestion de pâté. — Saignée 
inopportune. — Il meurt en philosophe. — Ce que dit Frédéric à ce 
propos Page 149. 

V. — Le Siècle de Louis XIV. — Orthographe de Voltaire. — 
La Beaumelle a Berlin. — Éloge de La Metlrie. — Consterna- 
tion de l'auditoire. — Sentiment de Voltaire à ce sujet. — Retraite 
de Chasot. — Saillie plaisante. — Inqualifiable dureté. — Rela- 
tions du chevalier avec la.duchesse de Strélitz. — Contrefaçons du 
Siècle de Louis XIV. — Mort de Rothembourg. — Ami peu 
SUI \ — Bruits de disgrâce.' — Lettre vive de Voltaire à Frédéric. 

— Opinion du président Hénaull. — Critique fondée. — Mot de 
Fontenelle. — Enthousiasme de lord Chesterûeld. — Ses réserves. 

— Absence de lettres capitales. — L'orthographe de Voltaire. — 
Remarque de madame de Grafigny. — Voltaire s'efforce de gagner 
à sa cause l'abbé d'Olivet. — Charles Nodier n'aime pas Voltaire. 



TABLE. 515 

— René Milleran. — Quatrain admiralif du poëte Linîères. — 
Laurent Angliviel de La Beaumelle. — Le collège d'Alais. — Les 
exemptions de M. Puech. — Contrefaçon d'icelles. — Départ du 
jeune Angliviel pour Genève. — Faits controuvés. — Son séjour 
dans la ville de Calvin — II passe en Danemark. — Voyage à 
Paris. — Achète à Racine fils la correspondance de madame de 
Maintenon. — Prix qu'elle lui coûte. — Mes Pensées. — Attri- 
buées à Montesquieu, à Voltaire et à Diderot. — Ce qu'en disent 
d'Argenson et l'abbé de Voiscnon. — Projet de classiques français. 

— La L'eaumclle s'adresse à Voltaire. — Il va en Prusse. — Dîne 
chez le poëte, — Débute mal. — Son manque de jugement. — 
Passage à double sens. — Voltaire ne veut pas se rendre. — Parodie 
de son mot à Congrève. — Accusation sans portée contre Dargel. 

— Visite à Maupertuis. — Tentatives auprès du roi. — Elles 
échouent, et pour quelle raison. — Complot ourdi pour faire partir 
Angliviel. — Nouvelle entrevue entre Voltaire et lui diversement 
racontée par La Reaumelle et Lalande. — Propos blessant de Fré- 
d Tic. — Inconvénients d'une mauvaise vue. — Rencontre à l'opéra 
do Derlin. — Les époux Cocchius. — Surpris en flagrant délit. 

— La Beaumelle à Spandau. — Procédés inqualifiables du comte 
de Hake. — Angliviel relâché, et Cocchius et sa femme châtiés. — 
On fait parler Voltaire. — Éclat. — Menaces de La Beaumelle. 

— Démarches conciliantes. — Ultimatum de La Beaumelle. — 
Il s'éloigne de Berlin Page 191). 

VI. — La Beaumelle a Gotha. — Voltaire historien. — Rome 
sauvée. — Maupertuis et les Cassim. — La cour de Gotha. — 
Etranges révélations. — La veuve Schwecker. — Escroqueries de 
la dame. — La Beaumelle compromis. — Cherche à se disculper. 

— Curieuse susceptibilité. — Lettre de M. Rousseau. — Aveu de 
La Beaumelle. — M. Roques. — Appréhensions de Voltaire. — 
Conscience de l'historien. — Nombreux témoignages. — Voltaire 
remonte aux source?. — Madame de Maintenon lui donne raison. 

— Contrefaçon de La Beaumelle. — Voltaire n'a plus rien à mé- 
nager. — Mort de Tyrconnel. — Dargel retourne en France. ■ — 
Picard l'accompagne. — Rome sourde. — Réclamations de madame 
Denis. — Corrections et variantes. — Applaudissements unanimes. 

— Ordre de réception de Lekain. — La comédie de madame Denis. 

— Préoccupations de son oncle à cet égard. — Mauvais procédés 
des comédiens. — Instances de madame Denis auprès du duc de 
Richelieu. — La Noue lui vole son sujet. — Maupertuis, — Son 
goût irrésistible pour l'étude. — Invasion dans une cheminée, — 
Va en Angleterre, — Cartésiens et Newtoniens. — Amour de la 



516 TABLE. 

lutte. — Mesure de la terre. — Godin, Bouguer et La Condamine. 
— Seconde expédition. Clairaut, Camus et Lemonnier. — L'abbé 
Outhier, M. de Sommereux, le dessinateur tlerbelot et le Sué- 
dois Celsius leur sont adjoints. — Ascension de l'Avasaxa. — Fati- 
gues intolérables. — Froid excessif. — Séjour à Tornéa. — Gaieté 
inépuisable. — Cliristine. — Maupertuis cbantanl sa maîtresse. — 
Christine perdue dans la neige. — Affectations d'originalité. — 
L'entresol de mademoiselle Julie. — Petite perfidie. — Assemblée 
chez M. d'Argenson. — Lettre d'un horloger anglais à un astronome 
de Pékin. — Les Cassini. — Un instrument primitif. — Excellente 
facétie. — Cassini reconnaît qu'il a tort. — Candeur de ces savants 
italiens. — Nature bien différente de leur antagoniste. Page 247. 

Vil. — Maupertuis président de l'Académie de Berlin. — Premiers 
nuages. — Samuel Kœnig. — Lettre de Frédéric à Maupertuis. — 
Le Coureur de Molivitz. — Maupertuis emporté par son cheval. — 
Dévalisé par des hussards. — Conduit à Vienne. — Accueil char- 
mant de Marie-Thérèse. — La montre de Graham et le grand- 
duc de Toscane. — Bruits de la mort de Maupertuis. — Inquié- 
tude de Voltaire et de madame du Châtelet. — Maupertuis succède 
au cardinal de Fleury a l'Académie. — Le père Moreau. — Plai- 
sant éloge de d'Alembert. — Vénus physique et L'Art de faire des 
garçons. — Éléonore de Borck. — Un géomètre amoureux. — 
Maupertuis transformé en satrape. — Sa maison véritable arche de 
Noé. — La perruche et la coiffure de madame de Lisle. — Orion. 
Plaisantes privautés de ce nègre. — Agréments de Maupertuis. — 
Voltaire dogmatise. — Aveu de Frédéric au prince de Ligne. — 
L'esprit de Maupertuis opposé à l'esprit de Voltaire. — Bon accord 
des premiers jours. — Candidature de l'abbé Raynal. — Mauper- 
tuis a la main forcée. — Son arrogance. — Calomnie de La Beau- 
melle. — Un tète-à-tête. — Humeur de Voltaire. — Vraies causes 
de leur rupture. — Kœnig. — Un paysan du Danube. — La 
Moindre quantité d'uciion. — Mémoire de Kœnig. — Procédés 
méconnus. — Conclusion du Mémoire. — Tentatives Ue Forme v. 
— Maupertuis ne veut pas cire pris pour un olibrius. — L'Aca- 
démie érigée en tribunal. — Enquête. — Résultat définitif. — 
Euler intervient. — Arrêt de l'Académie. — Ressentiment pro- 
fond de Kœnig. — Droits douteux de Maupertuis. — Les hostilités 
commencent. — Griefs de Voltaire. — Les Mémoires du général 
Manstein. — Le linge sale du roi à blanchir. — La charge d'athée 
du roi vacante. — Réponse d'un Académicien de Berlin à un Aca- 
démicien de Paris. — Appel au public, — Lettres de M. de Mau- 
pertuis. — Étranges imaginations. — Expériences à vif sur les 



TABLE. 517 

criminels. — L'abbé de Saînl-Ellier el les sous-chats. — Ravisse- 
ment des Berlinoises. — État déplorable du président. — Frédéric 
se constitue son champion Page 293. 

VIII. — DlATTUDE PU DOCTEUR AlvAKIA. — pRULÉE PAR LA MAFN BU 

bourreau. — Disgrâce de Voltaire. — Maupertuis assimilé à 
Homère. — Lettre d'un Académicien île Berlin à un Académicien 
de Paris. — Altitude du poêle. — Ses protestations d'innocence. 

— Platon tourné en ridicule. — Lettre d'EuIer. — Indifférence 
dédaigneuse. — Accusation odieuse. — Les sentiments reli- 
gieux de Mauperinis. — Anecdote rapportée par Formey. — Les 
incrédules el les crédules. — Voltaire tient sa victime. — Le doc- 
teur Akakia. — Argumentation serrée. — Hérésies du jeune doc- 
teur. — Son livre déféré à l'Inquisition. — Jugement des profes- 
seurs de la Sapicnce. — Etranges bévues du candidat. — De 
l'Étendue, de la Pierre pliiloBophale cl de la Divination. — Lcpr;!- 
sident hors de cause. — Utiles conseils. — Allusions transparenles. 

— Sorties imprudentes de Formey a propos d'une dissertation de 
Zimmermann. — Allusions inévitables ù l'adresse de Frédéric et de 
son groupe. — Il en est question à Sans-Souci. — Voltaire attache 
le grelot. — Il s'engage à lui répondre. — Privilège accordé dans 
ce but. — Projet d'un ouvrage collectif. — Ardeur de Voltaire. 

— Billet de Frédéric. — P.irli pris de ne pas rompre. — Situa- 
tion réelle du poëte. — Dien jugée par le baron Scheffer. — Im- 
pression de Y Akakia. — Les exemplaires saisis. — Frédersdorff 
dépêché à Voltaire qui nie tout. — Échange de billets. — Semonce 
du roi. — Étrange formalité. — Apostille de Voltaire. — Ah! le 
bon billet qu'a La Châtre! — Précautions vaines. — U Akakia im- 
primé à Dresde. — La Diatribe à Berlin, — Sensation qu'elle pro- 
duit. — Inquiétude de Voltaire. — Petit Dictionnaire à l'usage 
des rois. — Le libelle brûlé. — Voltaire assiste à l'exécution. — 
Envoi des cendres à Maupcrtuis. — Rancune du président. — 
Frédéric essaye de le calmer. — Bavardages ridicules. — Grelots 
et brimborions renvoyés. — Un quatrain. — Le chevalier de 
La Touche. — Invitation à Bouper. — Prétextes. — Démentis dans 
les gazettes. — Lettre à Wallher. — Envoi de quinquina. — Vol- 
taire au Belvédère Page 34t. 

IX. — Froids adieux. — Voltaire a Leipzig. — Gotha et Cassel. 

— Arrivée a Francfort. — Le ménage de Voltaire. — Projets 
de fuite. — Les eaux de Glatz en échange de Plombières. — Lettre 
peu courtoise. — L'abbé .de Prades. — Se sauve en Hollande. — 
Chaudement recommandé par d'Alembert. — Voltaire se met en 



SIS TABLE. 

campagne avec le concours de il'Argens. — L'abbé plaît à Fré- 
déric, qui le nomme son lecteur et son secrétaire. — Voltaire part 
pour Potsdam. — Entrevue du roi et du poêle. — Caresses mu- 
tuelles. — Jeu double, —r Voltaire n'en persiste pas moins à s'en 
aller. — Dernière entrevue a la parade. — Manière de voyager 
du poëte. — Arrivée à Leipzig. — Suite à la Diatribe, — Le 
Traité de paix. — Louables concessions de l'illustre président. — 
Voltaire compris dans le traité. — Acquiescement de Kœnig. — Le 
président se ravise. — Terrible lettre de Maupertuis à Voltaire. — 
Le bon Akakia appelle à son aide les docteurs et les écoliers de 
l'Université. — Décret contre le quidam. — Son signalement. — 
Réponse de Voltaire au président. — Les seuls moyens de déftnse 
du docteur Akakia. — Autre lettre du docteur adressée au se- 
crétaire éternel. — Goltsched. — Su femme, — Antipatbie de 
cette dernière à l'égard des écrivains français. — Remarque im- 
pertinente du père fiouhours. — Desseins de Frédéric. — Ce qui 
attend Voltaire à Bavreutb. — Le cœur et l'esprit. — Billet de 
l'abbé de Prades à Maupertuis. — Petites manœuvres du poëte. 

— Aigre démenti. — Voltaire défend Kœnig. — Lettre respec- 
tueuse. — Débordement de bile. — Voltaire premier ministre de 
Borgia. — Voltaire avait-il eu peur? — Péroraison valant l'exorde. 

— Protestation de Kœnig. — Voltaire à Gotba. — Louise- 
Dorothée de Saxe-Meinungen. — Reconnaissance du poêle. — 
Dédie la Religion naturelle à la princesse. — Commence les 
Annales de l'Empire à Gotha. — Changement d'itinéraire. — 
Warben. — Pollnitz à Cassel. — Dans quel but? — Maupertuis 
se cacbe sous le nom de Morel. — La Ueaumelle à la Bastille. 

— Causes de sa captivité. — Suppression des feuilles de Fré- 
ron. — Arrivée à Francfort. — Nouveaux documents. — Deux 
récits. — L'OEuvre de poeshie. — Une ancienne connaissance. 

— Ordres de Frédéric. — Freytag. — 11 a tout prévu. — Insuf- 
fisance des instruclions. — Probabilités. — Perplexité du rési- 
dent Page 4*4.3 ^[ 

X. — Voltaire au Lion d'Or. — Freytag et Schmid. — Arrivée 
de madame Denis. — Avanje dl Francfort. — Rapport du rési- 
dent. — Minutieuse perquisition. — Voltaire se soumet à tout. — 
Considérations d'équité. — Peu d'urgence de ces mesures rigou- 
reuses. — Relations de Voltaire et de Collini. — Perfidie du 
peintre. — Orthographe irréprochable de Freytag. — La grande 
force de Voltaire. — Le libraire Van Duren. — Un maître soufflet. 

— Curieux motifs de consolation. — Exaltation du poète. — 
Étrange expédient. — 11 s'adresse à l'Empereur. — Message 



TABLE. 519 

extravagant. — Arrivée de madame Denis. — Sa lettre à milord 
Maréchal. — Caravajal et sa commère. — Le coup de poing sur 
la tète. — Réponse de la nièce. — Promesses sacrées. — Cita- 
tion embarrassante. — Activité de madame Denis. — Arrivée du 
ballot de Leipzig. — Fiévreuse impatience de Voltaire. — Ren- 
voyé à la poste prochaine. — Engagement pro forma. — Détresse 
du poète. — Détermination désespérée. — Voltaire perd son 
carnet. — Retard irréparable. — 11 est atteint à la barrière. — 
Le carrosse d'État à six places. — Piteux retour. — Arrestation 
de madame Denis. — Voltaire chez le conseiller aulique. — 
Madame Schmid. — Dorn. — Excès de zèle du résident. — 
L'hôtel de la Corne de Bouc. — Les villes libres d'Allemagne. — 
Étranges^ femmes de chambre. — Une terrible nuit. — Ordre de 
relâcher Voltaire. — Circonstances d'exception. — Explication 
erronée de Macaulay. — Le Palladion. — Réserve motivée. — 
Voltaire s'adresse à sœur Guillemctle. — Intervention de la Mar- 
grave. — Elle jette une partie du chargement à la mer. — 
Signification de Freytag. — Tristes défaillances. — Voltaire et 
madame Denis maltraitent le laquais du résident prussien. — 
Ressentiment de celui-ci. — Soumissions de l'oncle et de la nièce. 

— L'actuarim Dufiënbach. — Revirement de l'opinion. — 
Revanche à prendre. — ■ Attitude menaçante du poëte. — Freytag 
et Schmid se font annoncer. — Il refuse de les recevoir. — Dorn 
lui est dépêché. — Voltaire s'élance sur lui armé d'un pistolet. — 
Commencement d'information. — Départ précipité. — Élonne- 
ment de Frédéric. — Lettre tranquillisante de Frédersdortf. — 
Conséquences de ces abus de pouvoir. — Scepticisme absolu du 
roi de Prusse. — La carte à payer. — Où sont les torts. — 
Frédéric premier fauteur de l'Akakia. — Services incontestables. 

— Étape improductive. — Affranchissement du poëte. — Mu- 
tuels désaveux du maître et du valet. — Démarche prévue par Vol- 
taire Page 445. 



FIN DE LA. TABLE. 



ERRATA 



Page 13, lig, 12. — Au lieu de : « ranger, » lisez : a meltie. » 

Page 36, lig. 2. — Au lieu Je : a médecin du Cercle, » lisez : a médecin 

du Cercle. » 

Même page, lig. 8. — Au lieu de : a pamphet, » lisez : a pamphlet. » 

Page 44, lig. 12. — Au lieu de : a Bartolo, » lisez : a Basile. >> 

Page 63, note première, lig. 6. — Au lieu de : « Castile, » lisez : a Caslil.» 

Page 70, lig. 6. — Au lieu de : a Bastiana, » lisez : a Bastiani. n 

Page 149, lig. 17. — Au lieu de: u Rottembourg , » lisez : a Rothem- 

bourg. » 

Page 179, lig. 9. — Au lieu de : a une personne, » lisez : u un person- 
nage. » 

P;ige 13G, lig. 17. — Au lieu de : a Cbimeuès, » lisez : « Cliimènes. » De 

même, page 18 7,, lig. 12. 

Page 194, première ligue de la note 1. — Au lieu de : u Aszésat, u lisez 

« Assézat. » 
Page 206, lig. 3. — Au lieu de : a Leipsick, d lisez : a Leipzig. » lbid., 

page 208, dernière ligne. 

Page 213, lig. 5. — Au lieu de : a les pères de l'église, de la langue, » 

lisez : a les pères de l'église de la langue. » 

Page 227, lig. 11. — Au lieu de : a marques extérieures de l'intérêt, .. 

lisez : a marques extérieures d'intérêt. » 



Paris;— Imp, VIÉV1LLE et CAPIOMONÏ, 6, tue des Poitevins. 



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